Bonne volonté de Sa Grandeur.--Contre-temps.
«En honneur, petite Félicia, me dit le prélat un jour qu'il me trouva
seule, vous n'êtes plus ici à votre place. Maintenant la belle tante
vous nuit; mais bientôt, friponne, vous allez lui nuire à votre tour. Il
faut que je me mêle un peu de cela, que je vous sépare. Je suis l'homme
de confiance: on fera tout ce que je conseillerai en vue du bien. Je
veux vous dépayser. Qu'en dites-vous? Je dois bientôt subir un exil de
quelques mois dans mon diocèse; la ville, à ce qu'il m'a paru, manque de
ressources pour les plaisirs. Mais il y a spectacle, un concert
passable: voudriez-vous, pour m'obliger, en être la première chanteuse?
On ne vous donnera point des appointements dignes de vos talents et de
ce charmant minois, qui vaut à lui seul tous les talents du monde, mais
je me charge d'y suppléer et de vous faire trouver, dans cette
_Sibérie_, à peu près l'aisance et l'équivalent de vos plaisirs de
Paris... Vous souriez? Serait-ce de quelque maligne interprétation de ma
bonne volonté? Soupçonneriez-vous quel genre de reconnaissance je
désirerais mériter de votre part? Parlez avec assurance, belle Félicia,
vous n'êtes plus une enfant... Je ne vois rien qui puisse vous empêcher
de bien traiter un ami solide... qui... ne vous prierait de rien que
d'agréable... de rien qui durât plus longtemps; que vous ne pourriez
vous-même vous en faire un amusement. Je me fais entendre? Un rochet
vous en imposerait-il? Vous causerait-il quelque frayeur? On est homme
là-dessous... tout de même que sous l'habit le plus galant de vos jolis
danseurs de l'Opéra... Si... vous saviez... comment un homme est fait...
on pourrait... vous convaincre... qu'il n'y a entre les gens du monde et
nous... aucune différence.»
Ce discours, un peu fort pour mon peu d'expérience, me mettait d'autant
plus mal à mon aise qu'il était accompagné de gestes vifs et hardis...
Je savais confusément qu'il eût été décent d'opposer une belle
résistance... Mais je craignais si fort de m'acquitter gauchement d'un
rôle qui ne m'était pas naturel, qu'au lieu de m'emparer des mains,
d'empêcher certain genou de séparer les miens, je ne faisais que
détacher, en folâtrant, de bonnes croquignoles sur les doigts sacrés...
Mais qui ne les aurait pas bravées pour arriver aux beautés les plus
fraîches et les plus neuves? Mon agresseur entendait le badinage à
merveille, et, loin de se fâcher du petit mal que je pouvais lui faire,
il continuait avec beaucoup d'enjouement et s'établissait partout où
cela pouvait l'amuser. Bientôt il fut si bien maître de ma petite
personne que je crus pour le coup devoir le menacer, en riant pourtant,
de le dire à ma tante, aussitôt qu'elle rentrerait.--Ah! ah! la tante
est admirable, dit-il, en éclatant de rire... puis il prit un baiser
très cavalier sur ma bouche entr'ouverte pour rire aussi.
Pourquoi serais-je moins franche en contant que je ne le fus pendant
l'événement même? Avouons ingénument que Sa Grandeur me fit éprouver
avec la dernière vivacité ce que j'avais dû à Belval en pareille
occurrence. Les choses allèrent même cette fois-ci beaucoup plus loin.
Comme j'avais un peu perdu connaissance et que, par un heureux instinct,
j'avais pris sur le bord de ma bergère la position la plus favorable,
monseigneur en profitait: déjà quelque chose de très ferme me causait un
certain mal... Mais un bruit soudain qui se fit entendre dans
l'antichambre fit lâcher prise à mon vainqueur, il eut à peine le temps
de se rajuster...
Ce n'était pas moins que Sylvina elle-même qui rentrait avec du monde et
qui, pour peu qu'elle eût voulu prêter aux apparences, se fût très
aisément doutée que nous n'étions pas à propos de rien, monseigneur et
moi, dans une aussi violente agitation.