JOSÉPHINE.

_Ici_, je pense. Je l'ai laissé dans la chambre, il n'y a que peu de

tems. Au reste, ces salles ont beaucoup d'issues, et peut-être est-il

sorti dans la compagnie de l'intendant.

GABOR.

Le baron Stralenheim a fait à l'intendant une foule de questions sur

votre époux, et, franchement, je doute qu'il lui veuille beaucoup de

bien.

JOSÉPHINE.

Hélas! et que peut-il y avoir de commun entre le fier et opulent baron,

et un inconnu tel que Werner?

GABOR.

Un inconnu!--que vous connaissez bien.

JOSÉPHINE, poursuivant.

Ou, si vous dites vrai, pourquoi prenez-vous en main sa cause plutôt que

celle de l'homme dont vous avez sauvé les jours?

GABOR.

J'aidai à le sauver, quand il était en danger; mais je ne me suis

nullement engagé à favoriser ses projets de violence. Je connais tous

ces nobles, et leurs mille moyens d'opprimer le pauvre. Je les ai

éprouvés; mon sang bouillonne dès que je les retrouve semant des piéges

sur les pas du faible:--tel est mon unique motif.

JOSÉPHINE.

Vous auriez de la peine à convaincre mon époux de vos bonnes intentions.

GABOR.

Il est donc bien défiant?

JOSÉPHINE.

Il ne l'était pas autrefois; mais le tems, les malheurs l'ont fait tel

que vous le voyez.

GABOR.

J'en suis fâché pour lui. La défiance est une arme pesante; son poids

embarrasse plus qu'il ne protége. Bon soir: j'espère le rencontrer avant

la chute du jour.

(Gabor sort.--Idenstein et plusieurs paysans entrent. Joséphine se

retire dans le fond.)

PREMIER PAYSAN.

Mais, si je me noie?

IDENSTEIN.

Eh bien, vous en serez largement payé. Vous voudriez, à pareil prix,

courir bien d'autres risques, j'en suis sûr.

DEUXIÈME PAYSAN.

Mais nos femmes, nos enfans?

IDENSTEIN.

Seront-ils plus malheureux qu'ils ne sont? Ils ne peuvent qu'être mieux.

TROISIÈME PAYSAN.

Moi, je n'ai rien au monde: je me risque.

IDENSTEIN.

À la bonne heure! voilà un brave garçon! il ferait un bon soldat. Aussi,

je le fais entrer dans les rangs des gardes-du-corps du prince,--si vous

réussissez; et de plus, vous aurez en espèces sonnantes--deux thalers.

TROISIÈME PAYSAN.

Rien que cela?

IDENSTEIN.

Oh! voyez l'avarice! Faut-il qu'un vice aussi ignoble souille une aussi

généreuse ambition! Écoute, mon ami, deux thalers, en petite monnaie,

formeront un grand trésor. Et puis, tous les jours, ne voit-on pas cinq

cent mille héros risquer corps et ame pour la dixième partie d'un

thaler? Quand as-tu possédé la moitié de cette somme?

TROISIÈME PAYSAN.

Jamais:--néanmoins, il faut qu'on m'en donne trois.

IDENSTEIN.

Insolent! oubliez-vous de qui vous êtes né vassal?

TROISIÈME PAYSAN.

Non:--je le suis du prince et non de l'étranger.

IDENSTEIN.

Malheureux! mais en l'absence du prince, c'est moi le souverain. Or le

baron est mon intime parent:--«Cousin Idenstein, m'a-t-il dit, vous

commanderez une douzaine de vilains.» Ainsi donc vous, vilain, en

avant--marche,--marchez, dis-je; et si l'Oder vient à endommager le plus

petit coin de ce paquet, garde à vous! votre peau, que l'on tirera comme

celle d'un tambour, ou comme celle de Ziska, nous répondra de la perte

de chaque feuille de papier, et pourra sonner l'alarme au profit de tous

les insolens vassaux qui oseraient refuser de faire

l'impossible.--Partez, vers de terre!

(Il sort en les poussant devant lui.)

JOSÉPHINE, se rapprochant.

