Voilà, certes, un piquant jeu de mots! De tels passages peuvent exister

ou ne pas exister; et Pope qui, bien que catholique, n'était pas un

moine, peut fort bien s'être quelquefois oublié au tems de sa jeunesse,

soit en paroles, soit même en actions, auprès d'une femme. Cela

suffit-il pour justifier une aussi grave imputation? Et quel est donc,

en Angleterre, l'homme marié, d'un certain rang (s'il n'est pas entré

dans les ordres), dont la jeunesse ne présente pas des désordres bien

autrement graves que ceux dont peuvent donner l'idée les lettres de

Pope? À compter de ses premières années, ce grand poète ne cessa

d'occuper l'attention publique. Il eut, pendant sa vie, tous les sots

pour ennemis; et après sa mort, j'ai regret de le dire, quelques

personnes qui n'ont pas, pour justifier leurs diffamations, la même

sottise. Eh bien! qu'ont prouvé leurs ardentes attaques et leurs

découvertes partiales?--une _liaison_ équivoque avec Martha Blount,

occasionnée par ses infirmités autant que par ses passions; un amour

sans espérance pour lady Mary W. Montagu; une anecdote de Cibber, et

deux ou trois libres passages de ses ouvrages. Qui pourrait sortir plus

pur d'une enquête malveillante faite sur une vie de cinquante-six

années? Et pourquoi vient-on, aujourd'hui, nous entretenir de semblables

fragmens, supposé qu'ils existent? M. Bowles nous dira-t-il quel parti

l'on peut tirer de cette exhumation de lettres et d'anecdotes? J'ai vu,

moi-même, une collection des lettres d'un autre poète éminent et même

prééminent; eh bien! elles sont d'une indécence grossière, et si

artificieusement abominables, que je ne crois pas qu'on puisse leur rien

comparer en ce genre dans notre langue. Ce qu'il y a d'étrange, c'est

que plusieurs sont placées en forme de _post-scriptum_ au bas de ses

lettres sérieuses et les plus sentimentales, et qu'elles se trouvent

réunies à des morceaux de prose ou de vers de l'indécence la plus

hyperbolique. Il n'est plus, et il a dit de lui-même, que «si

l'_obscénité_ (employant une expression bien plus grossière) est un

péché mortel, il ne peut certainement être sauvé.» Ces lettres existent;

beaucoup d'autres personnes les connaissent aussi bien que moi. Mais je

le demande, l'_éditeur_ de ses oeuvres eût-il témoigné sa _candeur_, en

n'y faisant même que des allusions? Pour moi, spectateur indifférent,

rien n'aurait pu me décider à les indiquer, sans la malheureuse

tentative que l'on a faite pour flétrir la mémoire d'un homme tel que

Pope.

Que dirions-nous d'un éditeur d'Addison qui citerait le passage suivant

des lettres de Walpole à George Montagu? «Le docteur Young a publié un

nouvel ouvrage, etc. M. Addison, au moment de mourir, envoya chercher le

jeune comte de Warwick, pour lui montrer avec quel calme devait mourir

un chrétien; mais par malheur il mourait pour avoir trop bu

d'_eau-de-vie_; et rien ne contribue à calmer les terreurs de la mort,

comme les épanchemens d'ivresse! Mais gardez-vous de répéter cela à

Goth, où vous vous trouvez.» Maintenant, supposons que l'éditeur ait

fait précéder ce passage de ces mots:--Horace Walpole parle d'un fait

qui, s'il est vrai, est singulièrement _scandaleux_. Walpole informe

Montagu, qu'Addison, avant de mourir, envoya chercher le jeune comte de

Warwick, pour lui montrer avec quel calme devait mourir un chrétien;

mais que malheureusement il mourait ivre, etc., etc.

