Il ne manque pas de l'être dès que l'ame est rassurée sur elle-même.

Souvenez-vous de la solennité qui doit demain vous appeler au milieu de

nos plus illustres seigneurs, vous et votre intrépide fils. Reprenez

votre sérénité; et, dans l'instant où s'élèveront vers le ciel de

générales actions de grâces, pour le terme d'une guerre sanguinaire,

sachez détourner vos pensées du souvenir d'un meurtre que vous n'avez

pas commis: ce serait témoigner trop de scrupule. Prenez confiance,

oubliez ces tristes tableaux, et n'usurpez pas sur les criminels des

remords qui ne conviennent qu'à eux.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Le théâtre représente une magnifique salle gothique, dans le château de

Siegendorf. Elle est décorée de trophées, de bannières et de l'écusson

de la famille.)

Entrent ARNHEIM et MEISTER, de la maison du comte Siegendorf.

ARNHEIM.

Hâtons-nous! le comte ne tardera guère; déjà les dames sont sous le

portail. Avez-vous envoyé des coureurs à la recherche de celui dont il

s'inquiète?

MEISTER.

Je les ai postés autour de Prague, sur toutes les routes: ils ont toutes

les instructions qu'ont pu fournir le costume et les traits de

l'individu. Mais le diable emporte les fêtes et les processions! tout

l'agrément, s'il y en a, est pour les spectateurs. Quant à nous, nous

n'avons que l'ennui d'être inspectés.

ARNHEIM.

Allons! madame la comtesse s'approche.

MEISTER.

J'aimerais mieux rester à cheval tout un jour de chasse, sur une vieille

haridelle, que d'être posté à la suite d'un grand seigneur, dans ces

assommantes cérémonies.

ARNHEIM.

Sortons: et retiens ta mauvaise humeur.

(Ils sortent.--Entrent la comtesse Joséphine Siegendorf, et Ida

Stralenheim.)

JOSÉPHINE.

Ah! le ciel soit loué! la fête est terminée!

IDA.

Pouvez-vous parler ainsi! Jamais je n'ai rêvé rien de si beau. Les

fleurs et les feuillages; les bannières, les seigneurs et les

chevaliers; les pierreries, les robes et les plumes; les joyeux visages,

les coursiers, l'encens; le soleil glissant à travers les fenêtres

colorées; les _tombes_ elles-mêmes qui semblaient si calmes au milieu de

tant de vie; les hymnes célestes, qu'on eût cru plutôt descendues du

ciel qu'exhalées de la terre. Ajoutez les éclats imposans de l'orgue,

roulant sur nos têtes comme un harmonieux tonnerre; les robes blanches,

et les yeux animés d'un pieux enthousiasme; la paix dans l'univers, et

tout en paix autour de nous! Oh! ma bonne mère!

(Elle embrasse Joséphine.)

JOSÉPHINE.

Chère enfant! car dans peu, je l'espère, je pourrai te donner ce nom.

IDA.

Oh! je le mérite déjà. Sentez comme mon coeur bat!

JOSÉPHINE.

En effet; et puisse-t-il ne jamais éprouver de plus douloureux

soulèvemens!

IDA.

Moi, ma mère! Que puis-je redouter, et comment la douleur

m'atteindrait-elle? Je suis toute au bonheur; et nous nous aimons trop

bien tous pour jamais avoir le tems de pleurer, vous, le comte, Ulric et

surtout Ida, votre fille.

JOSÉPHINE.

Ma pauvre enfant!

IDA.

Quoi! me plaindriez-vous?

JOSÉPHINE.

Oh! non, je te porte envie; mais une envie compatissante, non pas de

celle qui est le vice universel, si toutefois il est un vice plus

universel que les autres.

IDA.

Je ne veux pas entendre médire d'un monde qui peut se glorifier encore

de vous et de mon Ulric. Avez-vous jamais vu quelqu'un de comparable à

Ulric? Comme il les effaçait tous! comme tous les regards étaient pour

lui! Les fleurs, devenues plus nombreuses, pleuvaient de chaque fenêtre

à ses pieds; et je croirais volontiers que celles que foulaient ses pas

s'embellissaient d'un nouvel éclat, et ne devaient plus se flétrir.

