J'aimerais mieux que tu ne me le demandasses pas; aussitôt,

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OEUVRES COMPLÈTES

DE

LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,

COMPRENANT

SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,

ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,

DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI

TOME SEPTIÈME.

Paris

DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,

RUE SAINT-LOUIS, N° 46,

ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis_.

1830.

SARDANAPALE.

TRAGÉDIE HISTORIQUE.

PRÉFACE.

En publiant les tragédies de _Sardanapale_ et des _Deux Foscari_, il me

suffit de répéter qu'elles n'ont pas été composées dans la moindre vue

de jamais les livrer au théâtre.

Les comédiens ayant une première fois essayé la représentation d'une de

mes pièces, l'opinion publique s'est déjà prononcée dans cette

circonstance.

Quant à mes intentions particulières, comme il paraît qu'on ne veut en

tenir aucun compte, je n'en dirai rien.

Le lecteur, en consultant les notes, trouvera les fondemens historiques

des ouvrages que je lui présente.

L'auteur a, dans l'un d'eux, tenté de garder, et, dans l'autre, de

violer aussi légèrement que possible la règle des unités; persuadé qu'en

les méprisant tout-à-fait, on peut bien se montrer grand poète, mais

jamais véritable auteur dramatique. Il sait combien cette déclaration

semblera impopulaire dans la littérature anglaise actuelle; mais ce

n'est pas de sa part un système, mais une simple opinion qui, naguère

encore, était un principe littéraire généralement reconnu dans le monde,

et qui l'est encore dans les contrées les plus civilisées: au reste,

_nous avons changé tout cela_[1], et nous recueillons les fruits de ce

changement. L'auteur est loin de croire que rien de ce qu'il essaiera

puisse jamais approcher les chefs-d'oeuvre de ses classiques, ou même

irréguliers prédécesseurs: seulement, il expose les raisons qui lui font

préférer la plus régulière structure, malgré sa faiblesse, au complet

abandon de toutes les règles. Lorsqu'il est en défaut, il faut en

accuser l'architecte, non pas l'art.

[Note 1: En français.]

* * * * *

AVERTISSEMENT.

Mon intention, dans cette tragédie, a été de suivre le récit de Diodore

de Sicile, en le ramenant toutefois à cette régularité dramatique qui me

semblait le mieux favoriser l'observation des unités. Au lieu donc de la

longue guerre dont parle l'histoire, j'ai supposé que la révolte

éclatait et se terminait en un jour, par le moyen d'une conspiration

subite.

Personnages.

HOMMES.

SARDANAPALE, roi de Ninive et d'Assyrie, etc.

ARBACES, Mède aspirant au trône.

BELÈSES, Chaldéen et devin.

SALEMÈNES, beau-frère du roi.

ALTADA, officier assyrien du palais.

PANIA.

ZAMES.

SFÉRO.

BALÉA

FEMMES.

ZARINA, reine.

MIRRHA, esclave ionienne, et favorite de Sardanapale.

FEMMES composant le harem de Sardanapale.

GARDES, SUIVANS, PRÊTRES, CHALDÉENS, MÈDES, ETC.

La scène est une salle du palais du roi à Ninive.

SARDANAPALE,

TRAGÉDIE HISTORIQUE.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE.

SALEMÈNES, seul.

Il a outragé la reine, mais il est encore son époux; il a outragé ma

soeur, mais il est encore mon frère; il a outragé son peuple, mais il en

est le roi, et je lui dois mon amitié aussi bien que ma soumission: non,

il ne mourra pas ainsi. Je ne verrai pas le sang de Nemrode et de

Sémiramis disparaître de la terre, et treize cents années de

commandement finir comme un conte de berger; il faut le relever. Il y a

dans son ame efféminée un insouciant courage que la corruption n'a pas

entièrement étouffé; une secrète énergie que le tems a pu réprimer, mais

non pas détruire:--il est plongé, mais non pas noyé dans l'abîme des

voluptés. Villageois, il se fût montré capable de conquérir un empire;

né sur le-trône, il ne le transmettra pas: ses fils n'hériteront que

d'un nom peu glorieux.--Cependant, tout n'est pas perdu; il peut encore

secouer son indolence et sa honte, et se montrer tel qu'il doit être,

sans plus d'effort qu'il n'en met à se montrer tel qu'il ne le devrait

pas. Serait-il, en effet, moins _difficile_ de commander aux nations que

de traîner une vie fainéante? de conduire une armée, que de diriger un

harem? Il s'épuise en de fades plaisirs; il abrutit son ame; il éteint

sa généreuse vigueur au milieu de soins qui ne donnent pas la santé,

comme la chasse; ou la gloire, comme la guerre.--Il faut le rappeler à

lui-même; mais, hélas! (On entend de l'intérieur des appartemens une

musique suave.) le tonnerre seul pourrait le réveiller. Écoutez! c'est

le luth, c'est la lyre, c'est le tambourin; les accords lascifs de

langoureux instrumens, les molles voix des femmes et de ces êtres qui

sont moins que des femmes se font entendre comme l'écho de ses plaisirs;

et cependant le grand roi de toute la terre connue incline sa tête

couronnée de roses, et son diadème négligemment attaché semble devoir

être la conquête de la première main généreuse qui osera le lui ravir.