Quelque chose que l'on puisse dire ailleurs ou sur la même page, quelque

incrédulité que l'on affecte, en exprimant toujours _la même candeur_,

je dirai que l'éditeur était un sot ou un menteur; jamais il ne devait

accueillir une telle anecdote (à moins qu'elle ne lui fût évidemment

prouvée), si ce n'est pour exprimer rapidement l'indignation qu'elle lui

avait inspirée. Pourquoi les mots _s'il est vrai_? on n'y reconnaît pas

le cachet de l'incrédule. Pourquoi appuyer les prétendus désordres de

Pope, du témoignage de Cibber, et qu'est-ce que tout cela prouve? Que

Pope, très-jeune encore, fut une fois entraîné par un gentilhomme avec

lequel il avait joué, dans une maison de prostitution. Crime horrible!

Mais M. Bowles n'a pas toujours été ecclésiastique; quand il était fort

jeune, n'a-t-il jamais cédé à de pareilles séductions? Si j'étais en

humeur de conter, et de répéter deux petites anecdotes, je pourrais dire

de M. Bowles une bien meilleure histoire que celle de Cibber, et fondée

sur une bien meilleure autorité, celle de M. Bowles lui-même. Elle, n'a

pas été racontée par lui en ma présence, mais devant un tiers qu'il

arrive à M. Bowles de nommer plusieurs fois dans le cours de ses

répliques. Cette personne me l'a donnée comme une anecdote récréative et

piquante, et elle ne se trompait pas, quels que fussent d'ailleurs ses

autres mérites. Mais, pour une folie de jeunesse, faudra-t-il accuser M.

Bowles d'un penchant au libertinage ou à la débauche? Et pour n'avoir

pas toujours été un prêtre, n'en est-il pas moins aujourd'hui un pieux

et brave homme? Loin de cela; je consens à le tenir pour une honnête

personne, presque aussi honnête que Pope, mais non pas meilleure que

lui.

Le fait est que, de nos jours, le grand _primum mobile_ de l'Angleterre

est la _phraserie_: phraserie politique, phraserie poétique, phraserie

religieuse, phraserie morale, mais toujours, et dans tous les accidens

de la vie, de la phraserie. C'est la mode, et tant qu'elle durera, elle

entraînera toujours ceux qui ne peuvent vivre qu'en se conformant au ton

du jour. Je dis phraserie, parce que c'est une affaire de mots sans la

plus légère influence sur la conduite. Les Anglais n'en sont pour cela

ni plus sages ni meilleurs, mais beaucoup plus pauvres, plus divisés

entre eux, et bien autrement dépravés qu'ils ne l'étaient avant la vogue

donnée à ce verbal _décorum_. Cette horreur nerveuse pour les amours

équivoques et très-contestables du pauvre Pope (car Cibber lui-même

avoue qu'il prévint le danger des aventures dans lesquelles il allait

s'embarquer), fait très-bien dans une brochure de controverse; mais tous

les gens du monde qui connaissent ce que c'est que la vie, ou du moins

ce qu'elle était pour eux dans leur jeunesse, ne manqueront pas de rire

des plaisantes preuves sur lesquelles se trouve fondée l'accusation

d'une _sorte de passion libertine_, et les hommes graves regarderont

sans doute ceux qui, d'après un fait isolé, se permettent une pareille

imputation, comme des fanatiques ou des hypocrites, et tous les deux,

peut-être. On trouve quelquefois, dans un heureux mélange, ces deux

qualités confondues.

