CHAPITRE X

Plus vrai que vraisemblable.

Nous donnions à dîner à deux artistes nouvellement arrivés d'Italie et à

l'ami Lambert. On était de la plus grande gaîté. Ma tante et moi, devant

qui l'on oubliait un peu de se gêner, riions aux larmes de milles

saillies très vives qui échappaient à ces messieurs. Nous fûmes

interrompues par l'arrivée d'une lettre qu'apportait un commissionnaire:

elle était pour mon oncle.

«Mes amis, dit-il après avoir secoué deux ou trois fois la tête en

lisant, c'est une lettre anonyme, et c'est vous qu'elle regarde, madame,

voyez.» Son ton n'avait rien d'effrayant; cependant certaine mine, en

remettant le papier, était de mauvais augure. Sylvina tremblait

d'avance... elle ne put lire jusqu'au bout. Le fatal écrit tomba de ses

mains; une pâleur soudaine ternit son visage; elle se trouva mal; on

s'empressa de la secourir.--Cela ne sera rien, disait mon oncle, la

délaçant et livrant, tout mari qu'il était, deux globes divins aux yeux

connaisseurs de ses confrères. L'un donnait un flacon, l'autre frappait

dans les mains; Lambert seul, par l'excès de l'intérêt qu'il prenait à

cet accident, demeurait inutile, et Sylvino l'en plaisantait avec

malignité. Cependant les beaux yeux de Sylvina se rouvrirent. Un baiser

et quelques mots fort tendres de la part de son époux achevèrent de la

rassurer. On se remit à table. La malade se rétablit en avalant quelques

rasades de Champagne; après quoi Sylvino, pour la tranquilliser et

mettre ses amis au fait, prit la parole et dit: «Tout ceci, messieurs,

doit vous paraître fort extraordinaire; il n'y a, de vous trois, que

l'ami Lambert qui puisse se douter à peu près de ce dont il s'agit;

voici le fait: ma femme est charmante, vous la voyez; on l'aime, je n'en

suis pas étonné, puisque moi, son mari, j'en suis encore amoureux. Il

faut que pendant mon absence elle ait mécontenté quelque adorateur; il

cherche maintenant à se venger en m'écrivant des choses... assez graves

pour mettre martel en tête à certains époux. Mais des gens ainsi

susceptibles sont des hétéroclites honnis, et je suis bien éloigné

d'avoir leurs petitesses. On me mande donc que certain ami très amoureux

a beaucoup fréquenté ma femme; que, pour répondre plus librement à cette

passion, elle s'est séparée de toute société, privée de tout plaisir;

qu'il n'y a nul doute, en un mot, que le traître (c'est ainsi qu'on le

désigne) n'ait poussé les choses au dernier période. On crie au

scandale: on me conseille de punir ma femme... on... mais, dites-moi,

messieurs, quel cas pensez-vous que je doive faire de ces avis

importants?...»--Je pense, dit l'un des étrangers, que madame est

incapable d'avoir donné matière à d'indignes soupçons...--Cela est

honnête, interrompit Sylvino.--Et vous? en s'adressant au second.--Je

pense de même que monsieur.--Et l'ami Lambert?--Tiens, mon cher Sylvino,

je t'entends à merveille: mais veux-tu que je te parle avec ma franchise

ordinaire? C'est moi, sans doute, que regarde l'accusation de ton

impertinent anonyme? Je ne disconviens pas d'avoir beaucoup vu ta femme

pendant que tu étais là-bas; mais c'était d'abord par ton ordre. Or

penses-tu que j'eusse voulu la suborner?--Il ne s'agit pas de cela, mon

ami. Chacun dans ce monde se conduit comme il peut; tu auras fait ce

qu'il t'aura plu: ma femme de même, c'est de quoi je me soucie peu et ne

m'en informe point. Achève ce que tu voulais nous dire. Achève.--Eh

bien, je veux dire, mon cher, que si, succombant au danger de voir tous

les jours une femme charmante, j'avais pu servir au fond du coeur

quelque chose de plus que ce qu'un mari peut approuver, du moins, étant

ton ami au point où je le suis, j'aurais eu l'attention de ne te donner

aucun sujet de plainte. Celui qui t'écrit exagère; ses soupçons n'ont

pour fondement que sa basse jalousie: ta femme t'aime de tout son coeur;

je te suis entièrement attaché, et si je puis te conseiller dans une

affaire qu'on veut me rendre personnelle, je serais d'avis que ta

vengeance tombe uniquement sur celui qui a pu te manquer en te parlant

de déshonneur; qui a pu méditer le projet exécrable de troubler un

ménage heureux et de brouiller de parfaits amis.--Touche là, mon cher

Lambert, tu viens de parler comme un sage, et tu m'as deviné. Ah! si

nous avons jamais le bonheur de de vous happer, _Monsieur le

scandalisé_, nous vous apprendrons à ne pas espérer qu'un honnête homme

prenne des partis violents d'après une délation anonyme. Mais ma femme

va, sans doute, nous faire connaître l'imposteur.--Son écriture le

trahit, dit Sylvina. Il ne se doutait pas, certainement, que je dusse

voir cette lettre.--Dis-nous donc sans hésiter qui il est? où le

trouver? Il faut qu'il soit châtié, que tu sois vengée! Tu connais

heureusement l'écriture?--J'avoue que j'avais eu l'imprudence de

recevoir quelques lettres de ce maudit homme, bien peu fait pourtant

pour en écrire de l'espèce de celles qu'il m'adressait, et...--Un homme

bien peu fait, interrompit Lambert. J'y suis peut-être! Ne serait-ce pas

pas par hasard le vénérable docteur Béatin?--Lui-même.--M. Béatin, ton

directeur? s'écrièrent tour à tour Lambert et Sylvino. Ah! parbleu! vous

me le paierez, disait celui-ci. Il a déjà tant soit peu l'honneur de me

connaître, disait l'autre. Puis il raconta comment il avait surpris un

jour le drôle _usant de violence_, et comment, à la prière de Sylvina,

il l'avait mis à la porte avec deux soufflets. (C'était ainsi qu'il

convenait d'exposer le fait.) Le mari loua fort cette conduite: vous

verrez, dit-il, que c'est pour se venger de cette disgrâce que le cagot

essaie aujourd'hui de vous calomnier!--C'est cela, mon cher.--Ah! le

coquin! le malheureux!--Voilà bien les prêtres! Chacun disait son mot.

Ensuite il fut décidé d'une voix unanime que le scélérat devait être

puni de sa double trahison, sévèrement et sans délai.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 34 / 155 题