Fort bien; mais pour revenir--ce fut un trait de véritable bonté, chez

le comte votre père, d'envoyer chercher, à Koenigsberg, cette belle

orpheline, et de la recevoir comme sa fille.

ULRIC.

Bonté surprenante; en égard surtout à l'ancienne haine qui, jusqu'alors,

divisait les deux familles.

RODOLPH.

Le dernier baron mourut d'une fièvre, n'est-ce pas?

ULRIC.

Et comment pourrais-je le savoir?

RODOLPH.

J'ai entendu murmurer qu'il y avait eu dans sa mort quelque chose

d'étrange, et que même on savait à peine le lieu où elle était arrivée.

ULRIC.

C'était quelque village obscur sur la frontière de Saxe ou de Silésie.

RODOLPH.

N'a-t-il donc pas laissé de testament,--quelques mots d'adieux?

ULRIC.

Je n'étais ni son notaire, ni son confesseur: je ne saurais donc le

dire.

RODOLPH.

Ah! voici madame Ida.

(Entre Ida Stralenheim.)

ULRIC.

Vous êtes matinale, mon aimable cousine!

IDA.

Je le suis trop, cher Ulric, si je vous interromps. Pourquoi

m'appelez-vous donc _cousine_?

ULRIC, souriant.

Ne l'êtes-vous pas?

IDA.

Oui; mais je n'en aime pas le nom: il semble qu'il me glace, comme si

vous ne songiez, en le prononçant, qu'à notre généalogie, et que vous

pesiez notre sang.

ULRIC, interdit.

Votre sang!

IDA.

Pourquoi le vôtre a-t-il cessé d'animer vos joues?

ULRIC.

Oui?--Je suis pâle?

IDA.

Sans doute; mais non! il revient comme un torrent, et colore jusqu'à

votre front.

ULRIC, se remettant.

Et s'il avait fui, c'est que votre présence seule l'avait refoulé vers

mon coeur, qui ne bat que pour vous, chère cousine!

IDA.

Cousine? encore!

ULRIC.

Eh bien, je vous donnerai le nom de soeur.

IDA.

J'aime encore moins ce nom.--Je voudrais qu'il n'y eût entre nous aucun

lien de parenté.

ULRIC, d'une voix sombre.

Oui, plût à Dieu!

IDA.

Ah ciel! et vous aussi; _vous souhaitez cela_?

ULRIC.

Adorable Ida! puis-je autre chose que répéter chacun de vos voeux?

IDA.

Oui, Ulric; mais les miens n'étaient pas accompagnés des mêmes regards;

à peine connaissais-je ce que je disais: soyez mon frère, mon cousin, ce

que vous voudrez, pourvu que vous soyez pour moi quelque chose.

ULRIC.

Vous serez tout,--tout pour moi.

IDA.

C'est déjà ce que vous êtes à mes yeux; mais je puis attendre.

ULRIC.

Chère Ida!

IDA.

Oui; appelez-moi Ida, votre Ida; car je veux être à vous, à vous

seul.--Il est vrai que je n'ai personne au monde que vous, depuis que

mon pauvre père--(Elle s'arrête.)

ULRIC.

Vous avez le _mien_,--et moi-même.

IDA.

Cher Ulric! combien je regrette que mon père ne puisse être témoin de

notre bonheur! Il n'y manque que sa présence.

ULRIC.

Vous dites vrai!

IDA.

Vous l'auriez aimé, et lui-même vous eût chéri; car les braves se

recherchent mutuellement. Son extérieur était bien un peu froid, et son

ame fière (comme le lui permettait sa haute naissance); mais sous cette

enveloppe sévère...--Ah! si vous vous étiez connus, si vous aviez pu

être à ses côtés dans son dernier voyage, il ne serait pas mort sans que

la voix d'un seul ami ait adouci ses derniers momens.

ULRIC.

Qui dit _cela_?

IDA.

Quoi!

ULRIC.

Qu'il soit mort seul?

IDA.

La commune rumeur, et la disparition de ses valets. Il fallait que la

fièvre dont mon père mourut victime fût bien cruelle, pour n'en avoir

épargné aucun.

ULRIC.

S'ils étaient près de lui, il n'a pu mourir seul et délaissé.

IDA.

