C'est la seconde _sauve_-garde que vous m'offrez.
SIEGENDORF.
Et la première fut-elle donc trompeuse?
GABOR.
Je n'oserais encore le décider;--mais j'essaierai de la seconde. Aussi
bien, il me reste un autre bouclier.--Je ne suis pas entré seul dans
Prague; et si l'on devait se défaire de moi comme de Stralenheim, il y a
quelques langues qui s'aiguiseraient pour ma défense. Soyez bref dans
votre délibération.
SIEGENDORF.
Je le serai.--Ma parole est, dans _ces_ murs, inviolable et sacrée, mais
son pouvoir ne s'étend pas au-delà.
GABOR.
Je ne demande rien autre chose.
SIEGENDORF, indiquant du doigt le sabre d'Ulric étendu sur le parquet.
D'ailleurs, prenez cette arme; je vois que vous la regardez avec
inquiétude, et son maître avec défiance.
GABOR, prenant le sabre.
J'y consens; du moins me servira-t-il à vendre ma vie,--et chèrement.
(Il entre dans la tourelle que Siegendorf ferme sur lui.)
SIEGENDORF, se rapprochant d'Ulric.
À toi, comte Ulric! car je n'ose plus voir un fils en toi.--Que dis-tu?
ULRIC.
Que son récit est vrai.
SIEGENDORF.
Vrai, et tu l'avoues, monstre!
ULRIC.
Très-vrai, mon père; et vous avez bien fait de l'entendre. Le mal connu
n'est jamais sans remède: il faut l'empêcher de parler.
SIEGENDORF.
Oui, avec la moitié de mes domaines; et plût au ciel qu'avec l'autre
moitié j'eusse pu vous empêcher, lui et toi, d'avouer une pareille
infamie.
ULRIC.
Il ne s'agit pas de plaisanter ou de feindre. J'ai dit que son récit
était vrai, et qu'il fallait le rendre muet.
SIEGENDORF.
Par quel moyen?
ULRIC.
Comme l'est Stralenheim. Êtes-vous donc assez irréfléchi pour n'avoir
pas encore soupçonné la vérité? Quand nous nous rencontrâmes dans le
jardin, qui pouvait alors, dites-moi, m'avoir appris la mort de notre
ennemi, sinon la publicité du crime? Et si les gens du prince en eussent
été prévenus, pensez-vous qu'on eût laissé à un étranger le soin
d'avertir la police? Et dans ce cas-là, me serais-je arrêté en route? Et
vous, _Werner_, vous l'objet de la haine et des défiances du baron,
auriez-vous pu prendre la fuite,--sinon plusieurs heures avant le plus
léger soupçon du meurtre? Je vous cherchai, et j'essayai de vous sonder.
Je doutais si vous étiez faible ou dissimulé: je m'aperçus que vous
n'étiez que faible; et pourtant, vous montrâtes tant de confiance, que,
plus d'une fois, j'ai mis en doute votre faiblesse.
SIEGENDORF.
Effroyable assassin! tu ne recules donc pas devant le parricide! Quel
acte, dans ma vie, quelles paroles te donnaient le droit de me
soupçonner de complicité avec toi?
ULRIC.
Mon père, n'éveillez pas le diable entre nous; vous ne sauriez plus le
rendormir. Il faut, en ce moment, de l'union et de l'activité, et non
pas des querelles de famille. Pouvais-je, lorsque vous-même étiez à la
torture, conserver un calme impassible? Et pensez-vous que j'aie entendu
avec indifférence le récit de cet homme? Non, non! vous m'avez appris à
sentir pour moi-même et pour _vous_; car _vous_, de qui l'auriez-vous
jamais appris?
SIEGENDORF.
Oh! malédiction de mon père! en voici donc l'effet!
ULRIC.
Laissez-la faire: le tombeau suffit pour l'amortir. Les cendres, mon
père, sont de pauvres ennemis; on parvient à les dérouter plus
facilement que la plus aveugle des taupes, et pourquoi? parce que la
taupe a du moins la vie. Écoutez-moi encore--avant de me condamner.
