Si je pensais qu'il ne voulût pas ma vie--

BELÈSES.

Folie! Sortons. Quel serait autrement le projet du despote? Hâtons-nous

de rejoindre nos troupes, et de marcher.

ARBACES.

Où? vers nos provinces?

BELÈSES.

Non; vers votre royaume. Nous avons du tems, du courage, de l'espoir,

des forces, et des moyens que ne pourront vaincre leurs

demi-mesures.--Partons.

ARBACES.

Quoi! au milieu de mon repentir, vais-je retomber dans le crime!

BELÈSES.

C'est une vertu de savoir se défendre soi-même: c'est la seule garantie

de tous les droits. Partons, dis-je! sortons de ces lieux, l'air y

devient épais et redoutable: ces murs exhalent une odeur de

renfermé.--Ne leur laissons pas le tems d'un nouveau conseil: notre

prompt départ prouvera notre dévouement; il empêchera notre brave

escorte, l'honnête Pania, d'être, à quelques lieues de là, l'exécuteur

de nouveaux ordres. Il n'y a donc pas d'autre choix.--Partons, dis-je.

(Il sort avec Arbaces, qui le suit avec résistance.--Entrent Sardanapale

et Salemènes.)

SARDANAPALE.

Eh bien, nous avons remédié à tout, et sans une goutte de sang, le pire

des ingrédiens des prétendus remèdes; nous voilà préservés par l'exil de

ces hommes.

SALEMÈNES.

Oui; comme celui qui marche sur des fleurs l'est de la vipère réfugiée

sous leurs tiges.

SARDANAPALE.

Comment? que voudrais-tu de moi?

SALEMÈNES.

Vous voir défaire ce que vous avez fait.

SARDANAPALE.

Révoquer mon pardon?

SALEMÈNES.

Raffermir la couronne qui chancelle sur vos tempes.

SARDANAPALE.

Cela serait tyrannique.

SALEMÈNES.

Cela serait prudent.

SARDANAPALE.

Mais ne le sommes-nous pas assez; et quel danger peuvent-ils préparer

sur les frontières?

SALEMÈNES.

Ils n'y sont pas encore;--et si j'en étais cru, ils n'y seraient jamais.

SARDANAPALE.

Mais, enfin, je t'ai prêté une oreille impartiale:--pourquoi ne les

écouterais-je pas à leur tour?

SALEMÈNES.

Vous pourrez le concevoir plus tard; en ce moment, je sors pour disposer

la garde.

SARDANAPALE.

Mais nous rejoindrez-vous pendant le banquet?

SALEMÈNES.

Dispensez-moi, sire;--je ne suis pas un homme de table: je suis prêt à

remplir tous les emplois, sauf celui de Bacchante.

SARDANAPALE.

Néanmoins, il est bon de se réjouir de tems en tems.

SALEMÈNES.

Et bon aussi que quelques-uns veillent pour ceux qui trop souvent se

réjouissent. Permettez-vous que je m'éloigne?

SARDANAPALE.

Oui:--encore un instant, mon généreux Salemènes, mon frère, mon

excellent sujet, prince meilleur que je ne suis roi. Vous devriez être

le monarque, et moi,--je ne sais quoi, et je ne m'en soucie; mais ne va

pas croire que je sois insensible à ta prudente sollicitude, et aux

chagrins rudes, mais affectueux, que te causent mes folies. Si

j'épargnai, contre ton avis, l'existence de ces hommes;--ce n'est pas

que je crusse tes avis erronés; mais laissons-les respirer; ne les

chicanons pas sur leur vie:--donnons-leur le loisir de l'amender. Leur

exil me permet de dormir tranquille, et leur mort m'en eût empêché.

SALEMÈNES.

Ainsi, pour sauver des traîtres, vous courez le risque de tomber dans

l'éternel sommeil:--vous leur évitez un moment d'angoisse, pour des

années de crime. Permettez-moi de les forcer à demeurer tranquilles.

SARDANAPALE.

Ne me tente pas: ma parole est donnée.

SALEMÈNES.

Elle peut être reprise.

SARDANAPALE.

C'est celle d'un roi.

SALEMÈNES.