Hélas! qu'est-ce qu'un valet près d'un lit de mort, quand les yeux se

lèvent une dernière fois, dans le vain espoir de rencontrer ceux d'un

ami?--On dit qu'il est mort d'une fièvre.

ULRIC.

_On dit!_ rien n'est plus sûr.

IDA.

J'ai quelquefois rêvé qu'il n'en était rien.

ULRIC.

Les songes sont autant de chimères.

IDA.

Et, cependant, je le vois--comme je vous vois.

ULRIC.

Où le voyez-vous?

IDA.

Dans le sommeil.--Je le vois étendu, pâle, ensanglanté, et derrière lui

un homme avec un couteau levé.

ULRIC.

Un homme! Vous ne voyez pas ses _traits_?

IDA, jetant les yeux sur lui.

Non! mais, grand Dieu!--et _vous_?

ULRIC.

Que voulez-vous dire?

IDA.

C'est que vos regards semblaient désigner un meurtrier.

ULRIC, avec agitation.

Ida, ceci est un pur enfantillage. À ma honte, je sens que vos

faiblesses me gagnent; j'y deviens sensible, sans doute parce que tout

doit être commun entre nous. Je t'en prie, chère enfant, changeons--

IDA.

Enfant! J'ai plus de quinze ans, l'avez-vous oublié? (Le cor retentit.)

RODOLPH.

Entendez-vous, monseigneur, le cor!

IDA, avec dépit à Rodolph.

Qu'aviez-vous besoin de le lui dire? Croyez-vous qu'il ne l'entendrait

pas sans écho?

RODOLPH.

Pardonnez-moi, noble dame!

IDA.

J'y consens; mais à une condition: c'est que vous m'aiderez à détourner

le comte Ulric de la chasse de ce jour.

RODOLPH.

Madame, vous n'avez pas besoin de mon secours.

ULRIC.

Je ne puis, en ce moment, m'en dispenser.

IDA.

Mais vous vous en dispenserez.

ULRIC.

Moi!

IDA.

Oui, ou vous n'êtes pas un chevalier loyal.--Allons, cher Ulric!

cédez-moi en cela, et pour un seul jour; aussi bien, le tems est lourd,

et vous êtes devenu tout-à-coup si pâle...

ULRIC.

Vous plaisantez.

IDA.

Non, vraiment: demandez à Rodolph.

RODOLPH.

En effet, monseigneur, vous avez, en un quart-d'heure, changé plus que

je ne vous ai vu changer en plusieurs années.

ULRIC.

Ce n'est rien; mais si vous disiez vrai, l'air me remettrait bien vite.

Je suis un véritable caméléon: je ne vis qu'en pleine campagne. Vos

fêtes, dans l'intérieur des: châteaux, vos nombreux banquets n'ont aucun

attrait pour moi:--je suis un amant des forêts; j'aime à respirer sur

les sommets des montagnes; en un mot, j'aime tout ce qu'aiment les

aigles.

IDA.

Vous n'avez pas, j'espère ses goûts carnassiers?

ULRIC.

Chère Ida, souhaite-moi une bonne chasse; et je rapporterai six hures de

sangliers pour trophée.

IDA.

Ainsi, vous ne voulez pas rester? Non, vous n'irez pas! Venez; pour vous

plaire, je chanterai.

ULRIC.

Ida, vous serez difficilement l'épouse d'un soldat.

IDA.

Je ne souhaite pas non plus de l'être; la guerre est pour long-tems

terminée, et vous pourrez demeurer en paix dans vos domaines.

(Entre Werner, comte Siegendorf.)

ULRIC.

Bon jour, mon père; désolé de ne vous voir qu'un instant.--Mais vous

avez entendu le cor, les vassaux attendent.

SIEGENDORF.

Eh bien! qu'ils attendent.--Vous oubliez que c'est demain, dans Prague,

un grand jour de fête; on y doit célébrer le retour de la paix. L'ardeur

avec laquelle vous vous laissez entraîner à la chasse ne vous

permettrait pas de revenir aujourd'hui; et, dans le cas contraire même,

vous reviendriez trop fatigué pour être demain en état de tenir votre

rang parmi la noblesse.

ULRIC.

Vous pourrez bien vous-même, comte, nous représenter tous les deux.--Je

ne suis pas curieux, vous le savez, de toutes ces réunions.

