Au lieu du retentissement des heaumes, du cri des chariots, du cliquetis

des lances, de l'éclair des épées, du froissement des boucliers et des

cuirasses, pourquoi ne pas se figurer les Grecs et les Troyens,

semblables à deux tribus sauvages se déchirant des pieds et des mains,

grinçant des dents, écumant, hurlant et vomissant dans toute la poésie

naturelle de la guerre; accablés sous le poids d'une armure,

grossièrement artificielle, également embarrassante pour les guerriers

et les poètes de la nature? Trouve-t-on quelque chose d'anti-poétique

dans l'action d'Ulysse, frappant les chevaux de Rhésus de son arc (ayant

oublié de s'emparer du fouet), ou bien M. Bowles aurait-il mieux aimé

les battre du pied, ou les frapper de la main, parce qu'il aurait vu

dans cette action quelque chose de moins sophistiquer?

Et dans l'élégie de Gray, est-il une image plus frappante que celle de

la _sculpture sans forme_? En général on peut dire de la sculpture,

qu'elle offre plus de poésie que la nature elle-même, en tant qu'elle

représente et anime une beauté, une sublimité idéale qu'on ne trouva

jamais réunies dans la nature. Telle est du moins l'opinion générale:

mais je dois avouer, toujours en exceptant la Vénus de Médicis, que je

ne la partage pas, du moins pour ce qui se rapporte à la beauté des

femmes; car la tête de lady Charlemont, que je vis pour la première fois

il y a neuf ans environ, semblait réunir tout ce qu'un sculpteur peut

demander aux inspirations de l'idéal. J'ai vu, je m'en souviens, quelque

chose d'approchant, dans la tête d'une jeune fille albanienne, qui

mendiait alors son pain sur une grande route des montagnes; chez

quelques Grecques et dans la figure d'un ou deux Italiens. Mais, pour ce

qui est du _sublime_, jamais dans la nature humaine je n'ai rien vu qui

pût le moins du monde rivaliser avec la sculpture, soit dans l'Apollon,

soit dans le Moïse, soit dans plusieurs autres morceaux sévères de l'art

moderne ou antique.

Examinons maintenant un peu plus au long ce plaidoyer en faveur des

vertes campagnes et de la simple nature en général contre les images de

l'art dans leurs rapports avec la poésie. Dans un tableau de paysage,

jamais l'artiste, s'il est digne de ce nom, ne copie à la lettre le

point de vue qu'il a sous les yeux; il invente, il compose. Dans son

aspect réel, la nature ne lui offre pas des scènes qu'il songe à

reproduire. S'il nous montre quelque cité fameuse, quelque perspective

de montagne, ou d'autres paysages, il devra les prendre de quelque point

de vue particulier; il devra les protéger de lumières et d'ombres

artificielles, de lointains, etc., nécessaires non-seulement pour

ajouter aux beautés de la scène, mais encore pour en cacher les

défectuosités. La poésie de la nature isolée, dans toute son exactitude,

ne lui offrira qu'un secours incomplet. Le ciel de son tableau n'est pas

le _portrait_ du ciel réel, c'est un mélange de ciels divers, observés à

différentes époques, et jamais copiés d'après celui d'un seul jour.

Pourquoi? Parce que la nature n'est pas esclave de ses charmes, parce

qu'elle les prodigue, elle les disperse. Il faut du goût pour les

choisir, il faut du tems pour les rassembler.

Je viens de parler de la sculpture. Le but de l'excellent sculpteur est

de grandir la nature jusqu'aux formes héroïques, c'est-à-dire en bon

_anglais_, de surpasser son modèle. Quand Canova fait une statue, il

prend une jambe à l'un, une main à l'autre, à ce troisième un

trait,--une expression peut-être à un quatrième; et cependant il

perfectionne encore le tout comme jadis les Grecs, lorsqu'ils osaient

donner un corps à Vénus.

Demandez au peintre de portraits quel supplice pour lui d'accommoder

ensemble les principes de son art et les figures dont la nature a

gratifié ceux qui viennent _poser_ dans son atelier: sur plusieurs

milliers, il n'en est pas dix qu'il oserait jamais se hasarder à

reproduire sans en déguiser ou réformer la plupart des traits. Jamais la

nature, l'exacte, la pure, la simple nature ne fera de grand artiste

dans aucun genre; jamais surtout un poète--celui de tous les artistes

qui doit le plus à l'art. Dans ce qui regarde les descriptions

naturelles, les poètes sont encore forcés d'emprunter à _l'art_ leur

plus incontestable beauté. Pour exprimer le charme d'une fontaine, vous

dites qu'elle est aussi claire ou plus claire qu'une glace.

