Ce fut une brave race.
ARBACES.
Elle n'est plus que faible;--elle est usée:--nous la restaurerons.
BELÈSES.
Es-tu sûr de cela?
ARBACES.
Son fondateur était un chasseur;--je suis un soldat:--que doit-on ici
craindre?
BELÈSES.
Le soldat.
ARBACES.
Et le prêtre, peut-être. Mais si vous en jugiez, ou en jugez ainsi,
pourquoi ne pas garder votre roi de concubines? pourquoi me solliciter,
m'entraîner à cette entreprise, la vôtre non moins que la mienne?
BELÈSES.
Regarde le ciel!
ARBACES.
Je regarde.
BELÈSES.
Qu'y vois tu?
ARBACES.
Un beau crépuscule d'été, et l'assemblée des étoiles.
BELÈSES.
Au milieu d'elles, vois la plus avancée et la plus radieuse; comme elle
sautille et semble vouloir abandonner sa place dans le dais d'azur!
ARBACES.
Eh bien!
BELÈSES.
C'est ta propre étoile, la planète qui présida à ta naissance.
ARBACES, touchant la pomme de son épée.
Mon étoile est dans ce fourreau: quand elle brillera, elle effacera
l'éclat des comètes. Mais songeons à ce qu'il faut faire pour justifier
tes planètes et leur prophétie. Quand nous aurons vaincu, elles auront
des temples,--oui, et des prêtres:--tu seras le pontife--des dieux que
tu choisiras; car j'observe qu'ils sont toujours justes, et qu'ils ne
manquent pas d'avouer le plus brave pour celui qui les aime le mieux.
BELÈSES.
Oui, et le plus dévot pour brave.--Tu ne m'as pas vu reculer dans le
combat?
ARBACES.
Non; je te reconnais aussi brave dans une bataille qu'un capitaine
babylonien, aussi intrépide que savant dans les mystères chaldéens. Mais
consens-tu pour le moment à oublier le prêtre pour ne plus être que
guerrier?
BELÈSES.
Pourquoi pas tous les deux?
ARBACES.
Mieux encore! et pourtant j'ai presque honte d'avoir si peu de chose à
faire. La défaite de cette guerre de femme dégrade le vainqueur
lui-même. Renverser de son trône un brave et sanguinaire despote, lutter
avec lui, croiser fer contre fer, voilà ce qu'il serait héroïque de
tenter, même en vain; mais lever mon glaive contre ce ver-à-soie,
l'entendre répandre des larmes, peut-être--
BELÈSES.
Ne le suppose pas: il y a dans lui de quoi vous donner des traverses; et
fût-il ce que vous croyez, ses gardes sont vaillantes, et conduites par
le prudent et intrépide Salemènes.
ARBACES.
Ils ne résisteront pas.
BELÈSES.
Et pourquoi? ils sont soldats.
ARBACES.
Il est vrai, et c'est pourquoi il leur faut un soldat pour les
commander.
BELÈSES.
Salemènes l'est.
ARBACES.
Mais non leur roi. D'ailleurs il hait l'automate efféminé qui gouverne,
à cause de la reine sa soeur. Avez-vous remarqué comme il se tient à
l'écart de toutes les fêtes?
BELÈSES.
Mais non du conseil, auquel il ne manque jamais.
ARBACES.
Il y est toujours contredit; quoi de plus pour décider sa révolte? Un
fou sur le trône, sa famille déshonorée, et lui-même abreuvé de dédains:
c'est pour le venger que nous travaillons.
BELÈSES.
Puisse-t-il être conduit à le penser! mais j'en doute.
ARBACES.
Si nous le sondions?
BELÈSES.
Oui,--si le tems nous favorisait.
(Entre Baléa.)
BALÉA.
Satrapes, le roi vous ordonne de venir à la fête de cette nuit.
BELÈSES.
Entendre c'est obéir. Dans le pavillon?
BALÉA.
Non, ici dans le palais.
ARBACES.
Dans le palais? Comment! ce n'était pas là l'ordre?
BALÉA.
C'est celui du moment.
ARBACES.
Et pourquoi?
BALÉA.
Je ne sais. Puis-je me retirer?
ARBACES.
Reste.
BELÈSES, bas à Arbaces.