Ils viennent! Déjà se répandent jusqu'à moi les parfums de sa suite

voluptueuse. Je distingue les étincelles des pierres précieuses des

jeunes filles, dont il a fait ses confidentes et son conseil: elles

s'avancent dans la galerie, parmi les flots de ces femmes, revêtues du

même costume, et non moins femmes qu'elles-mêmes. Voici venir le

petit-fils de Sémiramis, la reine-homme! Faut-il l'attendre? Oui,

l'affronter même; lui répéter ce que tous les gens de bien se disent

quand ils parlent de lui et de sa cour. Les voilà les esclaves que

conduit un monarque serviteur de ses esclaves.

SCÈNE II.

Entre SARDANAPALE. Son costume est efféminé, sa tête couronnée de

fleurs, et sa robe négligemment flottante. Une suite de femmes et de

jeunes esclaves le suivent.

SARDANAPALE, à quelques gens de sa suite.

Que le pavillon soit tendu sur l'Euphrate, qu'il soit illuminé et

disposé pour un banquet particulier; à minuit, nous y souperons: songez

à ce que rien ne manque, et faites préparer les galères qui doivent nous

y conduire. Une brise rafraîchissante ride la large surface des flots:

nous ne tarderons pas à nous embarquer. Vous, qui daignez partager les

doux momens de Sardanapale, nymphes charmantes, nous nous retrouverons à

cette heure plus douce encore, et alors, réunis comme les étoiles

suspendues sur nos têtes, nous formerons un empirée aussi brillant que

le leur. Mais en attendant, que chacune reste maîtresse de son tems;

pour toi, Mirrha, ma chère Ionienne, choisis: veux-tu demeurer avec

elles ou avec moi?

MIRRHA.

Seigneur--

SARDANAPALE.

Seigneur! Pourquoi donc, ma chère ame, cette froide réponse? Hélas!

c'est le malheur des rois de l'entendre souvent. Dispose de tes instans

comme tu disposes des miens. Dis-moi, veux-tu accompagner notre société,

ou, loin d'elle, continuer à charmer ici mes heures?

MIRRHA.

Le choix du roi est le mien.

SARDANAPALE.

Ne parle pas ainsi, je te prie: ma joie la plus chère est de servir

chacun de tes voeux. Je n'ose même exprimer mes propres désirs, dans la

crainte de contrarier les tiens; car tu te montres toujours trop

empressée à sacrifier tes pensées devant celles des autres.

MIRRHA.

Je voudrais donc rester: je n'ai de bonheur qu'en contemplant le tien;

cependant--

SARDANAPALE.

Cependant? Qu'est-ce _cependant_? Tes voeux chéris seront toujours la

seule barrière qui pourra s'élever entre toi et moi.

MIRRHA.

Je songe que l'heure présente est ordinairement celle du conseil; mieux

vaudrait donc me retirer.

SALEMÈNES, s'avançant.

L'esclave ionienne dit bien; qu'elle se retire.

SARDANAPALE.

Qui parle ainsi? Quoi! vous ici, mon frère?

SALEMÈNES.

Le frère de la _reine_, ô roi, et votre plus fidèle vassal.

SARDANAPALE, à sa suite.

Comme je l'ai dit, que tout le monde dispose de ses heures, jusqu'à

celle de minuit, où nous sollicitons de nouveau votre présence. (La cour

se retire.) (A Mirrha, qui s'éloigne.) Mirrha! _toi_, je croyais que tu

restais?

MIRRHA.

Grand roi, tu ne l'as pas dit.

SARDANAPALE.

Mais tu m'y semblais disposée; j'ai vu dans l'expression de tes regards

ioniques le désir de ne pas me quitter.

MIRRHA.

Sire, votre--

SALEMÈNES.

Le frère de sa reine, courtisane d'Ionie! Oses-_tu_ bien _me_ nommer et

ne pas rougir?

SARDANAPALE.

Sans rougir? Tes yeux sont aussi mauvais que ton coeur! Tu colores ses

joues charmantes, comme sur le Caucase la teinte mourante du jour, quand

le soleil couchant nuance d'un rose plus sombre la blancheur de la

neige; oui, tu lui reproches une insensibilité, un aveuglement qui

t'appartiennent seuls. Quoi! des larmes, ma Mirrha!

