à un hôte illustre. Il est humide, sans doute, n'ayant pas été habité
depuis douze ans; mais comme le seigneur vient d'un endroit plus humide,
il est probable qu'il n'y prendra pas de froid, supposé qu'il puisse
encore le sentir:--et dans le cas contraire, il sera encore logé moins
commodément ce soir. J'ai fait disposer du feu et tout ce qu'il fallait,
pour le pis-aller,--c'est-à-dire, dans le cas où il vivrait encore.
JOSÉPHINE.
Le pauvre homme! je le souhaite de tout mon coeur.
WERNER.
Intendant, ne l'avez-vous pas entendu nommer? (Bas à sa femme.)
Retirez-vous, ma Joséphine, je vais sonder le nigaud.
(Joséphine sort.)
IDENSTEIN.
Son nom? oh! seigneur! Et qui sait s'il a maintenant un nom ou s'il n'en
a pas? On peut encore le lui demander, s'il peut, de son côté, répondre;
autrement, on n'a qu'à prendre le nom de son héritier pour son épitaphe.
Mais précisément à cette heure, vous me querelliez pour avoir demandé un
nom?
WERNER.
En effet; oui, je m'en souviens: vous parlez en homme sage.
(Entre Gabor.)
GABOR.
Si je suis indiscret, je demande--
IDENSTEIN.
Il n'y a pas d'indiscrétion. Voilà le palais; cet homme est un étranger
comme vous-même. Faites, je vous prie, comme chez vous. Mais où est son
excellence, et comment se porte-t-elle?
GABOR.
Humidement et faiblement; mais le péril est passé. Il s'est arrêté pour
changer de vêtemens, dans une chaumière, où j'ai moi-même troqué les
miens pour ceux-ci: il est presque revenu de son terrible bain, et dans
un instant il sera ici.
IDENSTEIN.
Holà! par ici! arrivez, Herman, Weltbourg, Péter, Conrad! (Il donne des
ordres à plusieurs valets qui entrent.) Un seigneur couchera ici cette
nuit;--voyez à ce que tout soit en ordre dans la chambre de
damas:--chauffez le poële.--Moi, je me charge de la cave,--et Mme
Idenstein (étrangers, c'est mon épouse) fournira ce qui est nécessaire
pour garnir le lit; car, à dire vrai, il y a, dans les coffres du
palais, une merveilleuse disette sous ce rapport, depuis que son altesse
l'a quitté, il y a une douzaine d'années. Mais son excellence soupera
sans doute?
GABOR.
Ma foi, je ne puis le dire; je crois que l'oreiller lui plaira mieux que
la table, après le plongeon qu'il a fait dans votre rivière. Mais dans
la crainte que vous ne soyez obligé de jeter vos viandes, je prétends
souper moi-même; et j'ai là, dehors, un ami qui fera honneur à votre
bonne chère, avec un appétit de voyageur.
IDENSTEIN.
Êtes-vous bien sûr que son excellence--mais son nom, quel est-il?
GABOR.
Je l'ignore.
IDENSTEIN.
Et pourtant vous lui avez sauvé la vie.
GABOR.
J'ai aidé mon ami à le faire.
IDENSTEIN.
Cela est bien singulier! sauver la vie d'un homme qu'on ne connaît pas.
GABOR.
Nullement; il y en a que je connais fort bien, et pour lesquels je ne
prendrais pas la même peine.
IDENSTEIN.
Bon ami, je vous prie, de quel pays êtes-vous?
GABOR.
Je suis Hongrois par ma famille.
IDENSTEIN.
Que l'on appelle?
GABOR.
Peu importe.
IDENSTEIN, à part.
Tout le monde, je crois, est devenu anonyme, puisque personne ne veut me
dire comment il s'appelle! (Haut.) Mais, je vous prie, son excellence
a-t-elle une grande suite?
GABOR.
Convenable.
IDENSTEIN.
Combien de gens?
GABOR.
Je ne les ai pas comptés. Nous nous trouvions ici par accident, et
précisément à tems pour le tirer de sa voiture par la portière.
IDENSTEIN.
