Plus vrai que vraisemblable.
Nous donnions à dîner à deux artistes nouvellement arrivés d'Italie et à
l'ami Lambert. On était de la plus grande gaîté. Ma tante et moi, devant
qui l'on oubliait un peu de se gêner, riions aux larmes de milles
saillies très vives qui échappaient à ces messieurs. Nous fûmes
interrompues par l'arrivée d'une lettre qu'apportait un commissionnaire:
elle était pour mon oncle.
«Mes amis, dit-il après avoir secoué deux ou trois fois la tête en
lisant, c'est une lettre anonyme, et c'est vous qu'elle regarde, madame,
voyez.» Son ton n'avait rien d'effrayant; cependant certaine mine, en
remettant le papier, était de mauvais augure. Sylvina tremblait
d'avance... elle ne put lire jusqu'au bout. Le fatal écrit tomba de ses
mains; une pâleur soudaine ternit son visage; elle se trouva mal; on
s'empressa de la secourir.--Cela ne sera rien, disait mon oncle, la
délaçant et livrant, tout mari qu'il était, deux globes divins aux yeux
connaisseurs de ses confrères. L'un donnait un flacon, l'autre frappait
dans les mains; Lambert seul, par l'excès de l'intérêt qu'il prenait à
cet accident, demeurait inutile, et Sylvino l'en plaisantait avec
malignité. Cependant les beaux yeux de Sylvina se rouvrirent. Un baiser
et quelques mots fort tendres de la part de son époux achevèrent de la
rassurer. On se remit à table. La malade se rétablit en avalant quelques
rasades de Champagne; après quoi Sylvino, pour la tranquilliser et
mettre ses amis au fait, prit la parole et dit: «Tout ceci, messieurs,
doit vous paraître fort extraordinaire; il n'y a, de vous trois, que
l'ami Lambert qui puisse se douter à peu près de ce dont il s'agit;
voici le fait: ma femme est charmante, vous la voyez; on l'aime, je n'en
suis pas étonné, puisque moi, son mari, j'en suis encore amoureux. Il
faut que pendant mon absence elle ait mécontenté quelque adorateur; il
cherche maintenant à se venger en m'écrivant des choses... assez graves
pour mettre martel en tête à certains époux. Mais des gens ainsi
susceptibles sont des hétéroclites honnis, et je suis bien éloigné
d'avoir leurs petitesses. On me mande donc que certain ami très amoureux
a beaucoup fréquenté ma femme; que, pour répondre plus librement à cette
passion, elle s'est séparée de toute société, privée de tout plaisir;
qu'il n'y a nul doute, en un mot, que le traître (c'est ainsi qu'on le
désigne) n'ait poussé les choses au dernier période. On crie au
scandale: on me conseille de punir ma femme... on... mais, dites-moi,
messieurs, quel cas pensez-vous que je doive faire de ces avis
importants?...»--Je pense, dit l'un des étrangers, que madame est
incapable d'avoir donné matière à d'indignes soupçons...--Cela est
honnête, interrompit Sylvino.--Et vous? en s'adressant au second.--Je
pense de même que monsieur.--Et l'ami Lambert?--Tiens, mon cher Sylvino,
je t'entends à merveille: mais veux-tu que je te parle avec ma franchise
ordinaire? C'est moi, sans doute, que regarde l'accusation de ton
impertinent anonyme? Je ne disconviens pas d'avoir beaucoup vu ta femme
pendant que tu étais là-bas; mais c'était d'abord par ton ordre. Or
penses-tu que j'eusse voulu la suborner?--Il ne s'agit pas de cela, mon
ami. Chacun dans ce monde se conduit comme il peut; tu auras fait ce
qu'il t'aura plu: ma femme de même, c'est de quoi je me soucie peu et ne
m'en informe point. Achève ce que tu voulais nous dire. Achève.--Eh
bien, je veux dire, mon cher, que si, succombant au danger de voir tous
les jours une femme charmante, j'avais pu servir au fond du coeur
quelque chose de plus que ce qu'un mari peut approuver, du moins, étant
ton ami au point où je le suis, j'aurais eu l'attention de ne te donner
aucun sujet de plainte. Celui qui t'écrit exagère; ses soupçons n'ont
pour fondement que sa basse jalousie: ta femme t'aime de tout son coeur;
je te suis entièrement attaché, et si je puis te conseiller dans une
affaire qu'on veut me rendre personnelle, je serais d'avis que ta
vengeance tombe uniquement sur celui qui a pu te manquer en te parlant
de déshonneur; qui a pu méditer le projet exécrable de troubler un
ménage heureux et de brouiller de parfaits amis.--Touche là, mon cher
Lambert, tu viens de parler comme un sage, et tu m'as deviné. Ah! si
nous avons jamais le bonheur de de vous happer, _Monsieur le
scandalisé_, nous vous apprendrons à ne pas espérer qu'un honnête homme
prenne des partis violents d'après une délation anonyme. Mais ma femme
va, sans doute, nous faire connaître l'imposteur.--Son écriture le
trahit, dit Sylvina. Il ne se doutait pas, certainement, que je dusse
voir cette lettre.--Dis-nous donc sans hésiter qui il est? où le
trouver? Il faut qu'il soit châtié, que tu sois vengée! Tu connais
heureusement l'écriture?--J'avoue que j'avais eu l'imprudence de
recevoir quelques lettres de ce maudit homme, bien peu fait pourtant
pour en écrire de l'espèce de celles qu'il m'adressait, et...--Un homme
bien peu fait, interrompit Lambert. J'y suis peut-être! Ne serait-ce pas
pas par hasard le vénérable docteur Béatin?--Lui-même.--M. Béatin, ton
directeur? s'écrièrent tour à tour Lambert et Sylvino. Ah! parbleu! vous
me le paierez, disait celui-ci. Il a déjà tant soit peu l'honneur de me
connaître, disait l'autre. Puis il raconta comment il avait surpris un
jour le drôle _usant de violence_, et comment, à la prière de Sylvina,
il l'avait mis à la porte avec deux soufflets. (C'était ainsi qu'il
convenait d'exposer le fait.) Le mari loua fort cette conduite: vous
verrez, dit-il, que c'est pour se venger de cette disgrâce que le cagot
essaie aujourd'hui de vous calomnier!--C'est cela, mon cher.--Ah! le
coquin! le malheureux!--Voilà bien les prêtres! Chacun disait son mot.
Ensuite il fut décidé d'une voix unanime que le scélérat devait être
puni de sa double trahison, sévèrement et sans délai.