Elle devrait donc être vigoureuse. Cette demi-indulgence, qui se

contente de l'exil, ne fait qu'ajouter à l'irritation.--Il faut qu'un

pardon soit entier, ou qu'il ne soit pas prononcé.

SARDANAPALE.

Et qui m'a persuadé, lorsque je m'étais contenté de les éloigner de ma

présence, qui m'a pressé de les renvoyer dans leurs satrapies?

SALEMÈNES.

En effet, je l'avais oublié: et si jamais ils gagnent leurs

provinces,--vous devez, sire, me reprocher encore davantage ce conseil.

SARDANAPALE.

Et s'ils ne les gagnent pas, songez-y,--sains et saufs; entendez-vous,

sains et saufs, et en toute sécurité, songez à la vôtre.

SALEMÈNES.

Permettez-moi de partir; on veillera à leur _salut_.

SARDANAPALE.

Pars donc; et, je te prie, pense de ton frère avec plus de faveur.

SALEMÈNES.

Sire, je servirai toujours, comme je le dois, mon souverain.

(Salemènes sort.)

SARDANAPALE, seul.

Cet homme est d'un caractère trop sévère: il est rude et fier comme le

roc, libre de toutes les entraves vulgaires de la terre. Moi, je suis

d'une argile plus tendre et mélangée de fleurs. Mais, comme notre

enveloppe, les produits doivent différer entre eux. Si je me trompe,

c'est sur des points qui affectent bien légèrement ce sens que je ne

puis désigner, mais qui m'inspire souvent de la tristesse et quelquefois

de la satisfaction; génie qui semble placé sur mon coeur pour régler

plutôt que pour rendre plus vifs ses mouvemens, et pour me faire des

questions que jamais aucun mortel ne m'a faites, ni Baal lui-même, avec

tous ses divins oracles:--lui dont, ici, le marbre n'empêche pas la

majestueuse figure de se rider, comme les ombres du soir, et de sembler

mobile, au point de me laisser croire que la statue va parler. Éloignons

ces vaines pensées: je veux être tout à l'allégresse;--et puis, voici le

plus fidèle héraut du plaisir.

(Entre Mirrha.)

MIRRHA.

Roi! le ciel se couvre, le tonnerre commence à gronder, les nuages

semblent approcher et recéler déjà dans leurs flancs les éclats d'une

redoutable tempête. Voulez-vous donc quitter le palais?

SARDANAPALE.

La tempête, dis-tu!

MIRRHA.

Oui, mon cher seigneur.

SARDANAPALE.

Pour ma part, je ne serais pas fâché de rompre la monotonie de la scène,

et de contempler les élémens en guerre; mais ce plaisir contrasterait

avec les vêtemens de soie et les figures paisibles de nos joyeux amis.

Dis-moi, Mirrha, es-tu de ceux qui craignent le grondement des nuages?

MIRRHA.

Dans mon pays, nous respectons leurs voix, comme les augures de Jupiter.

SARDANAPALE.

Jupiter!--Ah! oui, votre Baal.--Le nôtre a du crédit aussi sur le

tonnerre; et, de tems en tems, quelque éclat témoigne sa divinité, et

même vient parfois briser ses propres autels.

MIRRHA.

Ce serait un sinistre présage.

SARDANAPALE.

Oui,--pour les prêtres. Eh bien! cette nuit, nous ne sortirons pas du

palais: nous banquetterons à l'intérieur.

MIRRHA.

Jupiter en soit donc loué! il a exaucé la prière que tu n'avais pas

voulu entendre. Les dieux ont pour toi plus de tendresse que toi-même;

et s'ils ont soulevé cette tempête entre toi et tes ennemis, c'est pour

te protéger contre eux.

SARDANAPALE.

S'il y a du péril, mon enfant, il est, je crois, le même dans ces murs

et sur les bords du fleuve.

MIRRHA.

Non, non; ces murs sont élevés, forts, et d'ailleurs garnis de gardes.

Pour y pénétrer, la trahison doit franchir une foule de détours et de

portes massives: mais dans le pavillon, elle ne trouvera aucune défense.

SARDANAPALE.

Non, s'il y a trahison; mais ni dans le palais, ni dans la forteresse,

ni sur les sommets, séjour des orages, où l'aigle repose au milieu

d'impraticables rochers. La flèche sait atteindre le roi des airs: et

celui de la terre n'est pas à l'abri du poignard meurtrier. Mais,

calme-toi: innocens ou coupables, les hommes que tu crains sont bannis

et déjà loin.

