Je ne le suis pas, mais on me pourrait prendre pour lui; et cette erreur

me causerait, en ce moment, autant d'embarras que, plus tard, elle en

causerait au baron:--or, c'est pour éviter ce double inconvénient, que

je veux prévenir tout malentendu.

IDENSTEIN.

Que vous soyez ou non l'homme qu'il cherche, ce n'est pas mon affaire;

d'ailleurs, qu'obtiendrai-je jamais de ce fier et vaniteux seigneur,

qui, pour quelques pièces d'argent, met sur pied tout le pays, et ne

parle pas d'une récompense précise? Mais ce diamant! que je le regarde

encore!

WERNER.

Admirez-le à votre aise; à la chute du jour, il est à vous.

IDENSTEIN.

Ô merveilleuse étincelle! préférable à la pierre des philosophes,

puisqu'elle est la pierre de toute la philosophie elle-même. OEil radieux

de la mine, voie lactée de l'ame, véritable pôle magnétique vers lequel

se dirigent tous les coeurs comme autant d'aiguilles aimantées! Esprit

flamboyant de la terre, qui, placé sur le diadême des rois, inspire plus

d'envie que la pénible majesté dont ils sont redevables à leur sceptre,

et qui, pour être rehaussée, a besoin du sang de milliers d'hommes!

Est-il bien vrai que tu m'appartiennes? Je suis donc déjà devenu un

petit roi, un bienheureux alchimiste, un habile magicien, qui, sans

avoir vendu mon ame, ai trouvé le moyen de commander au diable?--Mais

venez, Werner, ou qui que vous soyez.

WERNER.

Continuez à me donner ce nom; plus tard vous pourrez me connaître sous

un titre plus illustre.

IDENSTEIN.

Oui, je vois en toi, sous un humble costume, je reconnais l'esprit à qui

j'ai si long-tems rêvé.--Viens, je te servirai, tu seras libre comme

l'air, et en dépit des eaux; sortons d'ici, je te prouverai que je suis

honnête (oh! le beau joyau!) On te fournira, Werner, tant de moyens de

fuir, que je défierais le plus rapide oiseau de te dépasser, quand tu

serais un limaçon. Encore une fois, laisse-moi l'admirer. J'ai, dans le

commerce de Hambourg, un frère de lait, habile connaisseur en pierres

précieuses.--Combien de carats peut-il valoir? Allons, Werner, je te

donnerai les moyens de voler, si tu veux.

(Ils sortent.)

SCÈNE II.

(L'appartement de Stralenheim.)

STRALENHEIM et FRITZ.

FRITZ.

Mon cher maître, tout est prêt.

STRALENHEIM.

Je n'ai pas envie de dormir, et pourtant il faut me coucher. Je devrais

dire reposer; mais je sens sur mon coeur je ne sais quel poids, trop

lourd pour comporter la veille, trop léger pour permettre le sommeil.

C'est comme un de ces nuages dont l'obscurité intercepte les rayons du

jour, mais qui tardent à se résoudre en pluie, et restent suspendus

entre la terre et le ciel; tels encore qu'un levain d'envie entre deux

hommes--Jetons-nous sur l'oreiller...

FRITZ.

Je souhaite que vous y reposiez bien.

STRALENHEIM.

Oui, je sens que je dois reposer, et je le crains.

FRITZ.

Pourquoi le craindre?

STRALENHEIM.

Je l'ignore; et ma crainte s'accroît de la difficulté que j'éprouve à la

justifier;--mais c'est une vaine terreur. A-t-on, comme je l'avais

souhaité, changé les serrures de cette chambre? L'accident de la nuit

dernière rendait cette précaution nécessaire.

FRITZ.

Certainement; on l'a fait, conformément à vos ordres, sous mes yeux et

ceux du jeune Saxon qui vous sauva la vie. Je crois me rappeler que son

nom est Ulric.--

STRALENHEIM.