Chut! laisse-le aller. (Puis à Baléa.) Oui, Baléa, remercie le monarque,
baise la frange de son impériale robe, et dis-lui que ses esclaves
ramasseront les miettes qu'il daignera jeter de sa table royale. Et
l'heure, n'est-ce pas minuit?
BALÉA.
Oui; le lieu, la salle de Nemrod. Seigneurs, je m'incline devant vous,
et je vous quitte. (Baléa sort.)
ARBACES.
Je n'aime pas ce changement subit; il y a quelque mystère: qui peut
l'avoir occasionné?
BELÈSES.
Et ne change-t-il pas mille fois en un jour? la paresse est de toutes
les choses la plus capricieuse; elle a dans ses projets plus de détours
que n'en mettent les généraux dans leur marche, quand ils songent à
dérouter leurs ennemis.--Pourquoi cet air rêveur?
ARBACES.
Il aimait ce riant pavillon; c'était, pendant l'été, sa fureur.
BELÈSES.
Il aimait aussi la reine--et de plus, trois mille courtisanes.--Il aima
toutes choses les unes après les autres, sauf la gloire et la sagesse.
ARBACES.
Quoi qu'il en soit, je n'aime pas cela. S'il a changé, il faut faire de
même. Dans un bosquet isolé, au milieu de gardes endormis et de
courtisans ivres, l'attaque était facile, mais dans la salle de Nemrod--
BELÈSES.
En est-il ainsi? J'imaginais que le fier soldat tremblait de conquérir
trop facilement un trône: et maintenant le voilà désappointé de
rencontrer une ou deux marches plus glissantes qu'il ne s'y attendait!
ARBACES.
Une fois l'heure venue, tu jugeras si je crains peu ou beaucoup. Tu as
vu ma vie exposée au hasard:--je la jouais gaiement; mais ici il s'agit
d'une plus haute chance,--un royaume.
BELÈSES.
Je l'ai prévu d'avance,--tu le gagneras; en avant donc, et réussis.
ARBACES.
Va, si j'étais un prophète, je me serais gratifié de la même prédiction.
Mais obéissons aux étoiles,--je ne dois pas quereller avec elles ou avec
leur interprète. Qui vient?
(Entre Salemènes.)
SALEMÈNES.
Satrapes!
BELÈSES.
Mon prince!
SALEMÈNES.
Bien! Ici réunis?--Je vous cherchais tous deux; mais ailleurs que dans
le palais.
ARBACES.
Pourquoi cela?
SALEMÈNES.
Ce n'est pas l'heure.
ARBACES.
L'heure?--quelle heure?
SALEMÈNES.
De minuit.
BELÈSES.
Minuit, seigneur?
SALEMÈNES.
Quoi! n'êtes-vous pas invités?
BELÈSES.
Oh! oui,--nous l'avions oublié.
SALEMÈNES.
Est-il donc ordinaire d'oublier une invitation du souverain?
ARBACES.
Pourquoi?--nous ne faisons que de la recevoir.
SALEMÈNES.
Pourquoi donc êtes-vous ici?
ARBACES.
Notre devoir nous y appelle.
SALEMÈNES.
Quel devoir?
BELÈSES.
Celui de notre rang. Nous avons le privilége d'approcher le monarque,
mais nous l'avons trouvé absent.
SALEMÈNES.
Et moi aussi, je suis à mon devoir.
ARBACES.
Pouvons-nous savoir à quoi il vous oblige?
SALEMÈNES.
A arrêter deux traîtres: holà! gardes.
(Entrent des gardes.)
SALEMÈNES, poursuivant.
Satrapes, vos épées!
BELÈSES, présentant la sienne.
Seigneur, voilà mon cimeterre.
ARBACES, tirant son épée.
Viens la prendre.
SALEMÈNES, avançant.
Volontiers.
ARBACES.
Oui, mais le fer touchera ton coeur,--et la poignée ne quittera pas ma
main.
SALEMÈNES, tirant son épée.
Comment, veux-tu me braver? Fort bien!--cela te sauvera un jugement et
une pitié intempestive. Soldats, terrassez le rebelle!
ARBACES.
Tes soldats! oui,--seul tu ne l'oserais pas.
SALEMÈNES.
