CHAPITRE XIX

Où l'on voit ce qui n'arriva pas.--Songe.

A combien de grands événements notre situation peu commune aurait-elle

pu donner lieu, si nous avions été les uns ou les autres sujets à ces

transports au cerveau, qu'heureusement les gens du monde ne connaissent

plus! combien de vengeances, de trahisons, de malheurs occasionnés par

le choc de tant de passions qui se contrariaient mutuellement! Une femme

trahie, justement irritée contre un ingrat, ne pouvait-elle pas

l'accabler des plus sanglants reproches; se venger par le fer, le

poison, et finir peut-être par se poignarder! Un prélat offensé par une

infidèle que ses bontés n'avaient pu fixer, par un neveu téméraire qui

lui manquait d'égards, et par une enfant qui, après certaines

particularités, était censée lui appartenir, ne pouvait-il pas humilier

l'une, faire enfermer l'autre, sous prétexte de son inconduite, et se

procurer la dernière par mille moyens, surtout familiers aux gens de son

état? Ma tante, indignée de la préférence qu'on me donnait, ne

pouvait-elle pas me renvoyer, me réduire au cruel pis-aller de recourir

dans mon désastre à monseigneur, qui avait à se plaindre de moi?

D'Aiglemont, enfin, me perdant, outré contre son oncle, obsédé par

Sylvina, ou coffré, ne se trouvait-il pas dans le cas de commettre les

plus indignes extravagances? Heureusement que rien de tout cela

n'arriva: monseigneur, avant de se séparer de sa nouvelle conquête,

savait à quoi s'en tenir pour le lendemain; Sylvina, à qui le chevalier

s'était offert pour je ne sais quelle commission, le pria de vouloir

bien s'en souvenir, c'est-à-dire de ne pas négliger l'occasion qu'on lui

fournissait de revenir bientôt à la maison. Cette disposition me

convenait tout à fait, je ne doutai pas qu'à son retour l'aimable

chevalier ne trouvât le moment de m'entretenir ou de me glisser quelque

tendre billet. A tout hasard, je me tenais prête à lui donner des

facilités et à supprimer autant qu'il dépendrait de moi des formalités

ennuyeuses.

Je rêvai, la nuit, que je voyais, dans un beau jardin, une ruche parée

de fleurs et autour de laquelle bourdonnait un essaim d'abeilles fort

singulières. Elle étaient faites précisément comme un certain objet dont

monseigneur pendant sa harangue, avait régalé mes yeux et qu'il avait

fait toucher à mes mains, avant de l'employer à quelque chose de plus

conséquent... Ces petits animaux dont j'admirais la bizarre structure,

devinrent insensiblement de la grosseur du modèle et, se présentant tour

à tour à l'étroite entrée de la ruche, firent longtemps d'inutiles

efforts pour y pénétrer. Cependant une abeille aux ailes violettes était

sur le point de s'insinuer quand une autre, aux ailes bleues et rouge

argent, profitant du moment où la première soulevait tant soit peu,

s'introduisit par-dessous, culbuta la ruche, puis, y ayant voltigé

quelques instants, l'abandonna tout de suite à l'essaim empressé qui

s'en empara.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 43 / 155 题