Bel exemple qui n'est pas assez suivi. Croquis d'un prélat à la mode.
Maris ingrats, que vos femmes ont enrichis, et qui ne rougissez pas de
leur faire souffrir des privations, qui leur faites trouver l'indigence
dans leurs maisons, où vous êtes entrés vous-mêmes indigents, et peu
dignes de cesser jamais de l'être, apprenez de l'équitable et délicat
Sylvino comment un galant homme se conduit quand il doit tout à sa
femme.
Sylvino, sur le point de se séparer de la sienne, non seulement se
départit de toute son autorité et la mit à la tête des affaires
d'intérêt avec plein pouvoir, mais encore il lui fit présent de mille
louis que son compagnon de voyage lui avançait pour le dédommager de son
déplacement. Cette libéralité de l'Anglais, ce désintéressement de
l'artiste, n'étonneront, sans doute, que le plus petit nombre de mes
lecteurs.
Nous nous trouvions dans l'aisance; nos curieux partaient munis des plus
grandes ressources; nous étions de la sorte tous à peu près contents
quand la séparation se fit.
Le plus grand talent de ma tante était de bien tenir une maison.
Cependant, malgré la prudente économie avec laquelle la dépense se
faisait dans la nôtre, le ton sur lequel nous débutâmes nous eût bientôt
ruinées, si Sylvina ne se fût résignée à faire entrer pour quelque chose
l'opulence et la libéralité de certains amants dans la considération des
motifs qui déterminaient son choix en leur faveur.
Grâce à la prodigalité d'un gros Américain, qui fit pour elle des folies
excessives pendant trois mois, nous étions encore éloignées de déchoir,
lorsque notre char rapide accrocha brusquement monseigneur de... qui
n'était connu dans son diocèse que de ses fermiers, mais qui l'était à
Paris de toutes les jolies femmes et de quelques-unes très
particulièrement. Un prélat aimable! Voilà ce qui convient à une
mondaine qui veut bien donner dans l'église: et à ce prix, en est-il qui
n'y donne pas! Mais des Béatins! il faut sortir d'une province bien
barbare pour faire la triste sottise de s'en affubler!
Monseigneur était d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès,
vif, aussi pétulant que lorsqu'il était officier, toujours gai, content,
agréable et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans plus jeune
qu'il n'était. En effet, amateur universel, poésies, lettres,
spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, folies, tout était
de son ressort. La réputation de quelques ouvrages de Sylvino nous avait
procuré sa connaissance: il acheta ses tableaux; la femme du peintre
l'ensorcela; la petite nièce le ravit par les délicieux accents de son
gosier, déjà l'un des mieux exercés de la capitale. Bientôt il devint
notre inséparable.
Un clou chasse l'autre, dit-on; ainsi monseigneur supplanta l'ami
Lambert, qui cependant eut le bon sens de ne point se brouiller. Son
règne fini, il sut se mettre honnêtement à sa place. Plus rare, sans
négligence, plus réservé, sans froideur, il n'incommodait ni Sylvina,
dont le retour était pour le coup sincère, ni monseigneur, dont une
conduite moins circonspecte aurait sûrement éveillé la jalousie.
D'ailleurs, Lambert, amusant et jamais à charge, partageait une grande
partie de nos plaisirs, et qui sait encore s'il ne glanait pas
quelquefois après monseigneur.
Celui-ci, après avoir soutenu pendant une saison entière un goût très
vif et très dispendieux pour la séduisante Sylvina, eut l'air de sortir
tout à coup à mon occasion d'une distraction profonde, et de regretter
de n'avoir pas fait plus tôt cette attention au joli rejeton qui
croissait à côté de l'arbre dont la culture avait fait jusque-là ses
délices.