JOSÉPHINE.

Petite flatteuse! Savez-vous bien que, s'il vous entendait, vous le

rempliriez de vanité?

IDA.

Mais jamais il ne m'entendra. Devant lui, je n'oserais m'exprimer

ainsi:--je le crains trop.

JOSÉPHINE.

Pourquoi donc? il vous aime beaucoup.

IDA.

Jamais je ne trouve de paroles pour _lui_ exprimer ce que je pense _de

lui_. Et d'ailleurs, quelquefois il me glace.

JOSÉPHINE.

Comment cela?

IDA.

Oui: souvent l'on dirait qu'un nuage s'arrête sur ses yeux bleus; et

pourtant il ne parle pas.

JOSÉPHINE.

Ce n'est rien. Tous les hommes, surtout dans nos jours de troubles et de

malheurs, ont souvent l'esprit préoccupé.

IDA.

Pour moi, je ne puis occuper mon esprit que de lui.

JOSÉPHINE.

Il y a pourtant d'autres hommes aussi accomplis aux yeux du monde. Le

comte Waldorf, par exemple, ce jeune homme qui ne cessa de vous regarder

aujourd'hui...

IDA.

Je ne l'ai pas vu, mais seulement Ulric. L'avez-vous remarqué à

l'instant où tout le monde se mit à genoux, et que je ne pus retenir mes

larmes? Malgré mes pleurs, malgré mon amère et vive douleur, j'ai cru

entrevoir qu'il me regardait en souriant.

JOSÉPHINE.

Je ne pensais alors qu'au ciel, vers lequel mes yeux étaient dirigés

avec ceux de tous les assistans.

IDA.

Je pensais bien au ciel, tout en regardant Ulric.

JOSÉPHINE.

Allons, retirons-nous. Bientôt arriveront les convives du banquet. Nous

pouvons maintenant nous débarrasser de ces vaines plumes et de ces robes

longues et gênantes.

IDA.

Et surtout de ces fastueuses pierreries, dont le pesant éclat surcharge

mon front aussi bien que mon coeur. Je vous suis, ma bonne mère.

(Elles sortent.--Entrent le comte Siegendorf, en grand costume, et

Ludwig.)

SIEGENDORF.

Et l'on n'a pu le trouver?

LUDWIG.

On fait partout les plus strictes recherches; et si notre homme est dans

Prague, on ne peut manquer de le découvrir.

SIEGENDORF.

Où est Ulric?

LUDWIG.

Il a fait quelques tours de cavalcade avec plusieurs jeunes seigneurs;

mais bientôt il les a quittés; et si je ne me trompe pas, j'ai entendu,

il n'y a qu'un instant, les pas de son excellence et de sa suite, sur le

pont-levis du couchant.

(Entre Ulric, en costume magnifique.)

SIEGENDORF, à Ludwig.

Voyez à ce qu'on continue de rechercher celui que j'ai désigné.

(Ludwig sort.)

SIEGENDORF.

Ulric, il y a long-tems qu'il me tardait de te voir!

ULRIC.

Vos voeux sont accomplis:--me voici.

SIEGENDORF.

J'ai vu le meurtrier.

ULRIC.

De qui? où?

SIEGENDORF.

Le Hongrois, l'assassin de Stralenheim.

ULRIC.

Vous rêvez.

SIEGENDORF.

Je veille, et je l'ai vu comme je vous vois.--Je l'ai entendu! il n'a

pas craint de prononcer mon nom.

ULRIC.

Quel nom?

SIEGENDORF.

Werner, celui que je portais alors.

ULRIC.

Il ne doit plus vous convenir: oubliez-le.

SIEGENDORF.

Jamais! jamais! Tout, dans ma destinée, se rattache à ce nom: il ne sera

pas gravé sur ma tombe; mais son souvenir pourra m'y faire plus tôt

descendre.

ULRIC.

Au fait:--le Hongrois?

SIEGENDORF.

