Son courage n'est pas ébranlé. Ô mes pères! vous auxquels je vais me

réunir, purifié peut-être, par la mort, des passions grossières, apanage

des êtres matériels, je n'ai pas voulu laisser votre ancienne demeure au

pouvoir avilissant de ces rebelles. Si je n'ai pas su conserver votre

héritage, je n'en aurai pas du moins abandonné cette portion brillante:

vos trésors, votre palais, vos armes, vos monumens, les souvenirs de

votre gloire, vos dépouilles sacrées, dont ils espéraient se revêtir: je

les emporte avec moi dans cet élément, image personnifiée de l'ame, dont

il détruit l'enveloppe matérielle.--Et, je l'espère, la lueur de ce

royal incendie ne sera pas une simple pyramide de flammes et de fumée,

un phénomène d'un jour dans l'horizon, puis enfin un monceau de cendres:

il deviendra un fanal dans les âges, pour l'instruction des nations

rebelles et des princes voluptueux. Le tems plongera dans l'oubli les

glorieux souvenirs de vingt peuples, les exploits d'un millier de héros:

comme le premier des empires, il fera de nouveau rentrer dans le néant

empire sur empire; mais à jamais il épargnera la mémoire de mon dernier

jour; et, s'il le présente comme un problème dont on imitera rarement,

mais dont on ne méprisera jamais l'exemple, peut-être, du moins,

détournera-t-il plus d'un prince de suivre un plan de vie qui conduisît

à une pareille catastrophe.

(Mirrha revient tenant d'une main une torche enflammée, et de l'autre

une coupe.)

MIRRHA.

Regarde, c'est le flambeau qui va diriger notre course vers les astres.

SARDANAPALE.

Mais pourquoi cette coupe?

MIRRHA.

Dans ma patrie, c'est l'usage de faire, en pareil cas, une libation aux

dieux.

SARDANAPALE.

Le mien était de faire des libations entre les hommes. Je ne l'ai pas

oublié; et bien que j'aie perdu mes convives, je veux encore vider une

coupe en mémoire de tant de joyeux banquets pour jamais passés. (Il

prend la coupe, boit, et la renverse; et comme une goutte tombe:--) Et

cette dernière libation est pour l'excellent Belèses.

MIRRHA.

Pourquoi songez-vous plutôt à ce nom qu'à celui de son émule en

trahison?

SARDANAPALE.

Ce dernier n'est qu'un soldat, un instrument, une sorte de lame d'épée

entre des mains étrangères; l'autre est un habile conducteur de sa

marionnette guerrière: mais écartons leur souvenir.--Réfléchis encore,

Mirrha; est-il bien vrai que tu veuilles me suivre, sans craintes et

sans efforts?

MIRRHA.

Mais toi, supposerais-tu qu'une fille grecque tremblât de faire par

amour ce que les veuves indiennes font par habitude?

SARDANAPALE.

Ainsi, n'attendons plus que le signal.

MIRRHA.

Il est bien long à retentir.

SARDANAPALE.

Adieu! maintenant un dernier baiser.

MIRRHA.

Oui, embrassons-nous, mais non pour la dernière fois.

SARDANAPALE.

En effet, la flamme se chargera de réunir encore nos cendres.

MIRRHA.

Et lorsqu'elles seront, comme l'amour que j'ai toujours ressenti,

purifiées de la souillure et des passions terrestres! Une seule

réflexion m'attriste encore.

SARDANAPALE.

Laquelle?

MIRRHA.

C'est que nulle main amie ne doit réunir dans une seule urne notre

poussière.

SARDANAPALE.

Tant mieux! qu'elle soit plutôt dispersée dans l'air et balancée sur les

ailes du vent, que souillée de nouveau par des mains de traîtres et

d'esclaves. Nous laissons dans ce palais embrasé, dans les ruines de ces

énormes murailles, un plus durable monument que n'en dressa l'Égypte,

dans des montagnes de briques, en l'honneur de ses rois ou de ses

_boeufs_; car on ignore encore la véritable destination de pareils

monumens, et si les orgueilleuses pyramides devaient contenir leurs

princes ou leur dieu Apis.