Rappelez-vous _qui_, trop souvent autrefois, m'ordonna de l'écouter
lui-même. Répondez! _Qui_ m'apprit que les circonstances étaient
l'excuse de certains _crimes_? que les passions étaient dans notre
nature? que les faveurs du ciel étaient le prix des faveurs de la
fortune? _Qui_ me démontra que le seul garant de notre humanité était
une organisation nerveuse? _Qui_ m'enlevait tout moyen de justifier, au
grand jour, mes droits et ceux de ma famille; et cela, par l'effet d'une
action honteuse qui pouvait ravaler votre fils dans la classe des
bâtards, et mon père dans celle des _voleurs_? L'homme, double jouet de
ses passions et de sa faiblesse, invite aux crimes qu'il ne craint pas
de désirer, mais qu'il n'ose accomplir. Est-il donc étrange que j'aie pu
_faire_ ce que vous aviez pu _méditer_?--Mais nous en avons fini avec le
juste et l'injuste; il s'agit maintenant de songer aux effets, et non
plus aux causes. Stralenheim, _inconnu_, me devait le salut de ses
jours; je l'avais alors secouru, par instinct; et comme j'aurais fait un
paysan ou bien un dogue. _Connu_, je l'ai immolé, parce qu'il était
notre ennemi. Toutefois, en cela, je ne suivis pas les inspirations de
la vengeance; c'était un écueil qui menaçait de nous briser, je le
frappai--comme la foudre, parce qu'il se trouvait entre nous et le terme
de nos malheurs. Étranger, je lui ai conservé la vie; il me _la devait_,
et je n'ai fait qu'exiger le paiement de ma dette. Lui, vous et moi,
nous étions sur un abîme, j'ai préféré y plonger notre ennemi mortel.
C'est _vous_ cependant qui d'abord avez allumé la torche; c'est _vous_
qui m'avez montré le chemin du crime, indiquez-moi maintenant celui du
salut, ou, de grâce! laissez-moi.
SIEGENDORF.
J'en ai fini avec la vie!
ULRIC.
Finissons-en plutôt avec ce qui mine et flétrit la vie: les haines de
famille, et le blâme des choses qui ne peuvent pas ne pas être. Nous
n'avons plus rien à apprendre ou dissimuler: je suis étranger à la
crainte; et dans ces murs eux-mêmes (bien que vous l'ignoriez), j'ai des
hommes capables de tout affronter. Vous êtes en faveur auprès de
l'autorité souveraine: elle s'inquiétera médiocrement de ce qui se passe
ici. Gardez donc votre secret; portez la tête haute; n'agissez pas, ne
parlez pas.--Confiez-vous à moi du reste: il ne faut pas qu'il y ait
entre nous un _troisième_ bavard.
(Ulric sort.)
SIEGENDORF, seul.
Est-ce un rêve? et suis je bien dans le palais de mes pères? _Voilà_ mon
fils! mon fils! le _mien_! Moi qui eus toujours horreur du mystère et du
meurtre, je me trouve plongé dans leur double gouffre infernal!
Hâtons-nous, ou le sang va couler encore--celui du
Hongrois.--Ulric!...--il a des satellites! Insensé! j'aurais dû le
deviner depuis long-tems:--les loups fondent en troupe sur leur proie.
Il a, comme moi, la clef de la porte qui conduit de l'autre côté dans la
tourelle. Allons! et si je suis père d'un criminel, ne le soyons pas, du
moins, de nouveaux crimes. Holà! Gabor, Gabor!
(Il entre dans la tourelle, en refermant la porte derrière lui.)
SCÈNE II.
(L'intérieur de la tourelle.)
GABOR et SIEGENDORF.
GABOR.
Qui m'appelle?
SIEGENDORF.
Moi,--Siegendorf! Prenez cela et fuyez! ne perdez pas un instant.
(Il détache une rivière de diamans et d'autres pierreries, qu'il met à
la hâte dans la main de Gabor.)
GABOR.
Qu'ai-je à faire de tout cela?
SIEGENDORF.