Vous _croyez_! orgueilleux valet! De quel droit osez-vous suspecter

votre mémoire, quand elle devrait être empressée, heureuse et fière, de

retenir le _nom_ du sauveur de votre maître, et de le répéter chaque

jour afin de mieux comprendre vos devoirs à l'égard de ma

personne--Sortez! Vous _croyez_? vraiment! Vous qui restiez sur le

rivage à pousser des cris et à sécher vos vêtemens, tandis que

j'expirais, et que cet étranger, bravant la violence du torrent, me

faisait renaître pour le remercier et vous mépriser davantage. Vous

_croyez_!--et vous avez peine à rappeler son nom! Mais je ne veux pas

perdre plus long-tems avec vous mes paroles. Vous m'éveillerez de bonne

heure.

FRITZ.

Bonsoir, monseigneur; j'espère que la nuit renouvellera vos forces et

ranimera votre santé.

SCÈNE III.

(Le passage secret.)

GABOR, seul.

Quatre,--cinq,--six! Je compte les heures comme une sentinelle

d'avant-poste. Cette voix sourde du tems est toujours sinistre; et quand

elle signale des plaisirs, on dirait encore que chaque tintement les

diminue ou les étouffe; c'est un glas perpétuel, même quand il résonne

pour un mariage. Alors, chaque coup nous ravit une illusion; on le

prendrait pour le chant funéraire de l'amour, enseveli sans espoir de

réveil sous le tombeau que la possession lui creuse; toutefois l'avidité

des enfans porte fréquemment une oreille ravie au son qui leur révèle le

trépas de vieux parens.--J'ai froid;--je n'y vois, pas;--j'ai soufflé

dans mes doigts;--j'ai compté vingt fois mes pas, et je n'en ai pas

moins choqué de ma tête une cinquantaine de points anguleux.--J'ai

soulevé parmi les rats et les chauves-souris une insurrection générale;

et grâce à leur maudit trottement et au bruissement de leurs ailes je

puis à peine saisir un autre bruit.--Ah! une lumière! elle est éloignée

(autant que je puis, dans l'obscurité, mesurer la distance); mais elle

brille comme au travers d'une fente ou d'un trou de serrure du côté

qu'il m'est interdit de franchir; je n'en avancerai pas moins, par

curiosité; la lumière éloignée d'une lampe est un événement dans un

antre comme celui-ci. Fasse le ciel qu'elle ne me conduise vers aucun

objet capable de me tenter; ou, dans tous les cas, puisse ce même ciel

m'aider à l'obtenir ou l'abandonner.--Toujours le même éclat! Quand ce

serait l'étoile de Lucifer, ou le diable lui-même, entouré de sa lueur

infernale, je ne pourrais me déterminer à

m'arrêter.--Doucement!--parfaitement bien! J'ai doublé le coin;--comme

cela!--Non.--Bien! nous approchons. Encore un angle obscur:--nous en

sommes quittes.--Un instant.--Mais si j'allais trouver un danger plus

grand que celui auquel je viens d'échapper?--Peu importe; il sera

imprévu, et les dangers nouveaux, comme les nouvelles maîtresses,

portent avec eux un charme magnétique: poursuivons donc; il en sera ce

qu'il pourra.--J'ai ma dague qui, dans tous les cas, saura bien me

protéger.--Brûle toujours, ô toi, faible lumière! tu es mon attrayant

feu follet.--Bien! bien! mon invocation a été comprise: elle fait son

effet.

(La toile tombe.)

SCÈNE IV.

(Un jardin.)

Entre WERNER.

WERNER.

Il me serait impossible de dormir;--et puis l'heure approche: tout est

prêt. Idenstein a tenu sa parole; la voiture nous attend à la porte de

la ville, et sous les premiers arbres de la forêt. Les dernières étoiles

commencent à pâlir, et pour la dernière fois mes yeux s'arrêtent sur ces

horribles murailles. Oh! jamais, jamais je ne les oublierai. J'entrai

dans leur enceinte, pauvre, mais non déshonoré; et je les quitte avec

une tache qui, si elle épargne mon nom, pèsera toujours sur mon coeur.