Seul! téméraire esclave.--Et qu'y a-t-il en toi qu'un prince puisse
trembler de subjuguer? Nous craignons ta trahison, et non pas ta force.
Ta dent serait impuissante sans son venin:--c'est celle du serpent, et
non pas du lion. Terrassez-le.
BELÈSES, se mettant entre eux.
Êtes-vous fou, Arbaces? N'ai-je pas rendu mon épée? Confiez-vous donc
comme moi dans la justice de notre souverain.
ARBACES.
Non:--j'ai plutôt confiance dans les étoiles que tu fais bavarder, et
dans la dextérité de ce bras; je mourrai roi, du moins de mon ame et de
mon corps, et personne ne pourra jamais les enchaîner.
SALEMÈNES, aux gardes.
Vous nous entendez, _lui_ et _moi_: ne l'enchaînez pas. La mort. (Les
gardes attaquent Arbaces, qui se défend lui-même avec vaillance et
adresse, jusqu'à ce qu'ils paraissent hésiter.) Ah! c'est ainsi; et je
me vois contraint à faire l'office du bourreau! Lâches! voyez comme on
doit frapper un traître.
(Salemènes attaque Arbaces.--Entre Sardanapale et sa suite.)
SARDANAPALE.
Arrêtez!--sur vos vies, arrêtez! Eh quoi! êtes-vous ivres ou sourds? Mon
épée! Insensé! je ne porte pas d'épée: toi, mon ami, donne-moi ton
glaive. (Il arrache une épée à l'un des soldats, et se place entre les
combattans.--Ils se séparent.) Dans mon propre palais! querelleurs
insolens! Qui m'empêcherait de vous fendre, la tête?
BELÈSES.
Votre justice, sire.
SALEMÈNES.
Oui; ou bien--votre faiblesse.
SARDANAPALE, levant son épée.
Comment?
SALEMÈNES.
Frappez! pourvu que vous mêliez mon sang à celui de ce traître,--que,
j'espère, vous n'épargnez en ce moment que pour le réserver aux
tortures:--je ne me plaindrai pas.
SARDANAPALE.
Eh quoi!--qui ose donc attaquer Arbaces?
SALEMÈNES.
Moi!
SARDANAPALE.
Vraiment! vous vous oubliez, prince. Sur quelle garantie?
SALEMÈNES, montrant le seing.
La tienne.
ARBACES, confus.
Le sceau du roi!
SALEMÈNES.
Oui; et c'est au roi à confirmer sa confiance.
SARDANAPALE.
Je ne l'ai pas donnée pour une pareille fin.
SALEMÈNES.
Vous me l'avez accordée pour votre salut:--j'en ai fait le meilleur
usage.--Prononcez en personne. Ici, je ne suis que votre
esclave;--j'étais, il n'y a qu'un moment, un autre vous-même.
SARDANAPALE.
Alors, cachez vos épées.
(Arbaces et Salemènes rentrent leurs épées dans le fourreau.)
SALEMÈNES.
La mienne est rentrée; mais, je vous en conjure, ne rentrez pas la
vôtre: c'est le seul sceptre que vous puissiez aujourd'hui porter
prudemment.
SARDANAPALE.
Il est lourd; la poignée me froisse la main. (Au garde.) Tiens, ami,
prends ce noir glaive. Eh bien! messieurs, que nous annonce tout cela?
BELÈSES.
C'est au prince à nous le dire.
SALEMÈNES.
Loyauté de ma part, trahison de la leur.
SARDANAPALE.
Trahison! Arbaces, vous, Belèses, un traître! Voilà deux mots que je ne
croirai jamais unis ensemble.
BELÈSES.
Quelle en est la preuve?
SALEMÈNES.
Je la donnerai, si le roi redemande l'épée de votre complice.
ARBACES, à Salemènes.
Une épée qui fut aussi souvent que la tienne tirée contre ses ennemis.
SALEMÈNES.
Et maintenant contre son frère, et dans une heure contre lui-même.
SARDANAPALE.
Cela n'est pas possible: il n'oserait; non, non,--je ne veux rien
entendre de pareil. Ces vains propos sont dans les cours l'ouvrage
d'intrigues basses et d'ambitieux plus vils encore, vivant des calomnies
qu'ils déversent sur les gens de bien. Il faut que l'on vous ait trompé,
mon frère.
