n'importe comment.--Et vous, monseigneur?
STRALENHEIM.
Mieux partagé en santé qu'en argent: mon gîte, ici, semble devoir me
coûter cher.
GABOR.
L'on m'a parlé de votre perte; mais pour un homme de votre rang, c'est
une bagatelle.
STRALENHEIM.
Vous en parleriez autrement, si la perte vous touchait.
GABOR.
Je n'en ai jamais eu tant (à la fois) dans ma vie: je ne saurais donc en
décider. Mais je venais vous chercher: vos messagers sont revenus sur
leurs pas:--je les ai devancés ici.
STRALENHEIM.
Vous!--Comment cela se fait-il?
GABOR.
Au point du jour, je m'avançais pour juger de l'abaissement des eaux;
car j'avais envie de continuer ma route. Vos courriers furent tous,
comme moi, désappointés; et voyant qu'il ne faut pas songer à passer
outre, j'attends ici le bon plaisir de la rivière.
STRALENHEIM.
Que les drôles n'y sont-ils noyés! Comment n'ont-ils pas au moins tenté
le passage? je le leur avais ordonné, quels que fussent les dangers.
GABOR.
Si votre ordre avait pu entr'ouvrir l'Oder, comme jadis la verge de
Moïse entr'ouvrit la mer Rouge (difficilement plus rouge que les flots
orageux de la rivière), peut-être se seraient-ils hasardés.
STRALENHEIM.
Il faut que je voie par moi-même: les drôles! les esclaves!--mais ils
s'en repentiront.
(Stralenheim sort.)
GABOR, seul.
Allons, cours, mon cher baron, personnage ambitieux et égoïste! résumé
de toute la vaillante, noblesse de tous les preux chevaliers du bon
vieux tems. Hier, quand il était aux abois, et qu'il se débattait par la
fenêtre de sa voiture à demi submergée, il eût donné les terres qu'il
peut avoir, et ce qu'il estime encore davantage, ses seize quartiers,
pour respirer une vessie pleine d'air; et déjà le voilà qui tempête
contre une douzaine de pauvres diables, qui, aussi, tiennent à leur vie!
Après tout, il a raison. Comment, morbleu, y tiennent-ils, quand un être
pareil peut leur ordonner de la hasarder, à son plaisir? Ô le monde, le
monde! c'est une bien triste comédie!
(Gabor sort.)
SCÈNE II.
(Appartement de Werner, dans le palais.)
Entrent JOSÉPHINE et ULRIC.
JOSÉPHINE.
Reste, mon Ulric,--mon bien aimé!--laisse-moi te regarder
encore.--Est-il bien vrai! après douze ans?
ULRIC.
Ma bonne mère!
JOSÉPHINE.
Oui, mon rêve se trouve réalisé!--Qu'il est beau! plus que tout ce que
j'espérais! Le ciel en soit loué; qu'il reçoive les actions de
grâce,--les larmes de joie d'une mère:--c'est bien là son ouvrage.--Dans
un pareil moment, tu nous arrives, non-seulement comme un fils, mais
comme un sauveur.
ULRIC.
Si vous disiez vrai, ma mère, la joie que j'éprouve serait encore
doublée, et mon coeur pourrait enfin acquitter la dette de ma
reconnaissance: je ne dis pas de mon amour (dans tous les tems, vous en
avez été les objets les plus vifs).--Pardonnez-moi! il n'a pas dépendu
de moi d'abréger cette longue absence.
JOSÉPHINE.
Je le sais; mais je ne puis maintenant revenir à des idées tristes; je
doute même si j'en ai jamais eu: tous mes transports actuels de joie les
ont écartées de ma mémoire.--Mon enfant!
(Entre Werner.)
WERNER.
Comment! encore de nouveaux étrangers!
JOSÉPHINE.
Oh non! regardez-le! Qui voyez-vous?
WERNER.
Un jeune homme, et pour la première fois--
ULRIC, s'agenouillant.
Depuis douze longues années, mon père!
WERNER.
Ô ciel!
JOSÉPHINE.
Il se trouve mal.
WERNER.
Non:--je suis mieux maintenant.--Ulric!
(Il l'embrasse.)
ULRIC.