Impérissable ver rongeur, dont le dard ne cédera pas à toute l'opulence

qui m'est promise, aux honneurs, à la souveraineté des Siegendorf. Il

faut que je trouve un moyen de restitution qui puisse soulager à demi ma

conscience; mais comment, sans risquer d'être découvert?--Il le faut

cependant. J'y songerai dès l'instant que je naîtrai à la sécurité.

L'excès de la misère m'a conduit à cette étrange bassesse; le repentir

en doit alléger la gravité. Non, je ne veux rien avoir de Stralenheim,

bien qu'il ait tout voulu me ravir, terres, liberté, existence.--Et

cependant, il dort! aussi profondément, peut-être, qu'un enfant;

enveloppé dans de riches couvertures, sur des coussins moëlleux,

semblables à ceux...--Écoutons! Quel est ce bruit? Encore! les branches

frémissent; j'entends plusieurs lourdes pierres tomber de la terrasse.

(Ulric saute en bas de la terrasse.) Ulric! ah! toujours le bien venu;

et dans ce moment, trois fois le bien venu! Cette sollicitude filiale--

ULRIC.

Arrêtez! avant de nous rapprocher, dites-moi--

WERNER.

Pourquoi ces étranges regards?

ULRIC.

Est-ce mon père que je vois? ou bien--

WERNER.

ULRIC.

Un assassin?

WERNER.

Malheureux ou insensé!

ULRIC.

Répondez, répondez, si vous tenez à votre vie ou à la mienne!

WERNER.

À quoi faut-il répondre?

ULRIC.

Êtes-vous ou n'êtes-vous pas l'assassin de Stralenheim?

WERNER.

Je ne fus jamais l'assassin de personne. Que prétendez-vous?

ULRIC.

_Cette_ nuit, n'avez-vous pas (comme la nuit précédente) suivi le

passage secret? ne pénétrâtes-vous pas de _nouveau_ dans la chambre de

Stralenheim? et ne l'avez-vous pas--(Il s'arrête.)

WERNER.

Poursuivez.

ULRIC.

_Tué_ de votre main?

WERNER.

Grand Dieu!

ULRIC.

Vous êtes donc innocent? Mon père est innocent! Embrassez-moi!

Oui,--votre ton,--vos yeux:--oui, oui.--Cependant, dites-le moi.

WERNER.

Si jamais j'ai pu concevoir une pareille pensée; ou si, quand elle s'est

présentée, je ne l'ai pas repoussée avec effroi dans l'enfer;--si jamais

elle se fit jour un moment dans mon coeur oppressé, à travers

l'irritation qui le dévorait:--puisse le ciel être interdit à mes

espérances comme à mes yeux!

ULRIC.

Mais Stralenheim est mort.

WERNER.

Cela est horrible: j'en suis effrayé.--Mais qu'ai-je de commun avec cet

événement?

ULRIC.

Il n'y a pas de serrure forcée; il n'y a de traces de violence que sur

son corps. Une partie de ses propres gens est en alarme; mais, en

l'absence de l'intendant, j'ai pris sur moi le soin d'avertir la police.

Il est certain qu'on a pénétré dans sa chambre. Excusez-moi, si la

nature--

WERNER.

Oh! mon enfant! quelle fatalité horrible et inexplicable s'attache

obstinément sur notre maison!

ULRIC.

Mon père, je vous absous! Mais le monde vous jugera-t-il de même? et les

juges, dans le cas où--à moins que, par votre faute, vous ne

préveniez...

WERNER.

Non! je ne les éviterai pas. Qui oserait me soupçonner?

ULRIC.

Vous êtes sûr de n'avoir pas eu d'hôtes, de visiteurs,--aucune ame

vivante enfin, auprès de vous, à l'exception de ma mère?

WERNER.

Ah! le Hongrois!

ULRIC.

Il est parti; il a disparu avant le soleil couchant.

WERNER.

Non, je l'ai caché précisément dans cette fatale galerie.

ULRIC.

Eh bien, je l'y retrouverai. (Ulric s'éloigne.)

WERNER.

