enfans, en Paphlagonie, où commande notre parent Cotta; ce départ
assure, contre tout événement, l'existence de mes neveux, vos fils, et
avec eux les justes prétentions qu'ils ont au trône, dans le cas--
SARDANAPALE.
Où, comme cela est probable, je perdrais la vie: bien pensé; il faut
qu'ils partent avec une escorte assurée.
SALEMÈNES.
Tout cela est préparé: le vaisseau n'attend plus qu'eux pour fendre
l'Euphrate; mais, avant leur départ, ne désirez-vous pas voir--
SARDANAPALE.
Mes fils? ils amolliraient mon coeur, et les pauvres enfans fondraient en
larmes. Que puis-je d'ailleurs dire pour les réconforter, si ce n'est de
leur offrir de vaines espérances et d'affectés sourires? Vous le savez,
je ne puis feindre.
SALEMÈNES.
Mais, au moins, j'en suis sûr, vous pouvez être sensible: en un mot, la
reine demande à vous voir avant de s'éloigner--pour jamais.
SARDANAPALE.
Et pourquoi? dans quel but? J'accorderais tout,--tout ce qu'elle
pourrait demander, à l'exception d'une pareille entrevue.
SALEMÈNES.
Vous connaissez, ou du moins vous devez assez connaître les femmes
(depuis que vous les étudiez avec tant de persévérance) pour savoir,
lorsqu'elles demandent une chose dans l'intérêt de leur coeur, que cet
objet devient plus cher à leur ame ou à leur imagination que tout le
reste du monde. J'ai la même opinion que vous des voeux de ma soeur; mais
j'ai dû vous les transmettre;--elle est ma soeur et vous son
mari:--consentez-vous à y souscrire?
SARDANAPALE.
Inutile entrevue! pourtant elle peut venir.
SALEMÈNES.
Je vais le lui annoncer.
(Salemènes sort.)
SARDANAPALE.
Depuis trop long-tems nous avons vécu séparés pour nous réunir.--En quel
moment encore! N'ai-je pas assez de soucis et d'inquiétudes à supporter
seul, pour n'être pas encore forcé de parler de mes chagrins à celle
avec qui j'ai depuis si long-tems cessé de parler d'amour.
(Entrent Salemènes et Zarina.)
SALEMÈNES.
Ma soeur! du courage: ne déshonore pas, par ton effroi, notre famille, et
souviens toi quels sont nos ancêtres. Sire, la reine est devant vos
yeux.
ZARINA.
Laisse-moi, je te prie, mon frère.
SALEMÈNES.
Puisque vous le désirez.
(Salemènes sort.)
ZARINA.
Seule avec lui! Nous sommes bien jeunes encore, et pourtant, depuis que
nous ne nous sommes vus, combien d'années pendant lesquelles j'ai
supporté le veuvage de son coeur. Il ne m'aimait pas: il semble peu
différent de ce qu'il était,--si ce n'est seulement à mes yeux.--Et que
le changement n'est-il mutuel! Il ne me dit rien,--à peine s'il me
voit;--pas un mot,--pas un regard.--Hélas! sa voix et sa figure étaient
empreintes de douceur, indifférentes, non pas austères. Mon seigneur!
SARDANAPALE.
Zarina!
ZARINA.
Non Zarina: ne prononcez pas son nom. Ce ton, ce mot feraient oublier de
longues années, et les circonstances qui les rendirent si longues.
SARDANAPALE.
Il est bien tard pour se rappeler ces rêves passés. Épargnons-nous des
reproches, c'est-à-dire, épargnez-les moi,--pour la _dernière_ fois--
ZARINA.
Et pour la première: jamais je ne vous en ai fait.
SARDANAPALE.
Je dois l'avouer; et ce reproche pèse sur mon coeur bien plus--Mais
enfin, nous ne pouvons disposer de nos sentimens.
ZARINA.
Ni de notre main; et pourtant, j'ai donné l'un et l'autre.
SARDANAPALE.
J'ai su de votre frère que vous désiriez me voir avant votre départ de
Ninive avec--(Il hésite.)