MIRRHA.

Adieu donc, ô terre! adieu! charmante Ionie? Puisses-tu demeurer libre

et belle, et long-tems protégée contre le malheur! Ma dernière prière

fut pour toi, tu auras mes dernières pensées, à l'exception d'une seule.

SARDANAPALE.

Et laquelle?

MIRRHA.

Celle de notre amour. (On entend la trompette de Pania.) _Allons_!

SARDANAPALE.

Adieu, Assyrie! ma patrie, celle de mes pères: je t'aimai beaucoup, et

plutôt comme mon pays que comme mon royaume. Je t'avais prodigué les

jours de paix et de bonheur; en voici la récompense! Maintenant, je ne

te dois plus rien, pas même un tombeau. (Il monte sur le bûcher.)

Allons, Mirrha!

MIRRHA.

Es-tu prêt?

SARDANAPALE.

Comme la torche dans tes mains.

MIRRHA, mettant le feu au bûcher.

Il est allumé! je te rejoins.

(Au moment où Mirrha s'élance au devant des flammes, la toile tombe.)

FIN DE SARDANAPALE.

NOTES

DE LORD BYRON.

NOTE I, PAGE 9.

Et toi, Mirrha, ma chère Ionienne, etc.

«Le nom d'Ionien avait encore une acception plus étendue: il comprenait

les Achéens et les Béotiens, qui, avec les peuples limitrophes,

composaient toute la nation grecque. En Orient, c'était sous ce nom

qu'on désignait toujours les Hellènes.»

(_Grèce de Milford_, tome Ier, page 199.)

NOTE 2, PAGE 23.

Sardanapale, roi, fils d'Anacyndaraxe,

A bâti dans un jour Anchialus et Tarse:

Bois, mange, fais l'amour: tout le reste n'est rien.

«Il ne se contenta pas d'employer à cette expédition une faible escouade

de sa phalange, mais toutes ses troupes légères. Le premier jour, il

gagna Anchialus, ville fondée, dit-on, par le roi d'Assyrie Sardanapale.

Les fortifications, du tems d'Arrien, avaient encore leur première

étendue et portaient ce caractère de grandeur que les Assyriens semblent

avoir particulièrement affecté aux ouvrages de ce genre. On y trouva un

monument représentant Sardanapale: on le reconnut à une inscription

tracée en caractères assyriens, et sans doute dans la langue primitive

de ce peuple. C'est elle que, bien ou mal, les Grecs traduisirent

ainsi:--_Sardanapale, fils d'Anacyndaraxe, a bâti en un jour Tarse et

Anchialus; mange, bois, joue: toutes les autres joies humaines ne valent

pas une chiquenaude._ En supposant cette version parfaitement exacte (ce

que conteste Arrien), on peut hésiter à décider avec quelque raison si

le but de cette inscription n'était pas de disposer aux habitudes de la

paix un peuple naturellement turbulent, au lieu de lui recommander un

libertinage immodéré. Au reste, il n'est pas facile de dire quel pouvait

être l'objet d'un roi d'Assyrie en fondant deux villes dans une contrée

si éloignée de sa capitale, et qui en était d'ailleurs séparée par une

immensité de déserts sablonneux et de montagnes inaccessibles. On ignore

également comment les habitans pouvaient jamais se trouver dans des

circonstances qui leur permissent de s'abandonner à cette intempérance

que leur prince passe pour leur avoir recommandée; mais il peut être

utile d'observer que, le long des côtes méridionales de l'Asie-Mineure,

les ruines de plusieurs villes évidemment postérieures au siècle

d'Alexandre, mais à peine nommées dans l'histoire, étonnent aujourd'hui

les voyageurs par leur magnificence et leur somptuosité. Au milieu des

scènes de désolation qu'un gouvernement singulièrement barbare n'avait

cessé de répandre durant tant de siècles, sur les plus belles contrées

du globe, il fallait trouver dans les ressources du sol et du climat, ou

dans les bienfaits du commerce, des remèdes extraordinaires. Ainsi, les

projets de Sardanapale pouvaient être l'effet de vues plus sages qu'on

ne le suppose communément; mais ce prince ayant été le dernier d'une

dynastie exterminée par suite d'une révolution, le mépris de sa mémoire

a bien pu être l'effet de la politique de ses successeurs et de leurs

partisans.