Il est trop tard: il a quitté le palais avant moi. J'ai trouvé le

panneau secret ouvert, ainsi que les portes de la salle où il se trouve

placé. J'ai pensé qu'il n'avait songé qu'à profiter du silence et du

moment favorable, pour esquiver les mirmidons d'Idenstein, dont les

aboiemens l'avaient poursuivi le jour précédent.

ULRIC.

Et vous avez refermé le panneau!

WERNER.

Oui; mais non sans un secret effroi, et tout en reprochant à ce

malheureux étranger l'imprévoyance qu'il avait montrée, en laissant

entr'ouvert, au risque de me perdre, l'asile que je lui avais offert.

ULRIC.

Vous êtes sûr de l'avoir fermé?

WERNER.

Très-sûr.

ULRIC.

Cela est bien; mais il eût été mieux de ne pas le transformer en une

caverne de--(Il s'arrête.)

WERNER.

De voleurs, penses-tu dire? Je le mérite, et je le souffrirai; mais

non--

ULRIC.

Non, mon père; ne parlons plus de cela: ce n'est pas l'heure. Songez,

non pas à de faibles crimes, mais à prévenir la conséquence de plus

graves. Pourquoi avez-vous cru devoir prêter votre appui à ce Gabor?

WERNER.

Pouvais-je faire autrement? C'était un homme poursuivi par mon plus

grand ennemi; déshonoré par mon propre crime; victime de _ma_ sécurité;

implorant, pour un refuge de quelques heures, l'asile même, première

cause de notre commun malheur. Eût-il été un loup enragé, pouvais-je, en

pareille circonstance, le livrer à ceux qui le poursuivaient?

ULRIC.

Et c'est en loup qu'il vous a récompensé. Mais il est trop tard...--il

faut que vous partiez avant l'aube du jour. Je resterai ici pour

découvrir la trace du meurtrier, si cela est possible.

WERNER.

Mais ma disparition soudaine va éveiller le soupçon; et leur offrir deux

victimes, au lieu d'une, si je restais: le Hongrois fugitif, qui semble

le meurtrier, et--

ULRIC.

Qui _semble_?--Quel autre donc pourrait-ce être?

WERNER.

Ce n'est pas _moi_, quels que soient vos nouveaux doutes.--Vous, mon

_fils_,--vous doutez encore de moi!--

ULRIC.

Vous doutez bien de lui, du fugitif?

WERNER.

Enfant! depuis que moi-même j'ai pénétré dans l'abîme du crime (non

pourtant d'un pareil crime), depuis que j'ai vu l'innocent poursuivi à

ma place, il m'est bien permis d'hésiter à condamner le coupable

lui-même. Votre coeur est libre encore; il montre une vertueuse

impatience dès qu'il s'agit d'accuser des apparences; et l'ombre de la

vertu elle-même semble lui révéler un crime, par cela seul que la

lumière est douteuse.

ULRIC.

Si telles sont mes dispositions, que seront donc celles du genre humain,

qui ne vous connaît pas, ou ne vous a connu que pour vous opprimer?

Gardez-vous d'en courir les chances. Fuyez,--je saurai tout arranger.

Idenstein, dans son intérêt, dans celui de son diamant, gardera le

silence; il est d'ailleurs complice de votre fuite; et puis,--

WERNER.

Fuir! Laisser mon nom sous le poids de la même infamie que celui du

Hongrois! l'exposer même comme appartenant au plus pauvre, à subir seul

l'opprobre réservé aux assassins!--

ULRIC.

Misères! Ne songez à rien qu'aux domaines, aux châteaux de nos pères,

objets de tant de regrets et de si longues espérances. De quel _nom_

parlez-vous? Vous n'en laissez pas ici; celui que vous portez est faux.

WERNER.

Je l'avoue; mais encore ne voudrais-je pas le laisser gravé en caractère

de sang dans la mémoire des hommes, même des hommes de cet endroit

perdue.--D'ailleurs, des recherches--

ULRIC.

Je saurai prévenir tous les dangers qui pourraient vous menacer.

