lui, jusqu'à ce qu'il pût vous rejoindre.
MIRRHA.
Songerait-il à quitter le combat?
PANIA.
Non, jusqu'à la dernière extrémité. Encore à présent, il n'écoute que
les inspirations du désespoir; et, pied à pied, il dispute le palais
lui-même.
MIRRHA.
Ils y sont donc!--oui, leurs cris retentissent au travers des vieilles
salles que n'avaient jamais profanées des échos rebelles, jusqu'à cette
nuit fatale. Adieu, race d'Assyrie! adieu à toutes celles de Nemrod!
tout, jusqu'à son nom, est à présent disparu.
PANIA.
Suivez-moi, sortons!
MIRRHA.
Non; je veux mourir ici!--Fuyez, et dites à votre roi que jusqu'à la fin
je l'ai aimé.
(Entrent Sardanapale et Salemènes, avec soldats. Pania quitte Mirrha et
entre dans leurs rangs.)
SARDANAPALE.
Puisqu'il en est ainsi, nous mourrons où nous sommes nés:--dans nos
appartemens. Serrez vos rangs,--demeurez fermes. J'ai dépêché un satrape
fidèle vers Zames, dont la garde est fraîche et dévouée: ils ne
tarderont pas. Tout n'est pas désespéré! Pania, veille sur Mirrha.
(Pania revient près de Mirrha.)
SALEMÈNES.
Nous avons le tems de respirer: encore un effort, mes amis,--un effort
pour Assyrie!
SARDANAPALE.
Dis plutôt pour Bactriane! Mes fidèles Bactriens, je veux désormais être
roi de votre pays, et nous tiendrons ensemble ce royaume en province.
SALEMÈNES.
Écoutez! ils viennent,--ils viennent.
(Entrent Belèses et Arbaces à la tête des rebelles.)
ARBACES.
Avançons! nous les avons pris dans le piége. À la charge! à la charge!
BELÈSES.
En avant!--Le ciel combat pour nous et avec nous:--sus!
(Ils chargent le roi, Salemènes et leurs troupes, qui se défendent
jusqu'à l'arrivée de Zames, avec les gardes ci-dessus mentionnées. Les
rebelles sont alors repoussés et poursuivis par Salemènes, etc. Comme le
roi va rejoindre les poursuivans, Belèses l'arrête.)
BELÈSES.
À moi, le tyran.--Je vais terminer cette guerre.
SARDANAPALE.
Et moi aussi, belliqueux prêtre, sublime prophète, sujet reconnaissant
et fidèle:--cède, je t'en prie. Je te réserverai pour un jugement en
forme, au lieu de plonger mes mains dans ton sang sacré.
BELÈSES.
Ton heure est venue.
SARDANAPALE.
Non, c'est la tienne.--Dernièrement, quoique je ne sois qu'un jeune
astrologue, j'ai lu dans les astres; et parmi les lumières du zodiaque,
j'ai trouvé ton destin dans le signe du Scorpion, qui proclame que tu
vas être terrassé.
BELÈSES.
Ce ne sera pas par toi.
(Ils combattent; Belèses est blessé et désarmé.)
SARDANAPALE, levant son épée pour le tuer.
Invoque maintenant les planètes. Descendront-elles du ciel pour sauver
leur crédit et leur interprète?
(Un parti de rebelles entre et délivre Belèses. Ils attaquent le roi,
qui, à son tour, est délivré par un parti de ses soldats: les rebelles
sont mis en fuite.)
SARDANAPALE.
Après tout, le vilain avait prophétisé juste. Allons!--sur eux:--la
victoire est à nous.
(Il sort à leur poursuite.)
MIRRHA, à Pania.
Suis-le donc! Pourquoi demeures-tu ici, et souffres-tu que tes
compagnons marchent sans toi à la victoire?
PANIA.
Le roi m'a ordonné de ne pas vous quitter.
MIRRHA.
Moi! ne songe pas à moi: un simple soldat de plus peut offrir un secours
décisif. Je ne demande pas, je n'ai pas besoin de garde. Et qui peut,
quand il s'agit du destin du monde, songer à veiller sur une femme!