Vous êtes bien heureux: combien je donnerais pour sauver la vie à un
grand personnage! Vous aurez certainement pour récompense une
très-grosse somme.
GABOR.
Peut-être.
IDENSTEIN.
Allons! à quoi l'estimez-vous?
GABOR.
Je ne me suis pas encore mis en vente. Pour le moment, ma plus douce
récompense serait un verre de votre Hochheimer, un verre frais, entouré
de grappes vermeilles et de joyeuses devises, rempli des plus vieux
trésors de votre cellier. En récompense, si jamais vous courez le risque
d'être noyé (bien que, de toutes les morts, celle-ci semble la moins
faite pour vous), je vous promets de vous tirer de l'eau pour rien.
Allons, mon ami, songez-y bien, chaque gorgée que je vais avaler sauvera
d'une vague votre tête.
IDENSTEIN, à part.
Je n'aime pas beaucoup cet homme-là:--il est discret et altéré, deux
points qui ne me conviennent guère. Il faut pourtant lui donner du vin;
s'il ne le fait pas bavarder, la curiosité m'empêchera de dormir toute
la nuit.
(Idenstein sort.)
GABOR, à Werner.
Ce maître des cérémonies est, je présume, l'intendant du palais? Bel
édifice, quoiqu'en ruines.
WERNER.
L'appartement destiné à celui que vous venez de sauver conviendra mieux
à un hôte malade.
GABOR.
En ce cas, je m'étonne que vous ne l'occupiez pas, car votre santé
paraît délicate.
WERNER, avec impatience.
Monsieur!
GABOR.
Veuillez me pardonner: vous aurais-je en quelque chose offensé?
WERNER.
Non; mais enfin nous sommes étrangers l'un à l'autre.
GABOR.
C'est là précisément l'ennui que je voulais diminuer: il me semble que
notre hôte affairé nous a dit que vous étiez ici par hasard et en
passager, comme nous sommes, mon compagnon et moi.
WERNER.
Effectivement.
GABOR.
Alors, comme nous ne nous sommes jamais vus, et que peut-être nous ne
nous reverrons jamais, j'avais pensé à égayer ce vieux donjon, en vous
priant de partager la chère de mes compagnons et de moi-même.
WERNER.
Excusez-moi, je vous prie; ma santé--
GABOR.
À votre aise. J'ai été soldat, et peut-être mes manières sont-elles
impolies.
WERNER.
Moi aussi, j'ai servi; et je puis demander à ce titre quelqu'indulgence.
GABOR.
À quel service? celui de l'empereur?
WERNER, avec vivacité et en s'interrompant.
J'ai commandé,--non,--je veux dire j'ai servi; mais il y a longues
années: c'était quand la Bohême leva, pour la première fois, l'étendard
contre l'Autriche.
GABOR.
Eh bien, tout cela est fini, la paix a rendu quelques milliers de braves
compagnons à un genre de vie plus commode, et, à vrai dire, quelques-uns
ont pris le chemin et les moyens les plus courts.
WERNER.
Lesquels?
GABOR.
Ils prennent tout ce qui leur tombe sous la main. La Silésie et les
forêts de la Lusace sont occupées par des bandes de vieilles troupes,
qui lèvent sur la contrée la solde de leur service. Les châtelains se
renferment dans leurs murailles,--car toute excursion pourrait être
fatale à vos riches comtes ou à vos fiers barons. Pour moi, ce qui me
rassure, c'est que, dans ma course errante, il me reste peu de chose à
perdre.
WERNER.
Et à moi--rien.
GABOR.
C'est encore plus sûr. Vous fûtes, dites-vous, soldat?
WERNER.
Je l'ai été.
GABOR.
Vous me semblez l'être encore. Tous les soldats sont ou doivent être
camarades, même étant ennemis. Nos épées une fois tirées doivent se
croiser, et nos machines se diriger d'un coeur vers l'autre; mais quand
un moment de trêve, de paix, ou ce que vous voudrez, repousse le fer
dans le fourreau et éteint l'étincelle de nos mousquets, nous ne sommes
plus que des frères. Vous êtes pauvre et souffrant,--moi, je ne suis pas
riche, mais je me porte bien, et je ne manque de rien dont je ne puisse
facilement me passer; vous paraissez dépourvu de cela (faisant sonner
une bourse)--eh bien, voulez-vous partager?