Mon père, Siegendorf!
WERNER, l'arrêtant.
Silence, enfant! ces murs peuvent vous entendre.
ULRIC.
Eh bien! quand même?--
WERNER.
Quand même! mais nous parlerons de ceci; pour le moment, souviens-toi
que je ne dois être, ici, connu que sous le nom de Werner. Allons,
encore une fois dans mes bras! Oui, je te vois, tel que j'aurais pu
être, et ce que je n'ai pas été. Joséphine! non, ce n'est pas la passion
d'un père qui m'aveugle: si j'avais vu, au milieu des dix mille jeunes
gens les plus beaux, les traits de notre Ulric, c'est eux dont mon coeur
eût désiré voir mon fils revêtu.
ULRIC.
Et pourtant, vous ne m'avez pas reconnu!
WERNER.
Hélas! j'ai sur les yeux une espèce de voile, qui me permet seulement de
distinguer, dans ceux que je vois, ce qui peut me les faire craindre et
haïr.
ULRIC.
Ma mémoire a mieux servi mes sentimens. Je ne vous ai pas un seul
instant publié. Combien de fois, dans les riches et nobles salles
de--(je ne le nommerai pas, vous pensez qu'il y aurait ici danger à le
faire); mais enfin, au milieu des pompeuses distractions de votre manoir
héréditaire, ai-je arrêté mes yeux sur les montagnes de la Bohême,
pleurant de voir un jour de plus descendre sur vous et moi, sans que
nous ayons cessé d'être divisés par ces hauteurs inaccessibles. Enfin,
elles ne nous sépareront plus.
WERNER.
Je n'en sais rien. Savez-vous que mon père n'existe plus?
ULRIC.
Ô ciel! lui que j'avais laissé dans une si belle vieillesse; semblable à
ces chênes vermoulus qui bravent encore les élémens, et restent debout
au milieu des jeunes arbres victimes des tempêtes? Et il n'y a que trois
mois de cela.
WERNER.
Pourquoi l'aviez-vous quitté?
JOSÉPHINE, embrassant Ulric.
Pouvez-vous bien le demander; et n'est-il pas _ici_?
WERNER.
En effet, il a voulu rejoindre ses parens, et il les a retrouvés; mais
_comment_! et dans quelle situation!
ULRIC.
Tout ira mieux, maintenant. Nous n'avons qu'à poursuivre notre route, à
faire connaître nos droits, ou plutôt les vôtres; car je vous remets
tout, à moins que mon grand-père n'ait disposé de ses biens publics de
manière à me contraindre d'en accepter la succession en mon propre nom,
et pour la forme. Mais j'espère mieux; et tout, sans doute, reviendra à
vous seul.
WERNER.
N'avez-vous pas entendu parler de Stralenheim?
ULRIC.
Je lui ai sauvé la vie hier même. Il est ici.
WERNER.
Ainsi vous avez sauvé la vie du serpent dont le venin nous frappera
tous.
ULRIC.
Vous parlez en énigmes. Qu'a de commun avec nous ce Stralenheim?
WERNER.
Tout. C'est lui qui réclame notre patrimoine; notre parent éloigné,
notre plus proche ennemi.
ULRIC.
Jusqu'à présent, je n'avais pas entendu son nom. Le comte, il est vrai,
parlait quelquefois d'un parent qui, dans le cas où sa race viendrait à
manquer, pourrait avoir quelque droit à sa succession; mais jamais il
n'avait devant moi désigné ses titres.--Et que nous importe, après tout?
ses droits tombent devant les nôtres.
WERNER.
Oui, à Prague; mais ici, il peut tout. Il a environné ton père de
piéges, auxquels celui-ci n'a, jusqu'à présent, échappé que par hasard,
et malgré lui.
ULRIC.
Vous connaît-il personnellement?
WERNER.
Non; mais il a sur ma personne de violens soupçons, qui l'ont trahi la
dernière nuit; et peut-être n'est-ce qu'à ses restes d'incertitude que
je dois ma liberté momentanée.
ULRIC.
