CHAPITRE XVI

Bel exemple qui n'est pas assez suivi. Croquis d'un prélat à la mode.

Maris ingrats, que vos femmes ont enrichis, et qui ne rougissez pas de

leur faire souffrir des privations, qui leur faites trouver l'indigence

dans leurs maisons, où vous êtes entrés vous-mêmes indigents, et peu

dignes de cesser jamais de l'être, apprenez de l'équitable et délicat

Sylvino comment un galant homme se conduit quand il doit tout à sa

femme.

Sylvino, sur le point de se séparer de la sienne, non seulement se

départit de toute son autorité et la mit à la tête des affaires

d'intérêt avec plein pouvoir, mais encore il lui fit présent de mille

louis que son compagnon de voyage lui avançait pour le dédommager de son

déplacement. Cette libéralité de l'Anglais, ce désintéressement de

l'artiste, n'étonneront, sans doute, que le plus petit nombre de mes

lecteurs.

Nous nous trouvions dans l'aisance; nos curieux partaient munis des plus

grandes ressources; nous étions de la sorte tous à peu près contents

quand la séparation se fit.

Le plus grand talent de ma tante était de bien tenir une maison.

Cependant, malgré la prudente économie avec laquelle la dépense se

faisait dans la nôtre, le ton sur lequel nous débutâmes nous eût bientôt

ruinées, si Sylvina ne se fût résignée à faire entrer pour quelque chose

l'opulence et la libéralité de certains amants dans la considération des

motifs qui déterminaient son choix en leur faveur.

Grâce à la prodigalité d'un gros Américain, qui fit pour elle des folies

excessives pendant trois mois, nous étions encore éloignées de déchoir,

lorsque notre char rapide accrocha brusquement monseigneur de... qui

n'était connu dans son diocèse que de ses fermiers, mais qui l'était à

Paris de toutes les jolies femmes et de quelques-unes très

particulièrement. Un prélat aimable! Voilà ce qui convient à une

mondaine qui veut bien donner dans l'église: et à ce prix, en est-il qui

n'y donne pas! Mais des Béatins! il faut sortir d'une province bien

barbare pour faire la triste sottise de s'en affubler!

Monseigneur était d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès,

vif, aussi pétulant que lorsqu'il était officier, toujours gai, content,

agréable et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans plus jeune

qu'il n'était. En effet, amateur universel, poésies, lettres,

spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, folies, tout était

de son ressort. La réputation de quelques ouvrages de Sylvino nous avait

procuré sa connaissance: il acheta ses tableaux; la femme du peintre

l'ensorcela; la petite nièce le ravit par les délicieux accents de son

gosier, déjà l'un des mieux exercés de la capitale. Bientôt il devint

notre inséparable.

Un clou chasse l'autre, dit-on; ainsi monseigneur supplanta l'ami

Lambert, qui cependant eut le bon sens de ne point se brouiller. Son

règne fini, il sut se mettre honnêtement à sa place. Plus rare, sans

négligence, plus réservé, sans froideur, il n'incommodait ni Sylvina,

dont le retour était pour le coup sincère, ni monseigneur, dont une

conduite moins circonspecte aurait sûrement éveillé la jalousie.

D'ailleurs, Lambert, amusant et jamais à charge, partageait une grande

partie de nos plaisirs, et qui sait encore s'il ne glanait pas

quelquefois après monseigneur.

Celui-ci, après avoir soutenu pendant une saison entière un goût très

vif et très dispendieux pour la séduisante Sylvina, eut l'air de sortir

tout à coup à mon occasion d'une distraction profonde, et de regretter

de n'avoir pas fait plus tôt cette attention au joli rejeton qui

croissait à côté de l'arbre dont la culture avait fait jusque-là ses

délices.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 40 / 155 题