Ce que vous voudrez: vendez-les, gardez-les, et prospérez; mais ne
tardez pas,--ou vous êtes perdu.
GABOR.
Vous avez, sur votre honneur, garanti mon salut!
SIEGENDORF.
Et c'est ainsi que je le dégage. Fuyez! je ne suis pas le maître, comme
je le croyais, dans mon propre château, de mes propres
domestiques,--bien plus, de ces murailles: autrement, je leur
ordonnerais de m'écraser. Fuyez!--ou vous serez immolé par--
GABOR.
S'il en est ainsi, adieu donc! Rappelez-vous cependant, comte, que vous
avez recherché cette entrevue fatale!
SIEGENDORF.
Oui, oui;--mais faites qu'elle ne devienne pas plus fatale
encore.--Sortez!
GABOR.
Par la même porte?
SIEGENDORF.
Oui, elle est sûre encore; mais ne restez pas dans Prague:--vous ne
savez pas à qui vous avez affaire.
GABOR.
Je le sais trop bien;--je le savais même avant vous, malheureux père!
Adieu!
(Il sort.)
SIEGENDORF, écoutant.
Il a descendu l'escalier. Ah! j'entends la porte se refermer sur lui: il
est sauvé! sauvé!--Oh! mon père!--la force m'abandonne.--
(Il se laisse tomber sur un siége de pierre contigu au mur de la
tour.--Ulric entre avec d'autres hommes armés et les épées nues.)
ULRIC.
Dépêchez!--il est là!
LUDWIG.
Le comte!--monseigneur!
ULRIC, reconnaissant Siegendorf.
Vous ici, monsieur!
SIEGENDORF.
Oui: si vous cherchez une seconde victime, frappez!
ULRIC, le voyant dépouillé de ses diamans.
Où est le fripon qui vous a volé? Amis! courez à sa recherche. Vous le
voyez, je ne vous en imposais pas:--le misérable a dépouillé mon père de
diamans qui pouvaient suffire à l'apanage d'un prince. Courez!--je ne
tarderai pas à vous rejoindre.
(Tous sortent, à l'exception de Siegendorf et d'Ulric.)
ULRIC.
Que signifie cela? Où est le voleur?
SIEGENDORF.
Ils sont _deux_; deux, monsieur: lequel cherchez-vous?
ULRIC.
Ne parlons pas de cela: il faut qu'on le trouve. Vous ne l'avez pas
laissé échapper?
SIEGENDORF.
Il est enfui.
ULRIC.
Avec votre aide?
SIEGENDORF.
Avec mon aide la plus impatiente, la plus empressée.
ULRIC.
Cela étant, adieu.
(Il fait un pas pour sortir.)
SIEGENDORF.
Arrêtez! je le veux,--je le demande,--je l'implore! Ulric! voulez-vous
donc m'abandonner?
ULRIC.
Quoi! rester pour être dénoncé, saisi, chargé de chaînes peut-être; et
tout cela, par votre invincible faiblesse, votre demi-humanité, vos
égoïstes remords, et cette pitié indécise qui sacrifie toute une famille
pour laisser à un misérable les moyens de profiter de notre ruine! Non,
non! désormais vous n'avez plus de fils.
SIEGENDORF.
Je n'en ai jamais eu, et plût au ciel que vous n'en eussiez jamais porté
le vain nom. Où prétendez-vous aller? je ne veux pas que vous vous
éloigniez sans ressources.
ULRIC.
Laissez-moi ces soins-là. Je ne suis pas seul, ni seulement l'héritier
de vos domaines: j'ai à ma disposition dix mille épées, et non moins de
coeurs et de bras.
SIEGENDORF.
Les bandits des forêts! avec qui le Hongrois vous rencontra d'abord à
Francfort?
ULRIC.
Oui,--des hommes,--et des hommes dignes de ce nom! Allez dire à vos
sénateurs qu'ils veillent sur Prague; dites-leur que leurs réjouissances
pour la paix étaient prématurées, et qu'ils vont avoir affaire à plus de
braves gens que n'en conduisit jamais Wallenstein!
