des lances, de l'éclair des épées, du froissement des boucliers et des
cuirasses, pourquoi ne pas se figurer les Grecs et les Troyens,
semblables à deux tribus sauvages se déchirant des pieds et des mains,
grinçant des dents, écumant, hurlant et vomissant dans toute la poésie
naturelle de la guerre; accablés sous le poids d'une armure,
grossièrement artificielle, également embarrassante pour les guerriers
et les poètes de la nature? Trouve-t-on quelque chose d'anti-poétique
dans l'action d'Ulysse, frappant les chevaux de Rhésus de son arc (ayant
oublié de s'emparer du fouet), ou bien M. Bowles aurait-il mieux aimé
les battre du pied, ou les frapper de la main, parce qu'il aurait vu
dans cette action quelque chose de moins sophistiquer?
Et dans l'élégie de Gray, est-il une image plus frappante que celle de
la _sculpture sans forme_? En général on peut dire de la sculpture,
qu'elle offre plus de poésie que la nature elle-même, en tant qu'elle
représente et anime une beauté, une sublimité idéale qu'on ne trouva
jamais réunies dans la nature. Telle est du moins l'opinion générale:
mais je dois avouer, toujours en exceptant la Vénus de Médicis, que je
ne la partage pas, du moins pour ce qui se rapporte à la beauté des
femmes; car la tête de lady Charlemont, que je vis pour la première fois
il y a neuf ans environ, semblait réunir tout ce qu'un sculpteur peut
demander aux inspirations de l'idéal. J'ai vu, je m'en souviens, quelque
chose d'approchant, dans la tête d'une jeune fille albanienne, qui
mendiait alors son pain sur une grande route des montagnes; chez
quelques Grecques et dans la figure d'un ou deux Italiens. Mais, pour ce
qui est du _sublime_, jamais dans la nature humaine je n'ai rien vu qui
pût le moins du monde rivaliser avec la sculpture, soit dans l'Apollon,
soit dans le Moïse, soit dans plusieurs autres morceaux sévères de l'art
moderne ou antique.
Examinons maintenant un peu plus au long ce plaidoyer en faveur des
vertes campagnes et de la simple nature en général contre les images de
l'art dans leurs rapports avec la poésie. Dans un tableau de paysage,
jamais l'artiste, s'il est digne de ce nom, ne copie à la lettre le
point de vue qu'il a sous les yeux; il invente, il compose. Dans son
aspect réel, la nature ne lui offre pas des scènes qu'il songe à
reproduire. S'il nous montre quelque cité fameuse, quelque perspective
de montagne, ou d'autres paysages, il devra les prendre de quelque point
de vue particulier; il devra les protéger de lumières et d'ombres
artificielles, de lointains, etc., nécessaires non-seulement pour
ajouter aux beautés de la scène, mais encore pour en cacher les
défectuosités. La poésie de la nature isolée, dans toute son exactitude,
ne lui offrira qu'un secours incomplet. Le ciel de son tableau n'est pas
le _portrait_ du ciel réel, c'est un mélange de ciels divers, observés à
différentes époques, et jamais copiés d'après celui d'un seul jour.
Pourquoi? Parce que la nature n'est pas esclave de ses charmes, parce
qu'elle les prodigue, elle les disperse. Il faut du goût pour les
choisir, il faut du tems pour les rassembler.
Je viens de parler de la sculpture. Le but de l'excellent sculpteur est
de grandir la nature jusqu'aux formes héroïques, c'est-à-dire en bon
_anglais_, de surpasser son modèle. Quand Canova fait une statue, il
prend une jambe à l'un, une main à l'autre, à ce troisième un
trait,--une expression peut-être à un quatrième; et cependant il
perfectionne encore le tout comme jadis les Grecs, lorsqu'ils osaient
donner un corps à Vénus.
Demandez au peintre de portraits quel supplice pour lui d'accommoder
ensemble les principes de son art et les figures dont la nature a
gratifié ceux qui viennent _poser_ dans son atelier: sur plusieurs
milliers, il n'en est pas dix qu'il oserait jamais se hasarder à
reproduire sans en déguiser ou réformer la plupart des traits. Jamais la
nature, l'exacte, la pure, la simple nature ne fera de grand artiste
dans aucun genre; jamais surtout un poète--celui de tous les artistes
qui doit le plus à l'art. Dans ce qui regarde les descriptions
naturelles, les poètes sont encore forcés d'emprunter à _l'art_ leur
plus incontestable beauté. Pour exprimer le charme d'une fontaine, vous
dites qu'elle est aussi claire ou plus claire qu'une glace.