_O fons Blandusioe, splendidior vitro!_

Dans le discours de Marc-Antoine, on découvre le corps de César, mais on

a soin aussi de déployer son _manteau_:

Vous tous aussi, vous reconnaissez ce _manteau_, etc.

..........................................................

Voyez! le poignard de Cassius est entré dans cet endroit.

Si le poète avait dit que Cassius avait passé le poing dans le trou du

manteau, il aurait plutôt demandé ses inspirations à la _nature_ de M.

Bowles; mais le poignard _artiel_ est bien autrement poétique que sans

lui toutes les mains _naturelles_ du monde. Dans le sublime de la poésie

sacrée: «Quel est celui-ci, venant d'Edem? de Bazroh, avec ses vêtemens

teints?» Celui qui vient serait-il poétique, sans les _vêtemens teints_

qui frappent, arrêtent le spectateur et l'identifient à l'objet qui

approche?

La mère de Siséra est représentée attentive au bruit des _roues du

chariot de son fils_. Salomon, dans son cantique; compare à une _tour_

le nez de sa maîtresse, ce qui nous semble une exagération orientale;

mais s'il avait dit que sa taille ressemblait à une tour, il eût été

aussi poétique qu'en la comparant à un arbre.

La vertueuse Maria s'élevait comme une tour au-dessus de

son sexe.

Voilà un exemple d'image artificielle pour une supériorité morale. Mais

Salomon, en comparant le nez de son amante à une tour, ne voulait pas

sans doute faire allusion à sa longueur, mais à son élégance; or si l'on

a égard aux licences de la poésie orientale, et à l'extrême difficulté

de trouver dans la nature une métaphore discrète pour le nez d'une

femme, on avouera que sa comparaison pouvait être aussi bonne qu'une

autre.

Non, l'art n'est pas inférieur à la nature en matière de poésie. D'où

vient qu'un régiment de soldats est à nos yeux d'un effet plus noble que

la même masse de populace? C'est que les premiers ont des armes, un

uniforme, des drapeaux, de l'art et de la symétrie dans leur repos et

dans leurs mouvemens. Un montagnard (_highlander_) avec son plaid, un

Turc avec son turban, un Romain avec sa toge, sont sans doute plus

poétiques que le derrière tatoué ou non tatoué d'un sauvage des îles

Sandwich, eût-il été décrit par William Wordsworth lui-même comme

l'_idiot dans sa gloire_[11].

[Note 11: _Poème de Wordsworth_.]

J'ai vu autant de montagnes que la plupart des hommes et plus de flottes

que le plus grand nombre des habitans de terre-ferme; à mon avis, un

grand convoi, conduit par un petit nombre de vaisseaux de ligne,

présente un tableau aussi noble et aussi poétique qu'en pourrait

produire toute la nature inanimée Je préfère le _mât de quelque grand

amiral_ avec tous ses cordages, aux sapins de l'Écosse ou des Alpes, et

je soutiens qu'il a fourni bien plus d'inspirations poétiques. En quoi

consiste l'immense supériorité du _Naufrage_ de Falconner sur tous les

autres naufrages? dans l'admirable application qu'il fait des termes de

son art; dans la description de la destinée d'un marin, faite par un

poète marin. C'est de ces termes-là mêmes et de leur application, que

naissent la force et la vérité du poème. Pourquoi? parce que l'auteur

était poète, et que, sous la main d'un poète, l'_art_ ne restera jamais,

pour la richesse, au-dessous de la nature. Falconner est au-dessous de

lui, précisément quand il sort de son élément, pour peindre la nature en

général, ou pour se jeter dans des digressions sur l'ancienne Grèce, et

d'autres branches de connaissances.

Dyer, dans sa _Colline de Grongar_, la seule chose qui lui ait survécu,

nous a présenté les formes de la nature elle-même sous une image de

l'art:

Tels sont les vêtemens dont se pare la nature pour servir de

leçon à notre errante pensée; c'est ainsi qu'elle choisit la

gaie verdure pour chasser loin de nous les soucis rongeurs.

Nous pourrons même encore nous appuyer du _télescope_, bien que M.