SIEGENDORF.

Non, Ulric; il serait peu convenable que, seul de toute notre jeune

noblesse,--

IDA.

Et le plus noble de tous par son maintien et ses habitudes.

SIEGENDORF, à Ida.

Oui, ma chère enfant, bien que votre franchise soit un peu singulière

dans une belle demoiselle.--Ulric, souviens-toi de notre position; nous

avons bien tard reconquis nos droits. Crois-moi, on remarquerait dans

chaque maison, et surtout dans la _nôtre_, que l'un de nous a négligé de

se rendre à pareille fête et dans un pareil moment. D'ailleurs, le ciel

qui nous a rendu le repos au même instant qu'il le répand sur tout

l'univers, a pour nous un double droit aux actions de grâce: pour notre

pays d'abord, ensuite pour nous avoir fait partager ses bénédictions.

ULRIC, à part.

Quoi! dévot.--Eh bien, monsieur, j'obéirai.--(À l'un des valets.)

Ludwig, renvoyez la suite.

IDA.

Ainsi, vous lui accordez ce que je vous ai vainement demandé pendant une

heure.

SIEGENDORF, souriant.

Ma belle révoltée, vous n'êtes pas jalouse de moi, j'espère? Quel autre

que vous justifierait ainsi la désobéissance? Mais ne craignez rien;

vous saurez bientôt lui faire reconnaître une autorité plus tendre et

mieux assurée.

IDA.

C'est maintenant que je voudrais le régler.

SIEGENDORF.

Vous devriez, en attendant, régler votre _harpe_ qui soupire après vous

dans l'appartement de la comtesse. Cette dernière se plaint que vous

négligiez votre musique: elle vous attend.

IDA.

Adieu donc, mon cher parent! Ulric, vous me suivez, vous venez

m'entendre?

ULRIC.

Dans un instant.

IDA.

Soyez-en sûr, ma voix sera plus agréable que celle de vos cors; je

désire que vous ayez la précision de ma harpe: je jouerai la marche du

roi Gustave.

ULRIC.

Et pourquoi pas celle du vieux Tilly?

IDA.

De ce monstre! non, certainement. J'imaginerais que mes cordes expriment

des hurlemens plutôt que des sons harmonieux. Comment, d'ailleurs,

rappeler sur mon instrument quelque chose de lui?--Mais hâtez-vous de me

joindre; votre mère sera ravie de vous recevoir.

(Ida sort.)

SIEGENDORF.

Ulric, je désire vous parler seul.

ULRIC.

Mon tems est tout à vous.--(À part à Rodolph.) Rodolph, partez! faites

ce que je vous ai recommandé; et que Rosemberg ait soin de me répondre

avec toute la promptitude possible.

RODOLPH.

Comte Siegendorf, avez-vous quelques ordres à me donner? je pars en ce

moment pour la frontière.

SIEGENDORF, en tressaillant.

Ah!--Où? Et _quelle_ frontière?

RODOLPH.

Celle de Silésie, en allant--(À part à Ulric.) Où dirais-je?

ULRIC, à part, à Rodolph.

Hambourg.--Ce mot, je l'espère, va couper court à ses questions.

RODOLPH.

Comte, à Hambourg.

SIEGENDORF, agité.

Hambourg! Non, je n'ai rien à y faire; je n'ai aucune connaissance dans

cette ville. Le ciel donc vous conduise.

RODOLPH.

Et vous conserve, comte Siegendorf.

(Rodolph sort.)

SIEGENDORF.

Ulric, cet homme, qui vient de sortir, est l'un de ces étranges

compagnons dont je désire vous entretenir en ce moment.

ULRIC.

Monseigneur, c'est un noble de race, et des premières familles de Saxe.

SIEGENDORF.

Je ne dis rien de sa naissance, mais de lui personnellement. On en parle

assez légèrement.

ULRIC.

Comme de la plupart des hommes. Le roi, lui-même, n'est pas à l'abri des

calomnies de son chambellan, ou des sarcasmes du dernier courtisan qui

lui aura dû sa fortune ou sa grandeur.

SIEGENDORF.

Franchement, le monde parle plus que légèrement de ce Rodolph: il fait,

dit-on, cause commune avec les _bandes noires_ qui désolent encore en ce

moment la frontière.

