CHAPITRE XII

Suite du précédent.--Disgrâce de Béatin.

Pendant que d'un côté la convoitise et la haine faisaient chacune un

calcul, de l'autre, le mépris et la malignité, d'accord, préparaient

leurs batteries pour accabler le vieux Béatin. Sylvino, Lambert, les

deux étrangers et moi, qui voulus absolument être des leurs, suivîmes de

près à Chaillot les acteurs principaux et entrâmes par une porte de

derrière. Ils étaient au rez-de-chaussée; nous nous établîmes sans bruit

au premier.

Ma tante, sous prétexte de faire partout une visite exacte et de se

procurer de quoi faire un léger repas, vint auprès de nous et l'on se

concerta. Il fut décidé que Sylvina balotterait Béatin pendant quelque

temps, ferait semblant d'écouter ses conseils, feindrait pourtant des

scrupules et se montrerait enfin disposée à lui tout accorder. Elle

devait surtout l'engager à se coucher sans souper, les provisions que

l'on croyait trouver à la maison se trouvant consommées, et la prudence

exigeant qu'on ne sortît ni n'envoyât, de peur que la partie ne vînt à

être découverte. Tout cela fut exécuté par Sylvina avec beaucoup

d'adresse et de perfidie. Le docteur, alors dominé par un seul appétit,

consentit d'assez bonne grâce à jeûner. O pouvoir du désir! Triompher de

la gourmandise du docteur! Amour! ce n'est pas assurément le plus petit

de tes miracles.

Béatin se crut enfin au comble de la félicité quand il reçut la

ravissante permission de partager un lit avec Sylvina. Elle se réservait

pourtant, par ménagement pour sa pudeur expirante, de ne point avoir de

lumière dans l'endroit où se consommerait l'ouvrage de leur bonheur:

l'adultère, disait-elle, est plus hardi dans les ténèbres; trop de honte

nuirait à ses plaisirs, et surtout il n'est pas hors de propos de se

ménager pour une féconde jouissance quelque surcroît de

volupté.--L'amoureux Béatin se rendit et, plein de confiance, suivit à

tâtons Sylvina dans une chambre haute.

Il est enfin dans ce lit fortuné... Il brûle, il est consumé... Sa

pénitente combat encore, elle hésite de venir dans ses bras... Mais quel

revers!... Dieu!... Où se cachera le couple Béatin? Cinq personnes

paraissent tout à coup! Une lanterne sourde fournit en un moment de la

lumière à plusieurs flambeaux! Le curieux Sylvino, le redoutable Lambert

font briller leurs épées; la maison retentit de leurs imprécations!

--Je vous y prends donc, infâme adultère, criait le mari! mettant la

pointe de son fer près du sein de sa femme.--Venge-toi, criait à son

tour l'ami Lambert, je vais en même temps te délivrer du scélérat qui te

déshonore et me calomnie. Où est-il? comble de l'horreur! au lit! dans

ton propre lit!--Arrête, mon ami, interrompt Sylvino, laissant échapper

sa femme qui commençait à perdre le sérieux nécessaire à son rôle;

arrête, je ne puis te céder le plaisir de verser le sang du perfide...

Il faudrait avoir été témoin de la scène que j'essaie de décrire pour

pouvoir s'en faire une idée à peu près juste. Je manque d'expression

pour peindre l'effroi de Béatin et la révolution prodigieuse que

souffrirent à la fois son corps et son esprit. Historienne fidèle, je ne

puis me dispenser d'avouer, dussé-je causer quelque dégoût, que le

malheureux docteur souilla très physiquement la couche de Sylvino.

Cependant, on était convenu que les étrangers demanderaient grâce et

désarmeraient les amis irrités. Mais ils ouvrirent en même temps un avis

fait pour rassurer le coupable sur sa vie; c'était de le mettre hors

d'état de jamais faire de cocus. L'un d'eux, soi-disant chirurgien,

prétendait pouvoir faire lestement l'opération, et même sur l'heure,

ayant, par bonheur, sur lui les instruments nécessaires. A cette

condition, Lambert et Sylvino, consentant à ne plus tuer, arrachèrent du

lit le sujet plus mort que vif et le portèrent dans une autre pièce,

sous prétexte de l'opérer. C'est là qu'il reçut l'outrage le plus

pénible, trouvant la perfide Sylvina qui riait aux larmes. Cependant,

elle voulut bien intercéder en sa faveur et, à sa prière, à laquelle la

mienne se joignit, comme nous en étions d'accord, la peine fut encore

commuée: on arrêta que le Béatin serait tenu quitte de tout moyennant

une copieuse flagellation: cette sentence était pour le coup en dernier

ressort. En conséquence, _le suborneur de pénitentes_, _l'écrivain

anonyme_, fut lié par les pieds, les poings et les reins contre une

colonne du salon, nu et livrant à notre vengeance une vaste paire de

fesses. Nous traitâmes mal cet embonpoint béni. On avait apporté bonne

provision de verges; elles furent usées jusqu'au dernier brin sur le

râble du pécheur qui, menacé du prétendu chirurgien, subit son exécution

sans oser jeter un cri; eh! qui ne se laisserait pas martyriser le reste

du corps, pour sauver une partie qui fait plus des trois quarts du

bonheur de la vie?

M. le docteur dûment fustigé, tout le monde parut apaisé. Ses vêtements

lui furent rendus, sans oublier la chemise très maculée et qu'il fallut

rendosser. Puis, on le reconduisit jusqu'à la rue, chacun tenant un

flambeau et lui témoignant les plus respectueux égards.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 36 / 155 题