Bowles ait triomphé de l'abus qu'en avait fait Milton:

Ainsi, nous méprenons-nous sur la scène de l'avenir, quand

nous le jugeons sous le _verre_ trompeur de l'espérance.

Ici un mot à M. Campbell en passant:

Ô montagnes! doux et ravissans paraissent vos sommets,

protégés par les nuances variées de l'air; mais pour le

voyageur qui les gravit péniblement, ils sont rudes, sombres

et tristes. Telle est l'impression que présente la course

fatigante de notre vie, et le présent offre toujours une

journée nébuleuse[12].

Or ces vers ne sont-ils pas l'original de cette idée tant vantée:

C'est à la distance que nous devons l'enchantement de la

vue, et c'est elle qui couvre la montagne de ses teintes

azurées[13].

[Note 12: Autres vers du même Dyer.]

[Note 13: Vers des _Pleasures of Memory_ de Campbell.]

Revenons encore à la mer: que l'on regarde la longue muraille de

Malamocco, qui dompte l'Adriatique, et que l'on prononce entre la mer et

la digue qui lui est imposée. Certes, la vue de cet ouvrage romain (et

je dis _romain_, pour la conception et pour l'exécution) disant à

l'Océan: _Tu viendras jusque-là, et tu n'iras pas plus loin_, n'est pas

moins sublime et moins poétique que les vagues furieuses qui viennent

impuissamment se briser à ses pieds.

M. Bowles fait honneur au _vent_ de la plupart des idées poétiques

groupées autour d'un vaisseau; mais alors, pourquoi un bâtiment à la

voile est-il plus poétique qu'un marsouin, nageant en plein vent[14]? Le

marsouin est tout _nature_, le vaisseau est tout art, _canevas grossier,

toile bleue et longues perches_; tous deux ballottés par le vent, en

sont également le jouet; et pourtant rien qu'une faim excessive ne

pourrait présenter à mon imagination le marsouin comme le plus poétique

des deux objets: encore faudrait-il qu'il ne me rappelât que de

savoureuses côtelettes.

[Note 14: Le marsouin (_marinus sus_) est, comme on sait, un énorme

poisson de mer, qui ne paraît suivre, à fleur d'eau, que l'impulsion du

vent. Ici, le traducteur qui nous a précédé, a tort de rendre le mot

_hog_ par celui de _pourceau_.]

M. Bowles nous dira-t-il que la poésie d'un aqueduc dépend uniquement de

l'eau qu'il transporte? Il faut le renvoyer à celui de Justinien, à ceux

de Rome, de Constantinople, de Lisbonne et d'Elva, ou même aux restes de

celui de l'Attique.

On nous demande ce qui rend les vénérables tours de l'abbaye de

Westminster plus poétiques, comme point de vue, que la tour de la

manufacture de plomb qui, pourtant, est embellie du même paysage? Je

répondrai, c'est l'_architecture_.

Transformez Westminster ou Saint-Paul en une poudrière, ils rappelleront

toujours à l'oeil les mêmes idées poétiques; le Parthénon fut transformé

par les Turcs en un magasin de ce genre, durant le siége d'Athènes par

le Vénitien Morozini; et ce fut l'occasion de sa destruction partielle.

Les dragons de Cromwell installèrent leurs chevaux dans la cathédrale de

Worcester; la trouvons-nous aujourd'hui, pour cela, moins poétique

qu'auparavant? Demandez à un étranger approchant de Londres, quelles

sont, de toutes les tours qu'il a devant les yeux, celles qui frappent

le plus son imagination? Il indiquera Saint-Paul et Westminster, sans

peut-être connaître les noms ou les souvenirs qui s'y rattachent; il

laissera de côté la tour de _plomb patenté_, non qu'il ait des

préventions contre elle, elle pourrait fort bien être le mausolée d'un

prince, une colonne de Waterloo, un monument de Trafalgar, mais parce

que son architecture est évidemment inférieure.

Quant à cette autre question; si la description d'un jeu de cartes est

aussi poétique que celle d'une course dans les bois, en supposant le

même talent d'artiste, nous répondrons que les matériaux ne sont pas de

la même valeur; mais que l'_artiste_ qui parviendrait à jeter de la

poésie dans un jeu de cartes, est incomparablement le plus habile des

deux. Au reste, toute cette classification des poètes, est purement

arbitraire de la part de M. Bowles. Il peut exister ou ne pas exister

différens genres de poésie; mais c'est l'exécution, et non pas le genre,

qui, seule, doit déterminer le rang des poètes.