Écoute!--L'église était remplie; ses voûtes déjà retentissaient du _Te

Deum_, chant de reconnaissance adressé vers les cieux par un choeur formé

de toutes les nations, pour un jour de paix, après trente années de

guerre toujours plus sanglantes. Je me levai avec toute la noblesse; je

jetai les yeux sur tous les rangs pressés, et, du haut de notre galerie

surchargée de bannières, j'aperçus comme un foudroyant et rapide éclair,

qui me rendit insensible à toute autre chose,--la figure du Hongrois.

Mes forces m'abandonnèrent; et quand je parvins à détourner le nuage qui

couvrait mes sens, quand je voulus regarder de nouveau, je ne le vis

plus:--l'hymne avait cessé, et nous revenions en cortége.

ULRIC.

Poursuivez.

SIEGENDORF.

Arrivés au pont de Muldane, rien ne put distraire mon ame: l'allégresse

de la multitude, les innombrables barques parcourant le fleuve dans tous

les sens, et surchargées de spectateurs en habits de fête; les rues

tapissées, l'éclatante musique, le tonnerre de l'artillerie lointaine,

qui semblait, en ce premier jour de paix, nous adresser un long et

terrible adieu; les étendards déployés sur nos têtes; les pas mesurés

des chevaux; le mugissement de la foule, rien ne put chasser cet homme

de ma mémoire, bien que mes yeux ne l'eussent entrevu qu'un instant.

ULRIC.

Ainsi, vous ne l'avez plus revu?

SIEGENDORF.

Mes yeux le demandaient, comme un soldat mourant demande quelques

gouttes d'eau: ce fut en vain; mais à sa place--

ULRIC.

Eh bien! à sa place?

SIEGENDORF.

Je revenais toujours sur votre panache, le plus brillant de tous, et

celui qui se trouvait placé sur la plus noble et la plus belle tête de

Prague.

ULRIC.

Qu'a cela de commun avec le Hongrois?

SIEGENDORF.

Beaucoup; car son souvenir avait presque cédé à la vue de mon fils.

Cependant, à l'instant même où l'artillerie, la musique, la foule

attendrie elle-même, tout se taisait, j'entendis une voix basse et

sombre, distincte et plus claire pour mon oreille que les derniers

grondemens du canon, j'entendis ce mot:--_Werner_!

ULRIC.

Prononcé par--

SIEGENDORF.

Par lui. Je me retournai,--et je me trouvai mal en revoyant...

ULRIC.

Pour quelle raison? Mais _vous_, vous a-t-on vu?

SIEGENDORF.

Grâce aux soins de ceux qui m'entouraient, je sortis de la foule sans

que l'on pût reconnaître la cause de ma faiblesse. Vous étiez alors trop

éloigné dans le cortége (les vieillards marchant séparés de leurs nobles

enfans) pour me porter secours.

ULRIC.

Maintenant je pourrais vous en offrir.

SIEGENDORF.

Pourquoi?

ULRIC.

Pour rechercher cet homme, et--mais quand on l'aura découvert, qu'en

ferons-nous?

SIEGENDORF.

Je ne sais.

ULRIC.

Alors, pourquoi le chercher?

SIEGENDORF.

Parce que je n'aurai pas de repos avant qu'on ne l'ait retrouvé. Sa

destinée, celle de Stralenheim et la nôtre semblent entrelacées; on ne

pourra les démêler que--

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.

Un étranger demande à être introduit près de votre excellence.

SIEGENDORF.

Qui est-il?

LE DOMESTIQUE.

Il n'a pas dit son nom.

SIEGENDORF.

Faites-le cependant entrer.

(Le domestique sort, après avoir introduit Gabor.)

SIEGENDORF.

Ah!

GABOR.

Voilà donc Werner!

SIEGENDORF, avec hauteur.

Celui, du moins, que vous avez connu sous ce nom; et _vous_!

GABOR, regardant autour de lui.

Tous deux je vous reconnais: il semble que vous soyez l'un le père,

l'autre le fils. Comte! j'ai su que vous ou les vôtres aviez envoyé des

gens à ma recherche; me voilà.

SIEGENDORF.

Oui, je vous ai cherché, et je vous trouve; vous êtes accusé (et votre

conscience doit vous le dire) d'un si grand crime que--(Il s'arrête.)