SALEMÈNES.

Qu'elles coulent; elle pleure pour bien d'autres, et elle est elle-même

la cause de pleurs plus amers.

SARDANAPALE.

Maudit celui qui fait ainsi couler les siennes!

SALEMÈNES.

Oh! ne te maudis pas toi-même:--des millions d'hommes le font déjà bien

assez.

SARDANAPALE.

Tu oublies qui tu es; ne me fais pas souvenir que je suis roi.

SALEMÈNES.

Plût à Dieu que tu le fusses!

MIRRHA.

Oh! mon roi! je t'en prie; et toi, prince aussi, permettez que je me

retire.

SARDANAPALE.

Puisqu'il le faut, et que cet homme brutal n'a pas craint d'insulter ta

belle ame, j'y consens; mais souviens-toi que nous devons bientôt nous

réunir: j'aimerais mieux perdre un empire que ta présence.

(Mirrha sort.)

SALEMÈNES.

Il se peut que tu les perdes tous les deux, et tous deux pour toujours!

SARDANAPALE.

Mon frère, puisque je supporte un pareil langage, je puis du moins

commander à moi-même; cependant, ne me force pas à sortir de mon

naturel.

SALEMÈNES.

Et c'est justement à ce naturel facile, et même trop faible, que je

voudrais t'arracher. Oh! que ne puis-je te réveiller, quand même tu

devrais m'en punir.

SARDANAPALE.

Par le dieu Baal! cet homme voudrait faire de moi un tyran.

SALEMÈNES.

Mais tu l'es déjà! Crois-tu qu'il n'y ait d'autre tyrannie que celle du

carnage et des haines? celle du vice, les excès et les débordemens du

libertinage, l'indolence, l'apathie, les suites d'une molle oisiveté

enfantent des milliers de tyrans dont la cruauté surpasse les actes les

plus odieux d'un despote énergique, quelles que soient l'impétuosité et

la violence de son caractère. Le triste et scandaleux exemple de tes

débordemens corrompt les nations ainsi qu'il les oppresse; du même coup,

il sappe et ta puissance immédiate et celle de tes officiers les plus

éloignés. Aussi, que l'étranger envahisse nos frontières, ou qu'un

séditieux appelle à la guerre civile, l'un ou l'autre nous seront

également fatals. Le premier ne trouvera plus dans tes sujets un courage

capable de le repousser, et le second rencontrera moins des vainqueurs

que des complices.

SARDANAPALE.

Et qui te rend aujourd'hui le porte-voix du peuple?

SALEMÈNES.

L'oubli de ta conduite avec la reine, et les chagrins de ma soeur;

l'affection naturelle que je conserve pour mes jeunes neveux; ma loyauté

envers le roi, loyauté que des paroles ne suffiront plus bientôt pour

lui prouver; mon respect pour la race de Nemrode, et, de plus, un autre

sentiment que tu ne connais pas.

SARDANAPALE

Qu'est-ce que cela?

SALEMÈNES.

Un mot qui t'est inconnu.

SARDANAPALE.

Prononce-le, cependant: j'ai toujours aimé à apprendre.

SALEMÈNES.

La vertu.

SARDANAPALE.

Je ne connais pas ce mot! Il n'en est pas un qui plus souvent sonne dans

mes oreilles--plus retentissant que le bruit de la multitude ou

l'éclatante trompette; ta soeur ne m'a jamais fait entendre autre chose.

SALEMÈNES.

Pour changer ce pénible sujet, écoute un peu parler le vice.

SARDANAPALE.

Qui écouter?

SALEMÈNES.

Les vents eux-mêmes, si tu étais un peu sensible aux échos de la voix

des peuples.

SARDANAPALE.

Allons, je suis indulgent comme tu vois, et patient comme tu l'as

maintes fois éprouvé.--Parle donc; qui te pousse à agir ainsi?

SALEMÈNES.

Les dangers que tu cours.

SARDANAPALE.

Explique-toi.

SALEMÈNES.

Eh bien donc, toutes les nations, car elles sont nombreuses, dont ton

père t'a transmis l'héritage, sont transportées de fureur contre toi.

SARDANAPALE.

Contre _moi_! Et que veulent les esclaves?

SALEMÈNES.

Un roi.

SARDANAPALE.

Et que suis-je donc, moi?

SALEMÈNES.

A leurs yeux, rien; mais aux miens un homme qui pourrait encore être

quelque chose.

SARDANAPALE.

Insolente valetaille! Et que désirent-ils donc? N'ont-ils pas paix et

abondance?

SALEMÈNES.

De la première, ils en jouissent aux dépens de leur gloire; de la

seconde, bien moins que le roi ne l'imagine.

SARDANAPALE.

Alors, à qui la faute, si ce n'est aux satrapes infidèles qui n'y

pourvoient mieux?

