CHAPITRE VIII

Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera bien de lire.

Il faut si peu de chose pour bouleverser une jeune tête que je ne pus

fermer l'oeil de toute la nuit. Il me semblait bien que les entreprises

du téméraire Béatin devaient aboutir à quelque chose; mais je me

tourmentai vainement pour deviner à quoi. J'avais eu beaucoup de plaisir

à le voir souffleter; cependant il me fâchait qu'il l'eût été si tôt. La

porte allait probablement lui être interdite à son tour; et j'étais

désolée de ne pouvoir plus compter sur de nouvelles occasions de le voir

aux prises avec ma tante.

Pourtant, à force de donner la torture à mon esprit, j'avisai quelque

chose qui me parut un moyen infaillible d'apprendre ce que je brûlais de

savoir. Mon maître de danse, un jeune homme bien fait, joli, d'une

douceur charmante, et qui me traitait avec un tendre respect, Belval,

avait toute ma confiance. Je le crus digne de recevoir mes épanchements

et ne doutai pas qu'il ne m'expliquât d'une manière satisfaisante quels

pouvaient avoir été les desseins du docteur. Le pis-aller était de rire

ensemble des soufflets, et cela valait toujours bien la peine de jaser.

Tout concourut à favoriser mon petit projet de bavardage; Sylvina,

témoin ce jour-là de toutes mes leçons, ne le fut précisément point de

celle de Belval. Elle avait à écrire, à Béatin peut-être. D'ailleurs

Belval, coquet personnage, faisait une espèce de cour, qu'on tolérait,

malgré la dévotion; il pouvait en conséquence n'être pas suspect. Quoi

qu'il en soit, Sylvina nous laissa seuls.

Aussitôt qu'à travers la serrure je la vis la plume à la main, j'entrai

en matière, non sans beaucoup rire d'avance de certaines particularités

qui se retraçaient vivement à mon imagination. Cependant Belval, à qui

je croyais faire partager ma joie, ne riait point! Je voyais au

contraire sa physionomie se rembrunir un peu; cela me fâcha.--Quoi donc,

monsieur Belval, lui dis-je, cette aventure ne vous paraît pas tout à

fait plaisante?--Je vous demande pardon, mademoiselle... Elle est des

plus singulières.--Savez-vous qu'il était à peindre aux genoux de ma

tante?--Oh! je le crois: ces animaux-là... sont très gauches... oui!

cela devait être fort risible.--Mais vous ne riez cependant pas de bien

bon coeur?--C'est que je pensais... continuez... cela devait faire un

bel effet.--Rien de plus original.--Il était, dites-vous, à genoux?

Comme me voilà?--Précisément.--Mme votre tante assise?--Voilà comme elle

était (et je m'assis).--Bon, et vous dites qu'il avait une main... là?

sur sa gorge, le fripon.--Oui. Mais monsieur Belval, cette imitation

n'est peut-être pas nécessaire.--Bon! vous n'y pensez pas, rien de plus

innocent; et l'autre main du docteur... ici?--Ah! Belval, qu'osez-vous?

C'est qu'en effet la main du petit danseur avait, comme un éclair, pris

la même route que celle du docteur avec Sylvina. Je ne m'étais pas

attendue à cette licence; il parcourait sans obstacle ce dont jamais

encore main d'homme n'avait approché... Je me préparais à quereller;

mais la bouche de l'adroit libertin mura brusquement la mienne... une

langue! un doigt!... L'ivresse d'une sensation inconnue s'empara de tous

mes sens... Dieu! quel instant! et de quel autre il allait être suivi,

si la sonnette de ma tante!... Belval, à l'instant debout et rajusté,

fut obligé de me pousser plusieurs fois pour me rappeler à moi-même. Je

commençai un menuet; mais mes jambes tremblaient sous le poids de mon

corps abandonné de ses esprits; un rouge foncé colorait mon visage.

Sylvina, qui survint aussitôt, n'aida pas à me calmer; la contenance du

maître n'était pas non plus fort assurée... Ma tante envoya le lendemain

chez lui retirer mes billets et le prier de ne plus venir. Nous avions

été soupçonnés; cependant, prudente et n'ayant que des semi-preuves

évidentes, ou plus occupée de ses propres affaires que des miennes,

Sylvina ne me fit ni reproches ni questions. Elle me donna, quelques

jours après, un nouveau maître à danser, mais si laid, si laid, qu'il

était pour le coup sans conséquence.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 32 / 155 题