Peu importe ce qu'il souffre. Mais s'il est l'homme que je soupçonne (et

tout, autour de nous, confirme mes inquiétudes), il faut s'assurer de

lui avant la fin du jour.

ULRIC.

En quoi tout cela peut-il m'intéresser?

STRALENHEIM.

J'ai dépêché à Francfort, vers le gouverneur, mon ami,--pour en obtenir

une escorte (comme, d'après un ordre de l'électeur de Brandebourg, j'ai

le droit d'en requérir); mais ces maudites eaux arrêtent toute

communication, et peuvent encore nous retarder de quelques heures.

ULRIC.

Le fleuve commence à baisser.

STRALENHEIM.

À la bonne heure.

ULRIC.

Mais qu'ai-je à faire en tout cela?

STRALENHEIM.

Après avoir risqué votre vie pour moi, vous ne pouvez rester indifférent

à ce qui m'est d'un plus grand intérêt que la vie même, dont je vous

suis redevable.--Ayez donc les yeux sur _lui_! le personnage m'évite,

parce qu'il devine que je l'ai reconnu.--Observez-le, comme vous feriez

l'ours sauvage, qui, réduit aux abois, retournerait contre vous:--comme

lui, il faut que cet homme soit immolé.

ULRIC.

Et la raison?

STRALENHEIM.

Il se trouve entre moi et un héritage magnifique. Oh! si vous l'aviez

vu, Ulric! mais, plus tard!

ULRIC.

Je l'espère bien aussi.

STRALENHEIM.

C'est le plus riche de la riche Bohême: les ravages de la guerre l'ont

épargné. Il est tellement près de Prague, la ville imprenable, que le

glaive et le feu l'ont à peine touché; et maintenant, grâce à cet

avantage et à ceux qu'il doit à sa propre valeur, il présente un revenu

double de tous les royaumes éloignés ou contigus que la guerre a

dévastés.

ULRIC.

Vous en parlez exactement.

STRALENHEIM.

Oui.--Et si vous le pouviez voir, vous en conviendriez;--mais, comme

j'ai dit,--plus tard!

ULRIC.

J'en accepte l'augure.

STRALENHEIM.

Exigez alors de ce domaine et de moi une récompense digne de tous les

deux, et des services signalés que nous vous aurons dus, pour toujours,

moi et les miens.

ULRIC.

Et ce pauvre homme, malade, indigent, abandonné; cet étranger égaré se

trouve donc placé entre vous et ce paradis!--(à part) comme Adam, entre

le diable et le sien.

STRALENHEIM.

Vous l'avez dit.

ULRIC.

Mais, n'y a-t-il pas droit?

STRALENHEIM.

Droit! nullement. Un prodigue déshérité, dont toutes les actions, depuis

vingt ans, ont été, pour sa famille, autant d'injures; qui, surtout, a

fait un mariage disproportionné, et n'a pas rougi de vivre au milieu de

bourgeois, de marchands et de juifs!

ULRIC.

Il a donc une femme?--

STRALENHEIM.

Que vous rougiriez d'appeler votre mère. Vous l'avez vue, celle qu'il

_appelle_ sa femme.

ULRIC.

Et ne l'est-elle pas?

STRALENHEIM.

Pas plus qu'il n'est votre père.--C'est une Italienne, fille d'un

proscrit, qui partage sa misère et sa tendresse touchante.

ULRIC.

Ainsi, ils n'ont pas d'enfans?

STRALENHEIM.

Il y a, ou il y avait un bâtard que le vieux grand-père (la vieillesse

est toujours bizarre) avait recueilli comme pour ranimer la chaleur de

son sein, à l'instant où les glaces de l'âge le poussaient vers la

tombe. Mais le magot n'embarrasse plus mon chemin;--il s'est sauvé,

personne ne sait où; et même il se présenterait, que ses prétentions

seraient trop misérables pour être écoutées.--Eh bien! pourquoi

souriez-vous?

ULRIC.

De vos vaines terreurs. Un pauvre diable, pour ainsi dire dans vos

filets,--un enfant d'une naissance incertaine,--voilà ce qui épouvante

un grand seigneur!