M. Octavius Gilchrist parle avec une extrême irrévérence d'un _second

verre de chaud Négus_. Qu'entend-il par là? y a-t-il dans le Négus

quelque mal? offre-t-il pour les moeurs plus de danger quand on le boit

_chaud_? ou bien encore M. Bowles boit-il du Négus? J'ai de lui

meilleure opinion. J'espérais que jamais il ne buvait que du vin non

mélangé, ou que du moins,--comme l'official de Jonathan Wild, il

préférait le _punch_, «attendu qu'on ne trouvait rien contre lui dans

l'écriture.» Je serais désolé de croire que M. Bowles fût passionné pour

le Négus; c'est une liqueur trop _candide_; un compromis trop commode

entre la passion du vin et les avantages de l'eau. Mais les goûts

diffèrent chez les différens écrivains. Le juge Blakstone (il avait fait

des vers dans sa jeunesse) composa ses doctes commentaires avec une

bouteille de Porto devant lui. Addison ne savait pas dire un mot de

spirituel avant d'avoir pris une semblable dose: et peut-être le régime

de ces deux grands hommes valait-il celui d'un soi-disant poète de nos

jours, qui, après avoir grimpé sur de hautes montagnes, revient, se met

au lit, et de là dicte ses vers, en dévorant, durant l'opération, nombre

de tartines de beurre.

Maintenant je reviens à M. Bowles, et à ses _invariables_ principes de

poésie. M. Bowles et quelques-uns de ses correspondans les déclarent

incontestables, du moins sont-ils incontestés par Campbell, qui semble

avoir été étourdi du fracas de ces mots. On dit que le sultan offrit

autrefois de s'allier à un roi de France, parce que, comme lui, il

haïssait le mot de _ligue_; preuve que sa hautesse entendait le

français: M. Campbell n'a pas besoin de mon alliance sans doute, et je

n'ai pas la prétention de la lui proposer; mais je hais souverainement

le mot _invariable_. Qu'y a-t-il en effet parmi les hommes, poésie,

philosophie, génie, sagesse, science, gloire, puissance, ame, matière,

vie ou mort, qui puisse se vanter d'être invariable? Je veux bien mettre

les choses divines hors de la question. De tous les noms dont on a

jamais eu l'arrogance de baptiser un livre, le plus ridicule est sans

contredit un pareil titre dans une brochure. C'est à M. Campbell à

répondre de l'ouvrage en lui-même, et de venger l'honneur de son

_vaisseau_[10], que M. Bowles déclare de l'air le plus triomphant avoir,

dès le premier feu, coulé bas.

Il y avait, a-t-il dit, un vaisseau;

Vieux coquin, livre-moi passage,

Ou mon bâton te fait sauter.

[Footnote 10: Voyez la Préface des _Specimen of english poetry_, dans

laquelle Campbell, pour mieux réfuter le système littéraire de M.

Bowles, emploie la comparaison d'un _vaisseau de ligne prêt à être lancé

en mer_.

(_N. du Tr._)]

Cela n'est pas mon affaire; mais j'ai commencé (non pas de mon plein

gré, mais sollicité par les fréquentes allusions que l'on faisait à mon

nom dans les brochures), et je suis comme un Irlandais au milieu de la

bagarre, attaquant tout ce qui s'offre devant lui. Je dirai donc un ou

deux mots sur la comparaison du _vaisseau_.

M. Bowles prétend que le _vaisseau de ligne_ de Campbell tire tout son

mérite poétique, non pas de l'_art_, mais de la _nature_. «Otez, dit-il,

les vagues, les vents, le soleil, etc., et le vaisseau n'est plus qu'une

pièce de canevas grossier sur trois grandes perches.» Rien de plus vrai;

