CHAPITRE XIV

Événement intéressant.

Pendant une nuit brûlante de la canicule il y eut un orage affreux de

tonnerre et de grêle. Je n'avais pu fermer l'oeil; l'excès de la chaleur

m'avait fait jeter mes couvertures et quitter ma chemise trempée de

sueur. Vers le jour, le temps devint calme; alors je voulus me

dédommager de ma mauvaise nuit, et devenue habile dans l'art de me

procurer des jouissances, je réitérai plusieurs fois ce délicieux

exercice qui charme l'ennui de tant de recluses, qui console tant de

veuves, soulage tant de prudes, de laides, etc... Dans un moment où je

revenais à peine à moi-même, j'entendis ouvrir doucement ma porte, qui

faisait face au pied de mon lit. J'avais pour lors une attitude si

singulière que je n'en pouvais changer sans donner matière à quelque

soupçon. J'eus donc la présence d'esprit de feindre de dormir et de

n'entrouvrir les yeux qu'assez pour voir qui pouvait entrer ainsi chez

moi si matin: c'était Sylvino lui-même. Le premier mouvement qu'il fit

en me voyant peignit la plus délicieuse surprise. J'étais dans l'état où

les trois déesses s'offrirent aux yeux de Pâris, sur le dos, la tête

appuyée contre le bras gauche, dont la main renversée couvrait à moitié

mon visage; mes jambes, l'une à peu près étendue, l'autre écartée, le

genou un peu plié, trahissaient le plus secret de mes charmes; et la

main qui venait de le si bien fêter gisait mollement à côté de la

cuisse... Après avoir contemplé quelques moments de la porte cette

position, qu'un peintre voluptueux devait trouver ravissante, Sylvino

vient à mon lit avec beaucoup de précaution et m'oblige pour le coup à

fermer tout à fait les yeux, ne voulant pas qu'il pût douter de mon

sommeil. Il vient tout près de moi: _Qu'elle est belle!_ dit-il; et en

même temps je sentis un baiser sur certain duvet qui commençait à

cotonner. Je ne m'attendais pas à cette singulière caresse. Je

frissonnai, un mouvement plus prompt que la pensée changea ma posture;

Sylvino se trouva forcé de me parler.

--Ma chère Félicia, dit-il avec un peu de confusion, je suis fâché

d'avoir troublé ton repos; mais j'étais venu pour savoir comment tu te

trouvais après ce terrible orage, et si tu n'en as pas été incommodée.

Puis te voyant dans un désordre qui t'exposait à prendre quelque

maladie, j'ai cru devoir m'approcher... Il faut te recouvrir.--En effet,

il rejetait le drap sur moi et l'arrangeait avec la plus heureuse

maladresse; ses mains me parcouraient savamment. Je feignais beaucoup de

reconnaissance: son empressement officieux alla jusqu'à me passer

lui-même une chemise; complaisance qui lui valut encore quelques jolis

larcins, dont je ne lui sus point mauvais gré. Certain feu brillait dans

ses yeux... Ah! s'il m'eût aussi bien devinée!... Mais il ne hasarda

qu'un baiser, un peu libre à la vérité pour un oncle; je le rendis, je

crois, un peu libéralement pour une nièce... Il s'en allait... Il

hésita... J'espérais... Il s'en alla tout de bon.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 38 / 155 题