_O fons Blandusioe, splendidior vitro!_
Dans le discours de Marc-Antoine, on découvre le corps de César, mais on
a soin aussi de déployer son _manteau_:
Vous tous aussi, vous reconnaissez ce _manteau_, etc.
..........................................................
Voyez! le poignard de Cassius est entré dans cet endroit.
Si le poète avait dit que Cassius avait passé le poing dans le trou du
manteau, il aurait plutôt demandé ses inspirations à la _nature_ de M.
Bowles; mais le poignard _artiel_ est bien autrement poétique que sans
lui toutes les mains _naturelles_ du monde. Dans le sublime de la poésie
sacrée: «Quel est celui-ci, venant d'Edem? de Bazroh, avec ses vêtemens
teints?» Celui qui vient serait-il poétique, sans les _vêtemens teints_
qui frappent, arrêtent le spectateur et l'identifient à l'objet qui
approche?
La mère de Siséra est représentée attentive au bruit des _roues du
chariot de son fils_. Salomon, dans son cantique; compare à une _tour_
le nez de sa maîtresse, ce qui nous semble une exagération orientale;
mais s'il avait dit que sa taille ressemblait à une tour, il eût été
aussi poétique qu'en la comparant à un arbre.
La vertueuse Maria s'élevait comme une tour au-dessus de
son sexe.
Voilà un exemple d'image artificielle pour une supériorité morale. Mais
Salomon, en comparant le nez de son amante à une tour, ne voulait pas
sans doute faire allusion à sa longueur, mais à son élégance; or si l'on
a égard aux licences de la poésie orientale, et à l'extrême difficulté
de trouver dans la nature une métaphore discrète pour le nez d'une
femme, on avouera que sa comparaison pouvait être aussi bonne qu'une
autre.
Non, l'art n'est pas inférieur à la nature en matière de poésie. D'où
vient qu'un régiment de soldats est à nos yeux d'un effet plus noble que
la même masse de populace? C'est que les premiers ont des armes, un
uniforme, des drapeaux, de l'art et de la symétrie dans leur repos et
dans leurs mouvemens. Un montagnard (_highlander_) avec son plaid, un
Turc avec son turban, un Romain avec sa toge, sont sans doute plus
poétiques que le derrière tatoué ou non tatoué d'un sauvage des îles
Sandwich, eût-il été décrit par William Wordsworth lui-même comme
l'_idiot dans sa gloire_[11].
[Note 11: _Poème de Wordsworth_.]
J'ai vu autant de montagnes que la plupart des hommes et plus de flottes
que le plus grand nombre des habitans de terre-ferme; à mon avis, un
grand convoi, conduit par un petit nombre de vaisseaux de ligne,
présente un tableau aussi noble et aussi poétique qu'en pourrait
produire toute la nature inanimée Je préfère le _mât de quelque grand
amiral_ avec tous ses cordages, aux sapins de l'Écosse ou des Alpes, et
je soutiens qu'il a fourni bien plus d'inspirations poétiques. En quoi
consiste l'immense supériorité du _Naufrage_ de Falconner sur tous les
autres naufrages? dans l'admirable application qu'il fait des termes de
son art; dans la description de la destinée d'un marin, faite par un
poète marin. C'est de ces termes-là mêmes et de leur application, que
naissent la force et la vérité du poème. Pourquoi? parce que l'auteur
était poète, et que, sous la main d'un poète, l'_art_ ne restera jamais,
pour la richesse, au-dessous de la nature. Falconner est au-dessous de
lui, précisément quand il sort de son élément, pour peindre la nature en
général, ou pour se jeter dans des digressions sur l'ancienne Grèce, et
d'autres branches de connaissances.
Dyer, dans sa _Colline de Grongar_, la seule chose qui lui ait survécu,
nous a présenté les formes de la nature elle-même sous une image de
l'art:
Tels sont les vêtemens dont se pare la nature pour servir de
leçon à notre errante pensée; c'est ainsi qu'elle choisit la
gaie verdure pour chasser loin de nous les soucis rongeurs.
Nous pourrons même encore nous appuyer du _télescope_, bien que M.