ôtez les _vagues_, les _vents_, il n'y aura plus même de vaisseau,

non-seulement pour l'usage des poètes, mais pour tout autre usage; ôtez

le _soleil_, et force nous sera de lire le pamphlet de M. Bowles à la

chandelle. Mais la _poésie_ du vaisseau ne dépendait pas des _vagues_,

etc.; bien au contraire: le vaisseau répandait sur les vagues les idées

poétiques qui l'escortaient, et donnait un nouveau lustre à celles qui

étaient inhérentes à elles-mêmes. Ce n'est pas que je prétende nier que

les vagues et les vents, le soleil par-dessus tout, soient éminemment

poétiques: nous le savons trop à nos dépens, par les nombreuses

descriptions en vers qu'on en a faites. Mais si les vagues n'offraient

que de l'écume à leur surface, si les vents ne poussaient sur les

rivages que de l'algue marine; si le soleil n'éclairait ni pyramides, ni

flottes, ni forteresses, ses rayons répandraient-ils la même impression

poétique? Je ne le crois pas; et du moins conviendra-t-on ici qu'il y a

réciprocité de poésie. Arrachez le vaisseau au calme sein des ondes, et

les calmes ondes n'offrent plus qu'un spectacle, qu'un objet

singulièrement monotone, surtout si les ondes ne sont pas claires;

témoin la plupart des hommes qui passent à côté d'elles sans les

regarder. Qui donc peut exciter l'intérêt des mêmes spectateurs, quand

on lance à l'eau quelque bâtiment? Ils ont pu voir les _calmes ondes_ à

Wapping, dans le bassin de Londres ou dans le canal Paddington, dans une

fosse à cheval, dans une marre, ou dans tout autre réservoir; ils ont pu

entendre les vents siffler au travers des ouvertures d'une étable à

pourceaux ou des auvents d'un grenier; ils ont pu voir le soleil

éclairer la livrée d'un laquais ou le cuivre d'une bassinoire: et

cependant, quelle poésie ont répandu sur ces objets le calme des ondes,

le sifflement des vents ou les rayons du soleil? aucune, à mon avis. M.

Bowles prétend que le _vaisseau_ n'est poétique que par l'effet de ses

accessoires; mais s'ils ont pu jeter sur un objet naturellement

prosaïque, un manteau de poésie, ils pourront en couvrir également

d'autres objets, surtout quand le premier est un vaisseau de ligne, qui,

dépouillé de ses accessoires, c'est-à-dire ses mâts, ses voiles et ses

pavillons, n'offre plus qu'un _grossier canevas_ et de _longues

perches_. Et, vraiment, un vaisseau n'est que cela, comme la porcelaine,

de la terre; l'homme, de la poussière, et la chair, de l'herbe.

Cependant, combien d'idées poétiques ne réveillent-ils pas, du moins

l'homme et sa matérielle enveloppe?

M. Bowles a-t-il jamais contemplé la mer? je le présume, du moins sur

des tableaux de marine. Qu'il nous dise si quelque artiste a jamais

peint la mer _isolément_, et sans y joindre un vaisseau, une barque, un

naufrage, ou quelque autre accessoire? Qu'il nous dise lequel des deux

est plus attrayant, plus moral, plus poétique, de la mer seule, ou de la

mer représentée avec un vaisseau rompant sa vaste mais fatigante

monotonie? Un orage est-il plus inspirateur sans un vaisseau qui le

supporte? Et, dans le poème du _Naufrage_, qui nous intéresse davantage,

du bâtiment entr'ouvert ou de l'orage? Tous deux, sans doute, nous

frappent vivement; mais sans le vaisseau, quel souci prendrions-nous de

la tempête? Il faudrait tomber dans une description purement

descriptive, genre de poésie qui ne fut jamais placé au premier rang de

l'art.

Je crois avoir quelque droit à parler de sujets maritimes, du moins à

nos poètes; car à l'exception de Walter Scott, Moore et Southey

peut-être, qui ont voyagé, j'ai traversé à la nage plus de milles que

tout le reste des versificateurs contemporains n'en a parcourus à bord

d'un vaisseau; j'ai souvent vécu pendant plusieurs mois sans

interruption sur un vaisseau; et depuis que j'ai quitté l'Angleterre,

j'ai à peine passé un mois privé de la vue de l'Océan. Je fus nourri sur

ses rivages de deux à dix ans. Je me souviens qu'en 1810, me trouvant

dans une frégate anglaise ancrée sur la pointe de Sigée, il s'éleva à la

chute du jour un coup de vent assez violent pour nous faire croire que

le vaisseau allait rompre le câble, et s'éloigner de l'ancrage. M.