La tragédie est, sans doute, l'un des genres les plus élevés. Hughes a

fait une tragédie couronnée même de succès; Fenton en a fait une autre,

et Pope n'en a pas fait. En résulte-t-il que l'on puisse, et M. Bowles

lui même, placer Hughes et Fenton comme poètes au-dessus de Pope?

Addison même (l'auteur de _Caton_), Rowe, l'un de nos auteurs tragiques

les plus goûtés, Young, Otway ou Southerne furent-ils jamais placés dans

l'estime du lecteur ou du critique, sur le même rang que Pope, avant ou

après sa mort? Si M. Bowles persiste dans ses catégories, il nous

permettra de lui rappeler que la poésie descriptive est laissée au

dernier rang des productions de cet art; et que les descriptions peuvent

bien orner, mais ne devraient jamais former le sujet d'un poème. Les

Italiens, avec la langue la plus poétique et le goût le plus détestable

de l'Europe, possèdent maintenant cinq _grands poètes_: Dante,

Pétrarque, Arioste, Tasse, et tout récemment Alfieri. À qui donnent-ils

l'une des premières places, et souvent même la première de toutes? À

Pétrarque, le faiseur de sonnets. Il est vrai qu'on estime également

quelques-unes de ses _canzoni_, mais voilà tout; et jamais l'on ne s'est

rappelé le latin de son _Africa_.

S'il fallait juger Pétrarque d'après le genre de ses compositions, où

l'aurait placé le meilleur des sonnets? Est-ce près de Dante et des

autres? Non, certainement. Avouons donc, comme je l'ai dit

tout-à-l'heure, que le meilleur poète, quel que soit son genre, est

celui qui exécute le mieux, et qu'il méritera toujours d'être ainsi jugé

dans l'opinion publique.

Gray n'eût écrit que son élégie, que je ne sais si, grand comme il

l'est, il ne grandirait pas encore. C'est la pierre angulaire de sa

gloire: sans elle il eût vainement appuyé sa mémoire du mérite de ses

odes. Si l'on déprécie aujourd'hui Pope, c'est en partie parce que l'on

se fait une idée fausse de la dignité de son genre, idée qu'il a

lui-même accréditée en se faisant ingénieusement gloire.

De n'avoir pas long-tems erré dans le labyrinthe de

l'imagination; mais de s'être arrêté à la vérité, et d'avoir

embelli la morale des charmes de la poésie.

Il aurait dû dire de _s'être élevé à la vérité_: car à mes yeux la plus

haute de toutes les poésies est la poésie morale, _éthique_, comme le

but le plus noble de l'humanité doit être la vérité morale. La religion

n'est pas de mon sujet: c'est quelque chose de supérieur au génie de

l'homme, et tous y ont échoué à l'exception de Milton et de Dante;

encore le mérite de Dante vient-il de sa supériorité à retracer les

passions humaines, bien que ce soit au milieu de circonstances

surnaturelles. Comment Socrate fut-il le plus grand des hommes? par la

vérité de sa morale. Qui prouva presqu'autant que ses miracles, que

Jésus-Christ était le fils de Dieu? ses préceptes de morale. Et si la

morale a fait d'un philosophe le premier des hommes; si Dieu lui-même

n'a pas dédaigné de les joindre à son Évangile, nous dira-t-on que la

poésie _éthique_ ou didactique ou comme il vous plaira de l'appeler,

dont le but est de rendre les hommes meilleurs et plus sages, ne soit

pas la première de toutes les poésies, et faut-il que ce soit un prêtre

qui vienne nous le dire? Certes, ce genre exige plus d'ame, plus de

sagesse, plus de talens, que toutes les _forêts_ où l'on se soit jamais

promené pour les décrire, et que toutes les épopées qui furent jamais

fondées sur un champ de bataille. Les _Géorgiques_ sont

incontestablement, et je pense sans contestation, d'une poésie plus

belle que celle de l'_Énéide_. Virgile ne l'ignorait pas; car il

n'ordonna pas de _les_ brûler.

La plus belle étude de l'homme, c'est l'homme.