ZARINA.
Avec nos enfans. Oui, j'ai voulu vous remercier de n'avoir pas séparé
mon ame de tout ce qu'elle pouvait encore aimer,--de ceux qui sont à
vous et à moi, qui ont vos yeux, et dont les regards s'arrêtent encore
sur moi, comme autrefois les vôtres:--seulement, ils n'ont pas changé.
SARDANAPALE.
Et ils ne changeront pas: j'espère que vous les trouverez toujours
pleins de tendresse.
ZARINA.
Ces enfans, ils m'inspirent l'aveugle amour, non-seulement d'une mère,
mais encore d'une amante passionnée. Ils sont, hélas! le seul bien qui
nous unisse encore.
SARDANAPALE.
Gardez-vous de penser que je ne vous rende pas justice; et puissent-ils
ressembler plutôt à votre famille qu'à leur père. Je les confie à vous,
à vos vertus: rendez-les dignes d'occuper un trône, ou, s'il leur est
enlevé--Vous n'ignorez pas le tumulte de cette nuit?
ZARINA.
Je l'avais presque oublié. J'aurais même appelé de mes voeux toutes
autres peines que celles dont vous m'accablez, et qui m'amènent en ce
moment près de vous.
SARDANAPALE.
Le trône,--je ne le dis pas avec effroi,--le trône est en danger. Il se
peut que jamais ils n'y montent; cependant, gardez-vous de leur faire
oublier leurs droits. Je hasarderai tout pour le leur assurer; mais si
je succombe, il faut qu'ils sachent eux-mêmes vaillamment le
reconquérir:--puis, une fois reconquis, s'y maintenir avec sagesse, et
ne pas gaspiller, comme je l'ai fait, la royauté.
ZARINA.
Jamais ils n'apprendront de moi rien qui puisse flétrir la mémoire de
leur père.
SARDANAPALE.
Non; qu'ils entendent la vérité de vous plutôt que d'un monde insultant.
S'ils éprouvent l'adversité, ils ne connaîtront que trop le mépris des
sujets pour les princes privés de sujets; ils subiront, comme leurs
propres fautes, celles de leur père. Mes enfans! mes pauvres enfans!--je
supporterais tout, si je pouvais vous oublier.
ZARINA.
Ne parle pas ainsi:--veux-tu empoisonner le peu de bonheur qui me reste,
en maudissant ton nom de père? Si tu es vainqueur, ils régneront, ils
vénéreront celui qui put se résoudre, pour eux, à conquérir un empire
qui, pour lui-même, avait si peu de charmes; et si--
SARDANAPALE.
Si je suis vaincu, toute la terre leur criera: Rendez-en grâce à votre
père.--Et leur malédiction deviendra l'écho de la multitude.
ZARINA.
Non, jamais il n'en sera ainsi; toujours leur vénération suivra le nom
de celui qui, mourant en roi, fit plus pour sa gloire, dans ses derniers
momens, que la plupart des monarques, dans une longue suite d'années
restées comme un champ vide dans les annales du passé.
SARDANAPALE.
Nos annales tirent peut-être à leur fin; quoi qu'il en soit, leurs
derniers souvenirs égaleront la gloire des premiers, et comme notre
aurore, notre déclin sera digne d'une mémoire éternelle.
ZARINA.
Toutefois, ne soyez pas téméraire; songez à votre vie: conservez-la pour
ceux qui vous aiment.
SARDANAPALE.
Et ceux-là, qui sont-ils? C'est une esclave aveuglée par une tendresse
passionnée,--et non par l'ambition;--elle a vu mon trône chanceler, son
amour n'a pas faibli:--ce sont quelques amis, dont le plaisir a joint
l'existence à la mienne, et qui cessent d'être si je succombe; c'est un
frère auquel j'ai fait injure,--des enfans que j'ai négligés, et une
épouse--
ZARINA.
Qui vous aime.
SARDANAPALE.
Me pardonne-t-elle?
ZARINA.
Comment pardonnerais-je avant d'avoir condamné?