GABOR.

Désignez-le, j'en accepte les conséquences.

SIEGENDORF.

Cela doit être,--à moins--

GABOR.

D'abord, quel est mon accusateur?

SIEGENDORF.

Toutes les circonstances, sinon tous les hommes: la rumeur publique,--ma

présence sur les lieux,--la place,--le tems, en un mot, tous les indices

qui s'unissent pour fixer sur vous le crime.

GABOR.

Et sur _moi seul_? Réfléchissez avant de me répondre: n'est-il pas un

autre nom que le mien, compromis dans cette affaire?

SIEGENDORF.

Audacieux malfaiteur! oses-tu bien te faire un jeu de ton crime? De tout

ce qui respire, tu sais le mieux quelle est l'innocence de celui sur

lequel portent tes criminelles calomnies. Au reste, je ne prétends pas

exiger d'un scélérat d'autres aveux que n'en demanderont les juges.

Réponds simplement et sans détour à mon inculpation.

GABOR.

Elle est fausse.

SIEGENDORF.

Qui parle ainsi?

GABOR.

Moi.

SIEGENDORF.

Et la preuve?

GABOR.

La présence du meurtrier.

SIEGENDORF.

Nomme-le!

GABOR.

Ah! il peut avoir plus d'un nom: votre seigneurie en a bien changé.

SIEGENDORF.

Si c'est moi dont tu veux parler, je suis au-dessus de tes atteintes.

GABOR.

Vous le pouvez, et en toute sécurité: je connais l'assassin.

SIEGENDORF.

Où donc est-il?

GABOR, montrant du doigt Ulric.

Derrière vous.

(Ulric s'élance pour attaquer Gabor; Siegendorf se met entre eux.)

SIEGENDORF.

Infâme imposteur! Mais ce n'est pas ici que vous devez être puni; cette

maison est à moi, vous n'avez rien à redouter dans son enceinte. (À

Ulric.) Ulric, méprise cette calomnie comme moi. L'invention en est si

monstrueuse, que jamais je n'en aurais cru un homme capable. Ne

t'emporte pas; elle se réfute d'elle-même: mais garde-toi de le frapper.

(Ulric cherche à se remettre.)

GABOR.

Comte, voyez-_le_, et puis _écoutez-moi_.

SIEGENDORF, regardant Ulric, puis Gabor.

Je t'écoute. Mon Dieu! vous regardez--

ULRIC.

Comment?

SIEGENDORF.

Comme cette nuit terrible où nous nous rencontrâmes dans le jardin.

ULRIC, avec un calme affecté.

Ce n'est rien.

GABOR.

Vous vous êtes engagé à m'entendre, comte. Je suis venu ici, non pour

vous chercher, mais parce que vous me cherchiez. Lorsque dans l'église

je m'inclinai avec tout le peuple, j'étais loin de m'attendre à trouver

le mendiant Werner dans le rang des sénateurs et des princes; mais vous

m'avez demandé, et nous nous sommes revus.

SIEGENDORF.

Poursuivez, monsieur.

GABOR.

Avant de le faire, permettez-moi de demander à qui profita la mort de

Stralenheim. Est-ce à moi?--je suis pauvre comme auparavant, plus pauvre

encore, puisqu'on soupçonne mon honneur. Le baron, avec la vie, ne

perdit ni or ni joyaux: on n'en voulait qu'à lui, à lui dont l'existence

dérangeait la prétention qu'avaient certaines personnes à de grands

honneurs, à des domaines à peine inférieurs à ceux des têtes couronnées.

SIEGENDORF.

Ces conjectures aussi vagues que mensongères m'attaquent tout aussi bien

que mon fils.

GABOR.

Cela ne me regarde pas; il faut les livrer à la méditation de celui qui

de nous trois se sent le vrai coupable. Comte Siegendorf, je m'adresse à

vous, parce que je connais votre innocence, et que j'ai foi dans votre

justice. Mais avant d'aller plus loin,--oserez-vous me

défendre,--oserez-vous m'ordonner de poursuivre?

(Siegendorf regarde d'abord le Hongrois, puis Ulric, qui, ayant détaché

son sabre, semble entièrement occupé à tracer avec le fourreau des

figures sur le parquet.)