WERNER.
Qui vous a dit que je fusse un mendiant?
GABOR.
Vous, vous-même, en m'apprenant que vous étiez soldat, en tems de paix.
WERNER, le regardant avec inquiétude.
Ne me connaissez-vous pas?
GABOR.
Je ne connais personne, pas même moi: comment connaîtrais-je un homme
que je n'avais jamais vu il y a une demi-heure?
WERNER.
Je vous remercie, monsieur. Votre offre est noble, quand vous la feriez
à un ami; elle est généreuse, à l'égard d'un étranger inconnu, mais elle
est peut-être indiscrète. Recevez-en toutefois mes remerciemens. J'ai
tout du mendiant, excepté la profession; mais quand je demanderai, ce
sera près de celui qui le premier m'offrit ce que l'on refuse si souvent
à ceux qui le sollicitent. Veuillez m'excuser.
(Il sort.)
GABOR, seul.
Il a l'air d'un honnête homme, malgré cet accablement que la peine ou le
plaisir infligent aux plus braves gens du monde, et qui les arrache à la
vie long-tems avant l'époque fixée par la nature. J'en connais peu de
plus ombrageux; mais, il semble avoir vu de meilleurs jours, comme tous
ceux, à peu près, qui en ont vu plus de deux. Mais voici notre
respectable intendant, avec du vin; ma foi, en faveur de la coupe, je
ferai grâce à l'échanson.
(Entre Idenstein.)
IDENSTEIN.
Le voilà! le superfin! il n'a que vingt années d'âge.
GABOR.
Belle époque pour des jeunes femmes et le vin! Quel malheur que de ces
deux bonnes choses l'âge perfectionne l'une et flétrisse l'autre. À
pleins bords!--c'est pour la santé de notre hôtesse,--votre charmante
femme. (Il prend le verre)
IDENSTEIN.
Charmante!--Je crains bien que vous ne sachiez pas mieux juger du vin
que de la beauté; pourtant, je vous ferai raison.
GABOR.
N'est-ce pas cette jolie femme que je rencontrai dans la salle voisine,
et qui me rendit le plus gracieux salut, avec un air, un maintien et des
yeux mille fois mieux placés dans ce palais aux jours de sa splendeur
(bien que par ses vêtemens, elle parût mieux en harmonie avec son
délabrement actuel): n'est-ce pas elle qui est votre femme?
IDENSTEIN.
Je le voudrais bien! mais vous vous trompez:--c'est la femme de
l'étranger.
GABOR.
On pourrait la prendre pour celle d'un prince: le tems l'a bien
effleurée, mais elle a conservé encore une grande beauté, et surtout une
grande dignité.
IDENSTEIN.
C'est là, pour la beauté du moins, ce que je ne puis dire de Mme
Idenstein: quant à la majesté, elle en a peut-être gardé quelques
attributs;--mais n'y pensons pas.
GABOR.
Je le veux bien. Quel peut donc être cet étranger? son extérieur aussi
paraît au-dessus de sa fortune.
IDENSTEIN.
En cela, je suis d'un autre avis. Il est pauvre comme Job, et il n'a pas
sa patience; et pour ce qu'il est, ou peut se rapporter à lui, à
l'exception de son nom (encore, ne l'ai-je appris que cette nuit), je
l'ignore entièrement.
GABOR.
Mais comment est-il venu ici?
IDENSTEIN.
Dans la plus vieille et la plus misérable calèche; il y a un mois de
cela, et aussitôt il tomba malade, et fut sur le point de mourir: il
aurait mieux fait.
GABOR.
Que de bonté et de candeur!--Mais pourquoi?
IDENSTEIN.
Pourquoi? Qu'est-ce donc que la vie sans le vivre? il n'a pas un sou.
GABOR.
En ce cas, je suis étonné qu'une personne d'une prudence aussi
incontestable puisse admettre dans cette noble demeure des hôtes aussi
misérables.
IDENSTEIN.