Il est de mode aujourd'hui de professer la plus haute admiration pour ce

qu'on appelle _imagination_ et _invention_, les deux qualités du monde

les plus communes. Un paysan irlandais, avec un peu de _whiskey_ dans la

tête, imaginera et inventera de quoi fournir la matière de plusieurs

poèmes modernes. Si Lucrèce n'eût pas été gâté par le système d'Épicure,

nous aurions un ouvrage bien supérieur à tout ce qui existe aujourd'hui;

comme poème, c'est encore le premier de tous ceux de l'ancienne Rome.

D'où vient donc qu'on l'estime si peu? pour ses principes de morale.

Pope n'a pas le même défaut, la sienne est aussi pure que sa poésie est

belle. En parlant des objets de l'art, j'ai négligé un point sur lequel

je reviens: on peut croire que le canon est assez poétique pour offrir

de fréquentes ressources. C'est, dira peut-être M. Bowles, que son bruit

rappelle un imposant phénomène des cieux, et qu'on peut le regarder

comme la foudre de la terre; il ajoutera d'un air de triomphe, que

Milton fit quelque chose de bien mauvais quand il arma ses démons avec

notre artillerie. Mais s'il hasarda ce moyen, c'est parce que notre

artillerie était à ses yeux d'un effet assez sublime pour lui permettre

d'en faire usage. Il s'est trompé, mais l'erreur ne consiste pas dans

l'emploi du canon contre les anges de Dieu, mais dans l'emploi de toute

arme _matérielle_. Le tonnerre des nuages eût été dans la main des

démons aussi vain et aussi ridicule que le lâche salpêtre, les anges

étant également à l'abri de l'un et de l'autre. La foudre dans les mains

du Tout-Puissant est sublime, mais c'est parce qu'il daigne s'en servir

pour repousser les esprits rebelles. On ne peut pas attribuer sa

victoire à cette énorme pièce d'électricité naturelle: le Tout-Puissant

a voulu; ils tombèrent: sa parole eût été suffisante, et Milton, en

mettant des foudres matérielles entre les mains du Tout-Puissant, est

aussi absurde (et par le fait même impie) qu'en donnant des mains au

Tout-Puissant.

L'artillerie des démons n'était que le premier degré de sa bévue; le

tonnerre fut le second, et le moins excusable. Il eût été bon pour

Jupiter et non pour Jéhovah. Le sujet d'ailleurs était tout-à-fait

anti-poétique; Milton l'a mieux traité que n'eût fait un autre, mais il

était au-dessus des forces humaines et par conséquent des siennes.

M. Bowles, dans un endroit de sa réplique, prétend que Pope _était

jaloux de Philips_, parce qu'il tourna ses pastorales en ridicule dans

l'un des numéros du _Gardien_ auquel il envoyait ses articles de ce

genre, et qui par là est devenu un admirable modèle d'ironie. Si l'on

avait pu envier à Philips quelque chose, ce n'eût pas été probablement

ses pastorales. Elles étaient pitoyables, et Pope ne fit que publier son

juste mépris. Si M. Fitzgerald livrait à l'impression un volume de

_sonnets_, un _esprit de découverte_, ou bien un _missionnaire_, et que

M. Bowles critiquât ses ouvrages dans un journal périodique, serait-ce

un effet de sa jalousie? Les auteurs des _Adresses rejetées_[15] ont

couvert de ridicule les seize ou vingt premiers _poètes vivans_, mais en

étaient-ils jaloux? L'envie se démène avec violence, elle ne rit pas.