ULRIC.

Et vous ajoutez foi au monde?

SIEGENDORF.

Dans le cas présent,--oui.

ULRIC.

Je croyais que vous le connaissiez assez bien pour ne prendre, dans

aucun cas, son accusation pour une sentence.

SIEGENDORF.

Mon fils! je comprends; vous faites allusion à--Mais la destinée m'avait

pris dans ses toiles d'araignée, et comme tous les misérables, je ne

pouvais que m'y débattre, sans parvenir à les rompre. Que mon exemple

vous serve, Ulric! Vous avez vu l'abîme où les passions m'avaient

précipité; vingt années de misère et de faim ne l'ont pas fermé;--vingt

mille d'une autre vie (ou même de celle-ci, car le remords transforme

pour moi chaque moment en autant d'années); vingt mille années ne

pourraient effacer et expier la honte d'un seul instant. Ulric, écoutez

les avis d'un père!--Je n'ai rien appris du mien, et vous voyez ce que

je suis.

ULRIC.

Je vois l'heureux, le bien-aimé Siegendorf, maître d'un apanage de

prince, honoré de ceux qu'il gouverne et de ceux qui partagent son rang.

SIEGENDORF.

Ah! peux-tu parler de mon bonheur, quand tu m'inspires tant de craintes?

de l'affection dont je suis l'objet, quand toi tu ne m'aimes pas! Oui,

tous les coeurs, excepté un seul, sont portés à me chérir;--mais

qu'importe, si celui de mon enfant est de glace?--

ULRIC.

Qui _ose_ dire cela?

SIEGENDORF.

Personne encore que moi-même. Je le vois,--je le sens,--plus

douloureusement que ne le ferait un ennemi mortel, qui, votre épée dans

le coeur, prononcerait les mêmes paroles. Chez moi, la douleur survit à

la blessure.

ULRIC.

Vous vous trompez: seulement, mon naturel ne comporte pas les

démonstrations sentimentales. Et comment en serait-il autrement, après

être resté douze ans loin de mes parens?

SIEGENDORF.

Mais ces douze années d'absence ne couraient-elles pas également pour

moi?--Au reste, je te fais de vaines remontrances;--jamais elles n'ont

pu mettre le moindre frein au naturel.--Je change de sujet. Je reviens à

ces jeunes nobles, d'un nom distingué, mais d'une conduite équivoque

(oui, fort équivoque, si l'on en croit les bruits publics); ces nobles,

dis-je, que tu aimes à fréquenter, te conduiront--

ULRIC, avec impatience.

Je ne serai _conduit_ par personne.

SIEGENDORF.

Je désirerais du moins te voir dédaigner de conduire les autres. Quoi

qu'il en soit, pour t'arracher aux écueils de la jeunesse et d'un

caractère trop impérieux, j'ai jugé à propos de te proposer d'épouser la

jeune Ida,--tu sembles ressentir de l'amour pour elle.

ULRIC.

Je vous ai dit que je suivrais vos ordres, quand il faudrait prendre

pour femme Hécate.--Un fils peut-il faire davantage?

SIEGENDORF.

C'est trop parler que de parler ainsi. Il n'est pas de ton âge et de ton

caractère de témoigner tant de froideur, et d'adopter avec tant

d'insouciance un nouvel état qui, d'ordinaire, flétrit ou ranime le

bonheur des hommes; car l'oreiller de la gloire n'invite pas au repos,

quand l'amour refuse d'y incliner ses joues. Pour toi, mon fils, tu

sembles dominé par une force invincible, par je ne sais quel démon qui

jette son fiel sur chacune de tes pensées. Tu aurais dû me dire: «J'aime

la jeune Ida, et je l'épouserai;» ou bien: «Je ne l'aime pas, et toutes

les puissances de la terre ne pourront jamais me rapprocher d'elle.»

Voilà la réponse que j'aurais voulue.

ULRIC.

Vous vous êtes marié par amour?

SIEGENDORF.

Oui, et ta mère fut ma seule consolation dans mes nombreuses infortunes.

ULRIC.

Et sans ce mariage d'inclination, combien d'infortunes de moins?

SIEGENDORF.