Vous avez raison; mais vous savez, la pitié fait commettre bien des
folies. D'ailleurs, ils avaient alors quelques valeurs, qui, jusqu'à
présent, ont suffi pour payer leur loyer. J'ai pensé qu'ils pouvaient se
trouver aussi bien logés ici qu'à la petite taverne, et je leur ai donné
la clef de quelques-unes des plus vieilles salles. Ils en renouvelleront
l'air aussi long-tems du moins qu'ils pourront payer leur bois de
chauffage.
GABOR.
Les pauvres gens!
IDENSTEIN.
Oh, oui! excessivement pauvres.
GABOR.
Et cependant peu faits à l'indigence, si je ne me trompe. Vers quel
point se dirigeaient-ils?
IDENSTEIN.
Le ciel le sait; à moins que ce ne fût vers le ciel même. Il y a
quelques jours, c'était le voyage que Werner semblait vouloir faire.
GABOR.
Werner! j'ai entendu ce nom, mais il est peut-être supposé.
IDENSTEIN.
Cela est vraisemblable; mais, écoutons: c'est un bruit de voitures, de
voix, et la lueur de torches au dehors. Son excellence arrive, on n'en
peut douter; il faut que je sois à mon poste. Ne voulez-vous pas
m'accompagner pour l'aider à sortir de voiture, et lui présenter vos
humbles devoirs à la portière?
GABOR.
Je l'ai tiré de cette voiture quand il aurait donné volontiers une
baronnie ou un comté pour défendre son cou de la rivière menaçante: il a
maintenant assez de valets. Ils étaient là tous à se battre les flancs
sur le rivage, et à crier: Au secours! mais ils n'en offraient aucun.
C'est alors que j'ai présenté mes _devoirs_, comme vous dites; présentez
maintenant les _vôtres_. Allons, sortez! allez vous courber et ramper
devant lui.
IDENSTEIN.
Ramper! mais je pourrais perdre l'occasion...--La peste l'étouffe! il
sera ici avant que je ne sois là-bas.
(Il sort à la hâte.--Werner rentre.)
WERNER, à part.
J'ai entendu un bruit de voitures et de plusieurs voix. Comme maintenant
tous les sons se confondent dans ma tête! (Apercevant Gabor.) Encore
ici! Ne serait-ce pas un espion de mes persécuteurs! Son offre franche
et soudaine, et à l'égard d'un étranger, semble trahir un ennemi secret;
des amis ne sont pas aussi empressés.
GABOR.
Vous paraissez distrait: le tems n'est pourtant pas favorable à la
méditation. Ces vieilles murailles vont devenir bruyantes. Le baron,
comte, ou tout ce que peut être ce noble demi-noyé, vient d'arriver ici;
et les rares habitans de ce triste village montrent pour lui beaucoup
plus de respect que n'en témoignèrent les élémens.
IDENSTEIN, en dehors.
Par ici,--par ici, votre excellence;--prenez garde, l'escalier est un
peu sombre, et tant soit peu fatigué: si nous avions prévu l'arrivée
d'un hôte aussi illustre...--Je vous en prie, monseigneur, prenez mon
bras.
(Entrent Stralenheim, Idenstein et valets, les uns, de ce dernier; les
autres, attachés au domaine dont Idenstein est intendant.)
STRALENHEIM.
Arrêtons un instant ici.
IDENSTEIN, aux valets.
Vite un fauteuil! Allons, drôles!
(Stralenheim s'asseoit.)
WERNER, à part.
C'est lui.
STRALENHEIM.
Je suis mieux à présent. Quels sont ces étrangers?
IDENSTEIN.
Avec votre permission, mon bon seigneur, l'un d'eux prétend qu'il n'est
pas étranger.
WERNER, avec vivacité.
_Qui_ dit cela? (Tous le regardent avec étonnement.)
IDENSTEIN.
Oh! mon Dieu! personne ne parle de _vous_, ni à _vous_;--mais il y a ici
quelqu'un (montrant Gabor) que son excellence aimera sans doute à
reconnaître.
GABOR.
Je ne prétends pas fatiguer sa noble mémoire.
STRALENHEIM.