MIRRHA.

Ils vivent encore?

SARDANAPALE.

Quoi, si cruelle aussi!

MIRRHA.

Je ne puis frémir de la juste exécution d'un châtiment mérité, sur ceux

qui menacent votre vie: s'il en était autrement, je ne mériterais pas de

conserver la mienne. D'ailleurs, vous avez le conseil du noble

Salemènes.

SARDANAPALE.

Ma surprise est extrême: l'indulgence et la sévérité se réunissent

contre moi pour me forcer à la vengeance.

MIRRHA.

C'est là une de nos vertus en Grèce.

SARDANAPALE.

Elle n'en est pas plus royale.--Je ne l'observerai pas; ou si je m'y

laisse entraîner, ce sera à l'égard des rois:--de mes égaux.

MIRRHA.

Mais ces hommes cherchent à devenir tels.

SARDANAPALE.

Mirrha, cela est trop de ton sexe; c'est la peur qui t'inspire.

MIRRHA.

Oui, pour vous.

SARDANAPALE.

Peu importe:--c'est toujours la peur. J'ai étudié les femmes; une fois

soulevées par le ressentiment, elles aspirent, par suite de leur

timidité, à la vengeance, avec une persévérance que je ne veux pas

prendre pour modèle. Je vous croyais, vous autres Grecques, exemptes de

cette faiblesse, aussi bien que de la puérile mollesse des femmes

asiatiques.

MIRRHA.

Mon seigneur, je n'aime pas à faire parade de mon amour ni de mes

qualités; j'eus part à votre splendeur, je partagerai, quoi qu'il

arrive, votre destinée. Un jour peut venir où vous trouverez dans une

esclave plus de dévouement que dans les innombrables sujets de votre

empire. Mais puissent les dieux ne le pas permettre! J'aime mieux être

aimée sur la foi de ce que j'éprouve moi-même, que de vous en donner

jamais la preuve au milieu de peines que mes tendres soins pourraient ne

pas assez adoucir.

SARDANAPALE.

La peine ne saurait pénétrer où existe le parfait amour; ou, si elle se

présente, c'est pour le rendre encore plus vif, et s'évanouir loin de

ceux qu'elle ne saurait atteindre. Rentrons.--L'heure approche; et il

faut nous préparer à recevoir les hôtes qui doivent embellir notre fête.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

(La salle du palais illuminée.--Sardanapale et ses hôtes sont à

table.--Une tempête au dehors, et de tems en tems le tonnerre.)

SARDANAPALE.

Remplis la coupe! Nous sommes ici dans l'ordre: c'est ici mon vrai

royaume, entre de beaux yeux et des figures aussi heureuses que belles!

Ici, le chagrin ne saurait pénétrer.

ZAMES.

Ni partout ailleurs:--où est le roi, brille aussitôt le plaisir.

SARDANAPALE.

Cela ne vaut-il pas mieux que les chasses de Nemrod, ou les courses de

ma fière grand'-mère à la recherche de royaumes qu'elle n'aurait pu

gouverner, si elle en eût fait la conquête?

ALTADA.

Quelque grands qu'ils fussent, et comme le fut toute la royale race, nul

de ceux qui ont précédemment régné n'a pourtant atteint la gloire de

Sardanapale, qui mit toute sa joie dans la paix, la plus solide des

gloires.

SARDANAPALE.

Et dans le plaisir, cher Altada, vers lequel la gloire n'est qu'un

chemin. Que recherchons-nous? le plaisir. Nous devons abréger la route

qui y conduit; nous ne la poursuivons pas à travers les cendres de

l'humanité, et nous évitons de signaler par autant de tombeaux chacun de

nos pas.

ZAMES.

Non; tous les coeurs sont heureux; toutes les voix s'accordent pour bénir

le roi de paix, qui tient l'univers en joie.

SARDANAPALE.

En es-tu bien sûr? J'ai ouï parler différemment; quelques-uns parlent de

traîtres.

ZAMES.

Sire, les traîtres sont ceux qui parlent ainsi[2]. Cela est impossible.

