Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile.
Lambert, depuis son expédition, avait ses entrées et Sylvina le voyait
tous les jours, mais ce n'était pas, à beaucoup près, avec cette
satisfaction que lui causaient les visites du docteur. Cependant ces
deux hommes n'étaient pas à comparer. Béatin avait la physionomie d'un
prêtre, le maintien, les mouvements embarrassés d'un pédant, vermeil à
la vérité, et qui pouvait valoir quelque chose; mais Lambert était
vraiment beau: sa taille, sa jambe, ses traits étaient au mieux, il
souriait agréablement, ses yeux pétillaient d'une vivacité tendre; en un
mot, la femme de Sylvino, l'un des plus beaux cavaliers de Paris, était
impardonnable de lui faire infidélité pour un Béatin; mais bien traiter
Lambert, c'était toute autre chose. Il devait prétendre à triompher des
bégueules les plus austères et les plus froides. Pouvait-il manquer
d'intéresser enfin l'inflammable Sylvina?
On ne me renvoyait pas encore pour lui; mais je m'esquivais à dessein.
Plusieurs fois ma tante m'avait rappelée; cependant elle se fit à mes
absences. Je la voyais s'humaniser par degrés avec Lambert, plus
délicat, mais non moins empressé que le directeur. De jour en jour les
situations devenaient plus instructives, et j'aurais fait en peu de
temps un cours complet sans la fantaisie qu'eut tout à coup Sylvina
d'abandonner son théâtre ordinaire pour aller représenter dans un petit
cabinet, dont son ami venait de lui faire une espèce de boudoir. Ce
déplacement me fit perdre ce qui manquait à mon instruction. J'essayai
vainement de voir mes gens dans leur nouveau réduit: j'en fus
inconsolable.
Cependant, depuis qu'au lieu de _porte-soutane_, nous avions sans cesse
avec nous l'amusant Lambert, ma tante n'était plus la même. Elle se
coiffait, se parait; sa physionomie n'était plus sombre, elle avait
recouvré son enjouement. Nous n'entendions plus autant de messes;
bientôt nous nous en passâmes tout à fait. Nous recherchâmes les
connaissances négligées; il en coûta bien des mensonges. Il fallut
supposer des indispositions continuelles: _demandez à ma nièce_; et je
protestai avec beaucoup d'effronterie que ma tante avait été très
malade. On le croyait ou non. Mais maintenant, on reçoit les
justifications, pour peu qu'elles vaillent, avec beaucoup d'indulgence.
Il n'est plus d'usage qu'on se brouille avec les gens parce qu'il leur a
plu de vivre quelque temps séparés de la société.
Sylvino revint: tout alla le mieux du monde. Lambert fut l'_ami de la
maison_. Ma tante n'avait jamais été d'aussi belle humeur ni d'un
commerce aussi facile.
Cocuage! bon, mais malheureux Monarque! tes États sont immenses, tes
sujets innombrables; tu rends heureux par mille moyens différents tous
ceux qui consentent à le devenir par toi; cependant, la plupart sont des
ingrats qui te maudissent, au lieu de te bénir! quel aveuglement!
Sylvino te rendait plus de justice! Depuis son retour, sa femme se
comportait si bien à son égard qu'il ne doutait plus du bonheur d'être
enfin au nombre de tes vassaux. Il n'avait garde d'en prendre de
l'humeur. Béatin, qui n'oubliait pas ses soufflets, fit bientôt naître
une occasion délicate... mais ce fut alors que l'admirable époux signala
son esprit... sa générosité... O Sylvino! que vous étiez un galant
homme! que vous vous conduisiez bien! Que ne puis-je, en traçant votre
éloge, inspirer à tous les cocus présents et à venir le bon sens de vous
imiter.