Préliminaires indispensables.
Vénus naquit de l'écume des flots: moi, qui ressemble beaucoup à cette
déesse par les charmes et les inclinations, je suis aussi née en plein
océan, mais mes premiers instants ne furent point un triomphe. Ma mère
accoucha de moi sur un monceau de morts et de mourants, parmi les
horreurs d'un combat naval. Nous devînmes la proie d'un vainqueur qui,
dès que nous eûmes pris terre en France, m'arracha du sein maternel,
pour me livrer à l'infortune dans l'une de ces maisons cruellement
charitables où l'on reçoit les fruits anonymes de l'amour. Il importe
peu de savoir le nom du lieu qui vit élever mon enfance; je fais même
grâce de douze années pires que le néant, pendant lesquelles je reçus
une éducation superstitieuse, qui par bonheur n'altéra point le bon sens
dont la nature m'avait fait don. Ennui perpétuel, dépendance humiliante,
travail grossier, auquel ma délicatesse ne s'accoutumait point; telles
étaient alors mes disgrâces. Cependant j'embellissais à vue d'oeil, en
dépit d'un séjour malsain et d'une très mauvaise nourriture.
Quoique naturellement inaccessible à la mélancolie, je commençais
néanmoins à trouver cette existence insupportable, lorsque l'événement
le plus heureux me procura tout à coup la liberté. Voici comment:
Un jeune homme aimable, issu d'honnêtes bourgeois et éperdument amoureux
de la fille d'un nouvel ennobli, s'était fait aimer d'elle avec la même
passion; il en résultait un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont
assez souvent recours, quand ils craignent des obstacles de la part des
familles, réussit mal à ceux-ci. Ils avaient affaire à des gens
bizarres, hautains, dévots, qui ne convinrent point ensemble de la
nécessité de les marier. On mit la fille au couvent; le galant, au
désespoir, s'enfuit, erra, se fixa enfin à Rome, où, cultivant avec
succès d'heureuses dispositions, il devint en peu de temps un habile
peintre. On lui avait mandé que son amie était morte en couches. En
effet, elle en avait eu de très dangereuses, et les parents avaient
exprès répandu le bruit de sa mort; mais elle s'était tirée d'affaire,
conservant, pour toutes suites, la commode imperfection de ne pouvoir
plus donner la vie.
Cependant les père et mère de la demoiselle moururent, et bientôt un
grand benêt de fils, seul soutien de leur nouvelle noblesse, eut la
complaisance de les suivre au monument. La recluse, qui s'était
courageusement défendue d'entrer en religion, devint héritière
universelle et reparut dans le monde. Le sort était las de la
persécuter: il lui rendit presque en même temps son amant, qu'elle
croyait perdu pour elle à jamais, ou peut-être mort. Ils se revirent
avec transport et s'épousèrent. Il ne manquait plus à leur bonheur que
de retrouver le tendre fruit de leur amour. Il avait été conduit dès sa
naissance au même hôpital que moi; mais quand ils vinrent l'y réclamer,
il ne vivait plus. Ils me virent par hasard, ma beauté les intéressa. Je
leur fis pitié; ils me demandèrent pour leur tenir lieu de cet enfant,
dont la stérilité assurée de la mère rendait la perte irréparable. Je ne
tenais à rien, on me relâcha volontiers; je suivis les nouveaux époux,
qui s'attachèrent sincèrement à moi et me devinrent aussi chers que si
je leur eusse dû la vie.