Je soupçonne que c'est l'un des étrangers aux secours desquels je dois
la vie. Et celui-ci, (montrant Werner) n'est-ce pas l'autre? Mon état de
faiblesse, quand on me secourut, doit me servir d'excuse, si j'ignore
encore le nom de ceux à qui je dois tant.
IDENSTEIN.
Lui!--non, monseigneur! il a plutôt besoin d'aide qu'il ne pourrait en
donner. C'est un pauvre diable, malade, harassé de fatigue, et qui s'est
dernièrement levé d'un lit dont il n'espérait plus sortir vivant.
STRALENHEIM.
Je croyais qu'ils étaient deux.
GABOR.
Ils l'étaient en effet, de compagnie; mais pour le service rendu à votre
seigneurie, il ne faut l'attribuer qu'à un _seul_, et il est absent.
C'est lui dont le bras vous fut principalement utile: le hasard avait
voulu qu'il se trouvât le premier. Mes intentions étaient les mêmes;
mais sa jeunesse et sa vigueur ne m'ont presque rien laissé à faire.
Ainsi, n'allez pas perdre vos remerciemens sur moi: je n'ai été que le
_second_ empressé d'un chef plus illustre.
STRALENHEIM.
Mais où est-il?
UN VALET.
Monseigneur, il s'est arrêté où votre excellence a pris une heure de
repos, et il a dit qu'il serait ici dans la soirée.
STRALENHEIM.
En l'attendant, je ne puis qu'exprimer mes remerciemens, ensuite--
GABOR.
Je ne demande rien de plus, et c'est tout au plus si j'en mérite autant.
Quant à mon camarade, il répondra pour lui.
STRALENHEIM, à part, après avoir fixé les yeux sur Werner.
C'est impossible! cependant, il faut s'en assurer. Il y a vingt ans que
mes yeux ne l'ont vu; et bien que mes agens n'aient pas cessé de le
surveiller, j'ai dû, par politique, avoir l'air de le négliger, pour ne
pas lui donner le moindre soupçon de mes plans. Pourquoi faut-il que
j'aie laissé à Hambourg ceux qui m'auraient fait connaître si c'est
réellement lui? Je croyais, jusqu'à présent, être seigneur de
Siégendorff; j'étais parti à la hâte; mais les élémens eux-mêmes
semblent lutter contre moi, et ce dernier accident peut me retenir ici
prisonnier jusqu'à--(Il s'arrête, regarde encore Werner, et reprend:) Il
faut observer cet homme. Si c'est lui, il est tellement changé, que son
père, sortant aujourd'hui du tombeau, passerait sans le reconnaître.
Soyons sur nos gardes, une erreur pourrait tout perdre.
IDENSTEIN.
Votre seigneurie semble pensive. Ne désirez-vous pas avancer?
STRALENHEIM.
La fatigue passée peut en ce moment faire prendre le change, et donner à
mes traits l'apparence de la réflexion. Je voudrais reposer.
IDENSTEIN.
L'appartement du prince est déjà disposé, précisément comme il l'était
autrefois pour le prince, dans sa première splendeur. (À part.) Les
meubles sont un peu déchirés, un peu humides; mais à la lumière, ils
sont encore assez beaux. Et je pense que vingt écartelures sous un dais
suffisent bien pour un sang illustre comme le vôtre. Quel mal,
d'ailleurs, de vous faire reposer une fois sur un lit comparable à celui
où vous reposerez un jour à jamais?
STRALENHEIM, se levant, et se tournant vers Gabor.
Bon soir, braves gens! Monsieur, j'espère bien ce soir récompenser plus
convenablement vos services. En attendant, je désire avoir avec vous,
dans mon appartement, un instant d'entretien.
GABOR.
Je vous suis.
STRALENHEIM. Il s'arrête après quelques pas, et s'adressant à Werner:
Ami!
WERNER.
Monsieur!
IDENSTEIN.
Grand dieu! _monsieur_. Pourquoi donc ne dites-vous pas sa seigneurie,
ou son excellence? Monseigneur, je vous en prie,--excusez le défaut
d'éducation de ce pauvre homme. Il n'a pas été habitué à voir de grands
personnages.