Je pense que vous vous trompez (excusez cette expression), Stralenheim
n'est pas ce que vous le jugez, ou, s'il est tel, il me doit bien
quelque chose pour ce que j'ai fait et ce que je fais encore. Je lui ai
sauvé la vie, il a donc en moi toute confiance; de plus, on l'a volé
depuis qu'il est ici: étranger, malade, il est incapable par lui-même de
rechercher le vilain qui l'a dérobé; je lui promis de le faire pour lui,
et c'est justement l'affaire qui m'avait amené ici. Mais en recherchant
l'or d'un autre, j'ai trouvé moi-même tout mon trésor, vous, mes chers
parens!
WERNER, avec agitation.
Qui vous apprit à prononcer ce nom de vilain?
ULRIC.
Les communs larrons méritent-ils donc un nom plus noble?
WERNER.
Qui vous apprit ainsi à brûler d'une empreinte infernale un être que
vous ne connaissez pas?
ULRIC.
Ma conscience m'apprit toujours à juger un fripon d'après ses actes.
WERNER.
Et qui vous a dit, vous, fils que j'ai si long-tems cherché, et que j'ai
trouvé pour mon malheur, qui vous a dit que je permettrais jamais à mon
fils de m'insulter?
ULRIC.
J'ai parlé d'un vilain. Qu'y a-t-il de commun entre un pareil être et
mon père?
WERNER.
Tout; ce voleur est ton père!
JOSÉPHINE.
Mon fils, ne le crois pas;--et cependant--la voix lui manque.
ULRIC, interdit regarde attentivement Werner, puis, à voix basse:
Et vous l'avouez?
WERNER.
Ulric! avant d'oser mépriser votre père, apprenez à deviner et apprécier
les actions. _Jeune_, à peine entré dans la vie, inconsidéré, et
d'ailleurs nourri au milieu du luxe, est-ce à vous qu'il appartient de
mesurer la force des passions ou les tentations de la misère?
Attendez--(peu de tems encore, l'instant viendra aussi rapide que la
nuit), attendez! jusqu'à ce que vos espérances soient, comme les
miennes, entièrement évanouies;--Jusqu'à ce que la douleur et la honte
soient les hôtes inséparables de votre demeure; la disette et la famine
les commensaux de votre table; le désespoir le compagnon de votre
couche:--levez-vous alors, et jugez! Et, si jamais l'instant
arrivait,--si le serpent dont les replis enveloppèrent tout ce que vous
et les vôtres ont de plus cher et de plus précieux, se présentait
assoupi devant vos pas;--si lui seul vous séparait du bonheur; si celui
qui ne vit que pour vous arracher votre nom, votre patrimoine, la vie
elle-même, se trouvait à votre merci; si vous aviez pour conducteur le
hasard; pour manteau, les ombres de la nuit; dans vos mains un couteau;
autour de vous le sommeil, et votre ennemi lui-même partageant un
assoupissement qui, ressemblant à la mort, semblait inviter à la lui
donner;--enfin, si cette mort seule eût pu vous sauver... remerciez
alors le ciel si, comme moi, vous reculez, satisfait d'un léger
larcin!--Voilà ce que j'ai fait.
ULRIC.
Mais--
WERNER, l'interrompant.
Écoutez-moi! je ne veux entendre la voix d'aucun homme:--à peine si
j'ose écouter la mienne (supposé qu'elle soit encore mortelle).
Écoutez-moi! Vous ne connaissez pas l'homme dont je parle: il est vil,
trompeur et avare. Vous vous croyez préservé de tout danger par votre
jeunesse et votre bravoure; mais apprenez qu'il n'est personne à l'abri
du désespoir, et qu'il en est peu à l'abri de la trahison.
Représentez-vous Stralenheim, mon plus grand ennemi; logé dans un palais
de prince, couché dans un appartement de prince, étendu, assoupi devant
mon couteau! Un instant, un mouvement,--le moindre geste, et la terre se
refermait pour jamais sur lui, sur toutes mes craintes. Le fer était
levé; il était en ma puissance:--et pourtant je suis encore dans la
sienne. Vous-même, n'y êtes-vous pas également? Qui vous dit que vous
lui soyez inconnu? Qui vous dit qu'il ne vous ait pas entraîné ici pour
vous exterminer, ou pour vous plonger, avec vos parens, dans un cachot?