Bowles ait triomphé de l'abus qu'en avait fait Milton:
Ainsi, nous méprenons-nous sur la scène de l'avenir, quand
nous le jugeons sous le _verre_ trompeur de l'espérance.
Ici un mot à M. Campbell en passant:
Ô montagnes! doux et ravissans paraissent vos sommets,
protégés par les nuances variées de l'air; mais pour le
voyageur qui les gravit péniblement, ils sont rudes, sombres
et tristes. Telle est l'impression que présente la course
fatigante de notre vie, et le présent offre toujours une
journée nébuleuse[12].
Or ces vers ne sont-ils pas l'original de cette idée tant vantée:
C'est à la distance que nous devons l'enchantement de la
vue, et c'est elle qui couvre la montagne de ses teintes
azurées[13].
[Note 12: Autres vers du même Dyer.]
[Note 13: Vers des _Pleasures of Memory_ de Campbell.]
Revenons encore à la mer: que l'on regarde la longue muraille de
Malamocco, qui dompte l'Adriatique, et que l'on prononce entre la mer et
la digue qui lui est imposée. Certes, la vue de cet ouvrage romain (et
je dis _romain_, pour la conception et pour l'exécution) disant à
l'Océan: _Tu viendras jusque-là, et tu n'iras pas plus loin_, n'est pas
moins sublime et moins poétique que les vagues furieuses qui viennent
impuissamment se briser à ses pieds.
M. Bowles fait honneur au _vent_ de la plupart des idées poétiques
groupées autour d'un vaisseau; mais alors, pourquoi un bâtiment à la
voile est-il plus poétique qu'un marsouin, nageant en plein vent[14]? Le
marsouin est tout _nature_, le vaisseau est tout art, _canevas grossier,
toile bleue et longues perches_; tous deux ballottés par le vent, en
sont également le jouet; et pourtant rien qu'une faim excessive ne
pourrait présenter à mon imagination le marsouin comme le plus poétique
des deux objets: encore faudrait-il qu'il ne me rappelât que de
savoureuses côtelettes.
[Note 14: Le marsouin (_marinus sus_) est, comme on sait, un énorme
poisson de mer, qui ne paraît suivre, à fleur d'eau, que l'impulsion du
vent. Ici, le traducteur qui nous a précédé, a tort de rendre le mot
_hog_ par celui de _pourceau_.]
M. Bowles nous dira-t-il que la poésie d'un aqueduc dépend uniquement de
l'eau qu'il transporte? Il faut le renvoyer à celui de Justinien, à ceux
de Rome, de Constantinople, de Lisbonne et d'Elva, ou même aux restes de
celui de l'Attique.
On nous demande ce qui rend les vénérables tours de l'abbaye de
Westminster plus poétiques, comme point de vue, que la tour de la
manufacture de plomb qui, pourtant, est embellie du même paysage? Je
répondrai, c'est l'_architecture_.
Transformez Westminster ou Saint-Paul en une poudrière, ils rappelleront
toujours à l'oeil les mêmes idées poétiques; le Parthénon fut transformé
par les Turcs en un magasin de ce genre, durant le siége d'Athènes par
le Vénitien Morozini; et ce fut l'occasion de sa destruction partielle.
Les dragons de Cromwell installèrent leurs chevaux dans la cathédrale de
Worcester; la trouvons-nous aujourd'hui, pour cela, moins poétique
qu'auparavant? Demandez à un étranger approchant de Londres, quelles
sont, de toutes les tours qu'il a devant les yeux, celles qui frappent
le plus son imagination? Il indiquera Saint-Paul et Westminster, sans
peut-être connaître les noms ou les souvenirs qui s'y rattachent; il
laissera de côté la tour de _plomb patenté_, non qu'il ait des
préventions contre elle, elle pourrait fort bien être le mausolée d'un
prince, une colonne de Waterloo, un monument de Trafalgar, mais parce
que son architecture est évidemment inférieure.
Quant à cette autre question; si la description d'un jeu de cartes est
aussi poétique que celle d'une course dans les bois, en supposant le
même talent d'artiste, nous répondrons que les matériaux ne sont pas de
la même valeur; mais que l'_artiste_ qui parviendrait à jeter de la
poésie dans un jeu de cartes, est incomparablement le plus habile des
deux. Au reste, toute cette classification des poètes, est purement
arbitraire de la part de M. Bowles. Il peut exister ou ne pas exister
différens genres de poésie; mais c'est l'exécution, et non pas le genre,
qui, seule, doit déterminer le rang des poètes.