Disparais, te dis-je, ou tu perds l'honneur! Tu ne m'écoutes pas; eh
bien, moi, femme timide, je vais m'élancer au milieu de leur furieuse
lutte, et je t'ordonne de me garder, _là_--où tu pourras en même tems
protéger ton souverain.
(Mirrha sort.)
PANIA.
Arrêtez, madame! Elle est partie. S'il lui arrivait quelque malheur,
j'aurais mieux fait de perdre ma vie. Sardanapale tient bien plus à elle
qu'à son royaume, et pourtant il dispute en ce moment l'un et l'autre.
Faut-il donc moins faire que lui, qui n'a jamais, jusqu'à présent, tiré
un cimeterre? Revenez, Mirrha, je vous obéis, quoiqu'en désobéissant au
monarque.
(Pania sort. Altada et Sféro entrent par une porte opposée.)
ALTADA.
Mirrha! Eh quoi, partie! Pourtant elle était ici quand s'est engagé le
combat, et Pania avec elle, leur serait-il arrivé quelque chose?
SFÉRO.
Je les vis en sûreté à l'instant où les révoltés prirent la fuite; et
s'ils se sont éloignés, ce n'est sans doute que pour regagner le harem.
ALTADA.
Si, comme tout semble l'annoncer, le roi reste vainqueur, et qu'il ait
perdu sa chère Ionienne, nous sommes destinés à un sort pire que celui
des révoltés captifs.
SFÉRO.
Il faut que nous les suivions; elle ne peut être fort éloignée: et si
nous la retrouvons, c'est une plus riche proie à présenter à notre
souverain que celle d'un royaume reconquis.
ALTADA.
Non, Baal lui-même ne fit jamais, pour s'emparer de ces contrées, de
plus hardis efforts que son soyeux fils pour les conserver: il a déjoué
toutes les prévisions de ses ennemis et de ses amis; il s'est montré tel
que ces brûlantes et lourdes journées d'été, avant-courrières de soirées
orageuses, alors qu'éclate tout d'un coup la foudre, au point d'ébranler
les airs et de transformer la terre en nouveau déluge. L'homme est
inexplicable.
SFÉRO.
Pas plus celui-ci que les autres: tous sont les enfans de l'occasion.
Mais, sortons:--allons à la recherche de l'esclave, ou préparons-nous à
expier dans les tortures sa folle passion, et à subir, innocens, le
supplice des criminels.
(Ils sortent.--Entrent Salemènes, soldats, etc.)
SALEMÈNES.
Le triomphe est beau: ils sont repoussés loin du palais; et nous avons
ouvert un facile accès aux troupes stationnées de l'autre côté de
l'Euphrate, qui peut-être demeurent encore fidèles. Et puis elles
doivent l'être, grâce à la nouvelle de notre victoire; mais le chef des
vainqueurs, le roi, où est-il?
(Entre Sardanapale avec les siens, etc., et Mirrha.)
SARDANAPALE.
Me voici, mon frère.
SALEMÈNES.
Sain et sauf, je l'espère.
SARDANAPALE.
Non, pas tout-à-fait; mais passons: nous avons nettoyé le palais--
SALEMÈNES.
Et la ville, je l'espère. Notre nombre s'accroît; et j'ai donné ordre à
une nuée de Parthes réservés jusqu'à présent, tous impatiens et dispos,
de les poursuivre dans leur retraite, qui bientôt sera une fuite.
SARDANAPALE.
Elle est déjà telle, du moins ils marchent plus rapidement que je ne
pouvais les suivre, moi et mes Bactriens, qui cependant n'y mettaient
pas de lenteur. Mais je suis fatigué: donnez-moi un siége.
SALEMÈNES.
Dans cette place est précisément le trône, sire.
SARDANAPALE.
Ce n'est pas un point de repos, pour l'esprit ni pour le corps: qu'on me
procure une couche, un bloc de paysan, peu importe. (On lui présente un
siége.) Bien:--maintenant, je respire plus librement.
SALEMÈNES.
Ce grand jour est devenu le plus beau et le plus glorieux de votre vie.