STRALENHEIM.

On a tout à craindre, quand on a tout à conquérir.

ULRIC.

Oui; et on doit faire quelque chose pour le conserver ou l'obtenir.

STRALENHEIM.

Vous avez touché la véritable corde; vous lisez dans mon coeur: je puis

donc compter sur vous.

ULRIC.

Il est déjà trop tard pour en douter.

STRALENHEIM.

Surtout qu'une folle compassion, ne touche pas votre coeur, car

l'extérieur de cet homme est bien fait pour l'exciter.--C'est un

misérable; et il aurait pu, aussi bien que l'autre, être soupçonné du

vol, si les circonstances ne l'excusaient pas; car il habite trop loin

de là, et dans une chambre qui n'a, sur la mienne, aucune issue. Puis, à

dire la vérité, j'ai trop haute opinion d'un sang allié au mien, pour

supposer qu'il pût descendre à une telle infamie. Ajoutez qu'il a été

soldat, bon soldat, quoique des plus intraitables.

ULRIC.

Et ceux-là, monseigneur, nous le savons par notre expérience, ne pillent

jamais avant d'avoir ôté la vie à ceux dont ils deviennent ainsi les

héritiers et non les voleurs. Les morts, privés de sentiment, n'ont rien

à perdre, et l'on ne peut rien leur dérober; leurs dépouilles sont un

legs: voilà tout.

STRALENHEIM.

Allons donc! vous plaisantez. Mais revenons à cet homme. Puis-je compter

que vous aurez l'oeil sur lui, et que vous me donnerez avis du premier

mouvement qu'il fera pour se cacher ou s'enfuir?

ULRIC.

Vous pouvez être sûr que vous-même ne sauriez le garder avec plus

d'empressement que je ne le ferai moi-même.

STRALENHEIM.

Par là, vous vous assurerez à jamais mon dévouement et ma

reconnaissance.

ULRIC.

C'est aussi ce que j'espère.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Chambre du même palais, à laquelle aboutit le passage secret.)

Entrent WERNER et GABOR.

GABOR.

Je vous ai dit ce qu'il en était, monsieur; si donc il vous plaît de

m'accorder un refuge pour quelques heures, tant mieux; sinon,--je

tenterai fortune ailleurs.

WERNER.

Et comment, malheureux comme je le suis, pourrais-je offrir un abri au

malheur?--Jamais daim poursuivi par les chasseurs n'a mieux senti que

moi-même la privation d'un lieu couvert.

GABOR.

Ou lion blessé celle d'un frais repaire;--il me semble, à votre regard,

que vous seriez assez tenté de revenir sur vos pas pour entr'ouvrir les

entrailles du chasseur.

WERNER.

Ah!

GABOR.

Je ne cherche pas à le deviner, disposé, comme je le suis, à faire la

même chose. Mais voulez-vous me seconder? Comme vous, je suis

opprimé,--comme vous, pauvre,--déshonoré--

WERNER, vivement.

Qui vous a dit que je fusse déshonoré?

GABOR.

Personne: je ne _vous_ le dis même pas. Votre pauvreté est le dernier

point de comparaison que j'aie prétendu établir entre nous. Mais _moi_,

je suis déshonoré,--et, je puis ajouter, sans l'avoir mérité plus que

vous.

WERNER.

Encore moi!

GABOR.

Ou tout autre honnête homme. Que diable avez-vous? Sans doute, vous ne

me croiriez pas capable d'une action aussi basse?

WERNER.

Non, non,--certainement.

GABOR.

Enfin, voilà un homme d'honneur! Quant aux autres, ce jeune muguet,--ce

stupide intendant, cet épais seigneur,--tous me soupçonnent, et

pourquoi? parce que je suis le plus mal vêtu et le plus obscur d'eux

tous. Et cependant, si le fond d'un verre réclamait de nous une entière

franchise, mon ame craindrait moins de paraître au grand jour que la

leur. Mais enfin,--vous êtes pauvre et sans secours,--plus encore que

moi-même--

WERNER.

Qui vous l'a dit?

GABOR.