(Il s'arrête.)
ULRIC.
Continuez,--continuez!
WERNER.
Quant à _moi_, il ne m'a jamais perdu de vue; il m'a poursuivi malgré
tous les changemens de tems, de noms, de fortune.--Pourquoi vous
épargnerait-il? Avez-vous plus d'habitude, plus d'expérience des hommes?
Il m'a circonvenu de piéges; il a semé mes pas de reptiles que, dans ma
jeunesse, j'aurais pu disperser loin de moi; mais aujourd'hui, en les
frappant, je ne fais que ranimer leur venin. Seriez-vous plus patient,
Ulric? Ulric! il est des crimes dont les circonstances sont l'excuse; il
est des tentations que la nature ne peut maîtriser ou prévoir.
ULRIC le regarde d'abord, puis Joséphine.
Ô ma mère!
WERNER.
Oui! je le pense aussi, vous n'avez plus de père, j'en ai perdu le
titre; j'ai perdu mon fils, et je reste seul.
ULRIC.
Arrêtez!
(Werner sort précipitamment de la chambre.)
JOSÉPHINE, à Ulric.
Ne le suis pas avant que cet instant de passion soit passé. Crois-tu que
je ne le suivrais pas, si je pouvais lui faire quelque bien?
ULRIC.
Je vous obéis, ma mère, quoiqu'avec peine; mais je ne commencerai pas
par un acte de désobéissance.
JOSÉPHINE.
Hélas! ton père est bon. Ne le condamne pas d'après sa propre bouche, et
confie-toi plutôt dans le témoignage de celle qui vécut si long-tems
avec lui et pour lui. Tu n'as vu, de son coeur, que la surface;
l'intérieur t'offrira une foule d'excellentes qualités...
ULRIC.
Ainsi, mon père n'aurait exprimé que ses principes! Mais, ma mère, ne
les met-il pas en pratique?
JOSÉPHINE.
Il ne pense pas même comme il parle. De longues années de malheurs le
font quelquefois paraître tel que tu l'as vu.
ULRIC.
Expliquez-moi donc plus clairement les prétentions de Stralenheim, afin
que, si j'en trouve l'occasion, je puisse me trouver prêt à lui
répondre, ou du moins à vous arracher au danger présent. Je vous
garantis ce dernier point;--mais que ne suis-je arrivé quelques heures
plus tôt!
JOSÉPHINE.
Que le ciel ne l'a-t-il voulu!
(Entrent Gabor, Idenstein et valets.)
GABOR, à Ulric.
Je vous cherchais, camarade. Voilà donc ma récompense!
ULRIC.
Que voulez-vous dire?
GABOR.
Par la mort! Ai-je vécu jusqu'à présent pour voir cela? (À Idenstein.)
Sans votre âge et votre stupidité--je--
IDENSTEIN.
Au secours! Ne levez pas la main;--toucher un intendant!
GABOR.
Ne va pas croire que je t'honore assez pour sauver ton cou du
ravenstone[4], en t'assommant moi-même.
[Note 4: Le ravenstone (_Rabenstein_) est le gibet de l'Allemagne. On
l'appelle ainsi, par allusion aux corbeaux (_Raben_) qui s'y perchent.]
IDENSTEIN.
Je vous remercie du sursis; mais il y en a qui sont plus près d'y être
suspendus que moi-même.
ULRIC.
Expliquez-moi le sujet de cette sotte querelle, ou--
GABOR.
En un mot donc, le baron a été volé, et c'est sur moi que ce respectable
personnage a daigné fixer ses bienveillans soupçons;--moi! qu'il n'avait
jamais vu avant la soirée précédente.
IDENSTEIN.
Vouliez-vous que j'eusse des soupçons sur mes connaissances? Apprenez
que je vis en meilleure compagnie.
GABOR.
Tu seras bientôt dans une plus convenable encore, dans la dernière où se
trouvent les hommes, parmi les vers! infernal dogue.
(Gabor se jette sur lui.)
ULRIC, se mettant entre eux.
Holà! pas de violence: il est vieux, désarmé,--soyez calme, Gabor.
GABOR, laissant Idenstein.
