Vérité.--Conduite à la mode.--Travers du vieux temps.
Charmant amour! en dépit des romans, tu n'es pas fait pour rendre
continuellement heureux par le même objet. Enfant, tu ne peux jamais
devenir homme; ton destin est de mourir et de renaître. Depuis une
infinité de siècles, l'expérience prouve que tes feux s'éteignent aussi
facilement qu'ils s'allument et que si tu étends la durée de ton règne
sur certains coeurs, qui paraissent ne point changer, ce n'est qu'à la
faveur de l'entêtement, de l'indifférence, souvent de l'ennui, du dégoût
qui te succèdent et à qui tu permets d'usurper ton nom.
C'est de quoi la sensible Sylvina ne s'était pas encore doutée,
lorsqu'elle avait formé les noeuds du mariage. On ne doit pas s'en
étonner. Au couvent on peut croire à l'éternelle durée d'une passion. Là
cette chimère vaut encore mieux que rien. Mais, dans le monde, au sein
des plaisirs, environnée de distractions, agacée par des hommes
aimables, Sylvina ne tarda pas à reconnaître qu'il faut quelquefois des
efforts violents pour demeurer fidèle à l'objet qu'on croit adorer. Son
mari, plus au fait de l'humaine faiblesse, n'avait garde de se raidir
contre son penchant à l'inconstance. Époux de sa bien-aimée, il put
l'adorer quelque temps sans partage; mais il lui avait fait précédemment
nombre d'infidélités, et le goût de la variété, seulement assoupi dans
son coeur, ne tarda pas à s'y réveiller. Des amies charmantes, peu
capables de rigueur (à Paris elles ne sont plus de mode), des modèles
attrayants, dont la profession de Sylvino comportait qu'il vît et
méditât les beautés, alarmèrent bientôt la jalouse tendresse de sa
petite femme. Plus d'une fois il vit trop clairement qu'on lui faisait
ce que les gens à préjugés ont la sottise de nommer _des affronts_. Il
semblait, au peu de soin que Sylvino prenait de cacher ses épisodes,
qu'il prît à tâche d'engager son épouse à s'en permettre. Mais il fallut
bien du temps à celle-ci pour se résoudre à profiter de cette espèce de
conseil; en voici la raison: comme il faut toujours aux âmes sensibles
quelque chose qui les occupe, Sylvina, dans son couvent, faute de mieux,
était devenue dévote; et, rendue au monde malgré l'inclination la plus
décidée pour les plaisirs de toute espèce, elle s'occupait encore plus
de son salut; en un mot, elle avait pris un directeur. Ces sortes de
gens excellent à s'emparer des jolies femmes qui font la sottise de leur
accorder un certain degré de confiance. Celui de Sylvina était consommé
dans l'art de tyranniser au nom de Dieu et de confisquer tôt ou tard les
pénitentes à son profit. Il éloignait celle-ci de tout objet mondain,
afin de l'occuper seul et de profiter du moment heureux où le
tempérament devait enfin se révolter et jeter dans les bras d'un
corrupteur spirituel celle qui aurait suffisamment détesté tout le reste
des hommes. Le drôle voyait bien. Une femme jolie, fraîche, tendre,
mécontente d'un mari volage, peu connue, et qui ne faisait point
d'enfants; Sylvina, enfin, au point où le sournois se proposait de
l'amener, le friand morceau pour un saint homme!
--Prenez bien garde à vous, ma fille, lui répétait-il sans cesse. Le
monde est rempli d'écueils; Paris surtout, Paris est la capitale de
l'enfer. Une âme pieuse est, à chaque pas, exposée aux embûches du
démon. Elles y sont cachées sous mille fleurs. Méfiez-vous de ces amours
perfides... Offrez au Tout-Puissant les infidélités de votre coupable
époux... Que vous êtes belle! qu'il est impardonnable de ne pas sentir
tout ce que vaut le bien dont il est possesseur! Mais a-t-il du moins de
la religion?--Non, par malheur, répondit Sylvina, c'est à Rome même que
l'aveugle s'est accoutumé à la braver. Il méprise toutes pratiques
pieuses, quiconque y est adonné.--L'impie! l'athée! répliquait le
cafard, gardez-vous, sous peine de damnation, de vous livrer à ses
caresses; imaginez des prétextes pour refuser de communiquer avec ce
réprouvé.--Hélas! il est cependant bien dur pour moi... Je l'aime.--Et
votre âme, malheureuse!