SARDANAPALE.
Ajoutez: et le plus fatigant. Où est mon échanson? qu'on m'apporte un
peu d'eau.
SALEMÈNES, souriant.
C'est la première fois qu'il reçoit un pareil ordre: et moi-même, le
plus austère de vos conseillers, je vous proposerais volontiers, en ce
moment, une boisson plus vermeille.
SARDANAPALE.
Du sang, n'est-ce pas? mais il en est assez de répandu. Et quant au vin,
j'ai appris, dans cette dernière circonstance, le prix d'une liqueur
plus naturelle. Trois fois j'ai bu de l'eau, et trois fois j'ai
renouvelé, avec une ardeur plus grande que ne m'en donna jamais le jus
de la treille, ma poursuite sur les rebelles. Où est le soldat qui me
présenta de l'eau dans son casque?
L'UN DES GARDES.
Tué, sire! Une flèche l'atteignit au front, tandis qu'après avoir
égoutté son casque, il se disposait à le replacer sur sa tête.
SARDANAPALE.
Il est mort! sans récompense! et tué pour avoir satisfait ma soif: cela
est pénible. Le pauvre esclave! s'il vivait seulement, je le gorgerais
d'or; car tout l'or de la terre n'aurait pu payer le plaisir que me fit
cette eau; j'étais desséché, comme en ce moment. (On lui apporte de
l'eau:--il boit.) Je renais donc.--À l'avenir, le gobelet sera réservé
aux heures de l'amour: à la guerre, je veux de l'eau.
SALEMÈNES.
Et quel est, sire, ce bandage autour de votre bras?
SARDANAPALE.
Une égratignure du brave Belèses.
MIRRHA.
Ô ciel! il est blessé!
SARDANAPALE.
C'est peu de chose que cela; cependant, maintenant que je suis refroidi,
j'éprouve une sensation légèrement douloureuse.
MIRRHA.
Vous l'avez couverte avec--
SARDANAPALE.
Avec le bandeau de ma couronne: c'est la première fois que cet ornement,
jusqu'alors une charge, m'a offert quelque utilité.
MIRRHA, aux serviteurs.
Avertissez promptement un médecin des plus habiles. Et vous, seigneur,
rentrez, je vous prie: je découvrirai votre blessure; et je
l'examinerai.
SARDANAPALE.
J'y consens: car, en ce moment, le sang me tourmente légèrement. Te
connais-tu donc en blessures, Mirrha?--À quoi bon le demander? Mon
frère, savez-vous où j'ai découvert cette aimable enfant?
SALEMÈNES.
Sans doute la tête cachée au milieu d'autres femmes, comme des gazelles
effrayées.
SARDANAPALE.
Non: mais comme l'épouse du jeune lion animée d'une rage féminine (et
féminine signifie furieuse, attendu que, dans leur excès, toutes les
passions sont féminines) contre le chasseur qui s'enfuit avec sa
famille. De la voix et du geste, de sa flottante chevelure et de ses
yeux étincelans, elle pressait la fuite des guerriers ennemis!
SALEMÈNES.
En vérité!
SARDANAPALE.
Vous le voyez, je ne suis pas le seul guerrier que cette nuit ait
enfanté. Mes yeux s'arrêtaient sur elle et sur ses joues enflammées; ses
grands yeux noirs, dont le feu jaillissait à travers les longs cheveux
dont elle était couverte; ses veines bleues soulevées le long de son
front transparent; ses sourcils dont l'arc était légèrement dérangé; ses
charmantes narines, gonflées par un souffle brûlant; sa voix traversant
l'effroyable tumulte, ainsi qu'un luth perce le son retentissant des
cimbales; ses bras étendus, et qui devaient plutôt leur éclat à leur
naturelle blancheur qu'au fer dont sa main était armée, et qu'elle avait
arraché aux doigts d'un soldat expirant: tout cela la faisait prendre,
par les soldats, pour une prophétesse de victoire, ou pour la victoire
elle-même venant saluer ses favoris.
SALEMÈNES, à part.