Personne ici ne vous connaît comme héritier de Siegendorf. Si Idenstein

vous soupçonne, ce n'est qu'un _soupçon_, et le soupçon d'un sot; sa

sottise aura d'ailleurs assez d'emploi, et l'inconnu Werner fera, chez

lui, place à des considérations personnelles. Les lois (si jamais lois

ont régi ce village) sont toutes, après une guerre générale de trente

ans, oubliées, ou suspendues, ou à peine exhumées de la poussière dont

le droit de la guerre les avait couvertes. Stralenheim, quoique noble,

n'a d'autre recommandation ici que son titre,--sans terres, sans

influence, à l'exception de celle qui est morte avec lui. Peu d'hommes

laissent quelque souvenir une semaine après leurs funérailles, sinon

grâce à des parens dont les intérêts le réveillent: ce n'est pas ici le

cas; il est mort isolé, inconnu;--une tombe solitaire, ignorée comme ces

déserts, privée d'un écusson, est tout ce qu'il aura et ce dont il

manque encore. Si je découvre l'assassin, tant mieux;--sinon;

croyez-moi, toute la suite de ces misérables valets pourra bien pousser

des cris autour de sa cendre, comme ils firent autour de lui lorsqu'il

se noyait dans l'Oder; mais aucun d'eux ne hasardera, pour le venger, le

petit doigt. Partez! partez! mais ne répondez pas. Voyez! les étoiles

sont presque toutes évanouies, et le crépuscule commence à traverser la

noire chevelure de la nuit. Pardonnez, pardonnez si je suis aussi

pressant; c'est votre fils qui vous parle; votre fils si long-tems

perdu, si tardivement retrouvé.--Allons prévenir ma mère, avançons

doucement et avec précaution, et laissez-moi le soin du reste. Je

réponds de l'événement, pour ce qui _vous_ regarde; et c'est là le point

important, comme le plus sacré de mes devoirs. Nous nous retrouverons au

château de Siegendorf; c'est là que nous pourrons de nouveau déployer

nos glorieuses bannières. Ne songez qu'à cela; rejetez sur moi toutes

les autres pensées; la jeunesse me donne plus de ressources contre

elles.--Fuyez! et puisse votre vieillesse être heureuse!--Je veux une

dernière fois embrasser ma mère; et que le ciel conduise vos pas!

WERNER.

Votre conseil est dicté par la prudence;--mais est-il avoué par

l'honneur?

ULRIC.

Sauver un père est pour un fils le véritable point d'honneur.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Le théâtre représente une salle gothique, dans le château de

Siegendorf, auprès de Prague.)

Entrent ERIC et HENRICK, attachés à la maison du comte.

ERIC.

Ainsi, de meilleurs jours ont enfin lui; voici, dans ces murs, deux

choses depuis long-tems désirées: des maîtres nouveaux, des accens d'une

vive allégresse.

HENRICK.

Oui, quant à des _maîtres_. Ceux qui n'aspirent qu'après la nouveauté

pouvaient bien désirer un changement, même au prix d'une tombe; mais

quant aux fêtes, il me semble que le vieux comte Siegendorf savait

exercer son hospitalité féodale aussi noblement que tout autre prince de

l'empire.

ERIC.

Quant au service de la table et à l'offre de la coupe vermeille, nous

l'avouons, il s'en acquittait fort bien; mais pour ce qui est des

plaisirs et des joyeux exercices, sans lesquels les meilleures sauces

semblent privées d'assaisonnement, nous en éprouvions la disette, ou du

moins une très-modeste jouissance.

HENRICK.

Le vieux comte redoutait le tumulte des fêtes; êtes-vous sûr que

celui-ci l'aime?

ERIC.

Jusqu'ici il a fait aussi bien preuve de courtoisie que de bonté; il a

su capter l'amour de tout le monde.

HENRICK.

Mais à peine si son règne a dépassé la lune de miel, car la première

année de souveraineté est comme celle du mariage; plus tard nous

pourrons juger de ses dispositions réelles et de son caractère.

ERIC.

Puisse le ciel nous le conserver! Puis, après lui, nous aurons son brave

fils, le comte Ulric.--Voilà un chevalier!--Quel malheur que la guerre

ait cessé.

HENRICK.

Et pourquoi?

ERIC.