La tragédie est, sans doute, l'un des genres les plus élevés. Hughes a
fait une tragédie couronnée même de succès; Fenton en a fait une autre,
et Pope n'en a pas fait. En résulte-t-il que l'on puisse, et M. Bowles
lui même, placer Hughes et Fenton comme poètes au-dessus de Pope?
Addison même (l'auteur de _Caton_), Rowe, l'un de nos auteurs tragiques
les plus goûtés, Young, Otway ou Southerne furent-ils jamais placés dans
l'estime du lecteur ou du critique, sur le même rang que Pope, avant ou
après sa mort? Si M. Bowles persiste dans ses catégories, il nous
permettra de lui rappeler que la poésie descriptive est laissée au
dernier rang des productions de cet art; et que les descriptions peuvent
bien orner, mais ne devraient jamais former le sujet d'un poème. Les
Italiens, avec la langue la plus poétique et le goût le plus détestable
de l'Europe, possèdent maintenant cinq _grands poètes_: Dante,
Pétrarque, Arioste, Tasse, et tout récemment Alfieri. À qui donnent-ils
l'une des premières places, et souvent même la première de toutes? À
Pétrarque, le faiseur de sonnets. Il est vrai qu'on estime également
quelques-unes de ses _canzoni_, mais voilà tout; et jamais l'on ne s'est
rappelé le latin de son _Africa_.
S'il fallait juger Pétrarque d'après le genre de ses compositions, où
l'aurait placé le meilleur des sonnets? Est-ce près de Dante et des
autres? Non, certainement. Avouons donc, comme je l'ai dit
tout-à-l'heure, que le meilleur poète, quel que soit son genre, est
celui qui exécute le mieux, et qu'il méritera toujours d'être ainsi jugé
dans l'opinion publique.
Gray n'eût écrit que son élégie, que je ne sais si, grand comme il
l'est, il ne grandirait pas encore. C'est la pierre angulaire de sa
gloire: sans elle il eût vainement appuyé sa mémoire du mérite de ses
odes. Si l'on déprécie aujourd'hui Pope, c'est en partie parce que l'on
se fait une idée fausse de la dignité de son genre, idée qu'il a
lui-même accréditée en se faisant ingénieusement gloire.
De n'avoir pas long-tems erré dans le labyrinthe de
l'imagination; mais de s'être arrêté à la vérité, et d'avoir
embelli la morale des charmes de la poésie.
Il aurait dû dire de _s'être élevé à la vérité_: car à mes yeux la plus
haute de toutes les poésies est la poésie morale, _éthique_, comme le
but le plus noble de l'humanité doit être la vérité morale. La religion
n'est pas de mon sujet: c'est quelque chose de supérieur au génie de
l'homme, et tous y ont échoué à l'exception de Milton et de Dante;
encore le mérite de Dante vient-il de sa supériorité à retracer les
passions humaines, bien que ce soit au milieu de circonstances
surnaturelles. Comment Socrate fut-il le plus grand des hommes? par la
vérité de sa morale. Qui prouva presqu'autant que ses miracles, que
Jésus-Christ était le fils de Dieu? ses préceptes de morale. Et si la
morale a fait d'un philosophe le premier des hommes; si Dieu lui-même
n'a pas dédaigné de les joindre à son Évangile, nous dira-t-on que la
poésie _éthique_ ou didactique ou comme il vous plaira de l'appeler,
dont le but est de rendre les hommes meilleurs et plus sages, ne soit
pas la première de toutes les poésies, et faut-il que ce soit un prêtre
qui vienne nous le dire? Certes, ce genre exige plus d'ame, plus de
sagesse, plus de talens, que toutes les _forêts_ où l'on se soit jamais
promené pour les décrire, et que toutes les épopées qui furent jamais
fondées sur un champ de bataille. Les _Géorgiques_ sont
incontestablement, et je pense sans contestation, d'une poésie plus
belle que celle de l'_Énéide_. Virgile ne l'ignorait pas; car il
n'ordonna pas de _les_ brûler.
La plus belle étude de l'homme, c'est l'homme.