«La contradiction des témoignages qui se rapportent à Sardanapale est

surtout frappante dans le récit de Diodore.»

(_Grèce de Milford_, tome IX, pages 311, 312 et 313.)

FIN DES NOTES.

WERNER,

OU

L'HÉRITAGE.

TRAGÉDIE.

À

L'ILLUSTRE GOETHE.

CETTE TRAGÉDIE EST DÉDIÉE

PAR L'UN DE SES PLUS HUMBLES ADMIRATEURS.

PRÉFACE

Le drame suivant est entièrement tiré de _Kruitzner, conte de German_,

publié, il y a déjà long-tems, dans les _Canterbury tales de Lee_. C'est

à deux soeurs, je crois, qu'on est redevable de ces derniers contes, et

celle des deux qui composa _Kruitzner_ n'a fourni à la collection qu'une

seconde histoire, jugée, comme la première, supérieure à toutes les

autres du même recueil. J'ai adopté plusieurs caractères, une grande

partie de l'intrigue, et quelquefois jusqu'au style de cet ouvrage. J'ai

modifié ou altéré quelques autres rôles; j'ai changé quelques noms, et

j'ai ajouté de moi-même un personnage (Ida de Stralenheim). Quant au

reste, je me suis conformé à l'original.

J'étais bien jeune; j'avais, je crois, alors quatorze ans, quand je lus,

pour la première fois, cette histoire. Elle fit sur moi une impression

profonde; et je puis dire qu'elle fut le germe de plusieurs des ouvrages

que j'écrivis par la suite. Je ne la crois pas très-populaire, ou du

moins sa popularité s'est éclipsée devant d'autres grandes compositions

du même genre. Mais j'ai remarqué, en général, que ceux qui l'avaient

lue avaient comme moi la plus haute estime pour la force d'esprit et de

création que l'auteur y avait développée. Je dois dire _création_ plutôt

qu'exécution; car le récit pouvait comporter de plus grands et de plus

heureux développemens. Parmi ceux dont l'opinion sur _Kruitzner_ se

rapportait à la mienne, je pourrais citer les noms les plus imposans;

mais cela n'est pas nécessaire, ni même utile: car il faut laisser tout

le monde juger d'après ses propres sentimens. Je renvoie donc simplement

le lecteur à l'ouvrage original, pour qu'il puisse mieux juger tout ce

que je lui redois; et je ne serais pas fâché qu'il trouvât plus de

plaisir à le parcourir que le drame auquel il a donné naissance.

J'avais commencé une pièce sur le même sujet dès 1815 (c'est le premier

de mes essais dramatiques, si j'en excepte un autre commencé à l'âge de

treize ans, sous le nom d'_Ulric et Ilvina_, que j'eus le bon sens de

jeter au feu); j'en avais fait environ un acte, quand je fus interrompu

par les circonstances. Il s'en trouve quelque chose parmi mes papiers,

en Angleterre; mais comme on ne le retrouvait pas, j'ai refait ce

premier acte, et continué la pièce.

Il est bien entendu qu'en le publiant je ne l'ai pas cru susceptible, le

moins du monde, d'être mis au théâtre.

PERSONNAGES.

HOMMES.

WERNER.

ULRIC.

STRALENHEIM.

IDENSTEIN.

GABOR.

FRITZ.

HENRICK.

ERIC.

ARNHEIM.

MEISTER.

RODOLPH.

LUDWIG.

FEMMES.

JOSÉPHINE.

IDA STRALENHEIM.

La scène est en partie sur la frontière de Silésie, et en partie dans le

château de Siegendorf, près de Prague. L'action a lieu sur la fin de la

guerre de Trente Ans.

WERNER,

OU

L'HÉRITAGE.