SALEMÈNES.

Mais certes, on peut en accuser aussi le monarque dont les regards ne

s'étendent jamais au-delà des murs de son palais, ou, s'il le fait, qui

ne voit pas au-delà de quelques palais élevés sur les montagnes, jusqu'à

ce que les chaleurs de l'été aient disparu. O glorieux Baal! toi qui

édifias ce vaste empire, et fus mis au rang des dieux, ou du moins dont

la gloire, à travers les siècles, égalera celle d'un dieu, pensais-tu

que ton descendant présomptif ne regarderait jamais en roi les royaumes

que tu lui conquis en héros, et que tu obtins au prix de ton sang, de

tes sueurs et de continuels dangers? Et pourquoi? pour procurer les

impôts nécessaires aux frais d'un festin, ou des concussions multipliées

au profit d'un infâme favori.

SARDANAPALE.

Je te comprends. Tu voudrais me faire marcher en conquérant. Par tous

les astres que consultent les Chaldéens, ces turbulens esclaves

mériteraient que je les punisse en cédant à leurs voeux, et que je les

conduisisse à la gloire.

SALEMÈNES.

Pourquoi non? Sémiramis n'était qu'une femme, elle conduisit nos

Assyriens aux bornes du soleil, aux rivages du Gange.

SARDANAPALE.

Cela est très-vrai. Et comment en revint-elle?

SALEMÈNES.

Comment? en _homme_,--en héros; malheureuse, mais non vaincue; et vingt

gardes lui suffirent pour protéger sa retraite jusqu'en Bactriane.

SARDANAPALE.

Et combien de guerriers abandonna-t-elle derrière elle, dans les Indes,

aux vautours?

SALEMÈNES.

Nos annales n'en disent rien.

SARDANAPALE.

Je le dirai donc pour elles.--Elle eût mieux fait de rester dans son

palais, occupée à tisser quelque vingt robes, que de regagner la

Bactriane avec une vingtaine de gardes, laissant des millions de sujets

fidèles à la rage des corbeaux, des loups et des hommes, les plus

féroces des trois. Est-ce là de la gloire? Je préfère mille fois mon

ignominie.

SALEMÈNES.

Tous les esprits belliqueux n'ont pas la même destinée. Sémiramis, cette

mère glorieuse d'une centaine de rois, échoua sans doute dans les Indes;

mais elle ajouta la Perse, la Médie, la Bactriane au royaume qu'elle

gouvernait autrefois, et que tu _pourrais_ aujourd'hui gouverner.

SARDANAPALE.

Dis plutôt qu'elle ne sut que les conquérir, et que moi je les gouverne.

SALEMÈNES.

Avant peu, ils auront peut-être besoin de son épée plutôt que de ton

sceptre.

SARDANAPALE.

Il y eut un certain Bacchus, n'est-ce pas cela? J'ai ouï mes filles

grecques en dire quelque chose.--C'était, suivant elles, un dieu,

c'est-à-dire un dieu de la Grèce, une idole étrangère au culte des

Assyriens; eh bien! il conquit ce même royaume du couchant, cette Inde

dont tu parles, où Sémiramis fut vaincue.

SALEMÈNES.

Je sais qu'il y eut un homme de ce nom: et tu comprends sans doute que,

s'il a passé pour un dieu, c'est à cause de ses hauts faits?

SARDANAPALE.

Et je le révère dans ses divins attributs, sans l'imiter dans ses

actions humaines.--Holà! mon échanson!

SALEMÈNES.

Que désire le roi?

SARDANAPALE.

Honorer un dieu de fraîche date, un conquérant des anciens jours. Un peu

de vin, dis-je.

(Entre l'échanson.)

SARDANAPALE, à l'échanson.

Donne-moi le gobelet d'or enrichi de perles, qui porte le nom de coupe

de Nemrode. Remplis-le, et présente-le moi aussitôt.

(L'échanson sort.)

SALEMÈNES.

C'est bien le moment, en effet, de la remplir, pour signaler la

continuation d'une fête que le sommeil n'a pas encore interrompue.

(L'échanson rentre avec du vin.)

SARDANAPALE, prenant la coupe.

Mon noble parent, si les Grecs, barbares habitans de nos lointains

rivages et des limites de nos empires, ne mentent pas, ce Bacchus a

conquis l'Inde entière, n'est-ce pas?

SALEMÈNES.

Sans doute, et de là l'origine de son apothéose.

SARDANAPALE.

