CHAPITRE XVIII

Caprices amoureux.

Le prélat, dont le sourcil s'était froncé très fort au bruit des

fâcheux, sut se contraindre à merveille quand il les vit paraître...

«Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous vois-je ici avec ces dames?

dit-il à un charmant cavalier dont étaient accompagnées Sylvina et Mme

d'Orville (une nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le

jeune homme répondit qu'étant connu particulièrement de la dernière, il

avait été assez heureux pour faire connaissance ce jour même avec

Sylvina, et qu'à la suite d'une promenade on voulait bien lui donner à

souper. Le gentil évêque, par bienséance, pria qu'on lui permît d'être

des nôtres, comme s'il n'eût pas été chez lui. Il fut toute la soirée

d'un enjouement délicieux et fit les plus plaisants contes, dont Mme

d'Orville et Sylvina rirent aux larmes. Quant au jeune homme et à moi

nous fûmes sérieux, distraits; nous nous regardions... nous nous

cherchions sans savoir que nous dire... A table, placés l'un vis-à-vis

de l'autre, nous ne mangeâmes presque pas. Je sentais par-dessous des

pieds qui cherchaient à lier conversation avec les miens. Je souriais au

visage à qui ces pieds agaçants appartenaient: ce visage me regardait

avec une expression passionnée qui me mettait hors de moi... Ah!

monseigneur, vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le plus beau

des mortels, que vous étiez changé depuis que votre adorable neveu

m'était apparu!

Qu'on se représente un Adonis de dix-neuf ans, dont les traits étaient

parfaits, la physionomie noble, le regard vif et doux, et dont le teint

aurait fait honneur à la plus jolie femme. Qu'on imagine un front

dessiné par les Grâces et merveilleusement accompagné d'une chevelure

unique, du plus beau châtain brun; une taille haute, svelte, pleine de

grâces, et que faisait briller un petit uniforme d'officier aux gardes;

une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne encore qu'une idée

imparfaite du rare neveu de monseigneur, de l'incomparable chevalier

d'Aiglemont; c'est ainsi qu'il se nommait. Quels yeux! Quelles dents!

Quel sourire! Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin,

combien de ces beautés, toutes spirituelles, que la plume, le pinceau ne

peuvent exprimer!

Ce mortel unique appartenait pour lors à l'heureuse d'Orville, qui,

quoique jeune, belle, à la mode, et faite, à tous égards, pour aimer à

but, ne laissait pas de faire des folies pour captiver son volage amant.

Celui-ci ne daignait demeurer depuis quelques mois sur son compte que

parce qu'elle venait de l'acquitter de plus de dix mille écus, et qu'en

attendant des secours, que la famille rebutée du dissipateur tardait à

lui faire parvenir, elle prévenait jusqu'à ses moindres fantaisies.

Cependant elle ne manquait, ni de délicatesse, ni de pénétration, ni de

manège. Elle vit d'un coup d'oeil que l'inflammable d'Aiglemont brûlait

déjà pour mes jeunes appas, qu'il me plaisait et que Sylvina, qui lui

lançait à tous moments des oeillades passionnées, méditait également

d'en faire la conquête. Piquée au vif de tout cela, Mme d'Orville prit

le parti de se venger sur l'heure, en se rabattant sur monseigneur. Le

chevalier ne faisant aucune attention à sa maîtresse, ni Sylvina à

monseigneur, d'Orville eut beau jeu pour agacer le prélat. Celui-ci, sur

qui la nouveauté avait tout pouvoir, répondit avec le plus vif

empressement aux avances qu'on lui faisait et prit feu d'autant plus

violemment que, sans se jeter à sa tête, on se conduisait néanmoins de

manière à lui faire espérer d'être bientôt heureux.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 42 / 155 题