TRAGÉDIE.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Salle d'un palais en ruines, auprès d'une petite tour, sur la frontière

septentrionale de Silésie.--La nuit est orageuse.)

WERNER et JOSÉPHINE, sa femme.

JOSÉPHINE.

Calme-toi, mon ami!

WERNER.

Je suis calme.

JOSÉPHINE.

Pour moi, oui, mais non pour toi-même: tes pas sont précipités, et

personne n'a jamais marché dans une chambre comme tu le fais en ce

moment, quand son coeur était tranquille. Si nous étions dans un jardin,

je me rassurerais, je croirais te voir courir de fleur en fleur comme

l'abeille; mais _ici_!

WERNER.

Il fait froid; le vent frémit et agite la tapisserie: j'ai le sang

glacé.

JOSÉPHINE.

Hélas! non.

WERNER, souriant.

Comment! voudrais-tu donc qu'il le fût!

JOSÉPHINE.

Je voudrais que son mouvement fût paisible.

WERNER.

Laisse-le se précipiter, jusqu'à ce qu'on le répande ou qu'on

l'arrête:--que ce soit tôt ou tard, peu m'importe.

JOSÉPHINE.

Et moi, ne suis-je donc rien à tes yeux?

WERNER.

Tout!--tout!

JOSÉPHINE.

Et cependant, tu souhaites ce qui doit briser mon coeur?

WERNER, s'approchant d'elle lentement.

Mais n'est-ce pas pour _toi_ que j'ai été,--peu importe,--fort heureux

et fort malheureux: ce que je suis, tu le connais; ce que je pouvais, ce

que je devrais être, tu ne le sais pas.--Quoi qu'il en soit, je t'aime,

rien n'aura la force de nous séparer. (Il marche à grands pas, puis se

rapprochant de Joséphine:) C'est peut-être l'orage de cette nuit qui

m'agite; je suis un être ouvert à toutes les impressions. Dernièrement,

j'étais malade, hélas! je le suis encore! tu le sais, car tu as plus

souffert que moi, mon amie, en me veillant.

JOSÉPHINE.

C'est beaucoup de te voir mieux portant; mais te voir heureux--

WERNER.

Heureux! qui donc as-tu vu l'être? Laisse-moi, comme les autres, être

misérable.

JOSÉPHINE.

Mais songe combien d'hommes, en ce moment d'orage, tremblent exposés à

la rage des vents et de la pluie furieuse, qui n'ont pas sur la terre un

abri où ils puissent mettre leurs têtes à couvert.

WERNER.

Et cela n'est pas le pis: qu'importe un logis? le calme est tout. Les

misérables que tu nommes,--oui, le vent mugit autour d'eux; la pluie,

triste et pressée, glace sans doute la moëlle de leurs os. J'ai été

soldat, chasseur et voyageur; à présent je suis mendiant: je n'ignore

donc pas les maux dont tu parles.

JOSÉPHINE.

Et n'es-tu pas aujourd'hui défendu de leur atteinte?

WERNER.

Oui. Et de leur seule atteinte.

JOSÉPHINE.

Cela est bien quelque chose.

WERNER.

En effet,--pour un paysan.

JOSÉPHINE.

Eh quoi! le gentilhomme ne peut-il rendre grâce au refuge dont ses

premières habitudes de délicatesse lui font un besoin plus vif que pour

le paysan, quand un reflux de fortune les pousse tous les deux au milieu

des écueils de la vie?

WERNER.

Ce n'est pas cela, tu le sais; nous avons supporté tout, je ne dirai pas

avec patience (du moins pour ce qui me regarde)--mais enfin, nous

l'avons supporté.

JOSÉPHINE.

Eh bien!

WERNER.

Quelque chose de plus fort que nos tourmens sensibles (et cependant, ils

étaient assez grands pour nous ronger le coeur), une chose m'a souvent

affecté, et _maintenant_ plus que jamais. Tu t'en souviens, quand une

longue maladie vint me saisir sur cette frontière désolée, quand elle me

ravit, non-seulement mes forces, mais encore mes moyens de vivre; quand

elle nous enleva--Non, écartons ces idées.--Mais enfin, avec cet objet,

je serais heureux; tu serais également heureuse; je soutiendrais la

splendeur de mon rang,--mon nom, le nom de mon père, et plus que tout

cela--

JOSÉPHINE, l'interrompant.