Les auteurs des _Adresses rejetées_ pouvaient bien faire peu de cas de

plusieurs de ces poètes, mais ils ne pouvaient envier ceux qu'ils

avaient ainsi parodiés, et Pope ne pouvait être plus jaloux de Philips

qu'il ne le fut de Welsted, de Théobalds, de Smedley ou de tout autre

héros de sa _Dunciade_. Il ne l'aurait pas été, quand lui-même n'eût pas

été le plus grand poète de son siècle: M. Ings _enviait-il_ M. Philips

quand il lui demandait: «Pourquoi votre Pyrrhus conduit-il des boeufs et

s'écrie-t-il: Je suis _aiguillonné_ par l'amour?» Cette question

interdit le pauvre Philips, mais elle n'était pas inspirée par l'envie,

plus que la critique de Pope. Fut-il jaloux de Swift? Fut-il jaloux de

Bolingbroke? Fut-il jaloux du succès inoui qu'avait obtenu l'opéra du

_Mendiant_, de Gay? On nous répondra que tous ces grands écrivains

étaient ses amis intimes; mais l'_amitié_ prévient-elle toujours

l'envie? Étudiez la première femme venue, où le premier écrivassier que

vous rencontrerez, que M. Bowles lui-même (je le sais d'ailleurs exempt

de ce vice odieux) étudie quelques-uns de ses amis poétiques: le plus

envieux de tous ceux dont on m'ait jamais parlé est un poète et un grand

poète. La jalousie est une passion _universelle_. Goldsmith

non-seulement enviait les marionnettes pour leurs danses, et se

déchirait les jambes dans l'espoir de faire aussi bien qu'elles; mais il

éprouvait encore une peine sensible quand deux jolies femmes attiraient

plutôt les regards que lui-même; et _voilà l'envie_: mais quand Pope

donna-t-il des preuves de cette passion? Si l'exemple cité prouvait

quelque chose, il faudrait donc également admettre que Dryden était

jaloux des héros de son _Mac-Flecknoe_.

[Note 15: Morceau satirique dans lequel on parodiait les essais

d'épîtres ou _adresses_, présentées pour l'ouverture du théâtre de

Drury-Lane.]

M. Bowles, toutes les fois qu'il le peut, compare Pope à Cowper

(celui-là même qu'il tourne en ridicule dans l'édition de Pope, à

l'occasion de son attachement pour une vieille femme, Mrs. Ulwin;--je ne

me souviens pas à quelle page, mais cherchez, vous trouverez). Il

rappelle, entre autres, la peinture qu'a faite ce Cowper, dans le genre

flamand, d'un bois dessiné avec tout le soin d'un pépiniériste[16], et

avec une affectation du style de Milton, aussi burlesque que dans le

_Schelling splendide_.

[Note 16: Je soumettrai ici, au jugement de M. Bowles, un passage d'un

autre poème de Cowper, les _Vers à Marie_, que je le prie de comparer

avec _le Marchand de bois_ (_Sylvan sampler_) du même auteur.

«Tes aiguilles jadis si brillantes, et pour moi toujours occupées, se

rouillent maintenant, inutiles et ne glissent plus sous tes doigts.»

Ces vers, inspirés par des objets artificiels, offrent une idée bien

simple, bien vulgaire, en un mot, une idée d'_intérieur_; et pourtant,

je m'en rapporte à M. Bowles, ne valent-ils pas le bavardage sur les

arbres, que l'on cite avec tant d'éloges? Qu'y trouvons-nous? des images

qui se lient à des bas que l'on _ravaude_, des chemises que l'on

_remonte_, des culottes que l'on _rapièce_; mais on est forcé d'avouer,

qu'elles sont pleines de poésie et de sensibilité, adressées par Cowper

à sa nourrice. Cette fripperie d'arbres me fait souvenir d'un mot de

Shéridan. En 1812, quelques jours après la scène des _Adresses

rejetées_, je le rencontrai; pendant le cours du dîner, il me dit:

«Savez-vous que, parmi les auteurs d'_adresses_, se trouvait _Whitbread_

lui-même?» Je répondis en demandant de laquelle il pouvait être

coupable. «Je ne le sais pas bien, dit Shéridan; tout ce que je me

rappelle c'est qu'il y était fort question d'un _phénix_.--Un phénix! Eh

bien! comment le décrivait-il?--Comme un marchand de volailles,

répondit-il; il était vert, jaune, rouge et bleu: il ne nous faisait pas

grâce d'une seule plume.» Les étails fastidieux de la forêt de Cowper

ressemblent précisément à là description du phénix de ce marchand de

volailles.

Encore un exemple de la puissance de l'art, et même de sa supériorité

sur ceux de la nature, en matière de poésie: ce sera le dernier. La

nature offre-t-elle quelque chose que l'on puisse comparer au buste

d'Antinoüs, si l'on en excepte la Vénus? Quelle forme vivante offrit

jamais plus de poésie que cette merveilleuse création de la beauté

parfaite? Cependant, l'impression que produit ce buste n'a sa source ni

dans la nature ni dans une sorte d'exaltation morale. Qu'y a-t-il de

commun entre la nature, la morale, et l'objet masculin des amours

d'Adrien? L'exécution elle-même est surnaturelle, ou plutôt

_sur-artielle_; car la nature n'a jamais rien fait de semblable.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore · 第 17 / 18 段