CHAPITRE IX

Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile.

Lambert, depuis son expédition, avait ses entrées et Sylvina le voyait

tous les jours, mais ce n'était pas, à beaucoup près, avec cette

satisfaction que lui causaient les visites du docteur. Cependant ces

deux hommes n'étaient pas à comparer. Béatin avait la physionomie d'un

prêtre, le maintien, les mouvements embarrassés d'un pédant, vermeil à

la vérité, et qui pouvait valoir quelque chose; mais Lambert était

vraiment beau: sa taille, sa jambe, ses traits étaient au mieux, il

souriait agréablement, ses yeux pétillaient d'une vivacité tendre; en un

mot, la femme de Sylvino, l'un des plus beaux cavaliers de Paris, était

impardonnable de lui faire infidélité pour un Béatin; mais bien traiter

Lambert, c'était toute autre chose. Il devait prétendre à triompher des

bégueules les plus austères et les plus froides. Pouvait-il manquer

d'intéresser enfin l'inflammable Sylvina?

On ne me renvoyait pas encore pour lui; mais je m'esquivais à dessein.

Plusieurs fois ma tante m'avait rappelée; cependant elle se fit à mes

absences. Je la voyais s'humaniser par degrés avec Lambert, plus

délicat, mais non moins empressé que le directeur. De jour en jour les

situations devenaient plus instructives, et j'aurais fait en peu de

temps un cours complet sans la fantaisie qu'eut tout à coup Sylvina

d'abandonner son théâtre ordinaire pour aller représenter dans un petit

cabinet, dont son ami venait de lui faire une espèce de boudoir. Ce

déplacement me fit perdre ce qui manquait à mon instruction. J'essayai

vainement de voir mes gens dans leur nouveau réduit: j'en fus

inconsolable.

Cependant, depuis qu'au lieu de _porte-soutane_, nous avions sans cesse

avec nous l'amusant Lambert, ma tante n'était plus la même. Elle se

coiffait, se parait; sa physionomie n'était plus sombre, elle avait

recouvré son enjouement. Nous n'entendions plus autant de messes;

bientôt nous nous en passâmes tout à fait. Nous recherchâmes les

connaissances négligées; il en coûta bien des mensonges. Il fallut

supposer des indispositions continuelles: _demandez à ma nièce_; et je

protestai avec beaucoup d'effronterie que ma tante avait été très

malade. On le croyait ou non. Mais maintenant, on reçoit les

justifications, pour peu qu'elles vaillent, avec beaucoup d'indulgence.

Il n'est plus d'usage qu'on se brouille avec les gens parce qu'il leur a

plu de vivre quelque temps séparés de la société.

Sylvino revint: tout alla le mieux du monde. Lambert fut l'_ami de la

maison_. Ma tante n'avait jamais été d'aussi belle humeur ni d'un

commerce aussi facile.

Cocuage! bon, mais malheureux Monarque! tes États sont immenses, tes

sujets innombrables; tu rends heureux par mille moyens différents tous

ceux qui consentent à le devenir par toi; cependant, la plupart sont des

ingrats qui te maudissent, au lieu de te bénir! quel aveuglement!

Sylvino te rendait plus de justice! Depuis son retour, sa femme se

comportait si bien à son égard qu'il ne doutait plus du bonheur d'être

enfin au nombre de tes vassaux. Il n'avait garde d'en prendre de

l'humeur. Béatin, qui n'oubliait pas ses soufflets, fit bientôt naître

une occasion délicate... mais ce fut alors que l'admirable époux signala

son esprit... sa générosité... O Sylvino! que vous étiez un galant

homme! que vous vous conduisiez bien! Que ne puis-je, en traçant votre

éloge, inspirer à tous les cocus présents et à venir le bon sens de vous

imiter.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 33 / 155 题