Vous avez raison. Eh bien! je réclame un asile de celui dont je suppose

la complète indigence; si vous la niez, sans doute je pourrai compter

sur votre secours. Vous qui semblez avoir éprouvé toutes les amertumes

de la vie, vous savez bien, par expérience, que tous les trésors du

Nouveau-Monde, dont l'Espagnol est si fier, ne tenteront jamais l'homme

qui pèse dans la même balance leur valeur et la sienne propre, à moins

que leur acquisition (car je suis moins que tout autre en position de la

dédaigner) ne fasse peser sur lui le plus léger cauchemar.

WERNER.

Où prétendez-vous en venir?

GABOR.

Où j'en suis venu: je croyais parler très-clairement. Vous n'êtes pas le

voleur, n'est-ce pas?--moi non plus:--Eh bien! comme de braves gens,

nous devons nous entr'aider.

WERNER.

Monsieur, nous sommes dans un monde damné.

GABOR.

L'autre l'est également, suivant le récit des prêtres (et nul doute

qu'ils ne le connaissent mieux que nous); c'est pourquoi j'aime encore

mieux celui-ci.--Je suis peu curieux du sort des martyrs, surtout avec

une épitaphe de voleur sur ma tombe. Je ne vous demande qu'un logement

d'une nuit; demain matin j'irai reconnaître le fleuve, et, comme la

colombe, voir si les eaux sont baissées.

WERNER.

Baissées! Est-ce qu'on peut l'espérer?

GABOR.

On le pourrait vers le milieu du jour.

WERNER.

Nous pourrons donc nous sauver?

GABOR.

Êtes-_vous_ aussi en danger?

WERNER.

La pauvreté l'est toujours.

GABOR.

Je le sais par une longue expérience. Voulez-vous promettre d'alléger la

mienne?

WERNER.

Votre pauvreté?

GABOR.

Non:--vous ne me semblez pas posséder le remède d'une pareille maladie;

mais je parle du danger que je cours. Vous avez un toit, et je n'en ai

pas: je demande simplement un refuge.

WERNER.

À la bonne heure; aussi bien, comment un malheureux tel que moi

aurait-il de l'or?

GABOR.

Ce ne serait pas du moins par des moyens honnêtes, à parler franchement;

et cependant, je souhaiterais presque que vous eussiez celui du baron.

WERNER.

Osez-vous insinuer?

GABOR.

Quoi?

WERNER.

Faites-vous attention à qui vous parlez?

GABOR.

Non; et ce n'est guère mon usage. (On entend du bruit au dehors.) Mais

écoutez! les voilà qui viennent.

WERNER.

Qui donc?

GABOR.

L'intendant et sa meute d'hommes, sur mes traces. Je les aurais attendus

de pied ferme; mais c'est en vain qu'on demanderait justice à de tels

instrumens. Où me réfugier? montrez-moi quelque place... Je vous le

proteste, par tout ce qu'il y a de plus sacré, je suis innocent.

Mettez-vous un instant à ma place.

WERNER, à part.

Juste ciel! ton enfer n'est pas d'un autre monde. Mais suis-je bien

encore en vie?

GABOR.

Vous êtes ému, je le vois; et cela vous honore. Un jour, je pourrai

reconnaître ce service.

WERNER.

N'êtes-vous pas un espion de Stralenheim?

GABOR.

Moi! mais quand je le serais, que viendrais-je épier en vous? Et

cependant, en me rappelant les questions fréquentes qu'il m'a adressées

sur vous et votre femme, je pourrais concevoir quelques soupçons; mais

vous savez mieux,--comment et pourquoi, moi, je suis son ennemi mortel.

WERNER.

_Vous_?

GABOR.

Oui, après la manière dont il a reconnu le service que je contribuai à

lui rendre, je ne puis être que son ennemi; et, si vous n'êtes pas de

ses amis, vous me prêterez assistance.

WERNER.

De tout mon coeur.

GABOR.

Mais par quel moyen!

WERNER, montrant l'ouverture secrète.

Il y a ici une secrète issue; rappelez-vous bien que le hasard me l'a

fait découvrir, et que je n'en profite que pour vous sauver.

GABOR.

Ouvrez-la; je n'en userai que dans cette intention-là.