J'espérais ne pas être témoin de ces scènes de tyrannie féodale, trop

souvent répétées sur de faibles victimes. Dans l'impuissance de les

prévenir, je gémis de les voir. Quoi! ici même, dans cette retraite

affreuse et inconnue, la plus obscure de la province, la pauvreté

affecte l'insolence de la richesse, à l'égard d'êtres plus pauvres

encore;--la servitude se couvre de la vanité des rangs, près d'autres

êtres plus serviles; et le vice misérable montre sous ses haillons un

insupportable orgueil. Quelles moeurs, quelle existence! En Toscane, ma

chère, ma belle patrie, nos nobles, tel que Cosme, étaient encore des

citoyens, des marchands. Nous avions nos maux; mais qu'ils étaient

légers auprès de ceux-ci! Nos vallées si fraîches, si riches,

adoucissent les privations de la pauvreté; là, chaque herbe est un mets

savoureux; des flots de vin généreux offrent à tous un breuvage

consolateur, devant lequel disparaissent toutes les peines; et le

soleil, toujours vivifiant, rarement obscurci, et laissant même alors

derrière lui sa chaleur bienfaisante, le soleil rend le manteau déchiré,

le vêtement le plus mince moins pénible que le manteau de pourpre d'un

empereur. Mais ici! les despotes du nord semblent vouloir imiter le vent

glacé de leurs climats; ils poursuivent le grelotant esclave jusque sous

ses haillons; ils flétrissent son ame, comme les implacables élémens son

corps. Voilà les souverains parmi lesquels mon époux brûle de tenir un

rang! Et tel est son orgueil de naissance, que vingt années de

souffrances, mille fois plus rigoureuses que n'en aurait jamais infligé

à son fils un père né dans une classe inférieure, n'ont pu changer un

atome de sa nature primitive. Mais moi, j'avais aussi de la naissance;

et cependant, je reçus de mon père des leçons bien différentes. Ô mon

père! puisse ton esprit, long-tems éprouvé, et sans doute aujourd'hui

bienheureux, jeter un regard sur nous et notre cher Ulric, si ardemment

désiré! Comme tu m'as aimée, j'aime aujourd'hui mon fils!--Mais qu'y

a-t-il? Toi, Werner! Est-il possible, et dans quel état!

(Werner entre avec précipitation, et un couteau dans la main, par le

panneau secret qu'il ferme avec violence après lui.)

WERNER, d'abord sans la reconnaître.

Découvert! je poignarderai donc--(La reconnaissant.) Ah! Joséphine,

pourquoi ne reposez-vous pas?

JOSÉPHINE.

Reposer! Ô mon Dieu! que veut dire cela?

WERNER, montrant un rouleau.

En voici de l'_or_.--L'_or_, Joséphine, nous ouvrira les portes de cette

prison détestée.

JOSÉPHINE.

Et comment l'avez-vous obtenu?--ce couteau!--

WERNER.

Il est pur de sang--_encore_. Sortons:--rentrons dans notre chambre.

JOSÉPHINE.

Mais d'où viens-tu?

WERNER.

Ne le demande pas! songeons seulement où nous irons.--Ceci nous ouvrira

le chemin. (Montrant l'or.) Je les défie maintenant.

JOSÉPHINE.

Je n'ose pas te supposer capable d'infamie.

WERNER.

Infamie!--

JOSÉPHINE.

Je l'ai dit.

WERNER.

Sortons d'ici: c'est, j'espère, la dernière nuit que nous y passons.

JOSÉPHINE.

Puisse-t-elle n'être pas la plus affreuse!

WERNER.

Vous l'espérez! je vous le garantis. Mais retournons à notre chambre.

JOSÉPHINE.

Encore une question:--qu'as-tu _fait_?

WERNER, avec violence.

Omis de _faire_ une chose qui eût tout sauvé. Ne m'y fais plus penser!

viens.

JOSÉPHINE.

Hélas! puisses-tu me laisser mon incertitude!

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Une salle dans le même palais.)

IDENSTEIN entre, et quelques autres avec lui.