Toujours des réflexions qui ne conviennent ni à votre âge ni à votre

naturel! Qui jamais, à vingt ans, a pu parler ainsi?

ULRIC.

N'avez-vous pas toujours cherché à me mettre en garde contre votre

exemple?

SIEGENDORF.

Vous êtes un sophiste bien jeune! En un mot, aimez-vous, ou n'aimez-vous

pas Ida?

ULRIC.

Il importe peu, si je suis également prêt à vous obéir en l'épousant.

SIEGENDORF.

Peu! pour vous, sans doute; mais il s'agit, pour elle, de toute la vie.

Elle est jeune;--ravissante de beauté;--elle vous adore; elle possède

toutes les qualités qui peuvent donner le bonheur, tel que nous

l'entrevoyons quelquefois dans nos rêves, tel que ne peuvent le

dépeindre les poètes; en un mot, capable de faire oublier la sagesse, si

ce n'était déjà être sage que d'aimer la beauté vertueuse. Or, le don

d'un pareil bonheur mérite bien un peu de retour. Je ne voudrais pas que

son coeur pût être brisé par un homme dont le coeur est insensible, ou la

voir se flétrir sur sa tige, comme la rose que les contes orientaux nous

peignent abandonnée par l'oiseau qu'elle avait pris pour un rossignol.

Elle est--

ULRIC.

Elle est la fille de Stralenheim, mort votre ennemi. Néanmoins je

l'épouserai; bien qu'à dire vrai, je sois loin en ce moment d'éprouver

un vif entraînement vers les unions de ce genre.

SIEGENDORF.

Mais, enfin, elle vous aime.

ULRIC.

Je l'aime également; c'est pourquoi je voudrais y songer _encore_.

SIEGENDORF.

Hélas! ce n'est pas ainsi qu'a jamais parlé l'amour.

ULRIC.

Il est donc tems qu'il commence; qu'arrachant le bandeau de ses yeux, il

considère les liens dans lesquels il se jette. Jusqu'à présent il a

toujours joué à colin-maillard.

SIEGENDORF.

Consentez-vous?

ULRIC.

J'ai consenti, et je consens encore.

SIEGENDORF.

Fixez donc le jour.

ULRIC.

Il est d'usage, et sans doute plus convenable, d'en laisser le soin à la

dame.

SIEGENDORF.

Je m'en chargerai donc pour elle.

ULRIC.

Je n'oserais en tant faire pour aucune femme; et comme je ne voudrais

pas subir un refus, quand elle aura prononcé ses intentions je

prononcerai les miennes.

SIEGENDORF.

Mais il est de votre devoir de lui faire la cour.

ULRIC.

Comte, c'est un mariage de votre façon, qu'elle se contente de votre

cour; mais, pour mieux vous plaire, je vais aller rendre mes devoirs à

ma mère, qui, dans ce moment, vous le savez, est avec Ida.--Que

voulez-vous de plus? Vous m'avez empêché de me livrer à de généreux

exercices, loin des murailles d'un château, j'ai obéi; vous m'ordonnez

de me transformer en courtisan, de relever des gants, des éventails, des

aiguilles, que sais-je? d'écouter, en extase, des chants et des

instrumens; de mendier des sourires, de murmurer de gracieuses

niaiseries, de m'arrêter sur des yeux de femme, comme s'ils étaient les

étoiles de nos destinées.--Que peut-on exiger de plus d'un fils ou d'un

homme?

(Il sort.)

SIEGENDORF, seul.