ULRIC, à son père.

Laissez-le continuer.

GABOR.

Je suis désarmé, comte,--ordonnez à votre fils de déposer son sabre.

ULRIC, le lui offrant avec dédain.

Tenez, prenez-le.

GABOR.

Non, monsieur; c'est assez que nous soyons tous deux désarmés. Et, dans

tous les cas, je ne suis pas curieux de porter un glaive qui peut être

rougi déjà de plus de sang qu'on n'en pourrait répandre ici.

ULRIC, rejetant son sabre derrière lui.

Ce glaive,--ou quelqu'autre semblable entre mes mains, vous épargna

autrefois, quand vous étiez désarmé et tout à ma merci.

GABOR.

Oui, je ne l'ai pas oublié; mais en m'épargnant, vous aviez votre

projet:--celui de me faire supporter une ignominie qui n'est pas la

mienne.

ULRIC.

Poursuivez. Le récit sans doute est digne du conteur; mais convient-il à

mon père d'y prêter l'oreille?

SIEGENDORF, prenant son fils par la main.

Mon fils, je connais mon innocence et je ne soupçonne pas la vôtre; mais

j'ai promis à cet homme de l'entendre: qu'il continue.

GABOR.

Je ne vous fatiguerai pas long-tems de ce qui touche à ma vie

personnelle: j'ai vécu de bonne heure avec les hommes, et je n'ai pas

changé de condition. À Francfort-sur-l'Oder, où je passai, dans

l'obscurité, un hiver, il m'arriva plusieurs fois, au mois de février

dernier, d'entendre raconter un événement étrange. Un corps de troupes,

envoyé par l'autorité, avait, après une forte résistance, désarmé une

troupe de gens perdus, que l'on supposait des maraudeurs du camp ennemi.

Toutefois, ils donnèrent la preuve qu'ils n'en étaient pas, mais des

bandits emportés, par je ne sais quel accident, loin du théâtre de leurs

exploits, c'est-à-dire des forêts qui entourent la Bohême, jusqu'en

Lusace. Plusieurs d'entre eux étaient cités comme d'une naissance

illustre; on sait que les lois martiales étaient alors assoupies; on

finit par les escorter jusqu'à la frontière, et par les placer sous la

juridiction civile de la cité libre de Francfort. J'ignore ensuite

quelle fut _leur_ destinée.

SIEGENDORF.

Et qu'a cela de commun avec Ulric?

GABOR.

Parmi eux, dit-on, se trouvait un homme merveilleux: naissance et

fortune, jeunesse, force et beauté presque surnaturelles, bravoure sans

égale, il avait tout, suivant la rumeur publique; et l'ascendant qu'il

exerçait non-seulement sur ses complices, mais encore sur les juges

eux-mêmes, on l'attribuait à la magie, tant était grande son influence.

Pour moi, je n'ai foi qu'à un genre de magie, celui des espèces

sonnantes; j'imaginai donc simplement qu'il était riche. Mais je sentis

les plus vifs désirs d'aller à la rencontre de cet homme prodigieux,

uniquement pour le voir.

SIEGENDORF.

Et avez-vous cédé à ce désir?

GABOR.

Vous allez voir. Le hasard me favorisa. Un tumulte populaire réunissait

des flots de multitude sur la place publique: c'était l'une de ces

occasions où les ames d'hommes paraissent à découvert, et se montrent

telles qu'elles sont jusque sur les traits extérieurs. Au moment où mes

yeux rencontrèrent les siens: _C'est lui!_ m'écriai-je; et cependant il

était alors, comme aujourd'hui, au milieu des nobles de la ville.

J'étais sûr de ne pas m'être trompé, je ne le perdis donc pas de vue. Je

remarquai sa figure, ses gestes, ses traits, sa taille, ses manières; et

à travers tous les avantages naturels et acquis qui le distinguaient, je

crus facilement discerner le coeur du gladiateur et l'oeil de l'assassin.

ULRIC, souriant.

Le conte est intéressant.

GABOR.