En voilà trop: l'amour reprend sur lui son premier empire, et tout est
perdu si nous ne donnons le change à ses pensées. (Haut.) Mais, sire, de
grâce, songez à votre blessure:--vous disiez qu'elle vous faisait
souffrir.
SARDANAPALE.
En effet;--mais il n'y faut pas penser.
SALEMÈNES.
Je me suis occupé de tout ce qui pouvait être nécessaire; je vais voir
comment on se dispose à exécuter mes ordres, puis je reviendrai
connaître vos intentions.
SARDANAPALE.
Fort bien.
SALEMÈNES, en se retirant.
Mirrha!
MIRRHA.
Prince.
SALEMÈNES.
Vous avez montré cette nuit une ame qui, si le roi n'était pas l'époux
de ma soeur;--mais je n'ai pas de tems à perdre: tu aimes le roi?
MIRRHA.
J'aime Sardanapale.
SALEMÈNES.
Mais, désires-tu aimer en lui un roi?
MIRRHA.
Je ne prétends rien aimer en lui d'inférieur à lui-même.
SALEMÈNES.
Eh bien donc, pour qu'il conserve sa couronne et vous autres, et tout ce
qu'il peut et tout ce qu'il doit être, pour lui conserver la _vie_, ne
le laissez pas abattre au milieu de lâches voluptés. Vous avez sur son
esprit plus d'empire que n'en ont, dans ces murs, la sagesse; au dehors,
la révolte furieuse: songez bien à l'empêcher de retomber.
MIRRHA.
La voix de Salemènes était inutile pour m'engager à cette conduite: je
n'y manquerai pas. Tout ce que peut la faiblesse d'une femme--
SALEMÈNES.
Sur un coeur comme le sien, c'est l'autorité toute-puissante: exercez-la
avec sagesse.
(Salemènes sort.)
SARDANAPALE.
Eh quoi! Mirrha, quelles étaient ces confidences avec mon frère? Je vais
devenir jaloux.
MIRRHA, souriant.
Vous en avez sujet, sire; sur la terre, il n'est pas d'homme plus digne
de l'amour d'une femme:--le dévouement d'un soldat!--le respect d'un
sujet!--la confiance d'un roi!--l'admiration de tout le monde!
SARDANAPALE.
Oh! je te prie, moins de chaleur. Je ne puis voir ces lèvres charmantes
rehausser avec éloquence une gloire qui me rejette dans l'ombre; quoi
qu'il en soit, vous avez dit vrai.
MIRRHA.
Maintenant, retirons-nous pour examiner votre blessure. Je vous prie,
appuyez-vous sur moi.
SARDANAPALE.
Oui, chère Mirrha; mais ce n'est pas à la douleur que je cède.
(Ils sortent tous.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
SARDANAPALE endormi sur une couche, et agité comme de rêves pénibles:
près de lui, MIRRHA.
MIRRHA, les yeux attachés sur lui.
J'ai voulu, à la dérobée, le voir reposer,--si l'on peut nommer repos un
sommeil aussi convulsif. L'éveillerai-je? non; il paraît se calmer. Oh!
dieu de la paix! toi qui règnes sur les paupières fermées, sur les
songes agréables, et même sur les léthargies assez profondes pour être
encore inexpliquées, apparais ici tel que la mort, ta soeur,--aussi
calme,--aussi immobile qu'elle:--car alors tu nous offres l'image du
bonheur, comme peut-être nous en avons la réalité dans le royaume
silencieux et redouté de ton insensible soeur. Il s'agite
encore;--l'empreinte de la peine se répand sur ses traits, semblable à
l'ouragan qui, tout d'un coup, vient bouleverser le lac si calme
l'instant d'auparavant, à l'ombre de la montagne; ou tel encore que le
vent, lorsqu'il roule les feuilles d'automne encore suspendues, pâles et
tremblantes, à leurs chers rameaux. Il faut le réveiller;--non, pas
encore: qui sait à quoi je l'arracherais? à la peine, sans doute. Mais
si je le livre, en le réveillant, à une peine plus vive? La fièvre de
cette nuit orageuse, la douleur de sa blessure, toute légère qu'elle
est, peuvent justifier mes craintes, et me rendre plus malheureuse de le
voir que lui de souffrir. Non: que la nature suive sa marche
naturelle;--je veux la seconder, et non lui porter entrave.