SARDANAPALE.
Ma femme!
ZARINA.
Oh! mille bénédictions sur toi pour ce mot! je n'espérais plus jamais
l'entendre de ta bouche.
SARDANAPALE.
Tu entendras bientôt ce que disent mes peuples: ces esclaves que j'avais
nourris, flattés, comblés de plaisirs; auxquels j'avais donné la paix,
et dont j'avais entretenu l'abondance; qui, grâce à moi, étaient, dans
leur famille; autant de monarques absolus,--sont maintenant soulevés
contre leur bienfaiteur. Ils demandent la mort de celui qui fit de leur
vie une fête continuelle; et cependant quelques-uns, pour lesquels je
n'avais rien fait, demeurent seuls fidèles. Telle est la vérité, tout
incroyable qu'elle soit.
ZARINA.
Trop vraisemblable, peut-être:--les bienfaits, dans les coeurs dégradés,
se transforment en poison.
SARDANAPALE.
Et dans les ames généreuses, le mal devient la source du bien: plus
heureuses que l'abeille, qui ne peut tirer du miel que des fleurs.
ZARINA.
Recueillez donc le miel, sans songer à ceux qui l'ont
butiné.--Félicitez-vous:--tout le monde ne vous a pas abandonné.
SARDANAPALE.
Je le crois, puisque je vis encore. Combien de tems, après avoir cessé
d'être roi; jugez-vous que je resterai mortel, c'est-à-dire, où sont les
mortels, et non pas où ils doivent être?
ZARINA.
Je l'ignore. Mais vivez pour mes--pour vos enfans.
SARDANAPALE.
Aimable et trop outragée Zarina! Je ne suis que l'aveugle esclave des
circonstances et du moment;--le jouet du plus faible souffle; déplacé
sur le trône, déplacé dans la vie. J'ignore ce que j'aurais dû être,
mais je sens que je ne suis pas à ma place.--Poursuivons: c'est à toi
que je m'adresse. Oui, j'étais indigne d'apprécier un amour, un esprit
comme le tien, et d'être ravi de tes attraits,--tandis que je le fus de
charmes bien inférieurs, par suite de mon aversion pour tout genre de
devoir, et pour tout ce qui avait l'apparence d'une chaîne, pour moi ou
pour les autres (j'en appelle à la révolte elle-même); daigne cependant
écouter ces paroles, peut-être les dernières:--jamais personne ne rendit
à tes vertus un plus sincère hommage, tout en négligeant d'en tirer
avantage.--C'est ainsi que le mineur, en découvrant une veine d'or pur,
n'y voit pas la source de son opulence; il l'a trouvée, mais elle n'est
pas à lui: elle appartient au maître qui le chargea de creuser la mine,
et non pas de partager la richesse qui jaillit à ses pieds; il n'ose ni
la recueillir ni le peser, son unique soin doit être de remuer la vile
terre.
ZARINA.
Ah! crois-moi; si tu as enfin découvert que mon amour méritait quelque
estime, je n'en demande pas plus.--Mais ne pouvons-nous ailleurs nous
réunir; ne m'est-il pas permis, comme à toi, d'espérer encore le
bonheur? La Syrie n'est pas toute la terre;--au-delà de ses limites,
nous trouverons un autre monde; et nous pourrons y être plus fortunés
que je ne le fus jamais, et toi-même, avec un empire sous nos ordres.
(Entre Salemènes.)
SALEMÈNES.
Il faut vous séparer:--vous avez déjà perdu des momens précieux.
ZARINA.
Cruel frère! nous envierais-tu des instans si solennels et si doux?
SALEMÈNES.
Doux!
ZARINA.
Il a été pour moi si bon, que je ne puis songer à le quitter.
SALEMÈNES.
Ainsi, vos adieux vont ressembler à tous les départs féminins de ce
genre; vous ne partirez pas: je l'avais prévu, et j'ai consenti, malgré
moi, à votre entrevue. Mais cela ne peut être.
ZARINA.
Ne peut être?
SALEMÈNES.