SALEMÈNES.
Avant tout, faites-lui rendre son arme, et avouer par là qu'il reste
votre sujet: je répondrai ensuite.
SARDANAPALE.
Comment? si je le pensais!--Mais non, c'est impossible; le Mède
Arbaces,--le loyal, le brave, le fidèle soldat,--le meilleur capitaine
qui ait conduit nos peuples:--non, non, je n'irai pas l'insulter en lui
ordonnant de rendre le glaive qu'il n'a jamais laissé prendre à nos
ennemis. Guerrier, gardez votre arme.
SALEMÈNES, remettant le seing.
Monarque, reprenez votre seing.
SARDANAPALE.
Non, garde-le; seulement use-s-en avec plus de modération.
SALEMÈNES.
Sire, j'en ai usé pour votre honneur; je vous le rends, parce que je ne
le puis garder sans perdre le mien: confiez-le à Arbaces.
SARDANAPALE.
Je le devrais; il ne l'a jamais demandé.
SALEMÈNES.
N'en doutez pas; il le possédera sans avoir besoin de l'implorer
respectueusement de vous.
BELÈSES.
J'ignore ce qui a pu irriter aussi vivement le prince contre deux sujets
dont personne ne surpasse le zèle pour le bonheur de l'Assyrie.
SALEMÈNES.
Silence, prêtre factieux, soldat sans foi! Dans ta personne se trouvent
réunis les plus détestables vices de la caste la plus dangereuse; garde
tes doucereuses paroles et tes hypocrites homélies pour ceux qui ne te
connaissent pas. Le crime de ton complice est hardi du moins, il ne se
cache pas sous les ruses que tu as apprises des Chaldéens.
BELÈSES.
Vous l'entendez, mon roi,--vous le fils de Bélus! Il blasphème le culte
de la contrée qui fléchit le genou devant vos ancêtres.
SARDANAPALE.
Oh! pour cela, je vous prie, veuillez lui accorder absolution complète.
Je le dispense du culte des hommes morts; je sens que je suis mortel, et
je crois que ceux desquels je reçus la vie étaient,--ce que je les vois
en effet,--des cendres.
BELÈSES.
Ne le croyez pas, ô roi! ils sont au rang des astres, et--
SARDANAPALE.
Vous pourriez bien aller les rejoindre, à moins qu'ils ne se lèvent, si
vous prêchez davantage.--Comment! c'est là une audacieuse trahison!
SALEMÈNES.
Seigneur!
SARDANAPALE.
Venir m'édifier en parlant du culte des idoles assyriennes! Qu'on le
relâche,--et qu'on lui donne son épée.
SALEMÈNES.
Mon Seigneur, mon roi, mon frère, arrêtez, de grâce.
SARDANAPALE.
Oui, pour être sermoné, fatigué, assourdi de l'histoire des morts, de
Baal, et de tous les mystères radieux de la Chaldée.
BELÈSES.
Respectez-les, monarque.
SARDANAPALE.
Oh! pour ces derniers,--je les aime; j'aime à les contempler dans le
sombre azur des cieux, et à les comparer avec les yeux de ma Mirrha;
j'aime à voir leur étincelle se réfléchir dans le mobile argent du grand
fleuve, alors que la brise légère de minuit en ride la nappe mobile et
soupire à travers les joncs qui bordent ces rivages; mais qu'ils soient
des dieux, comme quelques-uns le disent, ou bien les demeures des dieux
comme d'autres le prétendent, plutôt que de simples fanaux nocturnes,
mondes ou flambeaux de monde, je ne le sais ou m'en inquiète; il y a
dans mon incertitude quelque chose de doux que je ne voudrais pas
changer pour vos connaissances chaldéennes. D'ailleurs, je sais sur ce
point tout ce que la matière peut savoir de ce qui se trouve au-dessus
ou au-dessous d'elle,--c'est-à-dire, rien. Je vois leur éclat, je sens
leur beauté;--et quand ils éclaireront mon tombeau, j'ignorerai
également l'un et l'autre.
BELÈSES.
Au lieu de _ni l'un ni l'autre_, sire, dites _mieux_ que l'un et
l'autre.
SARDANAPALE.