Hobhouse, quelques officiers et moi-même, nous avions remonté des

Dardanelles jusqu'à Abydos, et nous étions justement revenus à tems.

L'aspect d'un orage dans l'Archipel est aussi poétique qu'on puisse

l'imaginer; la mer est là singulièrement resserrée, impétueuse et

terrible, la navigation y est sans cesse rompue et embarrassée par les

îles et les courans contraires. Le cap Sigée, les tertres de la Troade,

Lemnos, Ténédos, tout contribuait à l'effet du tableau, mais ce qui

semblait alors le plus poétique, c'était une multitude de (environ deux

cents) barques grecques et turques, obligées de flotter çà et là contre

le vent, éloignées de leurs périlleux ancrages, et se dirigeant les unes

vers Ténédos, d'autres vers quelques îles voisines, d'autres en pleine

mer, et d'autres peut-être vers la vie éternelle. La vue de ces petits

bâtimens sautillant à travers l'écume dans le crépuscule, tantôt

s'élevant et tantôt disparaissant entre les vagues et dans une

demi-obscurité; leurs voiles tout-à-fait blanches (car dans le Levant

les voiles ne sont pas d'un _grossier canevas_, mais de coton blanc)

glissant à travers les flots aussi vivement mais avec moins de sécurité

que les mouettes perchées sur leur sommet; ajoutez leur évidente

détresse, leur exiguïté dans le lointain, leur réunion, leur faiblesse

comparée à la force de l'élément gigantesque qu'ils combattaient et qui

ébranlait jusqu'à notre vaisseau; tout, en un mot, produisait en moi des

impressions bien plus poétiques que ne l'eût fait la mer avec toute son

immensité déserte, et les vents furieux, s'ils n'eussent pas joué un

rôle nécessaire dans ce magnifique tableau.

C'est un beau spectacle que la vue du Pont-Euxin; le port de

Constantinople est le plus beau havre du monde, et pourtant je ne puis

m'empêcher de croire qu'une vingtaine de vaisseaux de ligne,

quelques-uns de cent quarante canons, ne contribuassent encore à le

rendre plus poétique, durant le jour, aux rayons du soleil, et mieux

encore la nuit, car les Turcs illuminent leurs vaisseaux de guerre d'une

manière extrêmement pittoresque. Et pourtant tout cela est _artificiel_.

Quant à l'Euxin, j'ai vu les Nymplegades, je me suis assis près de

l'autel brisé dont les débris sont encore exposés au vent dans l'une de

ces îles; j'ai senti, en répétant les premiers vers de _Médée_, tout ce

que ces lieux avaient de poétique; mais à quoi le devaient-ils, sinon au

souvenir de l'_Argo_? ils le devenaient même davantage par la vue

lointaine de quelques vaisseaux marchands arrivant d'Odessa. Mais, dit

M. Bowles, pourquoi faites-vous sortir des chantiers votre vaisseau? Je

l'ignore vraiment, si ce n'est parce qu'on ne construit les vaisseaux

que pour être lancés. Les flots sans doute, etc. ajoutent à leur

caractère poétique, mais ils ne le _créent_ pas, et le vaisseau

reconnaît amplement ce qu'il leur doit: ils se prêtent un secours

mutuel; l'eau est plus poétique avec le vaisseau,--le vaisseau le

devient moins sans ses ondes. Mais encore un vaisseau sur sa quille

offre-t-il quelque chose en lui-même de grand et de poétique. Une

vieille barque avec sa voile retournée, abattue sur un sable désert, est

un objet _poétique_ (et Wordsworth, qui peut faire un poème sur une

cuvette, ou sur un enfant aveugle, peut le dire aussi bien que moi);

mais une immensité de sable et de vagues paisibles sans un seul bateau

serait aussi lourdement prosaïque que le premier venu des pamphlets que

l'on vient de publier.