(Entrent Joséphine et Ida.)
JOSÉPHINE.
Qu'ai-je entendu, mon cher Siegendorf! Grâce au ciel, vous êtes sauvé.
SIEGENDORF.
Sauvé!
IDA.
Oui; mon bon père!
SIEGENDORF.
Non, non; je n'ai plus d'enfans. Gardez-vous de jamais m'appeler de cet
horrible nom de père.
JOSÉPHINE.
Cher époux, que voulez-vous dire?
SIEGENDORF.
Qu'un démon a pris naissance dans vos flancs!
IDA, prenant Ulric par la main.
Qui ose parler ainsi d'Ulric?
SIEGENDORF.
Prenez garde, Ida; il y a du sang sur cette main.
IDA, se baissant pour l'embrasser.
Je l'effacerai de mes lèvres, quand ce serait le mien!
SIEGENDORF.
C'est aussi le vôtre!
ULRIC.
Adieu! Oui, c'est celui de votre père!
(Ulric sort.)
IDA.
Juste Dieu! et c'est lui que j'aimais.
(Elle tombe sans force. Joséphine reste muette d'horreur.)
SIEGENDORF.
Le malheureux, d'un seul mot, les a tuées.--Ma Joséphine! nous voilà
restés seuls; et pourquoi ne l'avons-nous pas toujours été!--Tout est
fini pour moi.--Ouvre-toi, maintenant, sépulcre de mon père! sa
malédiction t'a creusé pour moi par les mains de mon fils.--C'en est
fait de la race de Siegendorf!
FIN DE WERNER.
LETTRE
À JOHN MURRAY,
À L'OCCASION DU RÉVÉREND W. L. BOWLES,
ET DE SES OBSERVATIONS CRITIQUES
SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE POPE[5].
[Note 5: Voyez, dans _les Poètes anglais et les Réviseurs écossais_, le
passage relatif au révérend Bowles.]
Nuit et jour, les _boules_ m'amuseraient.
(_Ancienne chanson_.)
Monsieur, ma mère est vieille: elle s'est un peu oubliée avec milady,
qui ne peut supporter qu'on la contredise (et en cela, il n'y a personne
qui ne lui ressemble).
(CONTES DE MON HÔTE--_Les Puritains_.)
Nous sommes obligés d'interrompre l'ordre naturel des publications de
notre auteur, et d'insérer ici un morceau qui, nous l'avouons, eût été
mieux à sa place parmi les _Miscellanées_. Mais il ne reste à publier
des ouvrages dramatiques de Lord Byron que _les Foscari_ et _Caïn_; et
l'étendue de chacune de ces deux pièces ne nous a pas permis de placer
ici l'une ou l'autre, pour compléter notre volume.
P. P.
LETTRE À JOHN MURRAY
Ravenne, 7 février 1821.
CHER MONSIEUR,
Dans les diverses brochures de la polémique entre Pope et Bowles, que
vous avez eu la bonté de m'envoyer, j'ai remarqué que les deux partis
avaient jugé à propos de faire intervenir mon nom. M. Bowles, dans sa
lettre à M. Campbell et dans sa réplique à la _Quarterly Review_, fait,
à plusieurs reprises, allusion à ce qu'il lui plaît de nommer _une
remarquable circonstance_; et, de leur côté, la _Quarterly_ et M.
Gilchrist m'ont accordé le dangereux honneur d'une citation. Bien plus,
M. Bowles me fait indirectement une sorte d'appel personnel, en disant:
«Lord Byron, _s'il se souvient_ de la circonstance, pourra
_attester_...» (_attester_ EN ITALIQUE, caractère assez déconsidéré
aujourd'hui, en matière testimoniale[6].)
[Note 6: Allusion satirique à l'interrogatoire de Bergami, dans le
procès de la reine d'Angleterre.]