En effet, je suis un sot de me fâcher parce qu'un sot me croit un
malhonnête homme; c'est un honneur pour moi.
ULRIC, à Idenstein.
Comment vous trouvez-vous?
IDENSTEIN.
Au secours!
ULRIC.
Mais ne vous ai-je pas secouru?
IDENSTEIN.
Tuez-le, j'en conviendrai.
GABOR.
Je suis calme...--il vivra.
IDENSTEIN.
Ce n'est pas comme vous: il y a des jugemens et des juges en Allemagne.
Le baron pourra décider!
GABOR.
Vous soutient-il dans votre accusation?
IDENSTEIN.
Peut-on le demander!
GABOR.
Alors, la première fois, il pourra bien se noyer avant que je m'expose
pour le tirer de l'eau. Mais le voici lui-même.
(Stralenheim entre.)
GABOR, s'avançant vers lui.
Noble seigneur, me voici!
STRALENHEIM.
Eh bien! monsieur!
GABOR.
Me voulez-vous quelque chose?
STRALENHEIM.
Et que pourrais-je vous vouloir?
GABOR.
Vous le savez mieux que moi, si les flots d'hier n'ont pas submergé
votre mémoire; mais ne parlons pas de cela. Je parais devant vous,
accusé en phrases très-intelligibles, par votre intendant d'un vol
commis sur votre personne ou dans votre chambre.--Est-ce de vous que
viennent les soupçons, ou de lui?
STRALENHEIM.
Je n'accuse personne.
GABOR.
Ainsi, vous m'acquittez, baron?
STRALENHEIM.
Je ne sais qui accuser, acquitter, ou même soupçonner.
GABOR.
Mais, du moins, devriez-vous savoir _qui_ l'on ne doit pas soupçonner.
J'ai été insulté,--blessé par ces valets; je réclame justice de vous:
sachez leur apprendre leur devoir. Ils devaient chercher parmi eux le
coupable. Mais, en un mot, si quelqu'un m'accuse, que ce soit du moins
un homme digne, comme moi, de ce nom: je suis votre égal.--
STRALENHEIM.
Vous?
GABOR.
Oui, monsieur; votre supérieur même pour quelque chose que vous savez:
mais je poursuis. Je ne demande pas sur quelles preuves, sur quels _on
dit_ vous vous fondez; je sens assez le prix de ce que j'ai fait, et ce
que vous me devriez, pour avoir au moins attendu vos récompenses, si
j'avais été désireux de votre or, au lieu de me payer moi-même. Je sais
encore qu'en supposant que je fusse le fripon que l'on cherche, je
venais de vous rendre un service assez signalé pour vous détourner de me
poursuivre jusqu'à la mort, si vous ne préfériez vous couvrir de honte,
et flétrir les couleurs de votre écusson. Mais je demande justice de
votre déloyal serviteur; et j'exige de vos lèvres un formel désaveu de
son insolence. C'est là ce que vous devez à un inconnu, qui ne veut rien
de plus de vous, et qui ne devait pas craindre d'avoir jamais à vous en
demander autant.
STRALENHEIM.
Ce ton semble attester votre innocence.
GABOR.
Par la mort! qui oserait en douter? si non des infâmes qui ne la
connurent jamais.
STRALENHEIM.
Vous mettez à cela une ardeur extrême, monsieur.--
GABOR.
Faut-il rester de glace, devant l'insolence des valets et de leur
maître?
STRALENHEIM.
Ulric, vous connaissez cet homme: je l'ai vu dans _votre_ compagnie.
GABOR.
Nous vous avons vu dans l'Oder; et nous aurions dû vous y laisser.
STRALENHEIM.
Recevez mes remerciemens, monsieur.
GABOR.
Je les ai mérités; mais je mériterais peut-être ceux des autres, à plus
juste titre, si je vous avais abandonné à votre sort.
STRALENHEIM.
Ulric, vous connaissez cet homme?
GABOR.
Pas plus que vous, s'il n'atteste pas mon honneur.
ULRIC.
Je puis attester votre bravoure, et même, autant que le permet notre
légère connaissance, votre honneur.
STRALENHEIM.
Alors, je suis satisfait.
GABOR, avec ironie.
