Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera bien de lire.
Il faut si peu de chose pour bouleverser une jeune tête que je ne pus
fermer l'oeil de toute la nuit. Il me semblait bien que les entreprises
du téméraire Béatin devaient aboutir à quelque chose; mais je me
tourmentai vainement pour deviner à quoi. J'avais eu beaucoup de plaisir
à le voir souffleter; cependant il me fâchait qu'il l'eût été si tôt. La
porte allait probablement lui être interdite à son tour; et j'étais
désolée de ne pouvoir plus compter sur de nouvelles occasions de le voir
aux prises avec ma tante.
Pourtant, à force de donner la torture à mon esprit, j'avisai quelque
chose qui me parut un moyen infaillible d'apprendre ce que je brûlais de
savoir. Mon maître de danse, un jeune homme bien fait, joli, d'une
douceur charmante, et qui me traitait avec un tendre respect, Belval,
avait toute ma confiance. Je le crus digne de recevoir mes épanchements
et ne doutai pas qu'il ne m'expliquât d'une manière satisfaisante quels
pouvaient avoir été les desseins du docteur. Le pis-aller était de rire
ensemble des soufflets, et cela valait toujours bien la peine de jaser.
Tout concourut à favoriser mon petit projet de bavardage; Sylvina,
témoin ce jour-là de toutes mes leçons, ne le fut précisément point de
celle de Belval. Elle avait à écrire, à Béatin peut-être. D'ailleurs
Belval, coquet personnage, faisait une espèce de cour, qu'on tolérait,
malgré la dévotion; il pouvait en conséquence n'être pas suspect. Quoi
qu'il en soit, Sylvina nous laissa seuls.
Aussitôt qu'à travers la serrure je la vis la plume à la main, j'entrai
en matière, non sans beaucoup rire d'avance de certaines particularités
qui se retraçaient vivement à mon imagination. Cependant Belval, à qui
je croyais faire partager ma joie, ne riait point! Je voyais au
contraire sa physionomie se rembrunir un peu; cela me fâcha.--Quoi donc,
monsieur Belval, lui dis-je, cette aventure ne vous paraît pas tout à
fait plaisante?--Je vous demande pardon, mademoiselle... Elle est des
plus singulières.--Savez-vous qu'il était à peindre aux genoux de ma
tante?--Oh! je le crois: ces animaux-là... sont très gauches... oui!
cela devait être fort risible.--Mais vous ne riez cependant pas de bien
bon coeur?--C'est que je pensais... continuez... cela devait faire un
bel effet.--Rien de plus original.--Il était, dites-vous, à genoux?
Comme me voilà?--Précisément.--Mme votre tante assise?--Voilà comme elle
était (et je m'assis).--Bon, et vous dites qu'il avait une main... là?
sur sa gorge, le fripon.--Oui. Mais monsieur Belval, cette imitation
n'est peut-être pas nécessaire.--Bon! vous n'y pensez pas, rien de plus
innocent; et l'autre main du docteur... ici?--Ah! Belval, qu'osez-vous?
C'est qu'en effet la main du petit danseur avait, comme un éclair, pris
la même route que celle du docteur avec Sylvina. Je ne m'étais pas
attendue à cette licence; il parcourait sans obstacle ce dont jamais
encore main d'homme n'avait approché... Je me préparais à quereller;
mais la bouche de l'adroit libertin mura brusquement la mienne... une
langue! un doigt!... L'ivresse d'une sensation inconnue s'empara de tous
mes sens... Dieu! quel instant! et de quel autre il allait être suivi,
si la sonnette de ma tante!... Belval, à l'instant debout et rajusté,
fut obligé de me pousser plusieurs fois pour me rappeler à moi-même. Je
commençai un menuet; mais mes jambes tremblaient sous le poids de mon
corps abandonné de ses esprits; un rouge foncé colorait mon visage.
Sylvina, qui survint aussitôt, n'aida pas à me calmer; la contenance du
maître n'était pas non plus fort assurée... Ma tante envoya le lendemain
chez lui retirer mes billets et le prier de ne plus venir. Nous avions
été soupçonnés; cependant, prudente et n'ayant que des semi-preuves
évidentes, ou plus occupée de ses propres affaires que des miennes,
Sylvina ne me fit ni reproches ni questions. Elle me donna, quelques
jours après, un nouveau maître à danser, mais si laid, si laid, qu'il
était pour le coup sans conséquence.