Beaucoup trop!--Trop de respect et trop peu d'amour; il me paie en une

monnaie à laquelle je ne puis prétendre: car telle est ma cruelle

destinée, qu'il m'a, jusqu'à présent, été défendu de remplir les devoirs

de père. Mais il me refuse l'amour auquel j'aurais des droits, pour la

sollicitude constante que m'inspirait son absence, pour les larmes que

son retour me fit répandre; et maintenant, je l'ai retrouvé: mais

comment! soumis, mais glacial; respectueux à mon égard, mais sans

abandon; distrait, mystérieux;--toujours éloigné de ma personne, souvent

emporté dans de longues courses: dans quels lieux?--nul ne le

sait,--dans la société des jeunes nobles les plus désordonnés; bien que,

pour lui rendre justice, il ne soit jamais descendu jusqu'à leurs

grossiers plaisirs: et cependant il existe entre eux un lien que je ne

puis démêler. Ils ont les yeux fixés sur lui,--ils le

consultent,--l'environnent comme un chef; mais avec moi, il est sans

confiance! Pourrais-je donc espérer autre chose après...--Eh quoi! la

malédiction de mon père descendrait-elle jusque sur mon fils? ou bien le

Hongrois, reviendrait-il verser un nouveau sang? ou bien--l'ombre de

Stralenheim, pénétrant dans ces murs, y viendrait-elle punir et

l'assassin et celui--qui, sans le frapper, ouvrit pour lui la porte de

la mort? Ce n'était pas notre crime; tu étais notre ennemi, et cependant

je t'épargnai quand ma perte n'était retardée que par ton sommeil, quand

ton réveil devait la consommer! Je ne pris...--or maudit! mes mains

t'ont saisi comme un poison; je n'ose ni me servir ni me séparer de toi;

il me semble que tu dois souiller toutes les mains comme la mienne. Et

cependant, que n'ai-je pas fait pour expier cette bassesse et le malheur

de ton maître!... Bien qu'il ne soit pas mort par moi, ou par les miens,

j'ai montré pour sa mémoire le respect d'un frère; j'ai recueilli sa

fille orpheline; je chéris son Ida comme l'un de mes propres enfans.

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.

Si votre excellence le permet, l'abbé que vous avez demandé attend qu'il

vous plaise de le voir.

(Le domestique sort.--Entre le Prieur Albert.)

LE PRIEUR ALBERT.

Paix dans ces murs, et à tout ce qu'ils renferment!

SIEGENDORF.

Soyez le bien venu, mon père. Puissent vos prières être exaucées!--Tous

les hommes en ont besoin, et moi--

LE PRIEUR ALBERT.

Vous avez les premiers droits à toutes les prières de notre communauté.

Érigé par vos ancêtres, notre couvent est encore protégé par leurs

enfans.

SIEGENDORF.

Oui, bon père; continuez-nous chaque jour vos prières, dans ces

malheureux tems d'hérésie et de carnage, bien que le schismatique

Gustave de Suède soit parti--

LE PRIEUR ALBERT.

Pour l'éternel séjour des mécréans, où sont à jamais les tourmens et les

supplices, les grincemens de dents, les pleurs de sang, les feux

éternels, et les vers qui ne meurent pas.

SIEGENDORF.

Je le crains, mon père, et pour détourner ces angoisses de la tête d'un

homme qui, bien que l'un de nos plus irréprochables chrétiens, est

cependant mort sans recevoir les derniers et précieux secours de

l'église, pour un homme dont l'ame subit les expiations du purgatoire,

voici un don que je vous prie d'employer à dire des messes pour son ame.

(Siegendorf lui présente l'or qu'il avait pris à Stralenheim.)

LE PRIEUR ALBERT.

Comte, si je l'accepte, c'est parce que je sais qu'un refus vous

offenserait. Croyez-moi, cette nouvelle largesse ne sera employée qu'en

aumônes, et chaque messe n'en sera pas moins chantée en l'honneur du

défunt. Notre maison n'a plus besoin de dons, grâce à vos ancêtres, qui

l'ont jadis convenablement dotée; mais en toutes choses, notre devoir

est d'obéir à tous ceux de votre famille. Pour qui faudra-t-il dire ces

messes?

SIEGENDORF, hésitant.

Pour--pour--le défunt.

LE PRIEUR ALBERT.

Son nom?

SIEGENDORF.

C'est une ame, et non pas un nom, que je voudrais sauver de la

perdition.

LE PRIEUR ALBERT.

Je ne prétends pas pénétrer votre secret. Nous prierons donc pour un

inconnu, comme nous l'eussions fait pour le plus fameux héros.

SIEGENDORF.

Mes secrets! je n'en ai pas; mais, mon père, celui qui n'est plus

pouvait en avoir un; ou du moins, il a légué--non, il n'a rien

légué;--c'est moi qui ai destiné cette somme à des oeuvres pieuses.

LE PRIEUR ALBERT.

C'est une oeuvre méritoire, à l'intention des amis dont la mort nous a

séparés.

SIEGENDORF.