Très-facilement, il me semble. Quel charme se trouve-t-il dans cette
attestation, que la mienne ne présente pas?
STRALENHEIM.
J'ai dit simplement que _moi_, j'étais satisfait,--non pas que vous
fussiez absous.
GABOR.
Encore! suis-je ou non accusé?
STRALENHEIM.
Il suffit! vous témoignez trop d'insolence. Si les circonstances et le
soupçon général sont contre vous, est-ce donc ma faute? et n'est-ce pas
assez que je n'aie pas voulu mettre en question votre crime ou votre
innocence?
GABOR.
Monseigneur! monseigneur! c'est là un pur jeu de mots, une misérable
équivoque. Vos doutes, et vous le savez bien, sont, pour tout ce qui
vous entoure, une conviction;--vos regards sont une voix
accusatrice;--votre front soucieux une sentence. Vous abusez de votre
autorité sur moi;--mais, prenez-y garde, vous ne connaissez pas celui
que vous essayez d'avilir.
STRALENHEIM.
Est-ce une menace?
GABOR.
Moins grande que votre insulte. Vous m'avez infligé la plus lâche
injure, et j'y réponds par un avertissement loyal.
STRALENHEIM.
Je veux bien avouer que je vous doive quelque chose; mais vous paraissez
disposé à m'acquitter vous-même.
GABOR.
Ce n'est pas du moins avec votre or.
STRALENHEIM.
Non; mais par vos insultes multipliées. (À Idenstein et à ses gens.) Ne
tourmentez pas cet homme davantage, et laissez-le continuer sa route.
Adieu, Ulric!
(Sortent Stralenheim, Idenstein et domestiques.)
GABOR, les suivant.
Je ne vous quitte pas, et--
ULRIC, l'arrêtant.
Restez.
GABOR.
Qui prétendrait me retenir?
ULRIC.
Votre propre raison, un moment de réflexion.
GABOR.
Dois-je donc supporter pareille insulte?
ULRIC.
Bah! nous sommes toujours forcés de subir l'arrogance de quelque être
plus élevé que nous-mêmes.--Le plus grand ne peut lutter contre Satan,
et le plus humble est sans force contre ses représentans sur la terre.
Je vous ai vu braver les élémens, et supporter des périls capables de
faire muer ce ver à soie.--Comment pouvez-vous maintenant vous irriter
de quelques mots, et d'une faible injure?
GABOR.
On pourra impunément me traiter de voleur? Si l'on m'accusait d'étre un
bandit des bois, je pourrais le souffrir: il y a chez lui quelque chose
de brave; mais aller prendre l'argent d'un homme endormi!--
ULRIC.
Ainsi donc, vous ne seriez pas coupable?
GABOR.
Ai-je bien entendu? _vous_ aussi!
ULRIC.
Ce n'est qu'une question.
GABOR.
Si le juge me l'adressait, je lui répliquerais: Non!--mais à vous, voici
comme je dois répondre.
(Il tire son épée.)
ULRIC, l'imitant.
De tout mon coeur.
JOSÉPHINE.
Au secours! au secours!--Ô ciel! un assassinat ici.
(Elle sort en poussant des cris.--Gabor et Ulric se battent. Gabor est
désarmé au moment ou rentrent Stralenheim, Joséphine, Idenstein.)
JOSÉPHINE.
Dieu puissant! il n'est pas blessé.
STRALENHEIM, à Joséphine.
_Qui_, n'est pas blessé?
JOSÉPHINE.
Mon--
ULRIC, l'arrêtant d'un regard expressif, et se tournant ensuite vers
Stralenheim.
L'un ni l'autre! il n'y a pas de mal de fait.
STRALENHEIM.
Quelle est donc la cause de tout ce bruit?
ULRIC.
_Vous_, baron, je suppose; mais comme les effets n'en sont pas à
déplorer, je ne vous en fatiguerai pas.--Gabor! voici votre épée; et
quand, à l'avenir, vous la tirerez, que ce ne soit pas contre vos
_amis_.
(Ulric prononce ces derniers mots à demi-voix, et cependant avec
emphase.)
GABOR.
Je vous remercie moins de la vie que vous me laissez, que de votre
conseil.