Mais bien que j'aie depuis long-tems fixé en Italie ma résidence, je ne
me mettrai pas à couvert derrière un _non mi ricordo_. Oui, _je me
rappelle la circonstance_, et je ne vois aucune difficulté (dès que l'on
m'en adjure) à la raconter aussi exactement que pourront me le permettre
la distance des tems et les distractions naturellement causées par les
événemens subséquens. En 1812, c'est-à-dire plus de trois ans après la
publication des _Poètes anglais et des Réviseurs écossais_, j'eus
l'honneur de rencontrer M. Bowles chez notre respectable hôte de _la Vie
humaine_[7], etc., ce dernier Argonaute de la poésie classique en
Angleterre, ce Nestor de la race infime des poètes contemporains. M.
Bowles affirme que cette rencontre eut lieu _bientôt après la
publication de la satire_, mais, à mes yeux, trois années sont une
énorme fraction de l'immortalité présumée d'un poème moderne. Je n'ai
pas gardé le moindre souvenir du _reste de la compagnie, se retirant
dans une salle voisine_; et bien que la topographie de l'élégante et
classique demeure de notre hôte soit encore présente à ma mémoire, je
n'oserais déterminer dans quelle partie de la maison la conversation eut
lieu: toutefois, le fait du poème qu'on se serait _levé_ pour prendre,
semble indiquer la bibliothèque; et si l'on s'était au contraire
_baissé_, il faudrait reconnaître _la garde-robe_.
[Note 7: Rogers, auteur des _Plaisirs de la mémoire_ et du poème de _la
Vie humaine_, que les Anglais ne mettent guère au-dessous de l'autre.]
Je suppose encore que la _remarquable circonstance eut lieu après_
dîner: le moyen de croire, en effet, que M. Bowles, en dépit de sa
politesse et de son appétit, ait pu se décider à retenir _le reste de la
compagnie_ dans l'autre salle, debout derrière leurs chaises, et cela,
afin de continuer notre dissertation sur les _bois de Madère_[8], au
lieu de faire circuler les trésors bachiques de cette île? Je me
rappelle aussi fort bien et non sans plaisir, l'aimable enjouement de M.
Bowles, l'élégance de ses manières, et l'agrément de sa conversation. Je
parle _en général_, et non pas d'une conversation spéciale: car, pour ce
qui touche aux propres _expressions_ que cite la brochure, je ne saurais
(et lui non plus) assurer positivement qu'il les ait employées. Je ne me
souviens nullement _de l'air sérieux_, et je croyais plutôt M. Bowles
disposé à traiter légèrement la chose; car il me dit (si en cela il me
dément, je n'ai rien à répondre) que plusieurs de ses meilleurs amis
étaient venus à lui, en s'écriant: «Mon Dieu! Bowles! comment diable
avez-vous imaginé que les bois de Madère[9], etc., etc.» Ajoutant qu'il
avait eu quelque peine à leur démontrer, le livre en main, que jamais il
n'avait fait faire à ces bois rien de semblable.
[Note 8: Description placée dans le poème de Bowles, sur l'_Esprit de
découverte_, publié en 1805: _The spirit of découverte_.
(_N. du Tr._)]
[Note 9: Ajoutez: «eussent jamais tremblé au bruit d'un baiser?» Voyez
_les Poètes anglais_, etc.
(_N. du Tr._)]
Il avait raison, et les torts étaient de mon côté; ils y sont restés
jusqu'à ce moment où j'en fais l'aveu. Avant de commettre une
inexactitude capable de causer de la peine à quelqu'un, j'aurais dû, je
l'avoue, y regarder à deux fois. Le fait est que, tout en ayant lu
auparavant l'_Esprit de Découverte_, j'avais emprunté à la _Revue_ la
citation; de plus, la méprise était de mon fait, et non celui de la
_Revue_, qui avait, je crois, rapporté assez correctement le passage.
J'ai donc commis, je ne sais comment, une bévue, en attribuant les
frémissemens des amans aux _bois de Madère_; et je déclare, au besoin
même j'atteste aujourd'hui que les bois ne frémirent pas au bruit d'un
baiser, mais bien les amans. Je cite de mémoire--
Un baiser
Soudain troubla le silence attentif, etc., etc.