IDENSTEIN.

Voilà qui est beau, admirable! rien de mieux! Un baron pillé dans le

palais d'un prince! dans un palais où, jusqu'à cette heure, on n'avait

ouï parler d'un pareil scandale.

FRITZ.

En pouvait-il être autrement? il n'y avait que les rats qui pussent

songer à disputer aux souris quelques lambeaux de tapisserie.

IDENSTEIN.

Ah! que ne suis-je mort avant ce jour! C'en est fait pour jamais de

l'honneur de ce pays.

FRITZ.

C'est fort bien; mais il faut songer à découvrir le coupable. Le baron

est décidé à ne pas perdre cet argent sans faire de recherches.

IDENSTEIN.

C'est bien aussi mon intention. Sur qui tombent vos soupçons?

FRITZ.

Mes soupçons! sur tout le monde; en haut, en bas, dedans et dehors.--

IDENSTEIN.

Ciel! ayez pitié de moi!

FRITZ.

Cette chambre n'a-t-elle pas d'autre entrée?

IDENSTEIN.

Aucune autre.

FRITZ.

En êtes-vous sûr?

IDENSTEIN.

Certain. Depuis ma naissance j'ai vécu et servi dans cette maison; s'il

en existait, je les aurais vues, ou j'en aurais entendu parler.

FRITZ.

Il faut donc que ce soit l'un de ceux qui ont eu accès dans

l'antichambre.

IDENSTEIN.

Il n'y a pas de doute.

FRITZ.

Le nommé Werner est pauvre!

IDENSTEIN.

Pauvre comme un ladre; mais il est logé trop loin de là, dans l'autre

aile du bâtiment, qui n'offre aucune communication avec l'appartement du

baron; cela ne peut donc pas être. D'ailleurs, je lui donnais le bonsoir

presque à un mille de là, et dans la salle qui conduit uniquement à sa

chambre, à l'instant même où semble avoir été commis ce brutal et odieux

larcin.

FRITZ.

Il y a une autre personne:--l'étranger.

IDENSTEIN.

Le Hongrois!

FRITZ.

Oui, celui qui aida monseigneur à sortir de l'Oder.

IDENSTEIN.

Pas davantage. Mais tenez,--ne pourrait-ce pas être quelqu'un de la

suite?

FRITZ.

Comment, _nous_, monsieur!

IDENSTEIN.

Non pas _vous_, mais quelqu'un des valets subalternes. Le baron,

dites-vous, s'était endormi dans le grand fauteuil,--le fauteuil de

velours,--enveloppé dans son vêtement de nuit brodé; devant lui était sa

toilette, et sur la toilette, une cassette avec des lettres, des papier

et plusieurs rouleaux d'or, dont un _seul_ a disparu:--la porte était

d'ailleurs ouverte, et l'accès n'était défendu à personne.

FRITZ.

Mon cher monsieur, n'allez pas si vite: l'honneur du corps composant la

suite du baron est encore intact, depuis le maître-d'hôtel jusqu'au

dernier valet de cuisine. Jamais on ne les a soupçonnés de défaut de

délicatesse, si ce n'est dans les choses convenues, comme dans les

à-comptes, poids, mesures, dépenses de l'office et de la cave, où tout

le monde peut naturellement faire quelques profits; j'ajouterai encore

dans les ports de lettres, la collecte des rentes, les préparatifs de

fêtes, et les moyens de connivence avec les marchands intègres de nos

respectables maîtres. Mais quant à ces vols misérables, et d'ailleurs

déshonorans, tels que celui qui vient de se commettre, nous les

dédaignons comme au-dessous de nous. Et si l'un de nos gens s'en était

rendu coupable, il n'aurait pas eu la sottise de hasarder son cou pour

un rouleau; il aurait tout enlevé, jusqu'à la cassette, si faire se

pouvait.

IDENSTEIN.

Il y a, dans ce que vous dites, une espèce de raison--

FRITZ.

Non, non, monsieur; le voleur, soyez-en sûr, n'était pas des nôtres:

c'était quelque pauvre et vulgaire larron, un maraudeur sans talent,

sans génie.--Il s'agit de savoir uniquement si quelqu'autre que vous et

le Hongrois ont pu trouver l'entrée de l'appartement.