Ou restez, et périssez.--
ZARINA.
Avec mon époux--
SALEMÈNES.
Et vos enfans.
ZARINA.
Hélas!
SALEMÈNES.
Écoutez-moi, ma soeur, mais en soeur:--tout est disposé pour assurer votre
salut et celui des enfans, notre dernier espoir. Il ne s'agit pas
seulement de nos sentimens privés, quelle que soit leur vivacité:--c'est
une question d'état. Les rebelles feront tout pour se rendre maîtres des
héritiers de leur roi et pour écraser--
ZARINA.
Ah! de grâce, épargnez-moi.
SALEMÈNES.
Écoutez-moi donc: une fois parvenus sains et saufs au-delà des
frontières de Médie, les rebelles se verront frustrés de leur plus vif
espoir:--la destruction de la race de Nemrod. Et quand le roi actuel
viendrait à succomber, ses enfans vivront pour la victoire et la
vengeance.
ZARINA.
Mais enfin, moi, ne pourrais-je pas demeurer seule ici?
SALEMÈNES.
Fort bien! laisser, avant votre mort, vos enfans orphelins de leur père
et de leur mère;--les abandonner si jeunes dans une terre étrangère et
lointaine!
ZARINA.
Non,--mon coeur sera brisé.
SALEMÈNES.
Maintenant, vous connaissez tout,--décidez.
SARDANAPALE.
Zarina, je l'approuve; nous devons céder, pour un tems, à la nécessité.
En restant ici, vous risquez de tout perdre; en partant, vous sauvez la
plus précieuse partie de ce qui reste à chacun de nous, et aux ames
loyales qui pensent encore à nous dans ce royaume.
SALEMÈNES.
Le tems presse.
SARDANAPALE.
Séparons-nous donc. Si jamais nous nous rejoignons, peut-être serai-je
moins indigne de vous;--et s'il en est autrement, rappelez-vous que mes
fautes, hélas! irréparables, ont du moins pris fin.--Le dirai-je? je
crains que tu n'aies bientôt sujet de déplorer le sort de l'ancien
maître de l'Assyrie.--Mais je m'aperçois que je cesse d'être homme:
contraignons-nous; je dois désormais me faire à l'insensibilité. Mes
fautes sont toutes venues de mon naturel, d'un caractère trop
faible.--Va, cache tes pleurs.--Je ne puis t'ordonner de n'en pas
répandre:--il serait plus aisé de faire remonter l'Euphrate vers sa
source que de retenir une seule larme d'un coeur vraiment tendre et
sincère.--Mais, du moins, cache-les moi; elles m'enlèvent toute ma
force, à l'instant même où je dois secouer ma première faiblesse. Mon
frère, conduis-la dehors.
ZARINA.
Ô ciel! ne le verrai-je donc plus!
SALEMÈNES, essayant de l'entraîner.
Allons, ma soeur, il faut m'obéir.
ZARINA.
Je resterai:--n'espérez pas me contraindre. Doit-il donc mourir seul, et
moi supporter seule la vie!
SALEMÈNES.
Il ne mourra pas seul, quoi qu'il arrive; mais vous, n'avez-vous pas,
pendant longues années, vécu solitaire?
ZARINA.
Vous vous trompez: il vivait; je le savais, et j'existais dans cette
idée.--Laissez-moi demeurer.
SALEMÈNES, l'entraînant vers la porte.
Il faut donc me résoudre à employer la force: vous pardonnerez à votre
frère.
ZARINA.
Non, jamais: au secours! Pouvez-vous, Sardanapale, souffrir que l'on
m'arrache ainsi de vos bras?
SALEMÈNES.
Fort bien.--Faudra-t-il tout perdre, au lieu de profiter de l'instant
qui nous reste?
ZARINA.
Ma tête se perd,--mes yeux s'égarent:--où est-il? (Elle s'évanouit.)
SARDANAPALE, s'approchant.
Arrêtez, laissez-la:--elle est morte,--et c'est vous qui l'avez tuée.
SALEMÈNES.