Il est de mode aujourd'hui de professer la plus haute admiration pour ce
qu'on appelle _imagination_ et _invention_, les deux qualités du monde
les plus communes. Un paysan irlandais, avec un peu de _whiskey_ dans la
tête, imaginera et inventera de quoi fournir la matière de plusieurs
poèmes modernes. Si Lucrèce n'eût pas été gâté par le système d'Épicure,
nous aurions un ouvrage bien supérieur à tout ce qui existe aujourd'hui;
comme poème, c'est encore le premier de tous ceux de l'ancienne Rome.
D'où vient donc qu'on l'estime si peu? pour ses principes de morale.
Pope n'a pas le même défaut, la sienne est aussi pure que sa poésie est
belle. En parlant des objets de l'art, j'ai négligé un point sur lequel
je reviens: on peut croire que le canon est assez poétique pour offrir
de fréquentes ressources. C'est, dira peut-être M. Bowles, que son bruit
rappelle un imposant phénomène des cieux, et qu'on peut le regarder
comme la foudre de la terre; il ajoutera d'un air de triomphe, que
Milton fit quelque chose de bien mauvais quand il arma ses démons avec
notre artillerie. Mais s'il hasarda ce moyen, c'est parce que notre
artillerie était à ses yeux d'un effet assez sublime pour lui permettre
d'en faire usage. Il s'est trompé, mais l'erreur ne consiste pas dans
l'emploi du canon contre les anges de Dieu, mais dans l'emploi de toute
arme _matérielle_. Le tonnerre des nuages eût été dans la main des
démons aussi vain et aussi ridicule que le lâche salpêtre, les anges
étant également à l'abri de l'un et de l'autre. La foudre dans les mains
du Tout-Puissant est sublime, mais c'est parce qu'il daigne s'en servir
pour repousser les esprits rebelles. On ne peut pas attribuer sa
victoire à cette énorme pièce d'électricité naturelle: le Tout-Puissant
a voulu; ils tombèrent: sa parole eût été suffisante, et Milton, en
mettant des foudres matérielles entre les mains du Tout-Puissant, est
aussi absurde (et par le fait même impie) qu'en donnant des mains au
Tout-Puissant.
L'artillerie des démons n'était que le premier degré de sa bévue; le
tonnerre fut le second, et le moins excusable. Il eût été bon pour
Jupiter et non pour Jéhovah. Le sujet d'ailleurs était tout-à-fait
anti-poétique; Milton l'a mieux traité que n'eût fait un autre, mais il
était au-dessus des forces humaines et par conséquent des siennes.
M. Bowles, dans un endroit de sa réplique, prétend que Pope _était
jaloux de Philips_, parce qu'il tourna ses pastorales en ridicule dans
l'un des numéros du _Gardien_ auquel il envoyait ses articles de ce
genre, et qui par là est devenu un admirable modèle d'ironie. Si l'on
avait pu envier à Philips quelque chose, ce n'eût pas été probablement
ses pastorales. Elles étaient pitoyables, et Pope ne fit que publier son
juste mépris. Si M. Fitzgerald livrait à l'impression un volume de
_sonnets_, un _esprit de découverte_, ou bien un _missionnaire_, et que
M. Bowles critiquât ses ouvrages dans un journal périodique, serait-ce
un effet de sa jalousie? Les auteurs des _Adresses rejetées_[15] ont
couvert de ridicule les seize ou vingt premiers _poètes vivans_, mais en
étaient-ils jaloux? L'envie se démène avec violence, elle ne rit pas.