J'attendrai, si vous le trouvez bon, pontife, que je reçoive cette
connaissance. En attendant, reprenez votre épée; et sachez que je
préfère vos services militaires à votre ministère pieux:--sans pourtant
aimer l'un ni l'autre.
SALEMÈNES, à part.
Ses débauches l'ont rendu fou. Je le sauverai donc en dépit de lui-même.
SARDANAPALE.
Satrapes! veuillez m'entendre; toi, surtout, mon prêtre: car je me défie
de toi plus que du guerrier, et je m'en défierais entièrement si tu
n'étais pas d'ailleurs à demi guerrier. Séparons-nous en paix.--Je ne
prononce pas le mot de pardon,--qu'il ne faut accorder qu'aux coupables;
non, je ne le dirai pas, bien que votre salut dépende de ce mot, et,
chose plus terrible encore, de mes propres craintes. Mais ne redoutez
rien:--car je suis indulgent plutôt que craintif;--vous vivrez donc. Si
j'étais ce que quelques-uns imaginent, le sang de vos têtes suspectes
dégoutterait maintenant du haut des portes de notre palais dans la
poussière desséchée, seule portion d'un royaume ambitionné qu'il leur
serait réservé de couvrir et de dominer encore. Laissons cela. Comme je
l'ai dit, je ne veux pas vous _croire_ coupables, ni vous _juger_
innocens: car des hommes meilleurs que vous et moi sont prêts à vous
rendre justice; et si j'abandonnais votre sort à des juges plus sévères,
je pourrais sacrifier, en leur permettant d'approfondir les preuves,
deux hommes qui, quels qu'ils soient maintenant, étaient jadis honnêtes.
Vous êtes libres.
ARBACES.
Sire, cette clémence--
BELÈSES, l'interrompant.
Est digne de vous-même; et, malgré notre innocence, nous rendons grâce--
SARDANAPALE.
Prêtre! gardez vos actions de grâces pour Bélus: son descendant ne s'en
soucie pas.
BELÈSES.
Mais, étant innocent--
SARDANAPALE.
Silence!--le crime est bavard. Si vous êtes fidèles, on vous a fait
injure; et vous devez vous montrer affligés plutôt que reconnaissans.
BELÈSES.
Tels serions-nous, si la justice était toujours écoutée par les
souveraines puissances de la terre; mais souvent l'innocence doit
recevoir comme une pure faveur son absolution.
SARDANAPALE.
Cette sentence serait bien placée dans une homélie, mais encore dans
toute autre occasion. Garde-la, je te prie, pour plaider la cause de ton
souverain devant son peuple.
BELÈSES.
J'espère qu'il n'y a pas de cause?
SARDANAPALE.
Pas de cause, peut-être, mais beaucoup de causeurs.--Si, dans l'exercice
de vos habituelles perquisitions sur la terre, vous rencontrez de ces
gens-là, ou si vous lisez leur existence dans quelque mystérieux éclair
des astres, vos habituelles chroniques, remarquez, je vous prie, qu'il
existe entre le ciel et la terre des êtres plus pervers que celui qui
gouverne une immense multitude d'hommes, et n'en fait mourir aucun; et
qui, sans se haïr lui-même, aime assez ses semblables pour épargner ceux
d'entre eux qui ne l'épargneraient pas, s'ils étaient jamais les
maîtres:--mais rien de tout cela n'est prouvé. Satrapes! vous êtes
libres de vos personnes et de vos épées: disposez-en comme il vous
plaira;--dès cette heure, je n'ai rien à vous reprocher. Salemènes!
suivez-moi.
(Sardanapale, Salemènes, la suite, etc., se retirent, laissant Arbaces
et Belèses.)
ARBACES.
Belèses!
BELÈSES.
Eh bien! que vous semble?
ARBACES.
Que nous sommes perdus.
BELÈSES.
Que le royaume est à nous.
ARBACES.
Comment! suspects comme nous le sommes!--le glaive suspendu sur nos
têtes par un seul cheveu, et que peut briser, d'un instant à l'autre, la
voix impérieuse qui nous a épargnés! En vérité, je ne vous comprends
pas.
BELÈSES.
