Échantillon de la pièce.
Quoi! c'est tout de bon, me disait, il y a quelque temps, un de mes
anciens favoris, vous écrivez vos aventures et vous vous proposez de les
publier!--Hélas, oui, mon cher: cela m'a pris tout d'un coup comme bien
d'autres vertiges, et vous savez que je ne m'amuse guère à me
contrarier. Il faut tout dire, je ne me prive jamais de choses qui me
font plaisir.--Vous en avez donc beaucoup à composer votre
roman?--Beaucoup: je vais passer et repasser mes folies en parade, avec
la satisfaction d'un nouveau colonel qui fait défiler son régiment un
jour de revue; ou, si vous voulez, d'un vieil avare qui compte et pèse
les espèces d'un remboursement dont il vient de donner quittance.--C'est
beaucoup dire, mais, entre nous, quel est votre but en écrivant?--De
m'amuser.--Et de scandaliser l'univers!--Les gens trop susceptibles
n'auront qu'à ne pas me lire.--Ils y seront forcés, car votre petite
vie...--Courage, monsieur, dites-moi des injures... Mais vous avez beau
me blâmer, je veux griffonner, et si vous me mettez de mauvaise
humeur...--Oh! oh! des menaces! Et que ferez-vous?--Un petit présent;
c'est à vous que je dédierai mon livre, à vous; bien entendu qu'il y
aura au frontispice, en toutes lettres, votre nom et vos qualités.--Le
tout serait noir... Mais je me rétracte, belle Félicia. Oui, j'avais
tort. Il est bien maladroit à moi de n'avoir pas senti d'abord toute
l'utilité d'un ouvrage tel que celui dont vous vous occupez.--A la bonne
heure, présentement je suis contente de vous.--Et puis-je me flatter que
voudrez bien le dédier à quelque autre?...
Sa frayeur était amusante: il me vint une idée qui me fit rire de bon
coeur. Le rire est contagieux pour tout le monde; les larmes le sont
pour les femmes en particulier; mon marquis (c'en était un) rit donc
avec moi sans savoir encore à quoi je devais mes joyeuses convulsions;
il fallut ensuite le lui apprendre.--Je pensais, lui dis-je, que si
j'étais dans le cas d'user de ressources, pour ne pas manquer de... vous
m'entendez? il y aurait moyen de rançonner tous les hommes de ma
connaissance, en les menaçant, comme vous, d'une dédicace. Pour en être
à l'abri, l'un serait taxé à dix corvées, l'autre à vingt, tel à plus,
tel à moins, selon mon caprice ou les facultés de chacun. Ce serait,
comme tout à l'heure avec vous, à qui ne serait pas le mécène de mon
ouvrage. Hein! Vous sentez où cela va? Qu'en pensez-vous? Ne ferais-je
pas une belle récolte?--La spéculation est admirable. Les pauvres gens!
Je vous connais, vous ne manquerez pas d'exécuter l'heureux projet dont
votre imagination vient d'accoucher. Nous serons tous rançonnés.--En
serez-vous fâché, marquis?--Bien au contraire, et pour vous le prouver,
je vais me racheter sur-le-champ... Il le fit.--Mais, lui dis-je
ensuite, ne voyez-vous pas, mon cher, que pour que mon idée bizarre pût
me devenir bonne à quelque chose, il faudrait que je ne fusse plus ni
jeune ni belle, car maintenant, Dieu merci, je n'en suis pas encore à
prendre les gens au collet.--Il s'en faut tout.--Eh bien donc si j'étais
vieille et laide, ceux à qui je serais dans le cas de dédier auraient
aussi vieilli, et je n'aurais plus à tirer que sur des infirmes la
plupart insolvables.--En effet, et à qui dédierez-vous donc.--A la
galante jeunesse, aux amateurs des folies dont vous me connaissez
l'amour; et je recevrai tous les hommages de reconnaissance qu'on voudra
bien m'offrir.--De mieux en mieux. Voilà ce qui s'appelle aller au
solide. Dans ce cas, je retiens un exemplaire, et vous allez trouver bon
que je dépose un acompte du prix de ma souscription. Il le fit.
Combien d'auteurs envieront mon sort! on me paie d'avance, et les
pauvres diables ont, les trois quarts du temps, bien de la peine à
retirer quelque faible rétribution de leurs ouvrages, après y avoir mis
la dernière main.