CHAPITRE II

Qui dit beaucoup en peu de mots.

Les romans ont coutume de débuter par les portraits de leurs héros.

Comme, malgré la sincérité avec laquelle je me propose d'écrire, ceci ne

laissera pas d'avoir l'air d'un roman, je me conforme à l'usage et vais

donner aux lecteurs une idée de ma personne.

Trop modeste pour dire de moi-même un bien infini, je laisse parler à ma

place ceux qui me connaissent, qui m'adorent et ne cessent de me louer.

Tous s'accordent à me juger la plus belle et la plus jolie femme de mon

siècle. Cependant il peut y avoir de la prévention de leur part; je

consens d'égaler, mais je ne veux surpasser personne. Au reste, il est

prouvé que des traits aussi réguliers que les miens et aussi gracieux en

même temps, sont la chose du monde la plus rare; que j'ai seule la

taille svelte d'une belle Anglaise, toutes les grâces d'une jolie

Française, le maintien noble d'une princesse espagnole et les allures

agaçantes d'une beauté de Florence ou de Naples. On sait que mes yeux

grands et noirs ont un charme puissant qui enivre d'amour les hommes les

plus froids et captive les plus volages. On connaît mes cheveux, uniques

pour la longueur, la couleur et la quantité; mon teint, ma fraîcheur ne

se décrivent pas. On admire mes dents, qui sont du plus bel émail,

merveilleusement rangées; mais on redoute leurs morsures incurables. Les

connaisseurs les plus difficiles prétendent que c'est tout au plus si la

robuste Jeanne, de belliqueuse et chaste mémoire, avait la gorge aussi

ferme que moi, et si la tendre Sorel l'avait aussi blanche; tout le

reste à proportion tout au moins. Cependant je ne pense pas à

m'enorgueillir de ces rares avantages, simples effets d'un hasard

heureux. Je serai peut-être fondée à tirer plus de vanité de beaucoup

d'autres perfections que je ne dois qu'à moi-même. Par exemple, je peins

très bien, je joue de plusieurs instruments, je chante à ravir, je danse

comme une grâce, je monte à cheval à étonner et je manque rarement une

perdrix au vol. Mais est-ce encore à ces talents que je dois mon

bonheur?... Il en est un dans lequel la nature perfectionnée par

l'art... Chut! j'allais presque dire une sottise.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 25 / 155 题