Qui dit beaucoup en peu de mots.
Les romans ont coutume de débuter par les portraits de leurs héros.
Comme, malgré la sincérité avec laquelle je me propose d'écrire, ceci ne
laissera pas d'avoir l'air d'un roman, je me conforme à l'usage et vais
donner aux lecteurs une idée de ma personne.
Trop modeste pour dire de moi-même un bien infini, je laisse parler à ma
place ceux qui me connaissent, qui m'adorent et ne cessent de me louer.
Tous s'accordent à me juger la plus belle et la plus jolie femme de mon
siècle. Cependant il peut y avoir de la prévention de leur part; je
consens d'égaler, mais je ne veux surpasser personne. Au reste, il est
prouvé que des traits aussi réguliers que les miens et aussi gracieux en
même temps, sont la chose du monde la plus rare; que j'ai seule la
taille svelte d'une belle Anglaise, toutes les grâces d'une jolie
Française, le maintien noble d'une princesse espagnole et les allures
agaçantes d'une beauté de Florence ou de Naples. On sait que mes yeux
grands et noirs ont un charme puissant qui enivre d'amour les hommes les
plus froids et captive les plus volages. On connaît mes cheveux, uniques
pour la longueur, la couleur et la quantité; mon teint, ma fraîcheur ne
se décrivent pas. On admire mes dents, qui sont du plus bel émail,
merveilleusement rangées; mais on redoute leurs morsures incurables. Les
connaisseurs les plus difficiles prétendent que c'est tout au plus si la
robuste Jeanne, de belliqueuse et chaste mémoire, avait la gorge aussi
ferme que moi, et si la tendre Sorel l'avait aussi blanche; tout le
reste à proportion tout au moins. Cependant je ne pense pas à
m'enorgueillir de ces rares avantages, simples effets d'un hasard
heureux. Je serai peut-être fondée à tirer plus de vanité de beaucoup
d'autres perfections que je ne dois qu'à moi-même. Par exemple, je peins
très bien, je joue de plusieurs instruments, je chante à ravir, je danse
comme une grâce, je monte à cheval à étonner et je manque rarement une
perdrix au vol. Mais est-ce encore à ces talents que je dois mon
bonheur?... Il en est un dans lequel la nature perfectionnée par
l'art... Chut! j'allais presque dire une sottise.