Caprices amoureux.
Le prélat, dont le sourcil s'était froncé très fort au bruit des
fâcheux, sut se contraindre à merveille quand il les vit paraître...
«Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous vois-je ici avec ces dames?
dit-il à un charmant cavalier dont étaient accompagnées Sylvina et Mme
d'Orville (une nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le
jeune homme répondit qu'étant connu particulièrement de la dernière, il
avait été assez heureux pour faire connaissance ce jour même avec
Sylvina, et qu'à la suite d'une promenade on voulait bien lui donner à
souper. Le gentil évêque, par bienséance, pria qu'on lui permît d'être
des nôtres, comme s'il n'eût pas été chez lui. Il fut toute la soirée
d'un enjouement délicieux et fit les plus plaisants contes, dont Mme
d'Orville et Sylvina rirent aux larmes. Quant au jeune homme et à moi
nous fûmes sérieux, distraits; nous nous regardions... nous nous
cherchions sans savoir que nous dire... A table, placés l'un vis-à-vis
de l'autre, nous ne mangeâmes presque pas. Je sentais par-dessous des
pieds qui cherchaient à lier conversation avec les miens. Je souriais au
visage à qui ces pieds agaçants appartenaient: ce visage me regardait
avec une expression passionnée qui me mettait hors de moi... Ah!
monseigneur, vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le plus beau
des mortels, que vous étiez changé depuis que votre adorable neveu
m'était apparu!
Qu'on se représente un Adonis de dix-neuf ans, dont les traits étaient
parfaits, la physionomie noble, le regard vif et doux, et dont le teint
aurait fait honneur à la plus jolie femme. Qu'on imagine un front
dessiné par les Grâces et merveilleusement accompagné d'une chevelure
unique, du plus beau châtain brun; une taille haute, svelte, pleine de
grâces, et que faisait briller un petit uniforme d'officier aux gardes;
une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne encore qu'une idée
imparfaite du rare neveu de monseigneur, de l'incomparable chevalier
d'Aiglemont; c'est ainsi qu'il se nommait. Quels yeux! Quelles dents!
Quel sourire! Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin,
combien de ces beautés, toutes spirituelles, que la plume, le pinceau ne
peuvent exprimer!
Ce mortel unique appartenait pour lors à l'heureuse d'Orville, qui,
quoique jeune, belle, à la mode, et faite, à tous égards, pour aimer à
but, ne laissait pas de faire des folies pour captiver son volage amant.
Celui-ci ne daignait demeurer depuis quelques mois sur son compte que
parce qu'elle venait de l'acquitter de plus de dix mille écus, et qu'en
attendant des secours, que la famille rebutée du dissipateur tardait à
lui faire parvenir, elle prévenait jusqu'à ses moindres fantaisies.
Cependant elle ne manquait, ni de délicatesse, ni de pénétration, ni de
manège. Elle vit d'un coup d'oeil que l'inflammable d'Aiglemont brûlait
déjà pour mes jeunes appas, qu'il me plaisait et que Sylvina, qui lui
lançait à tous moments des oeillades passionnées, méditait également
d'en faire la conquête. Piquée au vif de tout cela, Mme d'Orville prit
le parti de se venger sur l'heure, en se rabattant sur monseigneur. Le
chevalier ne faisant aucune attention à sa maîtresse, ni Sylvina à
monseigneur, d'Orville eut beau jeu pour agacer le prélat. Celui-ci, sur
qui la nouveauté avait tout pouvoir, répondit avec le plus vif
empressement aux avances qu'on lui faisait et prit feu d'autant plus
violemment que, sans se jeter à sa tête, on se conduisait néanmoins de
manière à lui faire espérer d'être bientôt heureux.