WERNER.

Je l'ai trouvée comme je vous le dis: elle conduit, à travers des murs

intérieurement creusés (assez épais pour offrir de longues routes

circulaires, sans rien perdre de leur force ou de leur régularité), à

travers des salles profondes et des recoins obscurs, jusqu'à je ne sais

où. Mais il ne faut pas que vous avanciez: donnez-m'en votre parole.

GABOR.

C'est inutile. Comment pourrais-je avancer dans l'obscurité, à travers

un labyrinthe de trouées gothiques et inconnues?

WERNER.

Sans doute. Mais qui peut deviner où cette issue peut conduire? je

l'ignore (remarquez-le bien). Mais qui peut savoir si elle ne conduirait

pas jusqu'à l'appartement de votre ennemi? Ces galeries étaient

disposées d'une manière si bizarre, par nos ancêtres, dans les anciens

tems de la Germanie! Alors, il s'agissait moins de se défendre des

élémens, que de ses plus proches voisins. Ne vous aventurez donc pas

au-delà des deux premiers escaliers; si vous le faites (bien que je ne

les aie jamais outrepassés), je ne réponds pas de ce que vous pourrez

rencontrer.

GABOR.

J'en réponds pour moi. Mille remerciemens!

WERNER.

Vous trouverez, de l'autre côté, cette ouverture plus reconnaissable; et

quand il vous conviendra de revenir, le panneau s'ouvrira au plus léger

toucher.

GABOR.

Entrons.--Adieu!

(Il disparaît par le secret panneau.)

WERNER, seul.

Qu'ai-je fait? hélas! qu'_avais-je_ fait auparavant, pour concevoir

maintenant des craintes? Ah! plutôt, que ce soit pour moi une sorte

d'allégement, d'avoir sauvé l'homme dont la perte pouvait assurer mon

salut.--Les voici! cherchant ailleurs ce qu'ils ont devant les yeux.

(Entrent Idenstein et autres.)

IDENSTEIN.

Comment! il n'est pas ici? Il a donc disparu au travers des sombres

vitraux gothiques, sous la pieuse aide des saints représentés sur les

fenêtres jaunes et rouges. Voyez le soleil éclairer, en se couchant de

même qu'en se levant, les longues barbes perlées, les croix de pourpre,

les crosses d'or, les capuchons et les bras croisés, les heaumes, les

armures lacées, les longues épées, et toutes ces figures fantastiques:

braves chevaliers et pieux ermites, dont quelques pans de cristal

préservent seuls la ressemblance et la gloire; et dont chaque bouffée de

vent semble proclamer que leur fragilité est égale à celle de toute

autre vie et de toute autre gloire. Quoi qu'il en soit, notre homme a

disparu.

WERNER.

Qui cherchez-vous?

IDENSTEIN.

Un fripon.

WERNER.

Pourquoi donc aller si loin?

IDENSTEIN.

Nous recherchons celui qui a volé le baron.

WERNER.

Êtes-vous sûr de l'avoir deviné?

IDENSTEIN.

Aussi sûr que vous êtes ici; mais de quel côté s'est-il enfui?

WERNER.

Qui?

IDENSTEIN.

Celui que nous cherchons.

WERNER.

Vous voyez qu'il n'est pas ici.

IDENSTEIN.

Nous l'avions cependant suivi jusqu'à cette chambre. Seriez-vous son

complice? ou si vous pratiquez la magie noire?

WERNER.

La magie que je pratique est la franchise: c'est la plus obscure de

toutes, pour bien des hommes.

IDENSTEIN.

Il se pourrait que j'eusse plus tard une ou deux questions à vous faire;

mais, en ce moment, il nous faut poursuivre les traces de l'autre.

WERNER.

Vous feriez mieux de commencer maintenant à me questionner: je puis bien

ne pas toujours avoir la même patience.

IDENSTEIN.

Eh bien! je voudrais savoir, en bonne vérité, si vous êtes réellement

l'homme que cherche Stralenheim?

WERNER.

Insolent! N'avez-vous pas dit qu'il n'était pas ici?

IDENSTEIN.

