CHAPITRE XI

Conjuration.

Il me vient une bonne idée, dit Sylvino. Je tiens le Béatin, sur ma

parole; écoutez, mes amis. Si ma femme lui écrivait que je suis furieux,

que je viens de la traiter en époux sûr de son déshonneur; qu'elle ne

peut soupçonner de l'avoir compromise ce brutal de Lambert, _ce

garnement_ sans respect pour les ministres de la sainte religion; que

quoique lui, directeur, se soit montré par trop fragile; qu'il soit la

cause directe de tout ce qui vient de se passer et qu'à cet égard elle

ait lieu de lui vouloir du mal, elle ne l'a cependant point oublié;

qu'elle ne peut plus vivre sans le voir, qu'elle craint de nouveaux

tours de la part du donneur de soufflets; que dans l'embarras extrême où

elle se trouve, elle n'a que le prudent et consolant Béatin pour

ressource; qu'elle le prie donc de se trouver... quelque part, bien

secrètement, pour conférer ensemble et déterminer le parti qu'il

convient de prendre dans des conjonctures aussi fâcheuses. Si ma femme,

dis-je, écrivait toutes ces choses au docteur, je pense qu'il donnerait,

tête baissée, dans le panneau. Il serait enchanté de voir que sa

pénitente aurait pris le change, et qu'offrant d'elle-même un

rendez-vous, elle ne pourrait s'en tirer sans payer de ses faveurs ces

conseils dont elle paraîtrait avoir un besoin si pressant.--L'idée fut

généralement applaudie.--Il faut, ma chère, ajouta Sylvino, que tu nous

secondes bien dans tout ceci; tu es la plus intéressée à te venger de

l'odieux Béatin. Quand nous le tiendrons... nous faisons notre affaire

du reste.--Je vous le livre, répondit-elle; périssent à jamais tous ces

exécrables cafards; me voilà corrigée pour la vie de leur accorder la

moindre confiance. Que j'étais malheureuse! mais c'est bien ma faute.

Qu'avais-je besoin, ici, de me donner un tyran qui désapprouve jusqu'aux

plus innocents plaisirs! Et quel monstre avais-je précisément

choisi!--N'y pense plus, dit en l'embrassant le sensible Sylvino; que

ceci te rende plus sage à l'avenir.

Le projet d'écrire à Béatin fut exécuté sur-le-champ. Le ressentiment de

Sylvina était fondé: le désir de se venger qui inspire toujours si bien

les femmes, lui dicta des expressions si naturelles, si séduisantes, que

le plus rusé _porte-calotte_ n'eût pu soupçonner qu'elles cachaient un

piège. Béatin se prit comme un sot à celui-ci.

On le priait de se trouver _au pont-tournant_, pour être conduit de là,

par ma tante elle-même, à Chaillot, où nous avions une petite maison; il

accepta... Sa réponse était si passionnée qu'on le voyait assuré

d'avance que Sylvina allait enfin le rendre heureux.

Elle fut exacte et trouva l'heureux Béatin à l'endroit indiqué. Il était

en habit de campagne; frais rasé, un peu mieux coiffé que de coutume;

car il n'était pas de ces ecclésiastiques élégants qui souvent plus

recherchés dans leur ajustement que les gens du monde n'en diffèrent que

par des cheveux ronds et une tonsure. Béatin, je l'ai déjà dit, était un

_prêtre_: c'est assez le définir.

Bref, le voilà dans un fiacre à côté de ma tante qui feint les plus vifs

empressements et conte que, son mari venant de partir pour quelques

jours, ils pourront passer jusqu'au lendemain à Chaillot, s'il n'y a

rien de mieux à faire. C'est alors que les transports du satyre n'ont

plus de bornes. Ses yeux étincellent du feu de la concupiscence; il est

au troisième ciel, il jouit déjà de l'avant-goût des plus parfaites

béatitudes. Ils arrivent enfin au village. La voiture est renvoyée et le

fortuné directeur introduit bien mystérieusement dans notre maison.

Mais comment le pénétrant directeur ignora-t-il cette retraite pendant

qu'il était si fort en faveur? Comment! elle était, avant le départ de

Sylvino, le théâtre de ses escapades secrètes; et sa femme ne fut mise

dans la confidence qu'à l'occasion de la conjuration projetée contre

Béatin. Si vous vous étiez douté d'un asile aussi propice, docteur, vous

auriez bien sollicité votre pénitente de vous le faire voir, et sans

doute vous vous seriez bien trouvé du voyage? Comme tout change! Vous le

faites aujourd'hui sous de sinistres auspices. Vous courez à votre

châtiment... Mais je ne vous plains pas, vous l'avez bien mérité.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 35 / 155 题