Qui produit la poésie dans l'image du _marble waste of Tadmor_ (marbre

désert de Tadmor), ou dans l'_Ode à la Solitude_ de Grainger, tant

admirée par Johnson? Est-ce le _marbre_ ou le _désert_? l'artificiel ou

le naturel? Mais le désert ici est comme tous les autres déserts; c'est

donc le _marbre_ de Palmyre qui fait toute la beauté poétique des lieux

et de ce passage.

L'Hymette et ses beautés arides; toute la côte de l'Attique, ses

collines et ses montagnes; Pentélicus, Anchesmus, Philoppapus, etc.,

etc., sont en eux-mêmes poétiques, et le seraient encore, quand même le

nom d'Athènes, des Athéniens et des ruines anciennes serait effacé du

souvenir des hommes. Mais dira-t-on que, sans l'_art_ de l'Acropolis, du

temple de Thésée, et de tous les glorieux monumens du goût et du génie

des Grecs, la _nature_, en Attique, présenterait plus de poésie?

Demandez aux voyageurs ce qui les frappe davantage, du Parthénon ou du

rocher sur lequel il est assis? des _colonnes_ du cap Colonna, ou du cap

lui-même? des rochers qui s'élèvent à ses pieds, ou du souvenir de

Falconer, dont le _vaisseau_ vint se briser sur eux? Il y a des rochers

et des caps par milliers, beaucoup plus pittoresques que ceux de

l'Acropolis et du cap Sunium; mais produisent-ils la même impression

qu'une foule de sites sauvages en Grèce, en Suisse, dans l'Asie-Mineure,

et même en Portugal, près de Sintra, et qu'une foule de points de vue

d'Italie et des Sierras d'Espagne? Mais c'est l'_art_, ces colonnes, ces

temples, ce vaisseau submergé, qui font leur antique et leur moderne

poésie, plutôt que les lieux en eux-mêmes. Sans les premiers, les

seconds seraient oubliés et inconnus, ensevelis comme Ninive et

Babylone, dans un amas confus, dépourvu de poésie et comme sans

existence. Mais, dans quelques lieux du monde que l'on transporte ces

ruines vénérables, si toutefois elles étaient susceptibles de transport,

les obélisques, le Sphinx et la statue de Memnon, on y reconnaîtrait

toujours la même perfection de beauté, la même auréole de poésie. J'ai

réclamé, et je réclamerai toujours contre le pillage des ruines

d'Athènes, fait dans la vue d'initier les Anglais dans les secrets de la

sculpture; mais pourquoi l'ai-je fait? ces _ruines_ sont aussi poétiques

à Piccadilly qu'elles pouvaient l'être au Parthénon; mais le Parthénon

et ses rochers le deviennent beaucoup moins sans elles. Telle est la

poésie de l'art.

M. Bowles prétend encore que, s'il y a de la poésie dans les Pyramides

d'Égypte, c'est par leur association à des déserts sans bornes; et

qu'une pyramide de la même dimension n'aurait pas le même caractère de

sublime sur l'emplacement de l'hôtel de Lincoln. Non, sans doute; mais

ôtez les pyramides, que restera-t-il aux _déserts_? Faites disparaître

Ston-Henge de la plaine de Salisbury, et il n'y restera rien de plus

remarquable que dans la bruyère de Hounslow, ou toute autre plaine sans

bornes. Pour moi, je trouve que l'église de Saint-Pierre, le Colysée, le

Panthéon, le mont Palatin, l'Apollon, le Laocoon, la Vénus de Médicis,

l'Hercule, le Gladiateur mourant, le Moïse de Michel-Ange, et tous les

plus beaux ouvrages de Canova (j'ai parlé plus haut de ceux de

l'ancienne Grèce, encore debout dans cette contrée ou transportés en

Angleterre) sont aussi _poétiques_ que le mont Blanc ou le mont Etna, et

peut-être plus encore, car ils offrent une manifestation directe de

l'ame, et, jusque dans leur conception, ils _présupposent_ la poésie.

