CHAPITRE VI

Vérité.--Conduite à la mode.--Travers du vieux temps.

Charmant amour! en dépit des romans, tu n'es pas fait pour rendre

continuellement heureux par le même objet. Enfant, tu ne peux jamais

devenir homme; ton destin est de mourir et de renaître. Depuis une

infinité de siècles, l'expérience prouve que tes feux s'éteignent aussi

facilement qu'ils s'allument et que si tu étends la durée de ton règne

sur certains coeurs, qui paraissent ne point changer, ce n'est qu'à la

faveur de l'entêtement, de l'indifférence, souvent de l'ennui, du dégoût

qui te succèdent et à qui tu permets d'usurper ton nom.

C'est de quoi la sensible Sylvina ne s'était pas encore doutée,

lorsqu'elle avait formé les noeuds du mariage. On ne doit pas s'en

étonner. Au couvent on peut croire à l'éternelle durée d'une passion. Là

cette chimère vaut encore mieux que rien. Mais, dans le monde, au sein

des plaisirs, environnée de distractions, agacée par des hommes

aimables, Sylvina ne tarda pas à reconnaître qu'il faut quelquefois des

efforts violents pour demeurer fidèle à l'objet qu'on croit adorer. Son

mari, plus au fait de l'humaine faiblesse, n'avait garde de se raidir

contre son penchant à l'inconstance. Époux de sa bien-aimée, il put

l'adorer quelque temps sans partage; mais il lui avait fait précédemment

nombre d'infidélités, et le goût de la variété, seulement assoupi dans

son coeur, ne tarda pas à s'y réveiller. Des amies charmantes, peu

capables de rigueur (à Paris elles ne sont plus de mode), des modèles

attrayants, dont la profession de Sylvino comportait qu'il vît et

méditât les beautés, alarmèrent bientôt la jalouse tendresse de sa

petite femme. Plus d'une fois il vit trop clairement qu'on lui faisait

ce que les gens à préjugés ont la sottise de nommer _des affronts_. Il

semblait, au peu de soin que Sylvino prenait de cacher ses épisodes,

qu'il prît à tâche d'engager son épouse à s'en permettre. Mais il fallut

bien du temps à celle-ci pour se résoudre à profiter de cette espèce de

conseil; en voici la raison: comme il faut toujours aux âmes sensibles

quelque chose qui les occupe, Sylvina, dans son couvent, faute de mieux,

était devenue dévote; et, rendue au monde malgré l'inclination la plus

décidée pour les plaisirs de toute espèce, elle s'occupait encore plus

de son salut; en un mot, elle avait pris un directeur. Ces sortes de

gens excellent à s'emparer des jolies femmes qui font la sottise de leur

accorder un certain degré de confiance. Celui de Sylvina était consommé

dans l'art de tyranniser au nom de Dieu et de confisquer tôt ou tard les

pénitentes à son profit. Il éloignait celle-ci de tout objet mondain,

afin de l'occuper seul et de profiter du moment heureux où le

tempérament devait enfin se révolter et jeter dans les bras d'un

corrupteur spirituel celle qui aurait suffisamment détesté tout le reste

des hommes. Le drôle voyait bien. Une femme jolie, fraîche, tendre,

mécontente d'un mari volage, peu connue, et qui ne faisait point

d'enfants; Sylvina, enfin, au point où le sournois se proposait de

l'amener, le friand morceau pour un saint homme!

--Prenez bien garde à vous, ma fille, lui répétait-il sans cesse. Le

monde est rempli d'écueils; Paris surtout, Paris est la capitale de

l'enfer. Une âme pieuse est, à chaque pas, exposée aux embûches du

démon. Elles y sont cachées sous mille fleurs. Méfiez-vous de ces amours

perfides... Offrez au Tout-Puissant les infidélités de votre coupable

époux... Que vous êtes belle! qu'il est impardonnable de ne pas sentir

tout ce que vaut le bien dont il est possesseur! Mais a-t-il du moins de

la religion?--Non, par malheur, répondit Sylvina, c'est à Rome même que

l'aveugle s'est accoutumé à la braver. Il méprise toutes pratiques

pieuses, quiconque y est adonné.--L'impie! l'athée! répliquait le

cafard, gardez-vous, sous peine de damnation, de vous livrer à ses

caresses; imaginez des prétextes pour refuser de communiquer avec ce

réprouvé.--Hélas! il est cependant bien dur pour moi... Je l'aime.--Et

votre âme, malheureuse!

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 29 / 155 题