Oui, quant à l'_un_; mais il en est un autre dont il suit la trace avec

plus de chaleur, et qu'il poursuivra bientôt peut-être au nom d'une

autorité supérieure à la sienne et à la mienne. Mais, allons! cherchez,

mes amis! vous êtes en défaut.

(Idenstein sort avec ses gens.)

WERNER.

Dans quel abîme m'a précipité ma triste destinée! Et c'est une action

infâme qui, seule, aura pu m'arracher à de plus grands malheurs! Loin de

moi, démon persécuteur! cesse de siffler dans mon sein! Tu viens trop

tard! je ne veux rien avoir à faire avec le sang.

(Entre Ulric.)

ULRIC.

Je vous cherchais, mon père.

WERNER.

N'y a-t-il aucun danger?

ULRIC.

Non. Stralenheim ignore tous les liens qui nous unissent; et bien

plus,--il m'a choisi pour épier vos actions, persuadé que je lui étais

entièrement acquis.

WERNER.

Je n'ose le croire: c'est un nouveau piége qu'il nous dresse à tous

deux, pour prendre en même tems le fils et le père.

ULRIC.

Je ne puis m'arrêter à chaque misérable crainte, et broncher sur tous

les doutes qui viennent, tels que des ronces, embarrasser vos pas. Il

faut les traverser, comme le ferait un villageois désarmé, eût-il même

les jambes nues, s'il apercevait tout d'un coup un loup affamé dans le

bois où il travaille. On prend les grives avec des lacets, mais non les

aigles; nous les éviterons, ou nous saurons bien les rompre.

WERNER.

Indiquez-moi donc le moyen.

ULRIC.

Ne pouvez-vous le deviner?

WERNER.

Non.

ULRIC.

J'en suis surpris. Votre esprit n'en eut-il pas au moins la _pensée, la

dernière nuit_.

WERNER.

Je ne vous entends pas.

ULRIC.

Nous ne pourrons donc jamais nous entendre! Mais, pour changer

d'entretien--

WERNER.

Vous voulez dire pour le _poursuivre_; car il s'agit de notre salut.

ULRIC.

En effet; j'accepte votre correction. Je vois plus clairement quelle est

notre position actuelle, et toutes ses conséquences. Les eaux baissent;

dans quelques heures arriveront les mirmidons qu'il a mandés de

Francfort; vous resterez leur prisonnier, quelque chose de pis

peut-être; et moi, enfant déclaré bâtard, par suite des artifices de ce

baron, je lui abandonnerai mes droits.

WERNER.

Maintenant, votre remède. Je pensais à m'échapper par le moyen de cet or

maudit; mais je n'ose plus m'en servir, le montrer, ni même le regarder.

Je crois y voir mon crime pour légende, et non pas le titre de la

monnaie. Au lieu de la figure du souverain, il me semble reconnaître ma

propre tête enveloppée de serpens, dont les sifflets font entendre à la

foule assemblée ces mots: _Regardez: c'est un voleur_!

ULRIC.

Gardez-vous, pour le moment du moins, de vous en servir; mais prenez cet

anneau.

(Il lui donne un anneau.)

WERNER.

Un brillant! c'était celui de mon père.

ULRIC.

Et, comme tel, il vous appartient. Vous pouvez, avec lui, emprunter à

l'intendant ses chevaux et sa vieille calèche, afin de poursuivre, vous

et ma mère, votre route au lever du soleil.

WERNER.

Et vous, que nous avons retrouvé depuis un instant, nous vous

laisserions encore au milieu du danger?

ULRIC.

N'ayez pas la moindre crainte. Elles seraient fondées si nous

disparaissions ensemble; car, par là, nous découvririons nos

intelligences. Les eaux ne sont très-élevées que dans la direction de

Francfort; ainsi, elles nous favorisent complètement. La route de

Bohême, bien que difficile, n'est pas impraticable; et quand vous aurez

quelques heures d'avance, les gens qui tenteront de vous poursuivre

trouveront les mêmes difficultés que vous-mêmes: une fois à la

frontière, vous êtes sauvés.

WERNER.

Mon noble enfant!

ULRIC.

