Qui annonce quelque chose.
On voit assez que les gens avec qui je vivais n'étaient pas fort sévères
à mon égard et que je ne les gênais plus; ils me traitaient déjà comme
une personne formée. Je surpassais, en effet, les espérances qu'ils
pouvaient avoir conçues en m'adoptant; j'étais à but avec Sylvina, et
son mari n'avait point le ton grave d'un oncle ou d'un père, dont il me
tenait lieu. J'étais de tous les plaisirs. Je voyais bien des choses; je
suppléais au reste, et l'accommodais aux bornes étroites de mon
imparfaite théorie. Les amis, et Lambert en chef, ne bougeaient de la
maison. Sylvina faisait par-ci par-là des heureux; aussi, était-elle
d'une attention envers son mari!... d'une prévenance, d'une aménité pour
les maîtresses et les modèles!... On ne peut le répéter assez: _heureux
les cocus._
Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de ne travailler que
pour la réputation, faisait peu de tableaux, mais ils étaient tous
excellents; son genre était l'histoire, et rarement il peignait le
portrait. Bien né d'ailleurs, ayant un esprit fécond et cultivé et
beaucoup d'usage du monde, il était non seulement chéri des femmes, mais
encore recherché des hommes. Il comptait même au rang de ses amis
particuliers plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et être
aimés; car tous n'ont pas le malheur d'ignorer l'amitié, de n'inspirer
que du respect et de la crainte. Sylvina, quoique un peu bornée et
médiocrement instruite, ne laissait pas d'ajouter à l'agrément de la
maison. Elle était gaie, toujours égale. Elle avait une de ces
physionomies singulières qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu'on en
ait, qui importunent, qui allument à tous moments des passions
nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance peut
avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois pour elle des
retours étonnants. Alors, elle se réservait entièrement pour lui;
c'étaient là des procédés! Mais ses bouffées d'amour s'évanouissaient
bien vite, et chacun de son côté se désennuyait de la monotonie de ces
retraites conjugales par de piquantes infidélités.
Il n'était guère possible que l'air d'une maison où Vénus était si
dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les amis, les
conversations, les événements soupçonnés, entrevus; des tableaux, des
esquisses libres, que j'épiais soigneusement, tout aidait à la nature.
J'étais déjà savante et résignée à tout ce que mon bon génie pourrait
exiger de moi; je n'attendais plus que les heureuses occasions de vivre.
C'est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence. Sylvina,
entourée d'amants, arbitre de leur bonheur, choisissait parmi les plus
aimables cavaliers de la capitale; et moi, pauvrette, je ne recevais que
des hommages, ou trop légers de la part de ceux qui me regardaient
encore comme une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en
galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate déclaration ou
quelque épître ampoulée. J'eus de tout temps le bon esprit d'abhorrer
les passions langoureuses, leurs productions et leur langage. Je ne
cessais de me retracer mon gentil Belval, allant sensément au fait, et
commençant par où les autres me semblaient ne devoir finir d'un siècle.
Aussi, les fleurettes n'étaient-elles honorées de ma part d'aucune
attention. Quant aux écritures, je les recevais par vanité; mais, ou je
n'y répondais pas, ou, si je prenais cette peine, c'était pour persifler
cruellement les nigauds qui les avaient risquées. Cependant, je ne
laissais pas de me dire quelquefois: Que me faut-il donc? Je brûle
d'aimer, et je rejette tous les voeux qui me sont offerts! Je ne compte
qu'un seul moment de vrai bonheur, celui où l'entreprenant Belval...
Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce petit danseur.--Je m'étais
fait une douce habitude du plaisir que son heureuse témérité m'avait
fait connaître. Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l'image de
Belval m'était indifférente; je ne m'en représentais aucune qui satisfît
le désir indéfini de ma voluptueuse imagination.