CHAPITRE XIII

Qui annonce quelque chose.

On voit assez que les gens avec qui je vivais n'étaient pas fort sévères

à mon égard et que je ne les gênais plus; ils me traitaient déjà comme

une personne formée. Je surpassais, en effet, les espérances qu'ils

pouvaient avoir conçues en m'adoptant; j'étais à but avec Sylvina, et

son mari n'avait point le ton grave d'un oncle ou d'un père, dont il me

tenait lieu. J'étais de tous les plaisirs. Je voyais bien des choses; je

suppléais au reste, et l'accommodais aux bornes étroites de mon

imparfaite théorie. Les amis, et Lambert en chef, ne bougeaient de la

maison. Sylvina faisait par-ci par-là des heureux; aussi, était-elle

d'une attention envers son mari!... d'une prévenance, d'une aménité pour

les maîtresses et les modèles!... On ne peut le répéter assez: _heureux

les cocus._

Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de ne travailler que

pour la réputation, faisait peu de tableaux, mais ils étaient tous

excellents; son genre était l'histoire, et rarement il peignait le

portrait. Bien né d'ailleurs, ayant un esprit fécond et cultivé et

beaucoup d'usage du monde, il était non seulement chéri des femmes, mais

encore recherché des hommes. Il comptait même au rang de ses amis

particuliers plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et être

aimés; car tous n'ont pas le malheur d'ignorer l'amitié, de n'inspirer

que du respect et de la crainte. Sylvina, quoique un peu bornée et

médiocrement instruite, ne laissait pas d'ajouter à l'agrément de la

maison. Elle était gaie, toujours égale. Elle avait une de ces

physionomies singulières qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu'on en

ait, qui importunent, qui allument à tous moments des passions

nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance peut

avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois pour elle des

retours étonnants. Alors, elle se réservait entièrement pour lui;

c'étaient là des procédés! Mais ses bouffées d'amour s'évanouissaient

bien vite, et chacun de son côté se désennuyait de la monotonie de ces

retraites conjugales par de piquantes infidélités.

Il n'était guère possible que l'air d'une maison où Vénus était si

dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les amis, les

conversations, les événements soupçonnés, entrevus; des tableaux, des

esquisses libres, que j'épiais soigneusement, tout aidait à la nature.

J'étais déjà savante et résignée à tout ce que mon bon génie pourrait

exiger de moi; je n'attendais plus que les heureuses occasions de vivre.

C'est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence. Sylvina,

entourée d'amants, arbitre de leur bonheur, choisissait parmi les plus

aimables cavaliers de la capitale; et moi, pauvrette, je ne recevais que

des hommages, ou trop légers de la part de ceux qui me regardaient

encore comme une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en

galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate déclaration ou

quelque épître ampoulée. J'eus de tout temps le bon esprit d'abhorrer

les passions langoureuses, leurs productions et leur langage. Je ne

cessais de me retracer mon gentil Belval, allant sensément au fait, et

commençant par où les autres me semblaient ne devoir finir d'un siècle.

Aussi, les fleurettes n'étaient-elles honorées de ma part d'aucune

attention. Quant aux écritures, je les recevais par vanité; mais, ou je

n'y répondais pas, ou, si je prenais cette peine, c'était pour persifler

cruellement les nigauds qui les avaient risquées. Cependant, je ne

laissais pas de me dire quelquefois: Que me faut-il donc? Je brûle

d'aimer, et je rejette tous les voeux qui me sont offerts! Je ne compte

qu'un seul moment de vrai bonheur, celui où l'entreprenant Belval...

Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce petit danseur.--Je m'étais

fait une douce habitude du plaisir que son heureuse témérité m'avait

fait connaître. Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l'image de

Belval m'était indifférente; je ne m'en représentais aucune qui satisfît

le désir indéfini de ma voluptueuse imagination.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 37 / 155 题