Pur effet d'une sensibilité excessive: l'impression de l'air la
ranimera. Demeurez, je vous prie.--(À part.) Et nous, profitons de
l'instant pour l'entraîner sur le fleuve, dans la galère royale, où ses
enfans l'attendent.
(Salemènes sort, emportant Zarina.)
SARDANAPALE, seul.
Encore!--il faut encore souffrir cela,--moi qui jamais n'affligeai
volontairement un seul coeur! Mais je me trompais,--elle m'aimait, et je
la chérissais. Passion fatale! pourquoi n'as-tu pas expiré au même
instant dans les coeurs que tu avais en même tems pénétrés? Zarina! oh!
que je paie cher l'affliction à laquelle je te condamne! Que ne l'ai-je
seule aimée, et je serais encore un monarque absolu de nations
respectueuses. Dans quel gouffre le plus léger écart des sentiers de la
vertu conduit ceux qui sollicitent comme un droit l'hommage du genre
humain, et qui ne l'obtiennent qu'autant qu'ils se respectent eux-mêmes!
(Entre Mirrha.)
SARDANAPALE.
_Vous_ ici! qui vous y a mandée?
MIRRHA.
Personne.--Mais j'avais entendu de loin un accent de peine et des
gémissemens; j'ai pensé--
SARDANAPALE.
J'ignore qui peut vous avoir donné le droit d'entrer ici sans y être
appelée.
MIRRHA.
Je pourrais peut-être invoquer le souvenir de paroles bienveillantes,
bien que dites aussi sur un ton de _reproche_, alors que je semblais
craindre d'être indiscrète; je pourrais rappeler l'ordre que vous m'avez
donné de ne jamais m'éloigner de vous, et même de vous aborder sans y
être invitée:--je me retire.
SARDANAPALE.
Non, demeurez,--puisque vous voici. Pardonnez-moi, je vous prie: les
circonstances m'ont étourdi au point de me rendre intraitable.--Ne vous
en effrayez pas: je redeviendrai bientôt moi-même.
MIRRHA.
J'attends avec patience ce que je verrai avec plaisir.
SARDANAPALE.
Justement à l'instant où vous pénétriez dans cette salle, Zarina, la
reine d'Assyrie, en sortait.
MIRRHA.
Ah!
SARDANAPALE.
Pourquoi frémissez-vous?
MIRRHA.
Vous vous trompez.
SARDANAPALE.
Vous avez bien fait d'entrer d'un autre côté, car vous l'auriez
rencontrée. Du moins cet instant douloureux lui fut épargné!
MIRRHA.
Je sais compatir à son sort.
SARDANAPALE.
Cela est beaucoup, et même surnaturel.--Il ne peut y avoir entre vous
aucun genre de sympathie: vous ne pouvez la plaindre, et, de son côté,
elle ne peut que--
MIRRHA.
Mépriser l'esclave favorite, autant, peut-être, mais non plus qu'elle ne
s'est toujours méprisée.
SARDANAPALE.
Méprisée! Eh quoi! vous, objet d'envie pour votre sexe, maîtresse du
maître du monde?
MIRRHA.
Fussiez-vous le maître d'un millier de mondes,--comme vous l'êtes d'un
seul, qui vous échappe encore,--je me suis autant avilie, en étant votre
maîtresse, qu'en étant celle d'un paysan:--que dis-je, bien plus encore,
si ce paysan était un Grec.
SARDANAPALE.
Vous parlez bien--
MIRRHA.
Et avec vérité.
SARDANAPALE.
Dans les heures d'adversité, tous les outrages sont permis contre ceux
qui tombent; mais je ne suis pas encore complètement déchu; et je ne me
sens nullement disposé, précisément parce que je les ai peut-être trop
mérités, à subir des reproches. Séparons-nous, tandis que l'union règne
encore entre nos deux coeurs.
MIRRHA.
Nous séparer?
SARDANAPALE.
Tous les êtres jadis vivans ne se sont-ils pas également séparés; tous
ceux qui vivent ne se sépareront-ils pas un jour?
MIRRHA.