Dans quel but?

[Note 2: Ces mots (pourquoi? je l'ignore) me rappellent ceux de la

fameuse dernière adresse de 1830, au roi Charles X. «Sire, entre ceux

qui _méconnaissent_ une nation si _fidèle_, si _dévouée_, si soumise,

_et nous_, que votre majesté prononce.»--La réponse de Zames est, comme

on le voit, très-_respectueuse_.

(_N. du Tr._)]

SARDANAPALE.

Dans quel but? tu as raison:--Remplis la coupe; nous n'y songerons plus.

Il n'y a pas de traîtres: ou s'il en est, ils sont partis.

ALTADA.

Amis, faites-moi raison! Vidons tous, à genoux, une coupe à la santé du

roi,--du monarque, dis-je, du dieu Sardanapale!

ZAMES et les hôtes s'agenouillent, et s'écrient:

_Au roi plus puissant que Baal son père, au dieu Sardanapale_! (Le

tonnerre interrompt leur toast, quelques-uns se relèvent effrayés.)

Pourquoi vous relever, mes amis? Ses ancêtres divins expriment, par

cette éclatante voix, leur consentement à nos voeux.

MIRRHA.

Dis plutôt leurs menaces. Souffriras-tu, roi, cette ridicule impiété?

SARDANAPALE.

Impiété!--Eh bien! si mes aïeux et prédécesseurs sont des dieux, je ne

déshonorerai pas leur lignée. Mais levez-vous, mes pieux amis; réservez

votre dévotion pour le maître du tonnerre: mes voeux sont d'être aimé, et

non pas déifié.

ALTADA.

Vous êtes l'un et l'autre;--et vous le serez toujours par vos fidèles

sujets.

SARDANAPALE.

Le tonnerre semble redoubler: voilà une horrible nuit.

MIRRHA.

Oh! oui, pour les dieux qui n'ont pas de palais où puissent être à

l'abri leurs adorateurs.

SARDANAPALE.

Il est vrai, Mirrha; et si je pouvais transformer mon royaume en un

vaste asile pour les malheureux, je le ferais.

MIRRHA.

Tu n'es donc pas dieu, puisque tu ne peux exécuter le grand et noble voeu

que tu formes.

SARDANAPALE.

Et vos dieux donc, que sont-ils? eux qui le peuvent et ne le font pas?

MIRRHA.

Ne parle pas de cela, de crainte de les provoquer.

SARDANAPALE.

En effet; ils n'aiment pas mieux que les mortels la censure. Une pensée

me frappe, mes amis: s'il n'existait pas de temple, croyez-vous qu'il y

eût des adorateurs de l'air?--c'est-à-dire, quand il est triste et

furieux comme en ce moment.

MIRRHA.

Le Perse prie sur ses montagnes.

SARDANAPALE.

Oui, quand brille le soleil.

MIRRHA.

Mais moi, je demanderais, si ce palais était renversé et détruit,

combien de flatteurs baiseraient la poussière sur laquelle marchait le

roi?

ALTADA.

La belle Ionienne parle avec trop de dédain d'une nation qu'elle ne

connaît pas assez; les Assyriens ne savent de plaisir que celui de leur

roi: ils sont fiers de leurs hommages.

SARDANAPALE.

Eh bien! mes hôtes, pardonnez la vivacité d'expression de la belle

Grecque.

ALTADA.

Lui _pardonner_, sire! nous lui devons honneur, comme à tout ce qui vous

appartient. Mais quel est ce bruit?

ZAMES.

Ce bruit! rien que les éclats de portes lointaines frappées du vent.

ALTADA.

Il a retenti comme le cri de--Écoutez encore.

ZAMES.

C'est la pluie tombant par torrens sur le toit.

SARDANAPALE.

N'en parlons plus. Mirrha, mon amour, as-tu préparé ta lyre? Chante-moi

une pièce de Sapho; de celle, tu sais, qui, dans ton pays, se

précipita--

(Entre Pania, l'épée et les vêtemens ensanglantés et en désordre. Les

hôtes se lèvent tous effrayés.)

PANIA, aux gardes.

Assurez-vous des portes; courez de toutes vos forces vers les murs. Aux

armes! aux armes! le roi est en péril. Monarque, excusez cette hâte:--ma

fidélité l'exige.