Regardez-le, et vous vous répondrez vous-même.

HENRICK.

Il est bien jeune, il est beau et vigoureux comme un jeune tigre.

ERIC.

Je ne reconnais pas, dans cette comparaison, le vassal fidèle.

HENRICK.

Mais le vassal sincère, peut-être.

ERIC.

Je l'ai dit: c'est un malheur que la guerre ait cessé. Dans les fêtes,

qui peut-on comparer au comte Ulric, pour la noble fierté et cette

dignité qui, sans offenser personne, en impose à tout le monde? Dans les

violens exercices, qui sait comme lui manier l'épieu, attendre le

sanglier mortellement blessé et frappant à droite et à gauche la meute

des chiens? Qui sait monter à cheval, porter sur le poing un faucon, ou

tenir l'épée comme lui? Quel panache a plus de nobles grâces que le

sien?

HENRICK.

Aucun, je l'avoue. Mais ne craignez pas que la guerre se fasse trop

long-tems attendre: il est capable de la faire pour lui-même, si déjà il

ne l'a faite.

ERIC.

Que voulez-vous dire?

HENRICK.

Vous ne pouvez nier que les gens dont il s'entoure (et peu d'entre eux

sont nés dans ses domaines) ne soient de ce genre de valets qui--(Il

s'arrête.)

ERIC.

Eh bien?

HENRICK.

Qui ont échappé aux dangers de la guerre que vous aimez tant; car,

semblable à bien d'autres mères, ses plus mauvais enfans sont ceux

qu'elle gâte le plus.

ERIC.

Ce n'est pas le cas ici. Ils ont tous l'air de braves compagnons, tels

que les aimait le vieux Tilly.

HENRICK.

Et qui aimait Tilly? Demandez-le aux bourgeois de Magdebourg;--ou qui

aimait Wallenstein?--Ils sont allés--

ERIC.

Reposer; mais pour combien de tems? c'est ce que l'on ne pourrait dire.

HENRICK.

Je souhaite qu'ils nous fassent partager quelque chose de leur repos. La

contrée, qui n'a de la paix que les apparences, est désolée par je ne

sais quels brigands:--ils font des courses la nuit, et disparaissent

avec le soleil; mais ils laissent après eux une désolation comparable

aux effets de la plus _ouverte_ guerre.

ERIC.

Mais le comte Ulric,--qu'a tout cela de commun avec lui?

HENRICK.

Avec _lui_! mais il--pourrait les prévenir. Vous le représentez comme

amant de la guerre; que ne la fait-il donc à ces maraudeurs?

ERIC.

Vous pourriez le lui demander vous-même.

HENRICK.

J'aimerais autant demander au lion pourquoi il ne se nourrit pas de

lait.

ERIC.

Mais le voici qui vient.

HENRICK.

Diable! au moins gardez-vous de parler.

ERIC.

Pourquoi devenez-vous si pâle?

HENRICK.

Ce n'est rien;--mais, je vous en conjure, silence!

ERIC.

Je le garderai sur ce que vous m'avez dit.

HENRICK.

Je vous assure que je ne voulais rien dire: c'était une plaisanterie, et

voilà tout. Et s'il en eût été autrement, l'on sait qu'il va épouser

l'aimable baronne Ida de Stralenheim, l'héritière du dernier baron; et

l'on ne peut douter qu'elle n'adoucisse la dureté que les dernières

guerres intestines ont jetée dans tous les caractères, surtout dans ceux

qui naquirent au milieu d'elles, furent bercés, pour ainsi dire, sur les

genoux de l'homicide, et arrosés d'un baptême de sang. Silence, je t'en

prie, sur tout ce que je t'ai dit.

(Entrent Ulric et Rodolph.)

HENRICK.

Bonjour, comte!

ULRIC.

Bonjour, mon brave Henrick. Eric, tout est-il prêt pour la chasse?

ERIC.

Les chiens sont accouplés à l'entrée de la forêt; les vassaux déjà

battent les buissons, et le tems est de bon augure. Faut-il donner le

signal à la suite de votre excellence? Quel coursier voulez-vous monter?