IDENSTEIN.

Vous ne me soupçonnez pas, j'espère?

FRITZ.

Non, certes. J'ai une plus haute idée de vos talens--

IDENSTEIN.

Et de mes principes, sans doute?

FRITZ.

Par conséquent. Mais au point important: qu'y a-t-il à faire?

IDENSTEIN.

Rien.--Mais il y a beaucoup à dire. Nous promettrons une récompense:

nous remuerons le ciel, la terre et la police (bien que la plus voisine

soit à Francfort). Nous dresserons des réclamations à la main (attendu

que nous n'avons pas d'imprimeur); et je chargerai mon clerc d'en faire

la lecture (personne que lui et moi n'en étant capable). Nous

préviendrons nos paysans de rançonner les mendians, de fouiller dans les

poches vides; d'arrêter tous Bohémiens, et gens dénués et mal vêtus. Par

ce moyen, à défaut de l'accusé, nous aurons au moins des prisonniers; à

défaut de l'or du baron--(si l'on ne peut le retrouver), nous aurons du

moins la satisfaction d'en avoir dépensé le double, pour évoquer l'ombre

de ce rouleau.--C'est, voyez-vous, la pierre philosophale trouvée à

l'occasion de la perte de votre maître!

FRITZ.

Il en a, lui, trouvé une bien plus sûre.

IDENSTEIN.

Où donc?

FRITZ.

Dans un héritage, le plus riche du monde. Son parent éloigné, le dernier

comte de Siegendorf, est mort auprès de Prague, dans son château; et

monseigneur est en route pour en prendre possession.

IDENSTEIN.

Mais, n'avait-il pas un autre héritier?

FRITZ.

Si fait; mais, depuis long-tems, il ne fixe plus les regards du monde,

et peut-être n'y est-il plus. C'était un fils, un fils prodigue, depuis

vingt ans chassé de la maison paternelle; pour qui son père a refusé

d'immoler le veau gras, et qui, s'il vit encore, doit digérer des

coquilles de noix. Quand il viendrait à reparaître, le baron trouverait

encore les moyens de le faire taire: monseigneur est un personnage

politique, et, dans une certaine cour, il a une haute influence.

IDENSTEIN.

Il a du bonheur.

FRITZ.

Oh! il y a bien encore un petit-fils, que le feu comte avait tiré des

mains de son père, et qu'il a nourri près de lui, comme son héritier;

mais, en conséquence, sa naissance est fort douteuse.

IDENSTEIN.

Comment cela?

FRITZ.

Son père fit une alliance imprudente, un mariage de la main gauche, avec

la fille aux yeux noirs d'un proscrit italien, noble, il est vrai,

disait-on; mais qui ne devait jamais espérer d'entrer dans une maison

telle que les Siegendorf. Le grand-père accueillit avec indignation

cette union; rien ne put le décider à revoir ses enfans, bien qu'il ait

fini par adopter le leur.

IDENSTEIN.

Si c'est un garçon de coeur, il pourra bien encore contester vos droits,

et ourdir une trame capable de dénouer celle de votre baron.

FRITZ.

Oh! pour du coeur, il n'en manque pas. Il offre, dit-on, un heureux

composé des qualités de son père et de son aïeul:--impétueux comme le

premier, discret et profond comme le second. Mais ce qu'il y a

d'étrange, c'est que, depuis plusieurs mois, il est également disparu.

IDENSTEIN.

Voilà une oeuvre diabolique!

FRITZ.

Oui, oui,--c'est le diable qui a dû la lui suggérer.--Dans un moment

aussi critique! à la veille de la mort du vieillard, dont son absence

brisa le coeur!

IDENSTEIN.

Mais n'assigne-t-on pas à son départ une cause?

FRITZ.

