CHAPITRE V

Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il pourra ennuyer.

Presque toujours, un étranger qui vient de loin, tout seul, pour voir

Paris et s'en faire une juste idée en quelques mois de temps, soutient,

lorsqu'il s'en retourne, que cette capitale est un séjour fort ennuyeux.

Je ne persuaderais pas aux gens de cette espèce que, dès mon arrivée,

tout ce qui s'offrit à ma vue me plut singulièrement, que je m'habituai

sans peine au mouvement, au tumulte, que les spectacles me ravirent; que

les promenades publiques m'auraient paru des jardins et des palais

enchantés si j'avais eu pour lors quelques notions de ces jolies

extravagances. Sylvino, plein de lumières et de goût, et qui désirait

que sa femme en acquît, nous faisait connaître tout ce qu'il y avait

d'intéressant dans tous les genres. Il rendait nos courses aussi

instructives qu'amusantes, en nous faisant toujours accompagner de

différents artistes, dont il avait connu grand nombre en Italie. Nous en

voyions beaucoup: eux et leurs femmes furent, pendant quelque temps,

notre unique société. Je dirai, par parenthèse, pour ceux qui peuvent

l'ignorer, que les vrais artistes sont, pour la plupart, sociables et

bons à voir; qu'ils vivent, par exemple, incomparablement mieux entre

eux que MM. les auteurs; qu'au rebours de ceux-ci, les artistes qui

ennuient ne le font guère en parlant trop; qu'ils ont tous du génie, et

que, passées par cette filière, leurs idées sérieuses sont toutes

intéressantes, bouffonnes, pétillantes et marquées au bon coin.

N'ayant adopté dans ma solitude aucuns préjugés nuisibles au goût qui

m'était naturel, je me trouvai propre à tout ce qu'on l'on exigea de

moi: j'avais dès lors le bon sens de sentir l'utilité d'une bonne

éducation. On me donna mes maîtres; je m'appliquai beaucoup à l'étude de

l'italien, que Sylvino parlait parfaitement; au dessin, à la danse, au

clavecin et surtout au chant, talent pour lequel la nature m'avait

favorisée des plus brillantes dispositions. Mes progrès rapides

enchantaient mes bienfaiteurs, ils ne cessaient de s'applaudir d'avoir

fait un sort à l'aimable _Félicia_ (c'est ainsi qu'il leur avait plu de

me nommer; et s'il n'eût tenu qu'à moi, j'aurais conservé toute ma vie

un nom dont tout semblait concourir à justifier l'heureuse étymologie).

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 28 / 155 题