Arrêtez! pas de transports: nous pourrons nous y abandonner dans le

château de Siegendorf! Ne montrez pas d'or: présentez le brillant à

Idenstein, (je connais l'homme, et je l'ai jugé). Vous y trouverez un

double avantage: Stralenheim a perdu de l'or, et non pas des pierreries;

ainsi, le diamant ne peut lui appartenir; et puis, celui qui le possède

ne peut guère être soupçonné d'avoir ravi la monnaie du baron, puisqu'en

échangeant son bijou il lui était facile de trouver plus d'argent que

n'en a perdu Stralenheim la nuit dernière. Ne soyez pas trop timide en

lui adressant votre demande, sans pourtant y mettre de l'arrogance; et

Idenstein vous servira sans hésiter.

WERNER.

Je suivrai en tout vos instructions.

ULRIC.

J'aurais voulu vous épargner cet ennui; mais si j'avais paru prendre

intérêt à votre sort, si j'avais surtout sacrifié en votre faveur un

diamant, on aurait tout deviné.

WERNER.

Mon ange gardien! ce moment me fait oublier tous mes anciens malheurs.

Mais que feras-tu après notre départ?

ULRIC.

Stralenheim ignore même que je vous connaisse. Je veux rester un jour ou

deux près de lui pour prévenir tous ses doutes, et puis, je rejoindrai

mon père.

WERNER.

Pour ne plus le quitter?

ULRIC.

Je l'ignore; mais du moins nous rejoindrons-nous encore une fois.

WERNER.

Mon fils! mon ami,--mon unique enfant, mon seul sauveur! Oh! je t'en

conjure,--ne me hais pas!

ULRIC.

Moi! haïr mon père!

WERNER.

Oui; mon père me haïssait, pourquoi pas mon fils?

ULRIC.

Votre père ne vous connaissait pas comme je vous connais.

WERNER.

Tes paroles sont autant de serpens. Tu me connais, dis-tu? Si tu es

sincère, tu ne me connais pas; car je ne suis pas, en ce moment,

moi-même. Cependant (ne me hais pas), je le serai bientôt.

ULRIC.

_J'attendrai_. Cependant, croyez-moi, tout ce qu'un fils peut faire pour

ses parens, je le ferai.

WERNER.

Je le vois, et je le sens déjà; cependant, je sens aussi--que vous me

méprisez.

ULRIC.

Pourquoi vous mépriserais-je?

WERNER.

Voulez-vous me forcer à rappeler ma honte?

ULRIC.

Non: je l'ai approfondie ainsi que vous; mais n'en parlons pas

davantage, ou du moins oublions-la pour ce moment. Votre faute a

redoublé tout ce qu'avait de difficile la situation de notre famille, et

ses inimitiés secrètes contre celle de Stralenheim. C'est _lui_,

maintenant, qu'il s'agit de battre. J'avais indiqué _un_ moyen.

WERNER.

C'est le seul, et je l'embrasse comme j'embrasse mon fils, qui, dans le

même jour, a _sauvé_ son père et lui-même.

ULRIC.

Oui, vous serez sauvé: cela doit nous suffire. La présence de

Stralenheim en Bohême serait-elle un obstacle à vos droits, dans le cas

où nous parviendrions jusque dans nos domaines?

WERNER.

Certainement, dans l'état actuel des choses; le premier occupant a

cependant pour lui, comme c'est l'usage, le principal avantage, surtout

quand il est du sang le plus proche.

ULRIC.

_Sang_!! c'est un mot d'acception diverse: celui qui coule dans les

veines; celui qu'on en fait sortir:...--comme il pourrait arriver, dans

le cas où ceux du même _sang_ (ainsi parle-t-on) auraient entre eux la

même animosité que jadis les frères Thébains. Lorsqu'une partie de ce

_sang_ est corrompue, il suffit d'en tirer quelques onces pour purifier

le reste.

WERNER.

Je ne saisis pas votre pensée.

ULRIC.

Cela se peut,--et même devrait être,--et cependant...--mais ne perdons

pas de tems: il faut que cette nuit vous partiez; vous et ma mère.