Une infinité de causes; mais non la véritable, peut-être. Les uns

assurent qu'il s'est mis à la recherche de ses parens; les autres, qu'il

n'a pu souffrir les rigueurs de son aïeul (chose difficile à croire,

attendu que le bonhomme en était idolâtre). Un troisième suppose qu'il a

voulu prendre du service; mais peu de tems avant son départ, la paix

s'est conclue, et, si c'était là le motif, il serait aussitôt revenu.

Enfin, comme il y avait, dans toute sa personne, je ne sais quoi

d'étrange et de mystérieux, d'autres encore supposent charitablement que

son naturel impétueux et sauvage l'aura porté à se joindre aux bandes

noires qui, depuis les derniers tems de la guerre, ravagent la Lusace,

les montagnes de Bohême et la Silésie. Vous le savez, il existe

aujourd'hui un vaste système de _condottieri_; chaque troupe marche avec

un chef, et contre tout le genre humain.

IDENSTEIN.

Cela est impossible. Un jeune héritier, élevé au sein des plaisirs et de

l'opulence, risquer son existence et son rang pour courir la fortune de

soldat licencié et sans ressource!

FRITZ.

Dieu seul connaît la vérité! mais il existe des hommes tellement

passionnés pour tous les genres de hasards, qu'ils se précipitent dans

les dangers comme au sein des plaisirs. J'ai entendu dire que rien ne

pouvait civiliser l'Indien ou dompter le tigre, quand, dès leur première

enfance, on les nourrirait de lait ou de miel. Et après tout, vos

Wallenstein, les Tilly, les Gustave, les Bannier, les Torstenson et les

Weymar étaient de la même espèce, sur une plus grande échelle.

Maintenant qu'ils sont partis, que la paix est proclamée, ceux qui

avaient adopté le même passe-tems doivent poursuivre leur carrière. Mais

voici le baron et cet étranger saxon, qui, ayant le plus contribué à

sauver ses jours, était resté jusqu'au matin dans la chaumière voisine

de l'Oder.

(Entrent Stralenheim et Ulric.)

STRALENHEIM.

En refusant tout autre témoignage de ma reconnaissance que de vaines

paroles, vous me forcez presque, généreux étranger, à ne pas vous

remercier: les mots sont trop au-dessous de mes sentimens réels, ils

semblent dérisoires, comparés aux preuves de courage auxquelles je dois

la vie.

ULRIC.

Je vous en conjure, épargnez-vous de nouvelles instances.

STRALENHEIM.

Mais, enfin, ne puis-je vous servir? Vous êtes jeune, et de ce caractère

qui fait les héros: doué d'une grande beauté, brave, comme le témoigne

assez l'existence dont je jouis encore; et sans doute, avec un extérieur

aussi prévenant, un courage aussi intrépide, vous devez intérieurement

sentir pour les jeux sanglans de Mars autant d'ardeur que vous en avez

mis à braver une mort obscure, pour en défendre un étranger inconnu.

Vous êtes né pour la guerre; moi-même je l'ai faite: ma naissance et mes

services me donnent des droits, et des amis qui seront les vôtres. Cet

instant de paix favorise peu, je l'avoue, les espérances de cette

nature; mais la guerre qui vient de cesser ne sera pas la dernière. Les

hommes ont l'esprit trop inquiet; et, après une lutte de trente ans, la

paix n'est qu'un armistice ou une petite guerre, comme aujourd'hui

chacune de nos forêts pourrait l'attester. La guerre reprendra son

empire; et alors vous pourrez obtenir un grade, qui sera le présage d'un

plus élevé, et dont mon influence ne tardera guère à vous revêtir. Ce

que je dis se rapporte à Brandebourg: je jouis de quelque crédit auprès

de l'électeur; mais comme vous, en Bohême, je suis un étranger, et nous

sommes encore sur les frontières.

ULRIC.

Vous voyez, par mon costume, que je suis Saxon; mes services

appartiennent donc à mon souverain. Si je n'accepte pas votre offre, les

mêmes sentimens qui vous portent à me les faire en sont la véritable

cause.

STRALENHEIM.

Comment! mais il y a usure de votre part! Je vous dois la vie, et vous

refusez le paiement des intérêts de la dette pour en augmenter le

principal, au point de m'en accabler.