SARDANAPALE, s'éveillant.
Non, non:--quand vous multiplieriez les astres, quand vous m'en
donneriez l'empire à partager avec vous! je ne voudrais pas à ce prix du
trône de l'éternité.--Va-t'en,--fuis,--vieux chasseur des premières
brutes! et vous aussi qui couriez à la chasse de vos semblables comme à
celle des brutes; disparaissez, mortels sanguinaires, aujourd'hui plus
sanguinaires idoles, si vos prêtres ne sont pas menteurs! Fuis! fuis!
ombre de mon impitoyable aïeule qui, là, t'enivres de sang, et foules
aux pieds le cadavre de l'Inde.--Mais, où suis-je? où sont les fantômes?
où?--non,--il n'y a pas de prestiges: je les reconnaîtrais au milieu de
tous les morts dont les épaisses phalanges s'élèvent chaque nuit des
noirs abîmes pour épouvanter les vivans. Mirrha!
MIRRHA.
Hélas! vous êtes pâle; l'eau inonde votre front, comme la rosée de la
nuit. Mon ami, calmez-vous. Vos paroles semblent d'un autre monde, et
vous êtes aimé dans celui-ci. Reprenez votre sérénité: tout ira bien.
SARDANAPALE.
Ta _main_.--Bien, c'est bien ta main; une main humaine;
serre,--presse,--plus encore, rends-moi au sentiment de ce que j'étais.
MIRRHA.
Du moins, comprenez ce que je suis; ce que je serai toujours pour vous
seul.
SARDANAPALE.
Je le vois aujourd'hui. Je ressaisis encore la vie. Ah! Mirrha, j'ai été
où nous serons un jour!
MIRRHA.
Mon cher seigneur!
SARDANAPALE.
J'ai été dans le tombeau:--où les vers sont souverains, où les rois
sont--Non, je ne le croyais pas, je pensais qu'ils n'étaient plus rien.
MIRRHA.
Et avec raison; si ce n'est aux yeux des mortels timides qui s'obstinent
à anticiper ce qui jamais ne sera.
SARDANAPALE.
Ô Mirrha! si le sommeil nous offre de pareils objets, que devra donc
nous révéler la mort?
MIRRHA.
Je ne devine pas quels maux peuvent encore redouter de la mort ceux qui
long-tems ont supporté la vie. S'il existe réellement un rivage où l'ame
aborde à la sortie du monde, il sera sans doute immatériel comme l'ame
elle-même; ou s'il reste encore une ombre de cette pénible enveloppe
d'argile qui nous attache à la terre, et semble toujours interposée
entre le ciel et notre esprit,--cette ombre, du moins, quelques craintes
qu'elle puisse ressentir, n'aura plus rien à craindre de la mort.
SARDANAPALE.
Je ne tremble pas; mais j'ai ressenti, j'ai--vu une multitude de morts.
MIRRHA.
Comme vous, j'en ai vu. La poussière que nous foulons vécut jadis et fut
malheureuse. Mais, poursuivons. Qui as-tu vu? parle, ce récit dissipera
les nuages de ton imagination.
SARDANAPALE.
Il me semblait--
MIRRHA.
Repose encore, tu es fatigué, épuisé; tout cela peut encore affaiblir
tes forces: essaie plutôt de dormir.
SARDANAPALE.
Non: en ce moment je ne voudrais plus dormir, bien que je reconnaisse
enfin que j'étais la proie d'un songe:--et toi, pourras-tu bien
l'entendre?
MIRRHA.
Tout ce que je partagerai avec vous, illusions ou réalités, songes de
vie ou de mort, je puis tout supporter.
SARDANAPALE.
Cela tient de la réalité, je t'en avertis: lorsque mes yeux s'ouvrirent,
je les suivis dans leur fuite,--car ils se sont enfuis.
MIRRHA.
Je vous écoute.
SARDANAPALE.