Mais pourquoi?
SARDANAPALE.
Pour votre salut, qui m'est toujours cher. Je vous fais conduire dans
votre terre natale par une forte escorte; les dons que vous recevrez,
dignes en tout d'une reine, rendront votre dot égale à celle d'un
royaume.
MIRRHA.
Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure.
SARDANAPALE.
Eh quoi! la reine est partie: rougiriez-vous de suivre son exemple? Je
veux tomber seul:--je ne demande de compagnons que dans mes plaisirs.
MIRRHA.
Et si mon seul plaisir, à moi, est de ne pas partir; persisterez-vous à
m'arracher des lieux où vous êtes?
SARDANAPALE.
Songez-y bien:--bientôt il sera trop tard.
MIRRHA.
Que ne l'est-il déjà! rien alors ne pourrait me séparer de vous.
SARDANAPALE.
Je ne le désire pas; mais je croyais que vous le souhaitiez.
MIRRHA.
Moi?
SARDANAPALE.
Vous parliez de votre avilissement.
MIRRHA.
Ajoutez que je le sentais profondément,--plus profondément que tout au
monde, excepté l'amour.
SARDANAPALE.
Pourquoi donc ne pas vous y soustraire?
MIRRHA.
Mon départ ne rappellerait pas le passé;--il ne me rendrait ni
l'honneur, ni la liberté. Non, je reste ici, ou je meurs. Si vous
demeurez victorieux, mon bonheur sera dans votre triomphe; si votre sort
change, je ne pleurerai pas, je le partagerai. Ah! vous ne doutiez pas
de moi, il n'y a qu'une heure!
SARDANAPALE.
De votre courage, jamais.--Pour la première fois, je viens d'éprouver
des doutes sur votre amour; et nulle autre que vous-même n'aurait pu
m'inspirer cette défiance. Ces mots--
MIRRHA.
Étaient des mots. Cherchez, je vous prie, de meilleures preuves dans une
conduite passée, que vous vous plaisiez à vanter cette dernière nuit
même, et dans ma conduite future, quelle que soit d'ailleurs votre
destinée.
SARDANAPALE.
Je suis satisfait; confiant dans ma cause, j'espère encore à la victoire
et au retour de la paix,--la seule victoire que je souhaite. La guerre
ne devait pas être la gloire, et les conquêtes, la renommée. La
nécessité de défendre aujourd'hui mes droits est plus cruelle à mes yeux
que tous les coups dont voudraient me frapper ces hommes ambitieux.
Jamais, non jamais, dussé-je vivre assez pour en parler à d'autres
générations, je n'oublierai cette horrible nuit. J'espérais, par mes
bienfaisans efforts, introduire au milieu de nos annales sanguinaires
une ère de douce paix, un abri plein de fraîcheur dans le désert de
notre histoire, sous lequel la postérité viendrait se reposer et
sourire, recueillir ses fruits, ou soupirer quand elle ne pourrait
rappeler le règne d'or de Sardanapale. Je croyais avoir fait de mon
empire un paradis, et de chaque lune une époque toujours nouvelle de
plaisir. Hélas! j'ai pris le bruissement de la populace pour de
l'amour,--la voix de mes amis pour la vérité,--et pour ma seule
récompense, les lèvres d'une femme.--Et elles le sont en effet, chère
Mirrha. (Il lui donne un baiser.) Embrasse-moi. Maintenant perdons, s'il
le faut, mon royaume et la vie! Ils peuvent en disposer, mais jamais de
toi!
MIRRHA.
Non, jamais! L'homme peut ravir à l'homme, son frère, tout ce qu'il y a
de grand ou de brillant dans le monde; les empires tombent, les armées
se dispersent, les amis s'éloignent, les esclaves fuient: tous enfin
trahissent, et d'abord, les plus accablés de bienfaits. Mais un coeur
dont l'ambition ne soutient pas l'amour n'imite pas l'univers: tu
l'éprouveras.
(Entre Salemènes.)
SALEMÈNES.
Je vous cherchais.--Eh quoi! elle encore ici?