Non, non: de toutes ses conquêtes, il ne reste que quelques colonnes à

sa gloire, peut-être, et qui le seraient à la mienne, si je les jugeais

dignes d'être acquises et transportées; elles fixent la borne des mers

de sang qu'il répandit, des empires qu'il ravagea et des hommes qu'il

égorgea. Mais, là, là, dans ce gobelet est son véritable titre à

l'immortalité; c'est la céleste grappe dont, le premier, il exprima

l'âme, et qu'il transmit, pour enchanter celle de l'homme, sans doute,

comme une sorte d'allègement aux désastres de sa vie victorieuse. Sans

elle, il eût conservé le nom et la tombe d'un mortel; comme Sémiramis,

mon aïeule, on l'eût pris comme une espèce de monstruosité

semi-glorieuse. Voilà ce qui le fit monter au rang des dieux:--consens

donc aujourd'hui à t'humaniser à son exemple, mon grave et soucieux

frère: bois avec moi aux dieux de la Grèce!

SALEMÈNES.

Au prix de tous tes royaumes, je ne voudrais pas profaner ainsi la

religion de notre pays.

SARDANAPALE.

C'est-à-dire que tu le juges un héros, parce qu'il répandit le sang par

torrens, et que tu le désavoues comme dieu, parce qu'il sut trouver dans

un fruit un charme qui réjouit les tristes, ranime les vieillards,

inspire les jeunes gens, force le désespoir à oublier ses douleurs, et

la crainte ses périls, enfin ouvre un nouveau monde quand celui-ci

devient pour nous un objet d'ennui. Eh bien donc, je bois à toi et à

_lui_ comme n'ayant été qu'un homme; mais comme ayant également mérité

la plus juste admiration du genre humain par les biens et par les maux

qu'il répandit. (Il boit.)

SALEMÈNES.

Penses-tu donc renouer un festin à cette heure?

SARDANAPALE.

Si je le faisais, comme il ne coûterait pas une seule larme, il vaudrait

mieux qu'un glorieux trophée; mais ce n'est pas mon intention, et

puisque tu ne veux pas me faire raison, continue comme il te plaira. (À

l'échanson.) Valet, retire-toi. (L'échanson sort.)

SALEMÈNES.

Je ne voudrais que te rappeler d'un songe, et te réveiller ainsi plus

doucement qu'une révolte ne le ferait.

SARDANAPALE.

Et qui se révolterait? pourquoi? quelle cause, ou du moins, quel

prétexte? Ne suis-je pas roi légitime? issu d'une race de rois qui n'ont

pas eu d'autres ancêtres? Qu'ai-je pu faire, à toi ou au peuple, que

_tu_ doives contrôler, ou qu'il puisse faire tourner contre moi?

SALEMÈNES.

Quant à ta conduite envers moi, je n'en parlerai pas.

SARDANAPALE.

Mais, sans doute, à ton avis, j'aurai fait injure à la reine; n'est-ce

pas?

SALEMÈNES.

_À mon avis_, oui; tu l'as outragée.

SARDANAPALE.

Un moment de patience, prince, et écoute. Elle a le rang, les honneurs,

les respects qu'elle a droit d'attendre; la tutelle des héritiers de

l'empire, les hommages et les prérogatives de la souveraineté. Je l'ai

épousée, comme le font les rois, par convenance, et je l'aimais comme la

plupart des maris chérissent leurs épouses. Que si vous supposiez, elle

ou toi, que je dusse me conduire comme avec sa femme un paysan chaldéen,

vous ne connaissez ni moi, ni les rois, ni la nature humaine.

SALEMÈNES.

Laissons cela, je te prie; je rougirais de me plaindre, et la soeur de

Salemènes ne demande pas du souverain de la Syrie lui-même un amour

forcé. Daignerait-elle, d'ailleurs, accepter des hommages que tu

partagerais avec des prostituées étrangères, et des esclaves ioniennes?

La reine garde le silence.

SARDANAPALE.

Et pourquoi pas son frère?

SALEMÈNES.

Je ne suis que l'écho des empires que celui qui long-tems les néglige ne

gouvernera pas long-tems.

SARDANAPALE.

Ingrats et sots esclaves! Ils murmurent de ce que je n'ai pas répandu

leur sang; de ce que je ne les ai pas conduits dans les sables du désert

pour y dessécher par millions; de ce que je n'ai pas blanchi avec leurs

os les rivages du Gange; de ce que je ne les ai pas décimés par des lois

sauvages, ou épuisés à construire des pyramides ou des murailles

babyloniennes.

SALEMÈNES.

Oui, ces trophées eux-mêmes seraient plus dignes d'un peuple et d'un

souverain, que des chants, des concerts, des fêtes, des concubines, des

trésors dilapidés et des vertus mises en oubli.

SARDANAPALE.

Oh! pour mes trophées, j'ai fondé des villes; Tarse et Anchialus furent

élevées en un jour;--et que pourrait de plus cette belle sanguinaire,

mon aïeule guerrière, la chaste Sémiramis, si ce n'est les détruire?

SALEMÈNES.