Je vis, c'est-à-dire je rêvai que j'étais ici,--là, où nous sommes, avec
des convives; moi-même, leur hôte, paraissant plutôt leur convive, et
voulant nous confondre tous dans une aimable liberté. Mais au lieu de
toi, de Zames et de notre réunion ordinaire, était placée, à ma gauche,
une figure hautaine, noire et sinistre:--je ne pouvais la reconnaître,
pourtant je l'avais vue, bien que je ne susse pas où; ses traits étaient
ceux d'un géant, son oeil était immobile quoique étincelant; ses longs
cheveux descendaient sur ses vastes épaules, auxquelles était suspendu
un énorme carquois; les ailes de l'aiglon décoraient les flèches, qui
séparaient de leurs pointes hérissées sa chevelure noueuse. Je l'invitai
à remplir la coupe placée entre nous deux; il ne répondit pas.--Je la
remplis:--au lieu de la prendre, il me considéra au point de me faire
trembler du regard fixe de ses yeux. Pour moi, comme il convient à un
roi, je souris à son aspect:--son front, au lieu de se rider, conserva
son immobilité; ses yeux demeurèrent fixes, et me firent pâlir encore
davantage, parce qu'ils ne changeaient pas. Je voulus me réfugier du
côté de plus gracieux convives: je cherchai à ma droite, où tu avais
coutume de te placer; mais--(Il s'arrête.)
MIRRHA.
Eh bien, à ma place?
SARDANAPALE.
Sur ton siége,--à la place que tu occupes au banquet,--partout, autour
de moi, je cherchai ta figure chérie.--Au lieu de toi, des cheveux gris,
une face ridée, des prunelles et des mains sanglantes; un objet horrible
et sépulcral, aux vêtemens de femme, au front couronné, aux traits
cassés de vieillesse, mais encore animés d'une double expression de
vengeance et de lubricité.--Mes veines se glacèrent.
MIRRHA.
Est-ce là tout?
SARDANAPALE.
À sa main droite,--sa main décharnée comme les pattes d'un oiseau,--elle
tenait un gobelet dans lequel bouillonnait du sang; elle en avait un
autre à sa main gauche, rempli de--je ne le vis pas, car je détournai
les yeux d'elle et de lui. Mais tout autour de la table étaient assis
une rangée de spectres couronnés, d'aspects divers, mais d'une
physionomie commune.
MIRRHA.
Et sentiez-vous que cela n'était qu'une vision?
SARDANAPALE.
Non; ils étaient si palpables, que j'aurais pu les toucher. Dans
l'espoir de rencontrer au moins un seul visage que j'eusse vu
auparavant, je reportai mes regards tour à tour sur chacun d'eux; mais
il n'en était rien:--tous étaient arrêtés, immobiles, sur moi; nul ne
mangeait ou vidait la coupe. Ils continuèrent à rester immobiles jusqu'à
ce que je devinsse pierre, comme eux-mêmes semblaient à demi l'être;
mais pierre animée: car je sentais de la vie en elle et de la vie en
moi. Il y avait entre nous une horrible espèce de sympathie, comme si,
pour arriver jusqu'à moi, ils avaient perdu une portion de la mort, et
moi, pour me joindre à eux, une portion de ma vie. Nous jouissions d'une
existence également étrangère au ciel et à la terre.--Oh! plutôt la mort
réelle que de renaître à une pareille existence!
MIRRHA.
Et la fin de tout cela?
SARDANAPALE.
À la fin, je restai marbre comme eux: et c'est alors que le chasseur et
son escorte se levèrent. Ils me sourirent--Oui, le grand et noble aspect
du chasseur me jeta un sourire.--Je puis parler de ses lèvres, car pour
ses yeux, ils ne remuèrent pas. Les lèvres de la femme aussi se
dilatèrent en une sorte de sourire.--Quand tous deux se levèrent, les
autres figures couronnées les suivirent, comme pour escorter leurs
ombres souveraines, et jouer encore, après leur mort, un rôle
subordonné.--Moi seul, je restai tranquille: un courage désespéré
s'empara tout d'un coup de mes membres; je finis par ne plus les
craindre, et par éclater de rire même à leurs faces sépulcrales. Mais
alors,--alors le chasseur posa sa main sur la mienne: je la pris, il la
pressa, et je crus qu'elle disparaissait sous son étreinte, tandis que
lui-même s'évanouissait, et ne laissait en moi que le souvenir et les
traits d'un héros.
