Et dès lors, Bouddha, mon Bouddha de la rue des Martyrs, devint le dieu
de cette jolie bonbonnière de l'avenue Kléber, que ma petite bouddhiste
voulait rendre japonaise du rez-de-chaussée au grenier. Antichambre
japonaise avec deux vieux griffons de bronze à l'entrée, salle à manger
japonaise tendue de rouleaux peints par un décorateur du Mikado,
chambre japonaise, salle de bain japonaise... Tout au Japon! Et dans
ce délicieux paradis japonais, une déesse bien vivante emplissant tout
l'hôtel,--prononce a u, au, autel, si tu veux,--de son rire, de son
parfum de femme, de sa jeunesse et de sa gaieté,--et un dieu silencieux
et indulgent bénissant nos amours sans rien dire!
Ah! le bon Bouddha, le _doux Bouddha_, comme disait la chanson!... Il
trônait au milieu du salon, sur la cheminée, comme dans une pagode. On
avait drapé son socle, encadré la glace, et Bouddha rayonnait là, rouge
et or, comme un soleil d'automne. Je le saluais avec amitié. J'en étais
arrivé à le considérer comme un hôte du logis, un habitué, un vieux
parent. Antonia lui donnait de petits tapes câlines sur ses joues
cuivrées. Bouddha veillait sur nous, toujours digne.
Un soir... ah! le diable soit des femmes, même les meilleures!...
Antonia était nerveuse.... Elle s'était, pour parler comme elle,
_attrapée_ à la répétition avec Lafertrille.... Aimé des femmes, mais
mal élevé, Lafertrille! Il avait traité Antonia du nom de l'oiseau qui
plaisait si peu à Ibicus. Antonia avait répliqué qu'en fait de _grues_
la grande Stella pouvait compter pour deux... Cette grande Stella, qui
donnait en ce temps-là à Lafertrille l'illusion de l'amour, était alors
survenue. Tapage, duo de Mme Angot, un régisseur affolé, Lafertrille
embarrassé, le directeur agacé.
Bref, Antonia était revenue d'une humeur massacrante.
--Cet imbécile de Lafertrille! Cette intrigante de Stella! Et cet autre
_empoté_ qui ne disait rien!
L'_empoté_, c'était le régisseur.
--Ah! il est propre, Bouddha! Avec ça qu'il le joue bien, Lafertrille!
Il n'est pas plus Bouddha que toi!
C'était à moi qu'elle parlait, Antonia, et en présence du Bouddha doré,
«qui était peut-être le vrai Dieu!»
--Lafertrille est, en tout cas, moins Bouddha que celui-ci! dis-je en
essayant de rire.
Je n'aimais pas beaucoup ce Lafertrille. Un instinct. Si Antonia en
voulait à la grande Stella, Lafertrille, bourreau des coeurs, y était
peut-être bien pour quelque chose. Je ne l'ai jamais su. Passons.
Toujours est-il que lorsque j'eus comparé à Lafertrille le pauvre et bon
Bouddha de la rue des Martyrs, Antonia se mit aussitôt dans une colère!
Et comme si le Bouddha des Nouveautés eût été là, et le régisseur, et la
grande Stella, et les petites camarades, elle s'avança vers mon Bouddha
à moi et, lui mettant le poing sous le nez:
--Oh! toi, tu sais, tu es aussi bête que l'autre!
Pauvre Bouddha, va!
Je ne sais pas pourquoi, mais l'injure me parut injuste, imméritée, et
moitié sérieux, moitié riant, je me mis à plaider la cause de Bouddha,
le vrai Bouddha! Voyons, était-ce sa faute à ce Bouddha, si Lafertrille
était un insolent, et si la grande Stella se montrait si mal embouchée,
--quoiqu'elle eût une jolie bouche, Stella...
--Une jolie bouche? Et où as-tu vu ça? Grande comme un four, sa bouche!
On y passerait la tête! Ah ça! mais, tu vas la défendre aussi, toi,
Edmond!
--Moi? pas le moins du monde!
--Si, tu la défends! Si, tu la défends! Une jolie bouche; et de jolis
cheveux aussi, n'est-ce pas? Elle en a quatre, un de plus que Cadet
Roussel, quatre qu'elle teint avec du henné, et le reste elle se le
fournit chez Loisel!... Une jolie bouche, Stella? Non, vous autres
hommes, vous êtes tous des imbéciles, tenez, vous vous laissez prendre à
la première grue venue... Oui, j'ai dit grue... Je te croyais moins bête
que les autres... Tu es aussi bête que Lafertrille... Une jolie bouche!
Stella!... Un four, je te le dis, un four!
--Voyons, Antonia, ma petite Antonia...
J'essayais de la calmer. Je tâchais de rire.
--Tiens, Antonia, j'en atteste Bouddha.
--Bouddha?