L'intendant s'approche: sondez-le avec le diamant; il pénétrera au fond

de son ame vénale, comme le plomb au fond de la mer; il en rapportera la

vase, la boue et ce qu'elle renferme de plus sale, comme le plomb

encore, quand, imprégné d'une matière visqueuse, il revient annoncer

l'approche et le danger des écueils. Ici, la cargaison est riche; il

faut passer la ligne à tems. Adieu! nous n'avons pas un instant à

perdre. Mais, avant de nous quitter, votre _main_, mon père!--

WERNER.

Laisse-moi t'embrasser!

ULRIC.

On pourrait nous observer: dissimulez vos sentimens pour aujourd'hui, et

laissez croire que nous sommes ennemis.

WERNER.

Maudit celui dont les artifices étouffent les plus doux et les plus

légitimes sentimens de nos coeurs, et dans un moment semblable, encore!

ULRIC.

Oui, maudissez-le:--cela vous fera du bien. Voici l'intendant.

(Entre Idenstein.)

ULRIC.

Maître Idenstein, quel est le résultat de vos recherches? Avez-vous

attrapé notre drôle?

IDENSTEIN.

Non, par ma foi!

ULRIC.

Eh bien, il y en a d'autres à foison: dans une autre chasse vous aurez

plus de bonheur. Où est le baron?

IDENSTEIN.

Rentré dans son appartement; et, maintenant que j'y pense, il demande

après vous, avec toute l'impatience d'un grand seigneur.

ULRIC.

Il faut satisfaire à l'instant tous ces illustres personnages, comme si

nous étions autant de coursiers aiguillonnés par l'éperon. Il est fort

heureux qu'ils aient aussi des chevaux; car, s'ils n'en avaient pas, ils

forceraient, je crois, les hommes à traîner leurs chariots, comme

autrefois, dit-on, les rois traînaient celui de Sésostris.

IDENSTEIN.

Quel était ce Sésostris?

ULRIC.

Un vieux Bohémien,--un Égyptien couronné.

IDENSTEIN.

Égyptien, Bohémien, c'est tout un; car on leur donne l'un et l'autre

nom. Aurait-il été un de ces gens-là?

ULRIC.

C'est ainsi que je l'entendais; mais je dois vous laisser. Votre

serviteur, intendant.--Werner! c'est, je crois, votre nom? serviteur!

(Il sort.)

IDENSTEIN.

Voilà un garçon de bonne mine et d'esprit! comme il a l'usage du monde!

Vous le voyez, monsieur, il met chacun à sa place: il observe les

préséances naturelles.

WERNER.

Je m'en aperçois; et j'applaudis à son discernement comme au vôtre.

IDENSTEIN.

C'est bien,--c'est très-bien: je vois que vous connaissez aussi ce que

vous êtes; pour moi, je vous avoue cependant que je ne le connais pas

encore.

WERNER, montrant l'anneau.

Cela peut-il éclaircir vos doutes?

IDENSTEIN.

Comment!--Qu'est-ce? un diamant!

WERNER.

Il est à vous, à une condition.

IDENSTEIN.

À moi! parlez!

WERNER.

C'est que vous me permettrez, dans la suite, de le racheter trois fois

ce qu'il vaut: c'est une bague de famille.

IDENSTEIN.

De famille! de la _vôtre_! un diamant! je suis tout interdit.

WERNER.

Il faut aussi que vous me procuriez, une heure avant la chute du jour,

tous les moyens de quitter cet endroit.

IDENSTEIN.

Mais n'est-il pas faux? Laissez-moi l'examiner: oui, c'est bien un

diamant, par toutes les gloires célestes.

WERNER.

Allons! je me confie à vous; vous deviniez sans doute que j'étais d'une

naissance supérieure à mon apparente fortune?

IDENSTEIN.

Je n'oserais le dire, quoique ce joyau plaide bien en votre faveur; car

c'est le véritable indice d'un sang noble.

WERNER.

J'ai d'importantes raisons qui me font désirer de continuer mon voyage

sans être connu.

IDENSTEIN.

Alors, _vous êtes_ donc l'homme que Stralenheim recherche?

WERNER.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore · 第 11 / 18 段