J'en conviens; ta vertu s'est montrée dans l'érection de ces villes,

fondées par suite d'un caprice, et recommandées par un vers qui doit les

déshonorer avec toi dans les âges futurs.

SARDANAPALE.

Me déshonorer! Par Baal, ces villes, quoique fort bien bâties, ne sont

pas plus belles que ces vers. Dis contre moi, contre mes moeurs, tout ce

que tu voudras; mais ne va pas nier la vérité de cette courte sentence;

elle te rappellera l'histoire de toutes les choses humaines. Écoute:

Sardanapale, roi, fils d'Anacyndaraxe,

A bâti dans un jour Anchiales et Tarse:

Bois, mange, fais l'amour: tout le reste n'est rien.

SALEMÈNES.

Admirable morale! et belle inscription pour un roi, à mettre sous les

yeux de ses sujets!

SARDANAPALE.

Oh! sans doute, tu voudrais me voir publier en forme d'édits: «Obéissez

au roi,--joignez vos tributs à ses trésors,--recrutez ses

phalanges,--répandez votre sang à son premier

commandement,--courbez-vous et glorifiez, ou levez-vous et travaillez.»

Ou bien encore:--«Sardanapale, en ce lieu, égorgea cinquante mille de

ses ennemis; voilà leur sépulcre, et voici son trophée.» Je laisse de

tels soins aux conquérans; c'en est assez pour moi de chercher à

alléger, pour mes sujets, le poids des misères humaines, et à adoucir

leur descente vers la tombe; je ne prends aucune licence que je ne leur

accorde. Tous, nous sommes des hommes.

SALEMÈNES.

Mais, tes aïeux furent honorés comme des dieux.

SARDANAPALE.

Des dieux! morts et pulvérisés, c'est-à-dire n'étant plus ni dieux ni

hommes. Ne viens pas me parler de telles choses! Les vers seuls sont des

dieux, puisqu'ils se repaissent de vos dieux, puisqu'ils meurent

d'inanition, quand ces mets viennent à leur manquer. Crois-moi, tes

divinités n'étaient que des hommes; regarde leur postérité.--Dans moi,

je sens mille preuves de ma mortalité, aucune de ma nature céleste, à

moins qu'on ne prenne pour telle, justement ce que vous condamnez, un

penchant à l'amour, à la clémence, au pardon des folies de mes

semblables, et (ce qui tient plus à l'humanité) une grande indulgence

pour les miennes.

SALEMÈNES.

Hélas! la perte de Ninive est résolue.--Malheur,--malheur à la cité sans

rivale!

SARDANAPALE.

Que crains-tu donc?

SALEMÈNES.

Tu es sous la garde de tes ennemis; dans quelques heures éclatera la

tempête qui doit te renverser et les miens et les tiens; encore un jour,

et la race de Bélus n'existera plus.

SARDANAPALE.

Que nous faut-il donc craindre?

SALEMÈNES.

L'ambition, la trahison qui a semé sur tes pas les piéges; une ressource

reste encore: donne-moi, avec ton seing, le pouvoir d'étouffer les

machinations, et je déposerai bientôt à tes pieds les têtes de tes

principaux ennemis.

SARDANAPALE.

Les têtes!--et combien?

SALEMÈNES.

Faut-il les compter, quand la tienne elle-même est en danger? laisse-moi

agir, donne-moi ton seing, et repose-toi sur moi du reste.

SARDANAPALE.

Je ne permettrai jamais de disposer d'un nombre illimité de vies. Quand

nous prenons celle des autres nous ignorons et ce que nous avons pris et

ce que nous avons accordé.

SALEMÈNES.

Quand ils en veulent à ta tête, craindrais-tu de prendre la leur?

SARDANAPALE.

C'est une grande question.--Oui, répondrai-je cependant. Ne peut-on

trouver d'autres remèdes? Quels sont ceux que tu soupçonnes?--Je consens

à ce qu'on les arrête.

SALEMÈNES.

J'aimerais mieux que tu ne me le demandasses pas; aussitôt, ma réponse

traversera les rangs indiscrets de tes favorites, de là courra jusqu'au

palais, puis jusqu'à la ville, et tout sera perdu.--Confie-toi sur moi.

SARDANAPALE.

En effet, tu sais que j'en ai toujours agi ainsi; prends mon seing, le

voici, (Il lui donne son seing.)

SALEMÈNES.

Je n'ai plus qu'une requête.

SARDANAPALE.

Nomme-la.

SALEMÈNES.

Renonce, pour cette nuit, au banquet que tu as fait dresser dans le

pavillon sur l'Euphrate.

SARDANAPALE.