STRALENHEIM.
Taisez-vous, intendant.
IDENSTEIN.
Oh! que je suis absurde!
STRALENHEIM, à Werner.
Êtes-vous ici depuis long-tems?
WERNER.
Long-tems?
STRALENHEIM.
Je désire une réponse, non pas un écho.
WERNER.
Vous pouvez demander l'un et l'autre à ces murailles: je n'ai pas
l'habitude de répondre à ceux que je ne connais pas.
STRALENHEIM.
Vraiment! Vous pourriez toutefois répliquer avec politesse à ce qu'on
vous demande avec bienveillance.
WERNER.
Quand j'aurai la preuve de cette bienveillance, j'aurai soin d'y
_répondre_ par la mienne.
STRALENHEIM.
Vous avez été, à ce que dit l'intendant, retardé par l'effet d'une
maladie.--Si je pouvais vous aider,--voyageant du même côté...
WERNER, avec vivacité.
Je ne voyage pas du même côté.
STRALENHEIM.
Comment le savez-vous avant de connaître ma route?
WERNER.
Parce qu'il n'y a qu'une route que le riche et le pauvre puissent faire
ensemble. Vous êtes éloigné de ce chemin redouté pour quelques heures
encore, et moi pour quelques jours; jusque-là, notre course doit être
séparée, bien qu'elle tende au même but.
STRALENHEIM.
Votre langage est au-dessus de votre état.
WERNER, avec amertume.
Ah! l'est-il?
STRALENHEIM.
Ou du moins au-dessus de votre costume.
WERNER.
Je me félicite de ce qu'il n'est pas au-dessous, comme cela quelquefois
arrive aux hommes d'un extérieur pompeux. Mais, enfin, que
prétendez-vous de moi?
STRALENHEIM, interdit.
Moi?
WERNER.
Oui, vous? Vous ne me connaissez pas; vous m'interrogez, et vous
paraissez surpris de ce que, ne connaissant pas mon interrogateur, je ne
lui réponds pas. Expliquez ce que vous voulez, et je verrai si je dois
ou non vous donner satisfaction.
STRALENHEIM.
Je ne prévoyais pas que vous eussiez des motifs de réserve.
WERNER.
Bien des gens en ont, cependant. N'avez-vous pas les vôtres?
STRALENHEIM.
Non; aucun qui puisse intéresser un étranger.
WERNER.
Pardonnez donc à un étranger inconnu et défiant de lui-même, s'il
souhaite demeurer tel auprès d'un homme qui ne peut rien avoir de commun
avec lui.
STRALENHEIM.
Monsieur, je ne prétends pas contrarier vos sentimens, quelqu'injustes
qu'ils soient. Je ne voulais que vous rendre service.--Bon soir!
montrez-moi le chemin, intendant! (À Gabor.) Vous voulez bien
m'accompagner, monsieur?
(Sortent Stralenheim, Gabor, Idenstein et les domestiques.)
WERNER, seul.
C'est lui! me voilà dans ses filets! Avant de quitter Hambourg, et quand
je vins sur la frontière, Giulio, son dernier secrétaire, m'avertit
qu'il avait obtenu de l'électeur de Brandebourg un mandat d'arrêt contre
Kruitzner (le nom qu'alors je portais). Je ne dus la conservation de ma
liberté qu'aux franchises de la ville.--Cependant, insensé que je fus!
je m'éloignai de ses murs. J'espérais que cet humble habit et cette
route perdue donneraient le change à ses limiers, las de me poursuivre.
Maintenant, que faire? Il ne connaît pas mes traits; l'instinct de la
crainte seul a pu me le faire découvrir, après vingt ans: ajoutez que
nos rapports de jeunesse avaient toujours été très-rares et d'une
extrême froideur. Voilà donc pour lui! Quant au Hongrois, je devine le
motif de sa franchise: oui, c'est évidemment un instrument, un espion de
Stralenheim, chargé de me sonder et de s'assurer de ma personne.--Et
sans ressources! pauvre, malade, emprisonné par une rivière gonflée,
impraticable, même pour le riche, en dépit de tous ses moyens ordinaires
d'écarter les dangers.--Quel espoir peut-il me rester? ma position, il
n'y a qu'une heure, me semblait désespérée; comparée à celle-ci, l'heure
passée était un paradis. Encore un jour, et je suis découvert.--Quand je
touche enfin aux honneurs, à l'héritage qui m'est dû! quand quelques
grains d'or me suffiraient pour assurer ma fuite!