Mon fils,--notre fils,--notre Ulric serait encore dans mes bras, il

satisferait l'avidité d'une mère. Depuis douze ans, grands dieux!...

alors, il n'en avait que huit: il était beau, il doit l'être encore plus

aujourd'hui. Mon Ulric! mon enfant adoré!

WERNER.

J'ai été bien souvent le jouet de la fortune; mais aujourd'hui elle m'a

réduit au point de ne plus rien attendre d'elle:--malade, pauvre,

abandonné.

JOSÉPHINE.

Abandonné! mon cher Werner?

WERNER.

Ou, ce qui est pis,--enveloppant tout ce que j'aime dans cette situation

plus horrible que l'isolement. _Seul_, je serais mort, j'aurais une

tombe ignorée, et tout serait fini.

JOSÉPHINE.

Et je ne t'aurais pas survécu; mais, je t'en conjure, reprends courage.

Nous luttons depuis long-tems; et ceux qui savent résister à la fortune

finissent par la convertir, ou du moins la lasser; ils trouvent le vent

favorable, ou cessent de souffrir les tempêtes. Du courage, mon

ami:--notre enfant nous sera rendu.

WERNER.

Nous le touchions: nous retrouvions tout ce qui pouvait nous faire

oublier les chagrins passés;--et puis tout perdre encore une fois!

JOSÉPHINE.

Nous n'avons rien perdu.

WERNER.

Ne sommes-nous pas dans la dernière misère?

JOSÉPHINE.

Nous ne fûmes jamais riches.

WERNER.

Et j'étais né pour la richesse, les honneurs et la puissance; je les ai

connus, j'ai appris à les aimer, hélas! et à en abuser; le ressentiment

de mon père me les a fait perdre dans ma bouillante jeunesse, et de

longues souffrances ont assez puni mes premiers excès. La mort de mon

père m'ouvrit de nouveau la carrière, mais je la trouvai pleine

d'embûches. Ce parent insinuant et sévère, qui si long-tems avait fixé

sur moi un regard inquiet, comme le serpent sur le tremblant oiseau, ce

parent était devenu le maître de mes droits, le possesseur d'un domaine

qui lui donnait le rang de prince.

JOSÉPHINE.

Qui sait? notre fils a pu revenir près de son aïeul, et plaider avec

succès ta cause.

WERNER.

Vaine espérance. Depuis le jour qu'en disparaissant, tout-à-coup

d'auprès de lui il a semblé vouloir partager mes premières fautes, rien

ne nous a révélé son sort. Je l'avais laissé près de son aïeul, en

faisant promettre à ce dernier que son ressentiment s'arrêterait à la

troisième génération: mais le ciel semble avoir réclamé sa redoutable

prérogative; il a voulu punir dans mon enfant les torts et les folies de

son père.

JOSÉPHINE.

Il faut avoir meilleur espoir:--du moins avons-nous, jusqu'à présent,

trompé la longue persécution de Stralenheim.

WERNER.

Nous ne le craindrions plus sans cette faiblesse fatale, plus fatale

qu'une maladie mortelle, puisqu'au lieu de la vie elle détruit la seule

consolation de la vie. En ce moment même, je me sens rongé par les

inquiétudes que me donne cet avide antagoniste;--et que sais-je s'il ne

nous a pas traqués jusqu'ici?

JOSÉPHINE.

Il ne t'a jamais vu; et les espions qui si long-tems te surveillèrent

t'ont laissé à Hambourg. Notre voyage imprévu et ce changement de nom

nous mettent à l'abri de toute surprise: personne ici ne soupçonne que

nous puissions être différens de ce que nous paraissons.

WERNER.

De ce que nous paraissons! de ce que nous _sommes_:--malades, mendians,

sans espérance.--Ah! ah! ah!

