A Paris, une fille de treize à quatorze ans reçoit déjà quelques marques
d'attention quand elle est jolie. A cet âge, si j'avais eu la clef des
propos flatteurs qu'on commençait à me tenir, j'y aurais aisément
reconnu l'hommage du désir. Mais, autant j'avais d'intelligence pour ce
qu'il me fallait apprendre, autant j'étais bornée relativement à la
galanterie. Me disait-on que l'on m'aimait, je répondais bonnement que
_j'aimais aussi_; mais sans me douter des plus intéressantes acceptions
d'_aimer_, ce mot si commun! Bref, je ne savais rien, rien du tout; et
sans des hasards heureux qui m'éclairèrent tout à coup, j'aurais
peut-être croupi longtemps dans ma déplorable ignorance.
Au bout d'un an, Sylvino fut obligé de retourner en province pour
quelques affaires d'intérêt. Nous ne fûmes pas plus tôt seules que sa
femme se mit à vivre tout à fait différemment de ce qu'elle avait
coutume. Plus de spectacles, plus de promenades, plus de parure. Elle
arbora les grands bonnets, les fichus épais, les robes sérieuses; elle
s'éloigna peu à peu de toutes les sociétés. Nous ne bougeâmes plus des
églises: comme je m'y ennuyais! M. Béatin, prêtre-docteur et confesseur
de ma tante, vint d'abord de temps en temps à la maison...; puis il vint
un peu plus souvent..., puis tous les jours..., puis il obtint qu'on
renvoyât tout le monde quand il était là. J'étais aussi de trop; je me
retirais dans une pièce voisine. Curieuse un jour de savoir à quoi
pouvaient s'occuper, avec tant de mystère, ma tante et le modeste
Béatin, je vins heureusement à détourner un petit morceau de fer qui
bouchait de mon côté le trou de la serrure, et je fus transportée de
voir mes gens aussi distinctement que si j'eusse été dans la même
chambre... Mais quelle fut ma surprise! Le vénérable docteur, aux genoux
de sa pénitente, avait le teint animé, l'oeil étincelant... en tout, une
physionomie absolument différente de celle que je lui avais connue
jusqu'alors. Je crus rêver quand je le vis baiser avec passion une main
qu'on lui abandonnait à peu près volontiers. Il demandait très
instamment... je ne savais pas quoi; mais sa harangue, qui paraissait
fort vive, était accompagnée de gestes encore plus pressants; il
glissait une main hardie sous le fichu..., l'autre encore plus insolente
se fourra brusquement... plus bas.
--Monstre! s'écria tout à coup un homme qui sortit de l'alcôve, furieux
et tirant l'épée; c'est pousser trop loin l'infamie et abuser trop
indignement de sa crédulité. Tu vas périr, scélérat!
Un éclair de rage partit des yeux du Tartufe, mais il ne laissa pas de
se contraindre! la belle pénitente avait déjà perdu l'usage de ses sens.
Le terrible trouble-fête était un nommé Lambert, sculpteur, intime de
Sylvino, courtisan assidu de ma tante, et l'un de ceux à qui Béatin
faisait défendre la porte le plus sévèrement. Lambert, ce jour-là,
s'était introduit, je ne sais comment, dans la maison; cependant
l'évanouissement de Sylvina sauva le docteur; un homme délicat est plus
pressé de secourir sa maîtresse que de tuer un rival. Mais Lambert, en
donnant des soins à son amie, ne laissait pas d'enjoindre au traître, en
termes fort cavaliers, de se retirer au plus vite. Celui-ci voulait
disputer la place: alors deux larges soufflets détachés avec vigueur sur
ses joues potelées lui firent sentir la nécessité de ne point opposer
ses faibles raisons à qui en avait d'aussi convaincantes.
Pendant qu'il cherchait sa calotte et rattachait son manteau, je le
devançai dans l'escalier, pour jouir à mon aise de sa confusion; mais
inutilement, le drôle avait déjà repris son masque; il me salua
bénignement et avec l'apparence d'autant de sang-froid que s'il ne lui
fût rien arrivé.
De retour à mon cher trou, je vis qu'on disputait vivement. Sylvina
pleurait, disait des injures; Lambert, à ses pieds, parlait avec émotion
et tâchait de fléchir ce ressentiment injuste. L'entretien fut long et
finit par un faible raccommodement. Lambert obtint à son tour de baiser
une main; après beaucoup de sollicitations, on voulut bien encore lui
présenter les deux joues. On était ensemble couci-couci quand on se
sépara.