Mais celui auquel je la destine, loin d'être mon ami, était mon ennemi

mortel, et le plus acharné.

LE PRIEUR ALBERT.

Mieux encore! Employer notre fortune pour ouvrir le ciel aux ames de nos

ennemis trépassés, c'est une action digne de ceux qui pouvaient leur

pardonner de vivre.

SIEGENDORF.

Mais, cet homme, je ne lui ai pas pardonné: je lui ai, jusqu'à la fin,

rendu la haine qu'il me portait. En ce moment encore, je ne l'aime pas;

mais--

LE PRIEUR ALBERT.

Plus admirable encore! c'est pure religion! Vous avez l'espoir

d'arracher à l'enfer celui que vous haïssez.--Charité tout-à-fait

évangélique;--et bien plus, avec l'or qui vous appartient!

SIEGENDORF.

Mon père, ce n'est pas mon or.

LE PRIEUR ALBERT.

L'or de qui donc? Vous dites qu'il n'a pas fait de legs.

SIEGENDORF.

Il importe peu.--Soyez seulement persuadé que celui auquel il

appartenait n'en a plus besoin, sinon pour obtenir vos prières: cet or

est à vous ou à Dieu.

LE PRIEUR ALBERT.

N'y a-t-il pas sur lui du sang?

SIEGENDORF.

Non; mais quelque chose de pire encore:--une honte éternelle!

LE PRIEUR ALBERT.

Celui auquel il appartenait est-il mort dans son _lit_?

SIEGENDORF.

Dans son _lit_?--hélas! oui.

LE PRIEUR ALBERT.

Mon fils, vous retombez dans le péché de la haine, si vous regrettez que

votre ennemi ne soit pas mort ensanglanté.

SIEGENDORF.

Il n'a perdu la vie qu'avec son sang.

LE PRIEUR ALBERT.

Vous disiez qu'il était mort, non pas dans un combat, mais dans son lit.

SIEGENDORF.

Il est mort, à peine sais-je comment;--mais--il fut poignardé dans les

ténèbres, tué sur son oreiller par un assassin.--Oh! regardez-moi, vous

le pouvez! je ne suis _pas_ cet homme; et, sur ce point, je puis

soutenir vos yeux, comme un jour je soutiendrai ceux de Dieu.

LE PRIEUR ALBERT.

Mais n'est-il pas mort par votre entremise, vos hommes, ou quelqu'un de

vos instrumens?

SIEGENDORF.

Non, par le Dieu qui voit et punit tout.

LE PRIEUR ALBERT.

Ne connaissez-vous pas celui qui l'a frappé?

SIEGENDORF.

Je pourrais bien le désigner, mais il m'est étranger; jamais il n'eut

avec moi le plus faible rapport: je ne l'ai vu qu'une seule fois.

LE PRIEUR ALBERT.

Ainsi, vous êtes entièrement innocent?

SIEGENDORF, avec vivacité.

Est-il bien vrai que je le sois?--répétez-le!

LE PRIEUR ALBERT.

Vous l'avez dit, et vous le savez mieux que personne.

SIEGENDORF.

Mon père! je n'ai rien déguisé; je n'ai dit que la vérité, sinon toute

la vérité. Cependant, puis-je dire que je suis innocent, quand le sang

de cet homme pèse sur mon coeur, comme si je l'avais répandu, bien que je

ne l'aie pas fait, au nom du Dieu qui abhorre le sang.--Bien plus, je

l'ai épargné dans un tem où je pouvais,--ou peut-être je devais le

verser (si l'intérêt de notre conservation peut jamais nous absoudre

d'employer de tels moyens de défense contre un ennemi tout-puissant).

Mais priez pour lui, pour moi, pour toute ma famille; car bien que je

sois innocent, j'éprouve, j'ignore pourquoi, une sorte de remords, comme

s'il avait cessé de vivre par mon crime ou celui des miens. Priez pour

moi, mon père! Jusqu'à présent, mes prières ont été vaines.

LE PRIEUR ALBERT.

Je le ferai. Reprenez courage! vous êtes innocent, vous devez retrouver

le calme de l'innocence.

SIEGENDORF.

Mais le calme n'est pas toujours accordé à l'innocence: je le sens par

moi-même.

LE PRIEUR ALBERT.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore · 第 13 / 18 段