Ne cherchez pas à comprendre; mais songeons à profiter du tems. L'heure
nous appartient encore,--nos moyens sont les mêmes,--la nuit, celle que
nous avions arrêtée: il n'y a rien de changé, si ce n'est que notre
ignorance de tout soupçon s'est convertie en une certitude qui ne nous
permet plus, sans être taxés de folie, le moindre délai.
ARBACES.
Et pourtant--
BELÈSES.
Comment! des doutes encore?
ARBACES.
Il a épargné nos vies;--bien plus, il les a sauvées des coups de
Salemènes.
BELÈSES.
Et combien de tems les épargnera-t-il encore? jusqu'au premier moment
d'ivresse.
ARBACES.
Ou plutôt de sobriété. Cependant, il à agi avec noblesse; il nous a
royalement pardonné une trahison bassement méditée--
BELÈSES.
Dites courageusement.
ARBACES.
L'un et l'autre, peut-être. Mais il m'a touché; et, quoi qu'il arrive,
je n'irai pas plus loin.
BELÈSES.
Perdre ainsi le monde!
ARBACES.
Perdre tout, plutôt que ma propre estime.
BELÈSES.
Pour moi, j'ai honte d'être forcé de devoir la vie à un tel roi de
quenouille.
ARBACES.
Nous ne la lui devons pas moins; et je rougirais bien plus de la ravir à
qui nous l'accorda.
BELÈSES.
Endure tout ce que tu voudras, les étoiles en ont autrement décidé.
ARBACES.
Quand elles descendraient pour me tracer la route qui doit m'élever vers
le trône, je ne les suivrais pas.
BELÈSES.
Pure faiblesse,--pire que celle d'une femme malade rêvant de la mort, ou
veillant au milieu des ténèbres,--Avance,--avance.
ARBACES.
J'ai cru, quand il parlait, voir Nemrod lui-même, tel que le présente
l'orgueilleuse statue placée au milieu des rois dont il semble le
monarque, et formant lui seul le temple dont il ne doit être que
l'ornement.
BELÈSES.
Je vous disais que vous l'aviez beaucoup trop méprisé, et qu'il y avait
encore en lui quelque chose de royal. Quoi donc, il n'en est qu'un plus
digne adversaire.
ARBACES.
Et nous de plus indignes:--oh! pourquoi nous a-t-il épargnés!
BELÈSES.
Fort bien!--tu voudrais qu'il nous eût déjà immolés.
ARBACES.
Non;--mais il eût mieux valu mourir ainsi que de vivre pour
l'ingratitude.
BELÈSES.
Oh! qu'il est des ames vulgaires! Tu n'as pas reculé devant ce que
d'autres appellent trahison et lâche perfidie,--et soudain, parce qu'à
propos de rien ou de quelque chose, cet impudent débauché s'est montré
avec ostentation entre toi et Salemènes, te voilà converti,--faut-il le
dire?--en Sardanapale! Je ne sais pas de nom plus ignominieux.
ARBACES.
Il n'y a qu'une heure, quiconque m'aurait ainsi nommé n'aurait pas eu
long-tems à vivre;--maintenant, je vous pardonne, comme il nous a
lui-même pardonné.--Non, Sémiramis elle-même n'eût pas agi comme lui.
BELÈSES.
En effet, la reine n'aimait pas les partageans de son royaume, pas même
un époux.
ARBACES.
Je le servirai fidèlement--
BELÈSES.
Et humblement, sans doute?
ARBACES.
Non, seigneur, noblement; car je le ferai avec loyauté. Je serai plus
proche du trône que vous ne l'êtes du ciel; moins altier peut-être, mais
ayant mieux le droit de l'être. Agissez comme vous l'entendrez:--vous
avez des lois, des mystères, des interprétations du bien et du mal dont
je manque pour m'éclairer; j'en suis réduit à n'écouter que les
inspirations d'un coeur sans artifice. A présent, vous me connaissez.
BELÈSES.
Avez-vous fini?
ARBACES.
Oui,--avec vous.
BELÈSES.
Et sans doute, vous songez à me trahir aussi bien qu'à me quitter?
ARBACES.
Cette pensée est d'un prêtre, et non pas d'un soldat.
BELÈSES.
Comme il vous plaira.--Laissons-là ces vains débats; consentez seulement
à m'entendre.
ARBACES.
Non:--je vois plus de danger dans votre esprit subtil que dans une armée
entière.
