Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il pourra ennuyer.
Presque toujours, un étranger qui vient de loin, tout seul, pour voir
Paris et s'en faire une juste idée en quelques mois de temps, soutient,
lorsqu'il s'en retourne, que cette capitale est un séjour fort ennuyeux.
Je ne persuaderais pas aux gens de cette espèce que, dès mon arrivée,
tout ce qui s'offrit à ma vue me plut singulièrement, que je m'habituai
sans peine au mouvement, au tumulte, que les spectacles me ravirent; que
les promenades publiques m'auraient paru des jardins et des palais
enchantés si j'avais eu pour lors quelques notions de ces jolies
extravagances. Sylvino, plein de lumières et de goût, et qui désirait
que sa femme en acquît, nous faisait connaître tout ce qu'il y avait
d'intéressant dans tous les genres. Il rendait nos courses aussi
instructives qu'amusantes, en nous faisant toujours accompagner de
différents artistes, dont il avait connu grand nombre en Italie. Nous en
voyions beaucoup: eux et leurs femmes furent, pendant quelque temps,
notre unique société. Je dirai, par parenthèse, pour ceux qui peuvent
l'ignorer, que les vrais artistes sont, pour la plupart, sociables et
bons à voir; qu'ils vivent, par exemple, incomparablement mieux entre
eux que MM. les auteurs; qu'au rebours de ceux-ci, les artistes qui
ennuient ne le font guère en parlant trop; qu'ils ont tous du génie, et
que, passées par cette filière, leurs idées sérieuses sont toutes
intéressantes, bouffonnes, pétillantes et marquées au bon coin.
N'ayant adopté dans ma solitude aucuns préjugés nuisibles au goût qui
m'était naturel, je me trouvai propre à tout ce qu'on l'on exigea de
moi: j'avais dès lors le bon sens de sentir l'utilité d'une bonne
éducation. On me donna mes maîtres; je m'appliquai beaucoup à l'étude de
l'italien, que Sylvino parlait parfaitement; au dessin, à la danse, au
clavecin et surtout au chant, talent pour lequel la nature m'avait
favorisée des plus brillantes dispositions. Mes progrès rapides
enchantaient mes bienfaiteurs, ils ne cessaient de s'applaudir d'avoir
fait un sort à l'aimable _Félicia_ (c'est ainsi qu'il leur avait plu de
me nommer; et s'il n'eût tenu qu'à moi, j'aurais conservé toute ma vie
un nom dont tout semblait concourir à justifier l'heureuse étymologie).