ULRIC.

Le brun, Walstein.

ERIC.

Je crains qu'il ne soit pas encore remis des courses de lundi. La noble

chasse, monseigneur! vous en avez frappé quatre de votre main.

ULRIC.

En effet, bon Eric; j'oubliais.--Je prendrai donc le gris, le vieux

Ziska; il n'est pas sorti depuis quinze jours.

ERIC.

On va sur-le-champ le garnir. De combien de vassaux immédiats serez-vous

escorté?

ULRIC.

Sur cela, je m'en rapporte à Weinbourg, notre écuyer.

(Eric sort.)

ULRIC.

Rodolph!

RODOLPH.

Monseigneur.

ULRIC.

Nous avons de mauvaises nouvelles de--(Rodolph montre du doigt Henrick.)

Eh bien, Henrick, que faites-vous-là?

HENRICK.

J'attends vos ordres, monseigneur.

ULRIC.

Allez donc vers mon père, présentez-lui mes devoirs, et informez-vous

s'il aurait quelque chose à me dire avant mon départ.

(Henrick sort.)

ULRIC.

Rodolph, nos amis ont éprouvé un échec sur les frontières de Franconie,

et le bruit court que l'on doit fortifier la colonne envoyée contre eux.

Je ne puis tarder à les rejoindre.

RODOLPH.

Attendez de nouveaux et de plus sûrs avis.

ULRIC.

Telle est mon intention.--En vérité, ce malheur ne pouvait tomber dans

un tems plus inopportun pour tous mes projets.

RODOLPH.

Vous aurez de la peine à donner une excuse suffisante de votre départ au

comte votre père.

ULRIC.

Oui; mais la situation précaire de notre domaine, dans la Haute-Silésie,

justifiera et pourra dissimuler mon voyage. En attendant, pendant que

nous serons à la chasse, vous réunirez les quatre-vingts hommes qui ont

Wolff pour chef;--vous les ferez marcher par les forêts, vous savez?

RODOLPH.

Aussi bien que la nuit où nous--

ULRIC.

Nous en reparlerons après avoir couru une seconde fois les mêmes

hasards, et avec le même succès. Quand vous serez arrivés, vous donnerez

cette lettre à Rosenberg. (Il lui donne une lettre.) Ajoutez de vive

voix, que je lui envoie ce faible renfort, sous votre conduite et celle

de Wolff, comme l'avant-coureur de mon arrivée: parlez-lui de la peine

que j'ai eue à les éloigner, dans un moment où mon père aime à

s'entourer d'un bon nombre de vassaux, et quand la cloche va donner le

signal de mon mariage, de ses fêtes, en un mot, de toutes les sottises

qui accompagnent ordinairement l'absurde sottise conjugale.

RODOLPH.

Je pensais que vous aimiez la jeune et noble Ida.

ULRIC.

Je ne m'en défends pas; mais il n'en faut pas conclure que je prétende

lier mes jeunes et glorieuses années, si fugitives, si impatientes de

contrainte, avec la ceinture d'une dame, fût-ce même de Vénus.--Je

l'aime comme doivent être aimées les femmes, sincèrement et sans

partage.

RODOLPH.

Et pour toujours?

ULRIC.

Je le pense; car je n'aime rien qu'elle.--Mais je n'ai pas le tems de

m'arrêter à ces hochets de tendresse: nous avons à faire de grandes

choses avant peu. Éloigne-toi rapidement, cher Rodolph!

RODOLPH.

À mon retour, cependant, je trouverai la baronne Ida transformée en

comtesse Siegendorf.

ULRIC.

Peut-être. Mon père le désire, et sérieusement cela est d'une bonne

politique; cette union avec le dernier rejeton de la branche rivale,

d'un seul coup, réconcilie l'avenir et jette un voile sur le passé.

RODOLPH.

Adieu!

ULRIC.

Arrête encore:--il vaut mieux demeurer ensemble jusqu'à l'ouverture de

la chasse. Nous nous quitterons ensuite, toi, pour suivre mes

instructions.

RODOLPH.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore · 第 12 / 18 段