L'intérêt pourra s'accroître encore.--Il me parut l'un de ces êtres

auxquels la fortune se livre, comme à tous les audacieux, et de qui

dépend souvent la destinée des autres. D'ailleurs, un sentiment

indicible m'attachait aux pas de cet homme, comme si ma fortune était

attachée à la sienne. En cela, j'avais tort.

SIEGENDORF.

Et vous pourriez bien l'avoir encore.

GABOR.

Je le suivis,--je recherchai sa connaissance, et je l'obtins, sinon son

amitié.--Il eut l'intention de s'éloigner inconnu de la ville;--nous en

sortîmes ensemble, et ensemble nous arrivâmes dans la misérable ville où

Werner était caché, où Stralenheim fut secouru.--Nous approchons du

dénouement,--oserez-vous m'écouter plus loin?

SIEGENDORF.

Je le dois;--à moins que je n'en aie déjà trop entendu.

GABOR.

Je crus voir en vous un homme au-dessus de sa position;--je ne devinai

pas, il est vrai, que vous fussiez d'un rang aussi élevé que celui dans

lequel je vous retrouve; mais c'est parce que j'avais rarement vu, dans

les castes les plus élevées de la société, des esprits d'une trempe

aussi peu vulgaire.--Vous manquiez de tout, sauf de quelques

haillons;--j'aurais volontiers partagé avec vous ma bourse, bien légère

cependant; vous me refusâtes.

SIEGENDORF.

Jugez-vous que mon refus soit une dette à votre égard, pour que vous me

le rappelliez?

GABOR.

Non; vous me deviez bien quelque chose, mais ce n'est pas pour

cela.--Pour moi, je vous devais ma sécurité, mon apparente sécurité, au

moment où les valets de Stralenheim me poursuivaient, sous prétexte que

je l'avais volé.

SIEGENDORF.

Oui, je vous ai caché, vipère, qui venez maintenant déchirer le sein qui

vous a réchauffé!

GABOR.

Je n'accuse que pour me défendre. Comte, c'est vous qui vous êtes rendu

accusateur et juge;--votre palais est ma cour, votre coeur sera mon

tribunal. Soyez juste, et moi je serai miséricordieux.

SIEGENDORF.

Miséricordieux! vous! infâme calomniateur.

GABOR.

Moi-même; du moins dépendra-t-il de moi de l'être. Vous m'avez donc

caché, caché dans un passage que vous seul, et de votre propre aveu,

connaissiez. Au milieu de la nuit, tandis que, fatigué de rester éveillé

dans les ténèbres, j'essayais de revenir à tâtons sur mes

pas,--j'entrevis, à travers une crevasse éloignée dans les murs, l'éclat

scintillant d'une lumière. J'avançai dans cette direction; je touchai

une porte avancée, contiguë elle-même à la véritable et secrète entrée.

Là, d'une main prudente et légère, je parvins à décrépir assez le mur

pour y ménager une étroite ouverture: je regardai; et, sur un lit de

pourpre, que vis-je?--Stralenheim!

SIEGENDORF.

Assoupi, sans doute; et vous l'avez égorgé,--misérable!

GABOR.

Il l'était déjà; le sang ruisselait comme pour un sacrifice.--Le mien, à

cette vue, demeura glacé.

SIEGENDORF.

Mais il était seul!--Vous n'avez remarqué personne auprès de lui; vous

n'avez pas vu le--

(L'émotion l'empêche de poursuivre.)

GABOR.

Non; _celui_ que vous n'osez nommer,--que moi-même j'ose à peine me

rappeler,--n'était pas alors dans la chambre.

SIEGENDORF, à Ulric.

Allons, mon fils! tu es innocent encore.--Tu voulus, dans ce tems-là, me

faire jurer que _je_ l'étais;--oh! de grâce, à ton tour, jure-le nous en

ce moment!

GABOR.

Patience! J'en ai trop dit à présent pour ne pas continuer, dussent les

murs qui m'entourent s'ébranler et nous écraser. Vous vous rappelez,

vous ou du moins votre fils,--que l'on avait, sous son inspection,

changé les serrures de l'appartement, précisément le jour qui précéda

cette nuit fatale:--comment on y put pénétrer, c'est ce qu'il sait mieux

que personne.--Mais dans une antichambre, dont la porte était

entr'ouverte,--je remarquai un homme qui lavait ses mains ensanglantées,

et dont les regards, sombres et inquiets, se reportaient sur le corps

saignant;--mais il ne remuait plus.