SARDANAPALE.

Explique-toi.

PANIA.

Les craintes de Salemènes étaient fondées: les perfides satrapes--

SARDANAPALE.

Vous êtes blessé:--qu'on lui présente du vin. Reprenez vos sens, cher

Pania.

PANIA.

Ce n'est rien:--c'est une légère blessure. Je suis plus accablé de

l'empressement que j'ai mis à avertir mon prince, que du sang répandu

pour le défendre.

MIRRHA.

Eh bien! les rebelles?

PANIA.

À peine Arbaces et Belèses eurent-ils atteint leur demeure dans la

ville, qu'ils refusèrent de marcher: et quand je voulus user du pouvoir

qui m'était délégué, ils invoquèrent leurs troupes, qui se soulevèrent

aussitôt en furie.

MIRRHA.

Tous?

PANIA.

Beaucoup trop.

SARDANAPALE.

Ne va pas, en mettant une borne à ta franchise, épargner la vérité à mes

oreilles.

PANIA.

Ma faible garde était fidèle;--et ce qui en reste le demeure encore.

MIRRHA.

Est-ce là tout ce qu'il y a de fidèle dans l'armée?

PANIA.

Non:--les Bactriens, conduits par Salemènes, qui, toujours oppressé de

violens soupçons sur les gouverneurs de Médie, était alors en marche.

Les Bactriens sont nombreux; ils font aux rebelles une résistance

opiniâtre, disputent le terrain pas à pas, et forment un cercle autour

du palais: c'est là qu'ils songent à réunir toutes leurs forces, et à

protéger le roi. (Il hésite.) Je suis chargé de--

MIRRHA.

Il n'est pas tems d'hésiter.

PANIA.

Le prince Salemènes supplie donc le roi de s'armer lui-même, quoique

pour un moment, et de se montrer en soldat: dans cette circonstance, sa

seule présence ferait plus que n'en saurait faire une armée.

SARDANAPALE.

Alors donc, mes armes!

MIRRHA.

Tu le veux bien?

SARDANAPALE.

Sans doute. Allons!--mais ne cherchez pas le bouclier; il est trop

lourd:--une légère cuirasse et mon épée. Où sont les rebelles?

PANIA.

Le plus vif combat se donne maintenant à une stade, à peu près, des murs

extérieurs.

SARDANAPALE.

Je puis donc monter à cheval. Sféro, faites préparer mon cheval.--Il y a

dans nos cours assez d'espace pour faire agir la moitié des cavaliers

arabes.

(Sféro sort.)

MIRRHA.

Combien je t'aime!

SARDANAPALE.

Je n'en ai jamais douté.

MIRRHA.

Mais, à présent, je te connais.

SARDANAPALE, à l'un des suivans.

Apportez-moi aussi ma lance.--Où est Salemènes?

PANIA.

Où doit être un soldat: dans le fort de la mêlée.

SARDANAPALE.

Cours vers lui.--La route est-elle libre encore entre le palais et

l'armée?

PANIA.

Elle l'était quand j'accourus ici, et je n'ai nulle crainte: nos troupes

étaient déterminées, et la phalange formée.

SARDANAPALE.

Dis-lui, pour le présent, qu'il épargne sa personne, et que, pour moi,

je n'épargnerai pas la mienne:--ajoute que j'arrive.

PANIA.

Ce mot est à lui seul la victoire.

(Pania sort.)

SARDANAPALE.

Altada,--Zames, avancez et armez-vous: tout dépend de la célérité, à la

guerre. Voyez à ce que les femmes soient mises en sûreté dans les

appartemens secrets: qu'on leur laisse une garde, avec l'ordre exprès de

ne quitter leur poste qu'avec leur vie.--Zames, vous la commanderez.

Altada, armez-vous, et revenez ici: votre poste est près de notre

personne.

(Zames, Altada et tous les autres sortent, excepté Mirrha.--Entrent

Sféro et autres, avec les armes du roi, etc.)

SFÉRO.

Roi, voici votre armure.

SARDANAPALE, s'en revêtant.

Donnez-moi la cuirasse;--bien: mon baudrier; puis mon épée: et le

casque, j'oubliais, où est-il? c'est bien.--Non, il est trop lourd: vous

vous êtes trompé, aussi,--ce n'est pas lui que je voulais, mais celui

que surmonte un diadème.