ULRIC.

Vous aurez droit de m'adresser ces reproches quand j'exigerai le

remboursement.

STRALENHEIM.

Eh bien, monsieur, puisque vous ne voulez pas.--Dites-moi, vous êtes

noble de naissance?

ULRIC.

Je l'ai entendu dire à mes parens.

STRALENHEIM.

Vos actions le témoignent. Puis-je demander votre nom?

ULRIC.

Ulric.

STRALENHEIM.

Celui de votre famille?

ULRIC.

Quand je serai digne d'elle, je la nommerai.

STRALENHEIM, à part.

C'est sans doute un Autrichien, qui, dans ces tems de troubles, n'ose se

prévaloir de sa naissance, sur ces frontières dangereuses et barbares,

où le nom de son pays est abhorré. (Haut à Fritz et Idenstein.) Eh bien,

messieurs, quel est le résultat de vos recherches?

IDENSTEIN.

Assez bon, votre excellence.

STRALENHEIM.

Je puis donc croire que le voleur est pris?

IDENSTEIN.

Hum!--pas précisément.

STRALENHEIM.

Soupçonné, du moins?

IDENSTEIN.

Oh! pour cela, très-fort soupçonné.

STRALENHEIM.

Et qui peut-il être?

IDENSTEIN.

Comment, vous ne le savez pas, monseigneur?

STRALENHEIM.

Et comment le saurais-je? j'étais profondément endormi.

IDENSTEIN.

Précisément comme moi; et voilà pourquoi je n'en puis savoir davantage

que votre excellence.

STRALENHEIM.

L'imbécille!

IDENSTEIN.

Mais si votre seigneurie, quand on la vole, ne peut reconnaître le

fripon; comment pourrai-je, moi qui ne suis pas volé, le découvrir dans

tant de monde? Dans la foule, n'en déplaise à votre excellence, votre

voleur regarde exactement comme les autres, ou plutôt mieux encore: ce

n'est que sur la sellette, ou en prison, que les gens sages distinguent

à leurs traits les malfaiteurs; et je prends l'engagement de le

reconnaître, une fois qu'il sera pris, soit qu'on le déclare ou non

criminel.

STRALENHEIM, à Fritz.

Je t'en prie, Fritz; apprends-moi ce qu'on a fait pour découvrir le

coupable.

FRITZ.

Ma foi, monseigneur, fort peu de chose encore: on n'a que des soupçons.

STRALENHEIM.

Indépendamment de la perte, qui, je l'avoue, m'affecte en ce moment-ci

par elle-même, je souhaite, par des motifs d'intérêt public, que l'on

parvienne à découvrir le drôle. Un voleur assez habile pour avoir pu, au

travers de mes gens, à la suite de tant de chambres habitées et

éclairées, parvenir jusqu'à moi, ravir de l'or devant mes yeux à peine

fermés, mettrait bientôt à sec votre commune, monsieur l'intendant.

IDENSTEIN.

Oui, monseigneur, s'il s'y trouvait quelque chose à prendre.

ULRIC.

De quoi donc s'agit-il?

STRALENHEIM.

Vous n'êtes ici que de ce matin: on ne vous a pas dit que l'on m'eût

volé la nuit dernière.

ULRIC.

J'entendis quelque rumeur de cela, en traversant les premières salles du

palais, mais je n'en retins rien de précis.

STRALENHEIM.

C'est une aventure étrange; l'intendant peut vous en donner les détails.

IDENSTEIN.

Très-volontiers. Vous voyez--

STRALENHEIM, avec impatience.

Différez votre récit, jusqu'à ce que vous soyez certain de la patience

de votre auditeur.

IDENSTEIN.

Il faut d'abord en faire l'épreuve. Vous voyez--

STRALENHEIM, l'interrompant de nouveau, et s'adressant à Ulric.