MIRRHA.
C'en était un; le père d'autres héros, et de toi-même, digne d'une
pareille race.
SARDANAPALE.
Oui, Mirrha; mais la femme demeurait encore. Elle se précipita sur moi,
brûla mes lèvres de ses baisers corrosifs; et jetant les gobelets qui
armaient ses mains, je crus en voir jaillir autour de nous des poisons,
qui finirent par former deux hideuses rivières. Elle me retenait
toujours: les autres fantômes, comme un rang de statues, demeuraient
comme dans nos temples leurs images; elle redoubla ses embrassemens, que
je cherchais à éviter, comme si, au lieu d'être son dernier descendant,
j'eusse été le fils qui l'égorgea en punition de son inceste. Ensuite,
épais, et informe, se pressa autour de moi un chaos d'objets pénibles:
je n'existais plus, et je sentais encore;--j'étais enseveli, puis tout
d'un coup dressé sur mes pieds:--rongé par les vers, purifié par les
flammes, enfin évaporé dans l'air. C'est là où s'arrête la suite de mes
pensées: je n'ai plus souvenir de rien, sinon que je soupirais après ta
vue, que je te cherchais, et qu'au milieu de toute cette agonie, il me
restait une pensée de toi.
MIRRHA.
Oui, tu me trouveras toujours à tes côtés, ici et ailleurs, s'il est un
autre monde. Mais pourquoi songer à cela?--ce sont les derniers
événemens qui, en agissant sur un corps accoutumé au repos, mais épuisé
de fatigue, ont enfanté ces tristes et fantastiques images.
SARDANAPALE.
Je suis mieux. Maintenant que je te vois encore une fois, je n'ai souci
de ce que j'ai vu.
(Entre Salemènes.)
SALEMÈNES.
Quoi! sitôt éveillé?
SARDANAPALE.
Oui; et plût à Dieu, frère, que je n'eusse pas dormi: j'ai cru voir tous
mes ancêtres se dresser pour m'entraîner avec eux. Mon père, lui-même,
était du nombre; mais j'ignore pourquoi il se tenait à l'écart, me
laissant en proie aux violens chasseurs, fondateurs de notre race, et à
cette femme homicide et couverte du sang d'un époux, dont pourtant vous
exaltez la gloire.
SALEMÈNES.
Oui, prince, et la vôtre, depuis que vous avez déployé un courage digne
d'elle. Au lever du jour, je suis d'avis que nous sortions pour charger
de nouveau les révoltés; ils forment encore un corps redoutable: ils
sont vaincus, mais non exterminés.
SARDANAPALE.
Où en sommes-nous de la nuit?
SALEMÈNES.
Il reste encore quelques heures d'obscurité: employez-les à reposer
encore.
SARDANAPALE.
Non, non de cette nuit, si elle n'est pas terminée: je croyais avoir
passé des heures dans cette vision.
MIRRHA.
À peine s'en est-il écoulé une. Je veillais près de vous: ce fut un
moment bien douloureux, mais ce ne fut qu'un moment.
SARDANAPALE.
Et bien, tenons conseil; au point du jour nous sortirons donc.--
SALEMÈNES.
Mais d'abord, j'ai une grâce à demander.
SARDANAPALE.
Je l'accorde.
SALEMÈNES.
Avant de vous presser de répondre, écoutez-la: _vous_ seul devez
l'entendre.
MIRRHA.
Prince, je me retire.
(Mirrha sort.)
SALEMÈNES.
Cette esclave mérite la liberté.
SARDANAPALE.
La liberté! cette esclave mérite de partager un trône.
SALEMÈNES.
Souffrez--il n'est pas encore vacant, et c'est précisément de celle qui
l'occupe que je viens vous parler.
SARDANAPALE.
Comment! de la reine?
SALEMÈNES.