SFÉRO.

Sire, les pierres précieuses qui l'entourent le mettraient trop en vue

pour être placé sur votre tête sacrée;--Veuillez me croire, celui-ci,

bien que moins riche, est d'une meilleure trempe.

SARDANAPALE.

Vous croyez! Êtes-vous aussi devenu rebelle? Apprenez que votre devoir

est d'obéir: retournez;--mais, non,--il est trop tard: je sortirai sans

lui.

SFÉRO.

Au moins, prenez celui-ci.

SARDANAPALE.

Prendre le Caucase! mais ce serait une montagne sur mes tempes.

SFÉRO.

Sire, le dernier soldat ne s'avance pas aussi exposé au combat. Tout le

monde vous reconnaîtra,--car l'orage a cessé, et la lune a reparu dans

tout son éclat.

SARDANAPALE.

Je sors pour qu'on me reconnaisse, et, par ce moyen, j'y réussirai plus

tôt. Allons,--ma lance! me voici armé. (Il s'avance; puis s'arrêtant

tout court, à Sféro.) Sféro, j'oubliais;--apportez le miroir[3].

[Note 3: C'est ainsi que, dans les champs illyriens, Othon portait un

_miroir_.--Voyez Juvénal.]

SFÉRO.

Un miroir, sire?

SARDANAPALE.

Oui, le miroir d'acier poli trouvé parmi les dépouilles de l'Inde;--mais

hâte-toi. (Sféro sort.) Mirrha, retire-toi dans un lieu de sûreté.

Pourquoi n'as-tu pas déjà suivi les autres femmes?

MIRRHA.

Parce que c'est ici ma place.

SARDANAPALE.

Mais quand je la quitterai?--

MIRRHA.

Je vous suivrai.

SARDANAPALE.

Au combat, vous!

MIRRHA.

Dans ce cas-là, je ne serais pas la première fille grecque qui s'y fût

montrée. Mais j'attendrai ici votre _retour_.

SARDANAPALE.

La place est spacieuse: c'est la première qu'on occupera, si nous sommes

vaincus; et s'il en arrive ainsi, je ne retournerai pas--

MIRRHA.

Nous ne nous en rejoindrons pas moins.

SARDANAPALE.

Comment?

MIRRHA.

Aux lieux où tous finiront par se rejoindre:--dans les enfers! Nous y

réunirons nos ombres, s'il est, comme je le crois; des rives au-delà du

Styx; et nos cendres, s'il n'en est pas.

SARDANAPALE.

Aurais-tu bien le courage de l'oser?

MIRRHA.

J'oserai tout, si ce n'est de survivre à ce que j'aimais, pour devenir

la proie d'un rebelle: séparons-nous, et montre toute ta valeur.

(Rentre Sféro, avec le miroir.)

SARDANAPALE, se regardant.

Cette cuirasse me va bien, le baudrier mieux encore; mais le casque, pas

du tout. (Il jette le casque, après l'avoir essayé de nouveau.) À mon

avis, je ne suis pas trop mal dans ce costume; à présent, il s'agit d'en

faire l'épreuve. Altada! où est Altada?

SFÉRO.

Sire, il attend au dehors: il doit vous présenter votre bouclier.

SARDANAPALE.

En effet, j'oubliais qu'il est mon porte-bouclier, par droit de

naissance dérivé d'âge en âge. Embrasse-moi, Mirrha; encore une

fois,--encore,--et quoi qu'il arrive, aime-moi: ma première gloire

serait de me rendre plus digne de ta tendresse.

MIRRHA.

Partez, et soyez vainqueur!

(Sardanapale et Sféro sortent.)

MIRRHA.

