CHAPITRE III

Préliminaires indispensables.

Vénus naquit de l'écume des flots: moi, qui ressemble beaucoup à cette

déesse par les charmes et les inclinations, je suis aussi née en plein

océan, mais mes premiers instants ne furent point un triomphe. Ma mère

accoucha de moi sur un monceau de morts et de mourants, parmi les

horreurs d'un combat naval. Nous devînmes la proie d'un vainqueur qui,

dès que nous eûmes pris terre en France, m'arracha du sein maternel,

pour me livrer à l'infortune dans l'une de ces maisons cruellement

charitables où l'on reçoit les fruits anonymes de l'amour. Il importe

peu de savoir le nom du lieu qui vit élever mon enfance; je fais même

grâce de douze années pires que le néant, pendant lesquelles je reçus

une éducation superstitieuse, qui par bonheur n'altéra point le bon sens

dont la nature m'avait fait don. Ennui perpétuel, dépendance humiliante,

travail grossier, auquel ma délicatesse ne s'accoutumait point; telles

étaient alors mes disgrâces. Cependant j'embellissais à vue d'oeil, en

dépit d'un séjour malsain et d'une très mauvaise nourriture.

Quoique naturellement inaccessible à la mélancolie, je commençais

néanmoins à trouver cette existence insupportable, lorsque l'événement

le plus heureux me procura tout à coup la liberté. Voici comment:

Un jeune homme aimable, issu d'honnêtes bourgeois et éperdument amoureux

de la fille d'un nouvel ennobli, s'était fait aimer d'elle avec la même

passion; il en résultait un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont

assez souvent recours, quand ils craignent des obstacles de la part des

familles, réussit mal à ceux-ci. Ils avaient affaire à des gens

bizarres, hautains, dévots, qui ne convinrent point ensemble de la

nécessité de les marier. On mit la fille au couvent; le galant, au

désespoir, s'enfuit, erra, se fixa enfin à Rome, où, cultivant avec

succès d'heureuses dispositions, il devint en peu de temps un habile

peintre. On lui avait mandé que son amie était morte en couches. En

effet, elle en avait eu de très dangereuses, et les parents avaient

exprès répandu le bruit de sa mort; mais elle s'était tirée d'affaire,

conservant, pour toutes suites, la commode imperfection de ne pouvoir

plus donner la vie.

Cependant les père et mère de la demoiselle moururent, et bientôt un

grand benêt de fils, seul soutien de leur nouvelle noblesse, eut la

complaisance de les suivre au monument. La recluse, qui s'était

courageusement défendue d'entrer en religion, devint héritière

universelle et reparut dans le monde. Le sort était las de la

persécuter: il lui rendit presque en même temps son amant, qu'elle

croyait perdu pour elle à jamais, ou peut-être mort. Ils se revirent

avec transport et s'épousèrent. Il ne manquait plus à leur bonheur que

de retrouver le tendre fruit de leur amour. Il avait été conduit dès sa

naissance au même hôpital que moi; mais quand ils vinrent l'y réclamer,

il ne vivait plus. Ils me virent par hasard, ma beauté les intéressa. Je

leur fis pitié; ils me demandèrent pour leur tenir lieu de cet enfant,

dont la stérilité assurée de la mère rendait la perte irréparable. Je ne

tenais à rien, on me relâcha volontiers; je suivis les nouveaux époux,

qui s'attachèrent sincèrement à moi et me devinrent aussi chers que si

je leur eusse dû la vie.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 26 / 155 题