Ils (les amans) ont frémi, comme si le pouvoir, etc.
Et si j'avais pu croire que M. Bowles eût vu avec le plus léger plaisir
cette déclaration, je n'aurais pas attendu neuf ans pour la faire, bien
que _les Poètes anglais et les Réviseurs écossais_ eussent été supprimés
quelque tems avant notre rencontre chez M. Rogers. Notre digne hôte
aurait pu lui dire que c'était surtout d'après ses représentations que
j'avais résolu d'anéantir cette satire. En effet, on en préparait une
édition nouvelle, quand M. Rogers m'avertit que «j'étais _maintenant_ en
rapport avec plusieurs de ceux dont j'avais parlé, et que je comptais
même quelques amis dans ce nombre. Il connaissait, ajouta-t-il, entre
autres, une famille qui verrait la suppression de l'ouvrage avec un
plaisir extrême.» Je n'hésitai pas un moment: l'impression fut
sur-le-champ arrêtée; et ce n'est pas ma faute si l'on en a vendu de
nouvelles depuis ce tems.
En avril 1816, quand je quittai l'Angleterre, je n'éprouvai pas un
violent entraînement à occuper encore de moi cette contrée; et mon
dernier acte, je crois, au milieu des distractions d'une nature
différente qui s'offraient à moi, fut alors de signer une procuration
pour vous autoriser à prévenir ou arrêter les réimpressions que l'on
pourrait tenter de cet ouvrage, et qu'on en avait déjà faites en
Irlande. Il est encore à propos de remarquer que c'est d'après leurs
avances ou celles de leurs amis, que je me liai par la suite avec les
personnes dont j'avais cité, dans ma satire, les noms et les ouvrages.
Je ne me souviens pas d'avoir jamais cherché à faire connaissance avec
un seul. Il en est parmi eux dont je n'ai même encore vu que les
lettres; un, entre autres, auquel j'ai le premier écrit, mais en
conséquence d'une communication de vive voix faite avec bienveillance
par une personne tierce.
J'ai cru devoir un instant m'arrêter sur ces détails, parce qu'on m'a
plusieurs fois amèrement reproché d'avoir voulu _supprimer_ cette
satire. Jamais, et ceux qui me connaissent le savent bien, je n'ai
reculé devant les conséquences personnelles d'une semblable publication.
Si j'ai pu songer plus tard à l'anéantir, c'est qu'ayant conservé sur
elle mes droits d'auteur j'en étais le meilleur juge et le maître
incontestable. Je viens de déterminer les circonstances qui m'y
engagèrent; c'est aux juges à les apprécier d'après leur candeur ou leur
malveillance. M. Bowles me fait l'honneur de parler de mon _ame noble_,
de ma _généreuse magnanimité_, et tout cela parce que _si le livre
n'avait pas été supprimé, la circonstance y eût été rappelée_. Pour moi,
je ne vois nulle noblesse d'ame dans un acte de simple justice; et quant
au mot _magnanimité_, je le hais depuis que j'ai vu les imposteurs les
plus grossiers en être gratifiés par les sots les plus incontestables.
Cette éternelle _circonstance_, je l'aurais expliquée, malgré la
suppression du livre, pour peu que M. Bowles en eût jamais exprimé le
désir; et j'aurais répété ce que dit le galant _Galbraith_ au bailli
Jarvie: «Eh bien! le diable emporte la méprise et tout ce qu'elle a
occasionné.» Pendant les dix dernières années qui viennent de s'écouler,
j'aurais eu à me plaindre, une fois au moins par mois, de méprises aussi
fortes et plus graves même, concernant mon caractère personnel ou
littéraire; cependant, je n'ai jamais songé à les relever, une fois les
quarante-huit heures passées sur l'erreur ou la calomnie.
Un mot ou deux maintenant relativement à Pope, sur lequel vous avez mon
opinion plus largement développée dans une lettre inédite _sur_ ou à (je
ne le sais plus) l'éditeur du _Blackwood's Edinburgh Magazine_; et, je
l'avoue, je crains bien que M. Bowles ne partage plus ici mes sentimens.