JOSÉPHINE.

Hélas! que ce rire est amer!

WERNER.

_Qui_ reconnaîtrait, sous cette forme, la grande âme du fils d'une noble

race? _qui_, sous ces guenilles, l'héritier d'une principauté? _qui_,

dans ces yeux malades et abattus, l'orgueil du rang et de la naissance?

dans ces joues creuses et sur ce front traversé par les stigmates de la

famine, le seigneur des châteaux où chaque jour sont fêtés des milliers

de feudataires?

JOSÉPHINE.

Vous n'avez pas songé à toutes ces peines terrestres, Werner, quand vous

daignâtes choisir pour épouse la fille étrangère d'un pauvre exilé.

WERNER.

Une fille de proscrit et un fils déshérité, le mariage était assorti;

mais alors j'avais l'espérance de te rendre un jour à l'état pour lequel

nous étions nés tous les deux. La famille de ton père était noble bien

que déchue, et, par son origine, elle était digne de s'allier à la

nôtre.

JOSÉPHINE.

Votre père ne pensait pas ainsi, bien qu'il fût noble; mais si ma

naissance seule m'eût permis d'aspirer à votre main, j'aurais dû ne

l'estimer encore que ce qu'elle valait.

WERNER.

Et, à tes yeux, que valait-elle?

JOSÉPHINE.

Tout ce qu'elle a fait pour nous:--rien.

WERNER.

Comment, rien!

JOSÉPHINE.

Pis encore: dès le commencement, elle devint le cancer dévorant de ton

coeur. Sans elle, nous aurions accueilli la pauvreté comme des millions

d'hommes la supportent, avec une joyeuse insouciance; sans elle, sans

ces fantômes de féodale grandeur, tu aurais gagné chaque jour ton pain,

comme la multitude le gagne: ou si l'état d'artisan t'eût paru trop peu

relevé, le commerce, que sais-je? toutes les autres ressources sociales

eussent corrigé les torts de la fortune à ton égard.

WERNER, avec ironie.

Et j'eusse été quelque bourgeois anséatique? excellent!

JOSÉPHINE.

Quoi que tu puisses avoir été, tu es pour moi ce que nulle destinée,

humble ou élevée, ne saurait changer: le premier choix de mon coeur.

Noblesse, espérances, orgueil, je n'avais alors rien vu dans toi, rien

que tes douleurs. Elles durent encore laisse-moi les adoucir ou les

partager; et quand elles auront fini, je pourrai finir moi-même avec

elles ou avec toi!

WERNER.

Mon bon ange! et c'est ainsi que je t'ai toujours trouvée: aussi jamais

la violence, ou plutôt la faiblesse de mon caractère, ne m'inspira

contre toi et les tiens une pensée injurieuse. Non, tu n'as pas à te

reprocher mon sort: les dispositions de ma jeunesse m'auraient fait

perdre l'empire du monde, s'il eût été mon patrimoine. Mais aujourd'hui,

puni, humilié, anéanti, j'ai appris à me connaître moi-même;--et voir

tout enlevé à notre enfant, à toi! Va, crois-moi: quand, à vingt-deux

ans, mon père me chassa de la maison de mes pères, moi, le dernier

rejeton d'un millier de héros, je ne maudis pas mon sort, mais celui de

mon fils, de la mère de mon fils, arrachés, sans l'avoir mérité, aux

avantages que mes fautes avaient laissé échapper. Et pourtant alors mes

passions étaient autant de serpens rongeurs qui se repliaient autour de

moi comme ceux de la Gorgone.

(On entend heurter à la porte.)

JOSÉPHINE.

Écoutez!

WERNER.

On frappe!

JOSÉPHINE.

Qui peut venir à cette heure de repos? nous avons rarement des

visiteurs.

WERNER.

Et ceux qui visitent les pauvres ne viennent que pour les appauvrir

encore. Bien! je suis préparé.

(Werner porte la main dans son sein, comme pour y chercher une arme.)

JOSÉPHINE.

