Conjuration.
Il me vient une bonne idée, dit Sylvino. Je tiens le Béatin, sur ma
parole; écoutez, mes amis. Si ma femme lui écrivait que je suis furieux,
que je viens de la traiter en époux sûr de son déshonneur; qu'elle ne
peut soupçonner de l'avoir compromise ce brutal de Lambert, _ce
garnement_ sans respect pour les ministres de la sainte religion; que
quoique lui, directeur, se soit montré par trop fragile; qu'il soit la
cause directe de tout ce qui vient de se passer et qu'à cet égard elle
ait lieu de lui vouloir du mal, elle ne l'a cependant point oublié;
qu'elle ne peut plus vivre sans le voir, qu'elle craint de nouveaux
tours de la part du donneur de soufflets; que dans l'embarras extrême où
elle se trouve, elle n'a que le prudent et consolant Béatin pour
ressource; qu'elle le prie donc de se trouver... quelque part, bien
secrètement, pour conférer ensemble et déterminer le parti qu'il
convient de prendre dans des conjonctures aussi fâcheuses. Si ma femme,
dis-je, écrivait toutes ces choses au docteur, je pense qu'il donnerait,
tête baissée, dans le panneau. Il serait enchanté de voir que sa
pénitente aurait pris le change, et qu'offrant d'elle-même un
rendez-vous, elle ne pourrait s'en tirer sans payer de ses faveurs ces
conseils dont elle paraîtrait avoir un besoin si pressant.--L'idée fut
généralement applaudie.--Il faut, ma chère, ajouta Sylvino, que tu nous
secondes bien dans tout ceci; tu es la plus intéressée à te venger de
l'odieux Béatin. Quand nous le tiendrons... nous faisons notre affaire
du reste.--Je vous le livre, répondit-elle; périssent à jamais tous ces
exécrables cafards; me voilà corrigée pour la vie de leur accorder la
moindre confiance. Que j'étais malheureuse! mais c'est bien ma faute.
Qu'avais-je besoin, ici, de me donner un tyran qui désapprouve jusqu'aux
plus innocents plaisirs! Et quel monstre avais-je précisément
choisi!--N'y pense plus, dit en l'embrassant le sensible Sylvino; que
ceci te rende plus sage à l'avenir.
Le projet d'écrire à Béatin fut exécuté sur-le-champ. Le ressentiment de
Sylvina était fondé: le désir de se venger qui inspire toujours si bien
les femmes, lui dicta des expressions si naturelles, si séduisantes, que
le plus rusé _porte-calotte_ n'eût pu soupçonner qu'elles cachaient un
piège. Béatin se prit comme un sot à celui-ci.
On le priait de se trouver _au pont-tournant_, pour être conduit de là,
par ma tante elle-même, à Chaillot, où nous avions une petite maison; il
accepta... Sa réponse était si passionnée qu'on le voyait assuré
d'avance que Sylvina allait enfin le rendre heureux.
Elle fut exacte et trouva l'heureux Béatin à l'endroit indiqué. Il était
en habit de campagne; frais rasé, un peu mieux coiffé que de coutume;
car il n'était pas de ces ecclésiastiques élégants qui souvent plus
recherchés dans leur ajustement que les gens du monde n'en diffèrent que
par des cheveux ronds et une tonsure. Béatin, je l'ai déjà dit, était un
_prêtre_: c'est assez le définir.
Bref, le voilà dans un fiacre à côté de ma tante qui feint les plus vifs
empressements et conte que, son mari venant de partir pour quelques
jours, ils pourront passer jusqu'au lendemain à Chaillot, s'il n'y a
rien de mieux à faire. C'est alors que les transports du satyre n'ont
plus de bornes. Ses yeux étincellent du feu de la concupiscence; il est
au troisième ciel, il jouit déjà de l'avant-goût des plus parfaites
béatitudes. Ils arrivent enfin au village. La voiture est renvoyée et le
fortuné directeur introduit bien mystérieusement dans notre maison.
Mais comment le pénétrant directeur ignora-t-il cette retraite pendant
qu'il était si fort en faveur? Comment! elle était, avant le départ de
Sylvino, le théâtre de ses escapades secrètes; et sa femme ne fut mise
dans la confidence qu'à l'occasion de la conjuration projetée contre
Béatin. Si vous vous étiez douté d'un asile aussi propice, docteur, vous
auriez bien sollicité votre pénitente de vous le faire voir, et sans
doute vous vous seriez bien trouvé du voyage? Comme tout change! Vous le
faites aujourd'hui sous de sinistres auspices. Vous courez à votre
châtiment... Mais je ne vous plains pas, vous l'avez bien mérité.