Renoncer au banquet! Non, pour tous les complots qui jamais

bouleversèrent un empire; qu'ils viennent, qu'ils réussissent: ils ne me

feront ni trembler, ni m'éveiller plus tôt, ni déposer ma coupe. Quoi

qu'ils fassent, je n'ôterai pas une seule rose de ma couronne, je ne

perdrai pas une seule heure de plaisir.--Je ne les crains pas.

SALEMÈNES.

Mais, s'il était nécessaire, t'armerais-tu; oui, ou non?

SARDANAPALE.

Peut-être. J'ai d'excellentes armes, une épée d'une trempe merveilleuse;

un arc, une javeline digne de Nemrode lui-même; un peu pesante, il est

vrai, mais encore supportable. Et, maintenant que j'y pense, il y a

long-tems que je ne m'en suis servi, même pour la chasse. Les as-tu

vues, frère?

SALEMÈNES.

C'est bien le tems de pareilles plaisanteries!--S'il le fallait,

revêtirais-tu ces armes?

SARDANAPALE.

Ou ne les revêtirais-je pas? Oh! s'il le faut, et que ces insolens

esclaves ne veulent pas être redressés à moins, je saurai manier l'épée,

jusqu'à ce qu'ils veuillent bien me permettre de revenir aux fuseaux.

SALEMÈNES.

Il y a déjà long-tems, disent-ils, que tu les as changés contre ton

sceptre.

SARDANAPALE.

Mensonge! mais laissons-les dire. Les anciens Grecs, dont nos captives

chantent souvent les faits, racontaient la même chose de leur plus grand

héros, Hercule, parce qu'il vint à aimer une reine de Lydie. Tu le vois,

partout la populace s'empare de toutes les calomnies qui peuvent blesser

leurs souverains.

SALEMÈNES.

Ils ne parlaient pourtant pas ainsi de tes ancêtres.

SARDANAPALE.

Non, ils n'osaient. Contraints de souffrir et de combattre, jamais ils

n'échangeaient leurs chaînes que contre des armes. Maintenant, ils ont

paix et bonheur, le loisir de rire et de railler; je ne m'en fâche pas.

Je ne donnerais pas le gracieux sourire d'une seule belle fille, pour

toute la renommée populaire qui jamais distingua un nom du néant. Et

quelle est donc l'opinion de ce vil troupeau, devenu plus insolent par

la pâture, pour me forcer à rechercher ses fastidieux éloges ou craindre

ses assommantes clameurs?

SALEMÈNES.

Vous l'avez dit, ce sont des hommes; et comme tels, ils ont parfois un

coeur.

SARDANAPALE.

Et mes dogues aussi; le leur même est plus fidèle, et par conséquent

meilleur;--mais, continuons. Tu as mon seing, et puisqu'ils sont

soulevés, il faut les apaiser; mais sans trop de violence, à moins que

la nécessité n'en fasse une loi. J'ai horreur de toutes les peines

infligées ou subies; nous en avons assez en nous-mêmes, le dernier sujet

comme le plus puissant monarque, pour ne pas encore ajouter au mutuel

fardeau des misères humaines, et pour nous obliger, par une allégeance

réciproque, à nous soulager l'un l'autre d'une partie de nos ennuis

naturels. Mais voilà ce qu'ils ne savent pas, ou ne veulent pas savoir.

J'en atteste Baal: j'ai fait tout ce que je pouvais pour les soulager;

je n'ai pas entrepris de guerre, ajouté de nouveaux impôts, tourmenté

leur existence; je les laisse couler leurs jours comme ils veulent,

passant de mon côté les miens le plus agréablement que je puis.

SALEMÈNES.

Tu recules devant les devoirs d'un roi: voilà pourquoi ils disent que tu

n'es pas digne d'être le leur.

SARDANAPALE.

Ils mentent.--Par malheur, je suis incapable d'être rien autre chose

qu'un roi, et, par malheur encore pour moi, le dernier Mède peut aussi

bien en tenir la place.

SALEMÈNES.

Du moins, il en est un qui désire l'être.

SARDANAPALE.

Que veux-tu dire?--Mais, c'est ton secret; tu crains les questions, et

je ne suis pas d'une nature curieuse. Prends les moyens convenables; et

puisque la nécessité l'exige, je t'avoue et je te soutiens. Jamais homme

ne désira plus sincèrement régner paisiblement sur des citoyens

paisibles; mais s'ils m'obligent à prendre les armes, mieux vaudrait

pour eux avoir réveillé les cendres de l'implacable Nemrode, le

_chasseur puissant_. Je ferai de ces royaumes une vaste forêt peuplée

d'un gibier sauvage, jadis appartenant à l'espèce humaine, mais qui, par

son choix, aura cessé de l'être. Ils calomnient _ce que_ je suis; et _ce

que_ je ferai leur portera le défi de me calomnier encore: ils devront

s'en prendre à eux-mêmes.

SALEMÈNES.