En peu de mots, je m'étais assoupi sur une chaise, ayant devant moi une

cassette et de l'or (beaucoup plus que je n'en voudrais perdre). Un

habile homme eut l'art de mettre en défaut, et mes propres domestiques,

et ceux de la maison, puis de s'emparer d'une centaine de ducats d'or,

que je serais ravi de retrouver: voilà tout. Peut-être voudrez-vous bien

ajouter à l'extrême reconnaissance que je vous dois déjà, en me rendant

un service moins sérieux, sans doute, mais grave encore: celui de

suppléer à mon reste de faiblesse, et d'aider ces gens (qui me

paraissent bien lourds) à retrouver ce que l'on m'a pris.

ULRIC.

Très-volontiers. Et sans perdre de tems--(À Idenstein.) Approchez, mein

Herr!

IDENSTEIN.

Celui qui court n'avance pas loin, et--

ULRIC.

Et celui qui ne bouge, n'avance pas du tout. Allons, marchons, nous

parlerons en chemin.

IDENSTEIN.

Mais--

ULRIC.

Montrez-moi le chemin, et je vous répondrai.

FRITZ.

Moi, je le ferai, monsieur, si son excellence le permet.

STRALENHEIM.

Oui, et emmenez avec vous ce vieil âne.

FRITZ.

Allons!

ULRIC.

Viens, vieil oracle, et explique-nous ton énigme!

(Il sort avec Idenstein et Fritz.)

STRALENHEIM, seul.

Voilà un jeune homme actif, plein d'ardeur et de courage; beau comme

Hercule, avant le premier de ses travaux: un front où déjà la pensée

semble reposer, jusqu'au moment où son oeil étincelle en répondant au

vôtre. Je voudrais me l'attacher. Cet héritage vaut bien une lutte; et

j'aurai besoin auprès de moi de quelques esprits de cette trempe. Si je

ne suis pas homme à le céder sans résistance, ceux qui s'élèvent entre

moi et l'objet de mes désirs ne sont pas d'un naturel plus conciliant.

L'enfant, dit-on, est plein de bravoure; mais il a joué le rôle d'un

sot, en laissant à la fortune le soin de plaider sa cause. Bien.--Quant

au père, après avoir été suivi à la piste, et pendant longues années,

par la meute de mes chiens, il était parvenu à me mettre en défaut; mais

_ici_, je le _tiens_;--mieux encore.--Car c'est _lui_, tout semble me

l'assurer, tout, jusqu'aux réponses de ceux qui ne peuvent deviner le

motif de mes questions.--Oui, tout, dans cet homme, sa démarche, le

mystère qui recouvre sa présence, et l'époque de son arrivée; les

indices qu'a donnés l'intendant (car pour moi, je ne l'ai pas vue) de

l'air noble, quoiqu'étranger, de sa femme; de plus, l'antipathie que

nous éprouvâmes en nous voyant, semblables aux serpens et aux lions qui

sifflent et rugissent en se rapprochant, quand un secret instinct les

avertit de l'approche d'un ennemi mortel, dont ils ne peuvent songer à

faire leur proie; oui, tout le confirme à mon esprit. Il faut en venir

aux mains. Dans quelques heures, si les eaux ne sont pas trop enflées

(et le tems semble devoir les abaisser); je recevrai des ordres de

Francfort; je pourrai le mettre en sûreté dans quelque donjon, où force

lui sera de déclarer son nom et son état réel. Offre-t-il la preuve

qu'il n'est pas celui que je cherche? le mal n'est pas grand. Il n'est

pas jusqu'à ce larcin, si j'en excepte le besoin actuel, qui ne puisse

m'être propice. Il est pauvre; il donne matière aux soupçons:--il est

inconnu, et partant sans protecteur.--Nous n'avons, il est vrai, aucune

preuve de son crime; mais en peut-il présenter de son innocence? En

toute autre circonstance, et si c'était un homme indifférent à ma

fortune, je porterais plutôt mes soupçons sur le Hongrois, dont

l'extérieur a quelque chose de déplaisant pour moi; et le seul, à

l'exception de l'intendant, de mes gens et de ceux du prince, qui ait eu

dans l'appartement un libre accès.

(Gabor entre.)

STRALENHEIM.

C'est vous, mon ami; comment vous portez-vous?

GABOR.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore · 第 9 / 18 段