Me voilà seule: tous sont partis, et peut-être un bien petit nombre

reviendront. Qu'il triomphe seulement, et que je meure! S'il est vaincu,

je n'en mourrai pas moins, car je ne veux pas lui survivre. Il a touché

mon coeur, je ne sais comment et pourquoi. Ce n'est pas parce qu'il est

roi; son royaume chancelle en ce moment autour de son trône; la terre

s'entr'ouvre pour ne lui laisser d'autre place qu'un tombeau: et je

l'aime encore davantage. Pardonne, ô puissant Jupiter! à cet amour

monstrueux pour un barbare qui méconnaît l'Olympe! Oui, je l'adore

maintenant, bien plus encore que--Écoutons:--quels cris de guerre! ils

semblent approcher. S'il en était ainsi (elle tire une petite fiole), ce

subtil poison de Colchos, que mon père apprit à composer sur les rivages

d'Euxin, et qu'il m'enseigna à conserver, pourrait m'affranchir! Et

déjà, depuis long-tems, il m'eût affranchie; mais j'aimais, j'aimais au

point d'oublier que je fusse esclave, dans les lieux même où tous, à

l'exception d'un seul, sont esclaves et fiers de leur servitude, quand,

à leur tour, ils voient sous leurs ordres un seul être plus bas et plus

méprisable qu'eux. C'est ainsi que nous oublions que des fers portés

comme ornement n'en sont pas moins des chaînes.--Encore ce bruit!...--Et

puis, le cliquetis des armes:--et puis--

(Entre Altada.)

ALTADA.

Sféro!--Sféro!

MIRRHA.

Il n'est pas ici; que lui voulez-vous? où en est le combat?

ALTADA.

Douteux et cruel.

MIRRHA.

Et le roi?

ALTADA.

Il agit en roi. Je cherche Sféro, afin de demander pour lui une nouvelle

lance et son casque. Jusqu'à présent, il a combattu la tête nue, et

beaucoup trop exposé. Les soldats connaissent ses traits, et

malheureusement aussi les ennemis: à la claire lueur de la lune, sa

tiare de soie et ses cheveux épars lui donnent une apparence trop

royale. Tous les arcs sont dirigés sur ses beaux cheveux, sur sa belle

tête, et sur le léger bandeau qui les couronne tous deux.

MIRRHA.

Dieux qui tonnez sur la terre de mes pères, protégez-le! Est-ce le roi

qui vous a envoyé?

ALTADA.

C'est Salemènes qui, sans en avoir instruit le prince, trop peu soucieux

du danger, m'a donné confidentiellement cet ordre. Mais le roi, le roi

est au combat comme au plaisir! Où peut donc être Sféro? Je vais

chercher dans l'arsenal, il doit s'y tenir.

(Altada sort.)

MIRRHA.

Non,--il n'y a pas de déshonneur,--il n'en est pas à le chérir. Je

voudrais presque,--ce que jamais je n'ai souhaité, qu'il fût Grec. Si

Alcide fut blâmé pour avoir porté la robe de la Lydienne Omphale, et

pour avoir manié son vil fuseau; celui qui tout-à-coup se montre un

Hercule; qui, depuis sa jeunesse jusqu'à l'âge viril, nourri dans des

habitudes efféminées, s'élance du banquet au combat, comme si c'était

son lit voluptueux, certes, celui-là mérite d'avoir une fille grecque

pour amante, un chantre grec pour poète, une tombe grecque pour

monument. Eh bien, seigneur, comment va le combat?

(Entre un officier.)

L'OFFICIER.

Perdu, perdu presque sans ressource. Zames! Où est Zames?

MIRRHA.

Il commande la garde placée devant l'appartement des femmes.

(L'officier sort.)

MIRRHA, seule.

Il est parti; et tout, m'a-t-il dit, est perdu! Qu'ai-je besoin d'en

savoir davantage? Dans ce peu de mots se trouvent abîmés un royaume et

un roi, une famille de treize siècles, des milliers de vies, et la

fortune de tous ceux qui n'ont pas succombé; et moi aussi, semblable à

la bulle légère sortie de la vague qui engouffre tant de victimes, je

vais cesser d'exister. Du moins, mon destin est-il entre mes mains: nul

insolent vainqueur ne me comptera parmi ses dépouilles.

(Entre Pania.)

PANIA.

Mirrha, suivez-moi sans délai; nous n'avons pas un moment à

perdre:--c'est tout ce qui nous reste.

MIRRHA.

Et le roi?

PANIA.

Il m'a envoyé ici pour vous conduire au-delà du fleuve, par un passage

secret.

MIRRHA.

Ainsi donc, il vit--

PANIA.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore · 第 3 / 18 段