(Idenstein et Fritz entrent et conversent ensemble.)
FRITZ.
Sur-le-champ.
IDENSTEIN.
C'est impossible, vous dis-je.
FRITZ.
Il faut pourtant l'essayer. Si le courrier manque, vous en enverrez
d'autres, jusqu'à ce que la réponse du commandant nous arrive.
IDENSTEIN.
Je ferai ce que je pourrai.
FRITZ.
Songez bien à n'épargner aucune peine: vous en recevrez dix fois le
prix.
IDENSTEIN.
Le baron est-il retiré pour reposer?
FRITZ.
Il s'est jeté dans un grand fauteuil, devant le feu, et il y sommeille.
Il a même défendu qu'on le dérangeât avant onze heures, moment qu'il a
choisi pour se mettre au lit.
IDENSTEIN.
Avant qu'une heure se passe, je ferai de mon mieux pour le servir.
FRITZ.
N'oubliez pas!
(Fritz sort.)
IDENSTEIN.
Le diable emporte les grands seigneurs! ils croient tout fait pour eux.
Ne faut-il pas, à présent, que je fasse sortir une demi-douzaine de
frileux vassaux de leurs grabats, et que je les lance, au péril de leur
vie, sur la rivière, dans la direction de Francfort? Il me semble
pourtant que le baron, par sa propre expérience, devrait avoir appris à
comprendre les dangers d'une pareille course; mais non: _il le faut_, et
tout est dit. (Apercevant Werner.) Comment donc? Êtes-vous là, maître
Werner?
WERNER.
Vous avez quitté bien vite votre hôte illustre.
IDENSTEIN.
Oui.--Il sommeille; et l'on dirait qu'il ne veut laisser dormir
personne. Voici un paquet qu'il faut, à tout prix et à tout risque,
envoyer au commandant de Francfort. Mais je n'ai pas de tems à perdre:
bonne nuit.
(Idenstein sort.)
WERNER.
«_À Francfort_!»--fort bien:--oui, _le commandant_. L'orage se forme:
cela s'accorde parfaitement avec les premières démarches et les froids
calculs du démon qui s'interpose entre la maison de mon père et moi. Il
n'y a plus à en douter: il demande, dans cette lettre, un détachement
pour me conduire dans quelque fort secret.--Mais plutôt que de...
(Werner jette les yeux autour de lui, et saisit avec avidité un couteau
laissé dans un coin sur une table.) Maintenant, du moins, je suis maître
de moi! Écoutons!--le bruit des pas! Qui me garantit que Stralenheim
attendra seulement l'arrivée de la force publique, sur laquelle il
compte pour autoriser son usurpation? Que je lui sois suspect, rien de
plus évident. Je suis seul, il est entouré d'une suite nombreuse; je
suis faible, il est redoutable par son or, ses auxiliaires, son
autorité, son rang; je n'ai pas de nom, ou si j'avoue le mien, il doit
hâter ma perte, tant que je n'aurai pas gagné mes domaines; il se pavane
de ses titres, et, en effet, ils imposent bien autrement à ces obscurs
et grossiers paysans, qu'ils ne le feraient partout ailleurs.--Écoutons!
plus près encore! Gagnons le passage secret, qui communique avec
le--mais non! tout est silencieux,--mon imagination seule--Nous voici
dans cet intervalle de calme qui sépare l'éclair des éclats de la
foudre.--Mais gardons-nous d'inquiéter mon ame sur toute l'étendue de
ses dangers. Je vais m'avancer pour voir si personne n'a découvert le
passage dans lequel j'espère. Au pis-aller, il pourra me servir de
secret asile pendant quelques heures.
(Il entr'ouvre un panneau, et sort en le refermant derrière
lui:--Entrent Gabor et Joséphine.)
GABOR.
Où est donc votre mari?