Elle allait et venait par le salon, les bras croisés, les doigts de
sa main droite battant sur son coude gauche une marche rageuse, et, de
temps à autre, elle secouait, pour chasser les mèches blondes qui lui
fouettaient le visage, ses beaux cheveux lourds mal attachés... Ah! mon
ami Roger, qu'elle était jolie!
Elle vint se planter toute droite devant la cheminée, regarda le
malheureux Bouddha, impassible dans sa pose hiératique, et avec un
accent de mépris si drôle que je ne pus retenir cette fois un éclat de
rire:
--Un Bouddha? Ce poussah-là? Il est aussi bête que Lafertrille!
Je te dis que je riais. Je riais trop, probablement. Antonia en devint
furieuse. Bonne fille, Antonia, mais le sang aux yeux avec une facilité!
Elle n'admettait pas que je pusse rire. Elle n'admettait pas que
mon Bouddha, salué d'acclamations joyeuses lorsqu'il avait apparu,
étincelant entre les bras du commissionnaire auvergnat, ne fût point
odieux à regarder et stupide à manger du foin.
Et je défendais, toujours riant, le Bouddha paisible et doux! Ah! ce que
mon rire exaspérait Antonia! Mon cher, elle bondit tout à coup comme
une panthère vers la cheminée, allongea la main pour gifler--cette fois
furieusement--le bon Bouddha, et...--Ah! mon pauvre ami, comme elle
fut calmée d'un seul coup!--et... patatras, Bouddha insulté, Bouddha
souffleté... «Tiens, ton Bouddha! tiens, ton Bouddha! tiens! tiens!
tiens!» Bouddha chancela sur le socle drapé et le front en avant, pauvre
dieu croulant sous l'injure,--de tomber là, droit entre elle et moi!...
Bouddha, cassé en deux, le chef d'un côté, sur le tapis, et les genoux
sur le devant de marbre blanc de la cheminée...
Brisé, Bouddha! Décapité, Bouddha!
Et, sur le tapis de Perse, la tête coupée, roulant aux pieds d'Antonia,
regardait encore, regardait toujours la jolie fille, oui, la regardait
de ses yeux clos demi, entre ses oreilles énormes, dont l'une pendait,
fendue comme celle d'un cheval au rancart, et le rictus demeurait
impassible dans la face à reflets d'or.
--Pauvre Bouddha!
Toute la colère d'Antonia tomba devant l'aspect lamentable de ce Bouddha
guillotiné.--Ah! dit-elle.
Elle ne dit même que: _Ah!_ Mais il y avait de tout dans ce _Ah!_ Du
chagrin, de l'étonnement, du remords. Elle joignait ses jolies mains;
elle contemplait, baissée à demi, là, par terre, le Bouddha sans tête,
la tête sans corps!--_Ah!_
Et je ne riais plus. Je l'aimais, ce Bouddha. C'était, je te l'ai dit,
un ami. Il me semblait que je venais de perdre un être cher, que ce
corps souffrait. Je ramassai le cadavre. Écaillé, l'or, çà et là,
tombant par squames; et la tête avec un trou au front et le nez cassé.
Méconnaissable, mon pauvre Bouddha. Affreux, écrasé! Plus laid encore
que Lafertrille!--_Ah!_ disait toujours Antonia.
Elle murmura doucement, timide, un moment après:
--On pourra le recoller... peut-être!
Puis, repentante, et me prenant des mains la tête de Bouddha, qu'elle
posa sur la cheminée avec cette précaution qu'on a toujours lorsqu'un
malheur est arrivé:
--Oh! vois-tu, j'en pleurerais!
Et elle allait pleurer, elle pleurait. Il y avait deux grosses larmes
dans ses yeux. J'essayais de la consoler, tout en ramassant les débris
de Bouddha, mais je n'y avais pas le coeur. Le massacre de cet innocent
me navrait. Je cherchais des plaisanteries, je n'en trouvais pas.
--Qu'est-ce que tu veux, Antonia? Il n'y a pas qu'un Bouddha au monde,
je t'en déterrerai un autre!
--Ce ne sera pas celui-là, dit-elle.
Jamais elle n'avait eu autant de justesse d'esprit, Antonia. C'était un
peu tard, mais c'était fort juste: «Ce ne sera pas celui-là!»
Et _celui-là_ faisait si bien sur la cheminée! L'or rouge s'harmonisait
avec les soieries des Kakémonos. La taille de Bouddha était
proportionnée avec les figurines japonaises qui grimaçaient drôlement,
çà et là, sur les étagères et les meubles. Il était vraiment le centre,
le président de ce congrès de dieux et de demi-dieux du pays bleu.
Antonia, calmée, désolée, muette, restait comme abêtie devant sa
victime. Elle était, comme la petite mousmée de l'opérette, veuve de ce
Bouddha qu'elle avait exterminé!
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[Illustration 06.png]