Les auteurs des _Adresses rejetées_ pouvaient bien faire peu de cas de
plusieurs de ces poètes, mais ils ne pouvaient envier ceux qu'ils
avaient ainsi parodiés, et Pope ne pouvait être plus jaloux de Philips
qu'il ne le fut de Welsted, de Théobalds, de Smedley ou de tout autre
héros de sa _Dunciade_. Il ne l'aurait pas été, quand lui-même n'eût pas
été le plus grand poète de son siècle: M. Ings _enviait-il_ M. Philips
quand il lui demandait: «Pourquoi votre Pyrrhus conduit-il des boeufs et
s'écrie-t-il: Je suis _aiguillonné_ par l'amour?» Cette question
interdit le pauvre Philips, mais elle n'était pas inspirée par l'envie,
plus que la critique de Pope. Fut-il jaloux de Swift? Fut-il jaloux de
Bolingbroke? Fut-il jaloux du succès inoui qu'avait obtenu l'opéra du
_Mendiant_, de Gay? On nous répondra que tous ces grands écrivains
étaient ses amis intimes; mais l'_amitié_ prévient-elle toujours
l'envie? Étudiez la première femme venue, où le premier écrivassier que
vous rencontrerez, que M. Bowles lui-même (je le sais d'ailleurs exempt
de ce vice odieux) étudie quelques-uns de ses amis poétiques: le plus
envieux de tous ceux dont on m'ait jamais parlé est un poète et un grand
poète. La jalousie est une passion _universelle_. Goldsmith
non-seulement enviait les marionnettes pour leurs danses, et se
déchirait les jambes dans l'espoir de faire aussi bien qu'elles; mais il
éprouvait encore une peine sensible quand deux jolies femmes attiraient
plutôt les regards que lui-même; et _voilà l'envie_: mais quand Pope
donna-t-il des preuves de cette passion? Si l'exemple cité prouvait
quelque chose, il faudrait donc également admettre que Dryden était
jaloux des héros de son _Mac-Flecknoe_.
[Note 15: Morceau satirique dans lequel on parodiait les essais
d'épîtres ou _adresses_, présentées pour l'ouverture du théâtre de
Drury-Lane.]
M. Bowles, toutes les fois qu'il le peut, compare Pope à Cowper
(celui-là même qu'il tourne en ridicule dans l'édition de Pope, à
l'occasion de son attachement pour une vieille femme, Mrs. Ulwin;--je ne
me souviens pas à quelle page, mais cherchez, vous trouverez). Il
rappelle, entre autres, la peinture qu'a faite ce Cowper, dans le genre
flamand, d'un bois dessiné avec tout le soin d'un pépiniériste[16], et
avec une affectation du style de Milton, aussi burlesque que dans le
_Schelling splendide_.
[Note 16: Je soumettrai ici, au jugement de M. Bowles, un passage d'un
autre poème de Cowper, les _Vers à Marie_, que je le prie de comparer
avec _le Marchand de bois_ (_Sylvan sampler_) du même auteur.
«Tes aiguilles jadis si brillantes, et pour moi toujours occupées, se
rouillent maintenant, inutiles et ne glissent plus sous tes doigts.»
Ces vers, inspirés par des objets artificiels, offrent une idée bien
simple, bien vulgaire, en un mot, une idée d'_intérieur_; et pourtant,
je m'en rapporte à M. Bowles, ne valent-ils pas le bavardage sur les
arbres, que l'on cite avec tant d'éloges? Qu'y trouvons-nous? des images
qui se lient à des bas que l'on _ravaude_, des chemises que l'on
_remonte_, des culottes que l'on _rapièce_; mais on est forcé d'avouer,
qu'elles sont pleines de poésie et de sensibilité, adressées par Cowper
à sa nourrice. Cette fripperie d'arbres me fait souvenir d'un mot de
Shéridan. En 1812, quelques jours après la scène des _Adresses
rejetées_, je le rencontrai; pendant le cours du dîner, il me dit:
«Savez-vous que, parmi les auteurs d'_adresses_, se trouvait _Whitbread_
lui-même?» Je répondis en demandant de laquelle il pouvait être
coupable. «Je ne le sais pas bien, dit Shéridan; tout ce que je me
rappelle c'est qu'il y était fort question d'un _phénix_.--Un phénix! Eh
bien! comment le décrivait-il?--Comme un marchand de volailles,
répondit-il; il était vert, jaune, rouge et bleu: il ne nous faisait pas
grâce d'une seule plume.» Les étails fastidieux de la forêt de Cowper
ressemblent précisément à là description du phénix de ce marchand de
volailles.
Encore un exemple de la puissance de l'art, et même de sa supériorité
sur ceux de la nature, en matière de poésie: ce sera le dernier. La
nature offre-t-elle quelque chose que l'on puisse comparer au buste
d'Antinoüs, si l'on en excepte la Vénus? Quelle forme vivante offrit
jamais plus de poésie que cette merveilleuse création de la beauté
parfaite? Cependant, l'impression que produit ce buste n'a sa source ni
dans la nature ni dans une sorte d'exaltation morale. Qu'y a-t-il de
commun entre la nature, la morale, et l'objet masculin des amours
d'Adrien? L'exécution elle-même est surnaturelle, ou plutôt
_sur-artielle_; car la nature n'a jamais rien fait de semblable.