CHAPITRE XV

Où j'avoue des choses dont notre sexe ne convient pas volontiers.

Singuliers discours de Sylvino, dont je conseille à bien des femmes de

faire leur profit.

Vous me blâmez, lecteurs; je le mérite peut-être: mais qui de vous ne

sait pas que le tempérament et la curiosité sont des ennemis bien

dangereux pour l'honneur prétendu des femmes! Par eux, la plus sage

n'est-elle pas quelquefois égarée et jetée dans les bras de l'homme le

moins fait pour plaire?

Combien d'aventures étonnantes dans ce genre que l'on sait! et combien

que l'on ignore! Quant à moi, je ne me piquais pas de sagesse. Toute à

la nature, et brûlant de connaître à fond ses secrets, je n'aurais pu

résister aux entreprises de Sylvino; j'étais, au contraire, fâchée qu'il

n'eût rien entrepris; mais on ne règle pas sa destinée: ce n'était pas à

lui qu'il était réservé de me défaire de mon onéreuse virginité.

Peu de jours après notre aventure, Sylvino se rendit aux instances d'un

seigneur anglais, grand amateur des arts et son intime ami, qui le

pressait de commencer avec lui un voyage de deux ou trois ans, par tous

les pays de l'Europe où il pouvait y avoir des objets de curiosité pour

des artistes.

Sylvina eut l'air d'être fort affligée: son mari la consola de son mieux

et la recommanda à ses connaissances. Quant à moi, il me prit un jour en

particulier; et voici à peu près le discours qu'il me tint: «Je te

quitte, ma chère Félicia, sans craindre que mon absence te devienne

préjudiciable. A l'abri de l'indigence, avec une belle figure, de

l'esprit et des talents, je te vois déjà dans la carrière du bonheur:

c'est à toi de t'y maintenir. Tu seras adorée des hommes. Il y en a

beaucoup d'aimables; mais fais ton possible pour n'avoir de la passion

pour aucun. Le parfait amour est une chimère. Il n'y a de réel que

l'amitié, qui est de tous les temps, et le désir, qui est du moment.

L'amour est l'un et l'autre réunis dans un coeur pour le même objet,

mais ils ne veulent jamais être liés. Le désir est ordinairement

inconstant et s'éteint quand il ne change pas d'objet. Veut-on le

retenir, le rallumer, l'amitié ne peut qu'en souffrir. Le désir est

comme un fruit qu'il faut cueillir lorsqu'il est à son point de

maturité. Une fois tombé de l'arbre, on ne l'y rattache plus.

Défends-toi des sentiments violents; ils rendent à coup sûr malheureux.

Vis mollement dans un cercle de plaisirs tranquilles, que feront naître

un luxe modéré, les arts, et des goûts réciproques que tu auras la

liberté de satisfaire. Sylvina, dont par mes soins le caractère extrême

est maintenant tourné du côté du plaisir, ne te gênera pas; déjà son

égale, tu te verras bientôt au-dessus d'elle, par les avantages de ton

printemps, de tes talents, de ton esprit. Conduis-toi bien avec elle: ne

perds jamais de vue les grandes obligations que tu lui as, ainsi qu'à

moi; mais l'ingratitude est, je crois, un vice étranger à ton coeur, et

contre lequel je n'ai rien à te dire. Fais de bons choix, ne t'engage

jamais au point d'avoir plus de peines que de plaisirs. Préviens le

dégoût; et, puisqu'en galanterie, pour n'être pas malheureuse ou

ennuyée, il faut se laisser tromper ou tromper les autres, ménage-toi

des illusions flatteuses; n'approfondis jamais rien de propre à te

causer des mortifications et sauve adroitement les apparences, aux yeux

de ceux dont l'éclat de tes changements pourrait occasionner le malheur.

Je te parle comme il serait à souhaiter qu'on parlât de bonne heure à

tout ton sexe; bien des femmes seraient faites pour ne pas abuser de ces

principes. Les femmes semblent n'être nées que pour aimer et être

aimées: cependant jamais on ne leur dit les vérités qui sont du ressort

de leur état. On exige d'elles des combats pénibles contre elles-mêmes,

une résistance ridicule envers nous: pendant ces délais, les beaux jours

s'écoulent, les roses se flétrissent. Ainsi, prudes à l'âge de la

galanterie, galantes quand elles n'ont plus de charmes, et consumées de

regrets le reste de leur vie, la plupart des femmes n'ont point eu une

véritable existence. En un mot, il te faut de l'amour, des plaisirs.

Varie-les avec délicatesse; mais que leur illusion ne te fasse pas

oublier d'amasser, pendant tes belles années, des ressources pour les

années stériles. Souviens-toi de ces conseils; ils sont faciles à

suivre, et si tu veux en faire la base de ta conduite, je te prédis que

tu seras une des plus heureuses femmes de ton siècle. M'as-tu bien

compris?--A merveille, mon cher oncle, dis-je, en lui témoignant par mes

caresses combien je goûtais sa morale. Que je suis heureuse, ajoutai-je,

de trouver dans vos idées tant d'analogies avec celles qui me sont

naturelles... Il m'interrompit pour me dire que, sans la disproportion

de nos âges et le préjugé sérieux de ses rapports avec moi, il aurait

brigué l'honneur d'être le premier à qui je dusse la _première leçon_ du

plaisir de l'amour. «Mais, ajouta-t-il, un pacte entre l'autorité et

l'obéissance serait suspect. Même ne partant pas, je me permettrais à

peine de profiter de la bonne volonté que tu pourrais faire l'effort

d'avoir pour moi. Tu dois à l'amour le premier bouton de ton printemps.»

Je faillis répliquer: «Je le dois à l'estime, à la reconnaissance et à

vous.» Mais Sylvino ne sortait pas de son rôle sérieux; il m'en

imposait... Je ne dis rien.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 39 / 155 题