Ils participent d'ailleurs, sous ce rapport, à quelque chose de la vie

actuelle, qu'il est impossible de retrouver dans les ouvrages inanimés

de la nature, à moins de croire, avec Spinosa, que le monde est Dieu.

On ne peut, certes, imaginer rien de plus poétique que la ville de

Venise: cela dépend-il de la mer ou des canaux?--

Écume et fange d'où sortit l'orgueilleuse Venise.

Est-ce le canal qui coule entre le palais et la prison, est-ce le _Pont

des Soupirs_, placé près de là, qui la rendent si poétique? Est-ce le

_canal Grande_, le _Rialto_ qui le traverse, les églises qui le

dominent, les palais qui le bordent, et les gondoles qui glissent sur

les eaux; est-ce tout cela qui, dans cette ville, séduit l'imagination

plus vivement que Rome elle-même? Mais, dira peut-être M. Bowles, _sans_

l'eau, le Rialto n'est plus que du marbre; les palais et les églises,

des amas de pierres, et les gondoles une _grossière_ toile noire jetée

sur quelques planches de bois découpé, avec un morceau de fer

grotesquement contourné à la proue. Et moi, je réponds que sans tout

cela, l'eau ne serait plus qu'un fossé couleur de terre; et quiconque

prétend le contraire mérite d'aller au fond des lieux où les héros de

Pope reçoivent les embrassemens des nymphes de la fange. Il n'y aurait

rien de plus poétique dans le canal de Venise que dans celui de

Paddington si l'on n'y voyait pas les accessoires de l'art dont je viens

de parler; et pourtant la nature y déploie toute sa richesse, puisqu'il

est formé par la mer et par les îles innombrables qui servent de base à

cette ville extraordinaire.

Il n'est pas jusqu'aux cloaques de Tarquin, à Rome, qui ne soient aussi

poétiques que Richmond-Hill; bien des gens même leur donneront la

préférence. Ne reconnaissez dans le Tibre et les sept montagnes, que ce

qu'on y voyait au tems d'Évandre: puis, que M. Bowles, M. Wordsworth, M.

Southey ou quelqu'autre _amant de la nature_ fassent là-dessus un poème,

et vous me direz ce qui dans leur ouvrage vous semblera plus poétique

que le _Livre guide_ où nous trouvons le chemin qui conduit de

Saint-Pierre au Colysée, et ce qu'il y a sur la route de digne d'être

vu. Ces lieux-là nous intéressent dans Virgile, mais c'est parce qu'ils

_seront_ un jour _Rome_, et non parce qu'ils sont la propriété

d'Évandre.

M. Bowles essaie ensuite d'enrôler sous ses drapeaux Homère, pour

répondre à la remarque de M. Campbell, que le prince des poètes était un

grand peintre des ouvrages de l'art. M. Bowles prétend qu'en cela ses

beautés dépendent des rapports qu'elles présentent avec la nature. «Le

bouclier d'Achille emprunte son intérêt poétique des sujets qu'il

représente;» mais la _lance_ d'Achille, et le heaume et la cotte de

maille de Patrocle, et l'armure céleste et jusqu'aux espèces de

_cuissards_ des Grecs, à quoi doivent-ils l'intérêt qu'ils inspirent?

Sans doute, et uniquement aux jambes, au dos, à la poitrine, au corps

humain en un mot qu'ils défendent. S'il en était autrement, mieux eût

valu les faire combattre nus, et nous devrions trouver les boxeurs

Gulley et Gugson, avec leurs paires de caleçons, plus poétiques

qu'Hector et Achille, avec leurs brillantes armures et leurs javelots

héroïques.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore · 第 16 / 18 段