Oh! ne prends pas cet air farouche; je vais à la porte: il ne peut y

avoir personne dans cette solitude froide et désolée:--les déserts seuls

peuvent défendre l'homme de ses semblables. (Elle va à la porte.)

(Entre Idenstein.)

IDENSTEIN.

Bon soir à ma belle hôtesse et à mon digne--quel est votre nom, mon ami?

WERNER.

Vous êtes bien hardi de le demander!

IDENSTEIN.

Hardi? en effet, je frémis. À l'air dont vous regardez, il semble que je

vous demande quelque chose de mieux que votre nom.

WERNER.

De mieux, monsieur!

IDENSTEIN.

De mieux ou de pire, comme le mariage; que vous dirai-je? Vous avez été,

depuis un mois, reçu comme un hôte dans le palais du prince--(à la

vérité, son altesse l'avait résigné, depuis douze ans, aux rats et aux

revenans;--mais encore, est-ce un palais);--vous avez, dis-je, été notre

locataire; et jusqu'à présent nous ignorons votre nom.

WERNER.

Mon nom est Werner.

IDENSTEIN.

Beau nom; le plus digne que raison de commerce puisse jamais porter.

J'ai un cousin dans le lazaret de Hambourg, qui a épousé une femme

portant le même nom: c'est un officier de confiance, aide-chirurgien

(ayant l'espoir de l'être un jour en titre), et qui, dans les affaires,

a fait des miracles. Ne seriez-vous pas parent de mon parent?

WERNER.

Des vôtres?

JOSÉPHINE.

Oui, oui, nous le sommes, mais de loin. (Bas à Werner.) Ne pourriez-vous

flatter l'humeur de ce grossier personnage, jusqu'à ce que nous ayons su

ses projets?

IDENSTEIN.

Ah! je m'en doutais; déjà je sentais dans mon coeur des mouvemens de

tendresse.--Que voulez-vous, mon cousin, _le sang n'est pas de l'eau_.

Donnez-nous donc un peu de vin, et buvons à plus ample connaissance: les

parens doivent être des amis.

WERNER.

Vous me semblez avoir déjà suffisamment bu; et si vous êtes d'un autre

avis, je n'ai pas de vin à vous offrir; autrement, il serait à vous.

D'ailleurs, vous le savez, ou devriez le savoir: je suis pauvre et

malade, et vous ne sentez pas que j'aurais besoin d'être seul? Mais

enfin, qui vous amène ici?

IDENSTEIN.

Comment! et qui pourrait m'amener ici?

WERNER.

Je l'ignore, quoique je devine sans effort celui qui pourra bien vous en

chasser.

JOSÉPHINE, bas.

Contiens-toi, cher Werner.

IDENSTEIN.

Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé?

JOSÉPHINE.

Comment le saurions-nous?

IDENSTEIN.

La rivière est débordée.

JOSÉPHINE.

Hélas! nous ne le savons que trop: depuis cinq jours c'est là ce qui

nous retient ici.

IDENSTEIN.

Mais ce que vous ne savez pas, c'est qu'un grand personnage qui voulait

passer le fleuve, en dépit du courant et de ses trois postillons, s'est

noyé devant le gué, avec cinq chevaux de poste, un singe, un mâtin et un

valet.

JOSÉPHINE.

Pauvres gens! en êtes-vous bien sûr?

IDENSTEIN.

Oui, pour ce qui est du singe, du valet et de l'attelage; mais nous ne

savons pas encore si son excellence est ou non morte. Ces nobles sont

difficiles à noyer, comme il convient à des hommes en place; mais ce

qu'il y a de sûr, c'est qu'il a avalé assez de l'Oder pour crever deux

paysans. En ce moment, deux voyageurs, l'un Saxon, l'autre Hongrois,

qui, à leurs propres risques, l'ont tiré de la rivière, ont envoyé

demander un logement ou une tombe, suivant qu'ils se trouveront avoir

pêché un vivant ou un mort.

JOSÉPHINE.

Et où prétendez-vous les recevoir? ici, je suppose, si nous pouvons nous

y prêter:--dites le mot.

IDENSTEIN.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore · 第 7 / 18 段