SIEGENDORF.

Ô Dieu de mes pères!

GABOR.

Je distinguai ses traits comme je vous distingue:--ce n'étaient pas les

vôtres, et pourtant ils s'en rapprochaient. Tenez! regardez le comte

Ulric! La ressemblance est frappante: l'expression en est, à présent,

différente;--mais elle était encore la même, il n'y a qu'un instant,

lorsque je l'accusai, pour la première fois, du crime.

SIEGENDORF.

Tel est--

GABOR, l'interrompant.

Oh!--écoutez-moi jusqu'à la fin: c'est maintenant _votre_

devoir.--Aussitôt, je me crus trahi par vous et par _lui_ (car je n'eus

pas de peine à deviner alors vos liens de parenté). Je crus que vous ne

m'aviez offert ce prétendu moyen de salut que pour me rendre victime de

votre crime; et ma première pensée fut la vengeance. Mais, bien que je

fusse armé d'un court poignard (ayant déposé mon épée à l'entrée), je

savais, et j'en avais acquis la conviction la veille même, que je

n'étais pas de force ou d'adresse à me mesurer avec lui. Je revins; je

me sauvai dans l'obscurité profonde: le hasard, plutôt que la mémoire,

me ramenèrent à la porte du passage, et de là, dans la chambre où vous

reposiez.--Si je vous avais trouvé _éveillé_, Dieu seul peut savoir ce

que le désir de la vengeance et la force de mes soupçons m'eussent

inspiré; mais jamais assassin n'a dormi comme reposait Werner cette nuit

là.

SIEGENDORF.

J'avais pourtant d'horribles songes! un sommeil si court, que les

étoiles brillaient encore lorsque je m'éveillai.--Oh! pourquoi m'as-tu

épargné? Je rêvais alors de mon père;--et voilà mon rêve expliqué.

GABOR.

Ce n'est pas ma faute si j'en suis l'interprète.--Je pris donc le parti

de fuir et de me dérober aux recherches de la justice.--Après si

long-tems, le hasard me conduisit en ces lieux,--et, dans le comte

Siegendorf, me fit reconnaître Werner! Werner, que j'avais vainement

cherché sous le chaume, habitait le palais d'un souverain! Vous me

cherchiez, et vous m'avez trouvé:--maintenant que vous savez mon secret,

c'est à vous d'en peser la valeur.

SIEGENDORF, après un moment de pause.

Est-il donc possible!

GABOR.

Est-ce la vengeance ou la justice qui préside à vos méditations?

SIEGENDORF.

Aucune des deux:--Je pesais ce que pouvait valoir votre secret.

GABOR.

Un seul exemple vous en fera juge.--Quand vous étiez pauvre, et

qu'indigent moi-même, j'étais cependant assez riche pour assister une

indigence à laquelle la mienne pouvait faire envie, je vous offris ma

bourse--et vous ne voulûtes pas la partager.--Je serai plus franc avec

vous; vous êtes riche, noble, dépositaire de la puissance

impériale:--vous m'entendez?

SIEGENDORF.

Oui.--

GABOR.

Pas tout-à-fait encore. Vous croyez que je suis vénal et peu véridique:

il est certain pourtant que le sort me rend en ce moment l'un et

l'autre. Vous allez me secourir; mais autrefois j'aurais également voulu

vous secourir.--De plus, pesez bien ce dernier point, j'ai compromis mon

honneur pour sauver le vôtre et celui de votre fils.

SIEGENDORF.

Voulez-vous attendre le résultat d'une délibération de quelques minutes?

GABOR. Il jette un regard sur Ulric qui est appuyé contre une colonne.

Puis-je en toute sécurité le faire?

SIEGENDORF.

Je garantis votre vie sur la mienne.--Attendez dans cette tour. (Il

ouvre une porte tournante.)

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore · 第 14 / 18 段