J'ai quelque regret, sans doute, d'avoir publié _les Bardes anglais et
les Réviseurs écossais_; mais, dans cet ouvrage, ce qui m'en inspire le
moins, est le passage relatif à M. Bowles, et son édition de Pope. En
1807 et 1808, époque de l'impression, M. Hobhouse désira m'y voir
consigner notre commune opinion sur ce sujet; mais j'avais achevé ma
_tâche_, j'éprouvais de la fatigue, je le priai donc de le faire à ma
place. Il y consentit; et l'on peut voir, dans la première édition des
_Bardes anglais_, ses quarante vers sur le Pope de M. Bowles; ils sont
aussi sévères et bien autrement poétiques que les miens, sur le même
sujet, dans la seconde. Mais comme je mettais mon nom à cette
réimpression, j'avais dû retrancher la tirade de M. Hobhouse, pour y
substituer la mienne: par là, l'ouvrage y gagna moins que M. Bowles;
c'est d'ailleurs, ce que j'ai déclaré dans la Préface de la deuxième
édition. Depuis longues années, je n'avais pas relu ce poème; et pour le
rappeler aujourd'hui à mon souvenir, il n'a fallu rien moins que
l'obligeance de la _Quarterly Review_, de M. Octavius Gilchrist et de M.
Bowles lui-même. Or, je suis désolé de le dire, en revoyant ces anciens
vers, je me repens d'avoir exprimé d'une manière si concise l'opinion
que je me suis faite de l'édition de Pope. M. Bowles dit: «Lord Byron
_sait_ bien que je _ne_ mérite _pas_ le caractère qu'on m'impute.» Je ne
_sais_ rien de pareil. J'ai, dans la meilleure société de Londres,
rencontré, par hasard, M. Bowles; j'ai cru voir, en lui, un homme
aimable, bien élevé, et d'un très-grand mérite. Je ne souhaiterais que
de me trouver une fois la semaine à table près d'une personne aussi
agréable; mais voilà tout. Quant au fond _de son caractère_, je n'en
connais absolument rien. De ses dehors, j'en fais le plus grand cas;
cependant, je ne juge plus un homme d'après ses dehors, depuis qu'il
m'est arrivé d'être volé par l'homme du monde le mieux élevé, et que
j'ai fait connaissance avec Ali-Pacha, dont la politesse était des plus
exquises. Si M. Bowles n'est pas seul coupable de l'édition de Pope, je
ne lui ferai pas l'_injustice_ de juger, d'après ce fait, de son
caractère; ou, s'il en est autrement, la _justice_. Je ne veux pas
mériter le titre d'exécuteur des hautes oeuvres littéraires ou
personnelles. M. Bowles individu, et M. Bowles éditeur, sont, à mes
yeux, les deux choses du monde les plus opposées,
Et de lui-même il est une--antithèse.
Je ne dirai pas _vile_, le mot est trop cru: ni _trompeuse_, parce que
cette épithète est trop longue de deux syllabes; mais je laisse au
lecteur le soin de remplir la lacune à sa guise.
Au reste, ce que j'entrevis de M. Bowles augmenta mes regrets et ma
surprise de ce qu'il employait ses talens à pareille tâche. Sot, on
pourrait l'excuser; indigent, ou privé de considération, on trouverait
moyen d'expliquer sa conduite: mais il est précisément l'opposé de cela;
et avec les idées et les sentimens que Pope m'inspire, je suis incapable
de comprendre ses motifs. Il faut pourtant appeler les choses par leur
nom; et je ne puis dire, de son édition de Pope, que c'est une oeuvre de
_candeur_; je trouve même une déplaisante affectation de cette qualité,
et dans cette oeuvre, et dans les brochures dernièrement publiées.
Et pourquoi _renier encor_ ses prisonniers?
«J'ai vu, dit M. Bowles dans ses lettres à Martha Blount, des passages
que je n'ai pas publiés, et que _jamais, je l'espère_, personne ne
publiera, tant leur grossière _licence_ suppose une _grossière_
débauche.»