STRALENHEIM.
Ici doivent s'arrêter tous les débats.
GABOR, prenant son épée.
Ils le sont. Ulric! vous m'avez offensé par vos soupçons malveillans,
plus que par votre épée; et j'aimerais mieux voir cette dernière dans
mon sein, que les premiers dans le vôtre. Je pouvais supporter les
absurdes conjectures de ce noble:--l'ignorance et les préjugés injurieux
sont ceux de ses titres qu'il conservera plus long-tems même que ses
terres;--mais cependant je puis lui apprendre ce qu'il est.--Vous, vous
m'avez vaincu; j'ai été aveuglé par mon emportement, lorsque j'ai pu
espérer de désarmer celui que j'avais déjà vu affronter de plus grands
dangers que ceux de cette arme. Quoi qu'il en soit, nous pourrons encore
nous rejoindre,--mais comme vrais amis.
(Gabor sort.)
STRALENHEIM.
Je ne me contiens plus. Ce dernier outrage, à la suite de son insulte;
son crime, peut-être, ont effacé tout le mérite de l'aide qu'il se vante
de m'avoir portée, et dont seul vous devriez vous prévaloir. Ulric! vous
n'êtes pas blessé?--
ULRIC.
Je n'ai pas une égratignure.
STRALENHEIM, à Idenstein.
Intendant, prenez vos mesures pour vous assurer de ce drôle: je révoque
mes premiers ordres. On l'enverra à Francfort, duement escorté, aussitôt
que la rivière pourra le permettre.
IDENSTEIN.
S'assurer de lui! il a encore son épée, et il a l'air de savoir s'en
servir. D'ailleurs, il sait son métier;--et moi, je suis bourgeois: je
ne sais pas me battre.
STRALENHEIM.
Sot! N'avez-vous pas parmi vos vassaux une douzaine de dogues que vous
puissiez mettre à ses trousses? Sortez! et que l'on coure après lui.
ULRIC.
Baron! je vous en prie.
STRALENHEIM.
Je ne veux rien entendre: je dois être obéi.
IDENSTEIN.
Fort bien; si cela est possible.--Allons, marchez, vassaux! Je suis
votre chef;--et je vous avertirai quand vous pourrez le saisir. Un
habile général ne doit jamais exposer sa vie précieuse.--Tout, en effet,
ne dépend-il pas d'elle? J'aime beaucoup cet article des lois
militaires.
(Idenstein sort avec la suite.)
STRALENHEIM.
Approchez, Ulric.--Que faisait ici cette femme? Ah!... maintenant je la
reconnais: c'est la femme de l'étranger qu'ils appellent, je crois,
Werner.
ULRIC.
Oui, tel est son nom.
STRALENHEIM.
En vérité! n'est-ce pas là, belle dame, votre mari apparent?
JOSÉPHINE.
Que lui veut-on?
STRALENHEIM.
Rien,--pour le moment. Mais, Ulric, je voudrais vous parler seul.
ULRIC.
Je vais me retirer avec vous.
JOSÉPHINE.
Non, non: vous êtes ici le dernier venu, vous devez disposer de tous les
appartemens. (À part, en s'en allant, à Ulric.) Sois prudent;--songe à
tout ce qu'un mot pourrait compromettre.
ULRIC, à Joséphine.
Ne craignez rien.--
(Joséphine sort.)
STRALENHEIM.
Ulric, je puis, je l'espère, me confier à vous. Vous m'avez sauvé la
vie; et les bienfaits de ce genre exigent une confiance sans bornes.
ULRIC.
Parlez.
STRALENHEIM.
Des circonstances mystérieuses, et d'ailleurs trop compliquées pour que
je puisse vous les rappeler en ce moment, ont rendu cet homme mon
adversaire, et peut-être mon ennemi mortel.
ULRIC.
Quel homme? le Hongrois Gabor?
STRALENHEIM.
Non:--ce Werner, dont le nom est emprunté comme le costume.
ULRIC.
Comment cela se pourrait-il? c'est le plus pauvre des pauvres.--La pâle
maladie creuse encore en ce moment ses joues: c'est un homme abandonné
du monde entier.
STRALENHEIM.