BELÈSES.
S'il en est ainsi,--j'avancerai seul.
ARBACES.
Seul!
BELÈSES.
Les trônes ne souffrent pas de partage.
ARBACES.
Mais celui-ci est occupé.
BELÈSES.
Moins que s'il ne l'était pas,--par un monarque avili. Songez-y,
Arbaces: jusqu'à présent, je vous ai soutenu, chéri et encouragé; je
consentais même à vous reconnaître pour maître, dans l'espérance de
servir et de sauver l'Assyrie. Le ciel lui-même semblait sourire à mes
projets: tout répondait à nos voeux, même ce dernier incident, lorsque
tout d'un coup votre ardeur s'est convertie en un lâche assoupissement.
Mais s'il en est ainsi, et plutôt que de voir mon pays abattu, je serai
son libérateur ou la victime de son tyran, ou bien tous les deux: car
souvent ils marchent ensemble; et si je réussis, Arbaces devient mon
sujet.
ARBACES.
_Votre_ sujet!
BELÈSES.
Pourquoi pas; mieux vaudra pour vous ce titre que de rester esclave,
esclave _gracié_ de _la_ Sardanapale.
(Entre Pania.)
PANIA.
Seigneurs, j'apporte un ordre du roi.
ARBACES.
Il est plus tôt obéi que prononcé.
BELÈSES.
Néanmoins, écoutons-le.
PANIA.
De suite, et cette nuit même, retournez à vos satrapies respectives de
Babylone et de Médie.
BELÈSES.
Est-ce avec nos troupes?
PANIA.
Mon ordre comprend les satrapes et toute leur suite.
ARBACES.
Mais--
BELÈSES.
Le roi sera obéi; dites que nous partons.
PANIA.
J'ai l'ordre de vous voir partir, et non pas de porter votre réponse.
BELÈSES.
Eh bien! nous allons vous suivre.
PANIA.
Je vais me retirer pour ordonner la garde d'honneur qui convient à votre
rang, et j'attendrai votre signal, pourvu que vous n'outrepassiez pas
l'heure.
(Pania sort.)
BELÈSES.
Ainsi donc, nous obéissons!
ARBACES.
Sans doute.
BELÈSES.
Oui, jusqu'aux portes qui ferment le palais, notre prison pour l'avenir;
mais non pas plus loin.
ARBACES.
Tu as saisi précisément la vérité. Le royaume lui-même et sa vaste
étendue entr'ouvrent devant chacun de nos pas des cachots pour toi et
pour moi.
BELÈSES.
Des tombeaux.
ARBACES.
Si je le croyais, cette bonne épée en creuserait un de plus que le mien.
BELÈSES.
Elle aurait beaucoup à faire; mais j'espère bien mieux que tu n'augures.
Essayons, pour le moment, de sortir d'ici comme nous pourrons. Tu
t'accordes à croire avec moi que cet ordre est une sentence de
condamnation?
ARBACES.
Et quelle autre interprétation pourrait-on lui donner? c'est l'usage
ordinaire des rois de l'Orient: pardon et poison;--des faveurs et un
glaive;--un lointain voyage, un repos éternel. Combien de satrapes, sous
le règne de son père:--car pour lui, je l'avoue, il n'est, ou du moins
il n'était pas sanguinaire--
BELÈSES.
Mais ne veut-il, ne peut-il à présent le devenir?
ARBACES.
Je le crains. Combien de satrapes ai-je vus, au tems de son père,
renvoyés dans leurs puissans gouvernemens, et qui trouvèrent des tombes
sous leurs pas! Je ne sais pas comment; mais tels étaient les ennuis et
la longueur du voyage, qu'ils ne manquaient pas de tomber malades en
route.
BELÈSES.
Ne songeons qu'à regagner l'air libre de la ville, nous abrégerons le
chemin.
ARBACES.
Peut-être saura-t-on bien l'abréger à la porte.
BELÈSES.
Non; ils risqueraient trop. Ils entendent nous faire mourir isolément,
non pas dans le palais ou dans les murs de la ville; nous y sommes trop
connus, nous y aurions des partisans: s'ils avaient voulu se défaire ici
de nous, nous ne serions déjà plus. Sortons.
ARBACES.