SARDANAPALE.
Ne renouvelez pas vos reproches: votre présence, sans doute, indique des
circonstances autrement graves que la présence d'une femme.
SALEMÈNES.
La seule femme à laquelle je m'intéressais doit, en ce moment, son salut
à son absence:--la reine est embarquée.
SARDANAPALE.
Heureusement? parlez.
SALEMÈNES.
Oui, sa faiblesse une fois dissipée, elle s'assit dans la barque
silencieusement, et sans répandre de larmes. Son visage pâle, ses yeux
brillans demeurèrent, après un regard rapide jeté sur ses enfans
endormis, fixés sur les tours du palais, tandis que la barque rapide
fendait les flots murmurans, à la lueur des astres nocturnes; mais elle
ne prononça pas une seule parole.
SARDANAPALE.
Oh! que mon coeur n'est-il aussi silencieux qu'elle!
SALEMÈNES.
Il est trop tard maintenant pour vous attendrir! votre sensibilité ne
peut fermer une seule plaie. Pour en changer le cours, je vous annonce
que les Mèdes et les Chaldéens révoltés, conduits par leurs deux chefs,
ont déjà repris les armes; rangés en bataille, ils se préparent à une
nouvelle et terrible attaque. Il faut que d'autres satrapes se soient
réunis à eux.
SARDANAPALE.
Eh quoi! encore des rebelles? Marchons donc les premiers à leur
rencontre!
SALEMÈNES.
C'était d'abord mon intention, mais il y aurait trop d'imprudence. Si
d'ici à la chute du jour nous sommes rejoints par ceux que mes messagers
auront dû prévenir, nous serons assez forts pour hasarder une attaque,
et même espérer la victoire; mais, d'ici là, mon avis est d'attendre.
SARDANAPALE.
J'ai horreur de tout retard. Sans doute, il est plus sûr de combattre à
l'abri de hautes murailles, de précipiter ses ennemis dans les fosses
profondes, ou de les recevoir à la pointe des glaives ou des lances;
mais ce plaisir ne m'offre pas de charmes. Tout insouciant que je
paraisse, si je viens à les poursuivre, fussent-ils protégés par
d'inaccessibles montagnes, je saurais les joindre ou périr dans des
flots de sang.--À la charge!
SALEMÈNES.
Vous parlez en jeune soldat.
SARDANAPALE.
Je suis homme, et non soldat. Ne prononcez pas ce mot, je le hais, et
ceux qui se font orgueil de l'être; contentez-vous de me conduire sur
leurs traces.
SALEMÈNES.
Vous devez vous défendre d'une témérité qui exposerait votre vie. Elle
n'est pas comme la mienne, ou celle de tout autre sujet: elle porte avec
elle les destins de la guerre; elle seule la soulève et l'alimente; elle
seule peut la prolonger ou la finir.
SARDANAPALE.
Terminons-les donc toutes deux: cela vaut mieux peut-être que de les
prolonger; je suis las de l'une, et peut-être également de l'autre.
(On entend au dehors une trompette.)
SALEMÈNES.
Écoutons.
SARDANAPALE.
Sachons répondre à ce signal, au lieu de l'écouter.
SALEMÈNES.
Mais votre blessure?
SARDANAPALE.
Fermée,--guérie:--je l'avais oubliée. Marchons! Une lancette m'eût piqué
plus au vif: l'esclave qui m'atteignit aurait sujet de rougir de m'avoir
si légèrement frappé.
SALEMÈNES.
Puissiez-vous maintenant ne pas rencontrer de bras plus redoutable!
SARDANAPALE.
Oui, si nous sommes vainqueurs; autrement, leur maladresse ne fera que
me laisser un soin qu'ils devraient épargner à leur roi. En avant!
(Les trompettes retentissent de nouveau.)
SALEMÈNES.
Je marche à vos côtés.
SARDANAPALE.
Holà! mes armes! mes armes!
(Ils sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
(La même salle dans le palais.)
MIRRHA, BALÉA.
MIRRHA, à la fenêtre.