Enfin, tu peux donc sentir!

SARDANAPALE.

Sentir! Et qui peut ne pas sentir l'ingratitude?

SALEMÈNES.

Je ne m'arrêterai pas à te répondre en paroles, mais par les faits.

Entretiens seulement l'énergie qui pouvait long-tems sommeiller, mais ne

fut jamais éteinte en toi; ainsi, tu peux encore régner glorieux et

redouté. Adieu.

(Salemènes sort.)

SARDANAPALE, seul.

Adieu! Il est parti. Le seing qu'il porte à son doigt est un sceptre

pour lui. Sa violence égale ma faiblesse; les esclaves méritent un

pareil maître. Quant au danger, j'en ignore l'étendue;--il l'a mesuré,

qu'il le prévienne. Consumerai-je donc ma vie--une vie si courte--à

chercher tous les moyens de ne pas l'abréger encore? ce serait le sort

le plus déplorable! Ce serait mourir d'avance que de vivre dans la

crainte de la mort, déjouant des révoltes, soupçonnant tous ceux qui

m'entourent, parce qu'ils m'approchent, tous ceux qui sont loin, parce

que je ne les vois pas. Si pourtant il en était ainsi,--s'ils devaient

me ravir et l'empire et la vie: eh bien! qu'est-ce que la terre et

l'empire de la terre? J'ai aimé, j'ai vécu; je laisse de nombreux

descendans: mourir maintenant serait aussi naturel que tous ces actes de

la matière! Je n'ai pas, il est vrai, répandu le sang, comme je l'aurais

pu, par torrens; je n'ai pas fait de mon nom le synonyme de la mort,--le

signal de la terreur et des trophées. Mais je n'éprouve de cela nul

remords; ma vie est tout amour: si je verse le sang, ce ne sera que par

force. Jusqu'à présent, une seule goutte des veines assyriennes n'a été

répandue en mon nom, et jamais la plus faible parcelle des immenses

trésors de Ninive n'est tombée sur des objets qui puissent coûter à ses

enfans une seule larme. Si donc ils me haïssent, c'est parce que je ne

les hais pas; et s'ils se révoltent, c'est parce que je crains de les

opprimer. O hommes! c'est avec des faux et non avec un sceptre qu'il

faut vous gouverner; il faut vous moissonner chaque année comme les épis

mûrs; autrement nous ne produisons qu'une excessive abondance, un amas

infect de mécontens, corrompant les sources de la prospérité publique,

et faisant de la fertilité un déplorable désert.--Laissons-là ces

pensées. Holà, ici! quelqu'un.

(Entre un officier.)

SARDANAPALE.

Esclave, dis à l'Ionienne Mirrha que nous souhaitons sa présence.

L'OFFICIER.

Roi, la voici.

(Entre Mirrha.)

SARDANAPALE, bas à l'officier.

Dehors. (A Mirrha.). Être charmant, tu as à peine prévenu mon coeur; il

palpitait pour toi et tu venais à lui: laisse-moi croire qu'il existe

entre nous quelqu'influence secrète, quelque douce sympathie, qui, sans

nous voir, et de loin, nous attire l'un vers l'autre.

MIRRHA.

Il est vrai.

SARDANAPALE.

Je sais qu'elle existe, mais j'ignore son nom; quel est-il?

MIRRHA.

Un dieu dans ma patrie, et dans mon coeur un sentiment exalté et comme

divin; mais j'avoue qu'il est seulement mortel, car mon ame est humble

et pourtant heureuse,--c'est-à-dire, désirant de l'être; mais--

(Elle s'arrête.)

SARDANAPALE.

Il y a toujours un intervalle entre nous et ce que nous regardons comme

le bonheur: laisse-moi écarter la barrière que ta voix hésitante

m'indique devant le tien: celle qui s'oppose au mien sera en même tems

rompue.

MIRRHA.

Mon Seigneur!--

SARDANAPALE.

Mon Seigneur,--mon roi,--sire,--souverain,--toujours ainsi, toujours me

parler avec respect. Il est dit que jamais je n'obtiendrai un sourire,

si ce n'est au milieu de l'étourdissante joie d'un banquet, alors que

les bouffons ont, à force d'ivresse, reconquis leur égalité, ou que

moi-même je me suis mis au niveau de leur abaissement. Mirrha, je puis

souffrir tout cela; ces noms de seigneur, roi, sire, monarque, je les ai

même quelque tems accueillis, ou plutôt soufferts de la bouche des

esclaves et des nobles; mais quand ils s'échappent des lèvres que

j'adore, des lèvres que les miennes ont tendrement pressées, un frisson

se répand sur mon coeur; je reviens au sentiment de la fausseté d'une

situation qui réprime toute espèce de tendresse chez ceux même qui m'en

inspirent davantage, situation qui me fait souhaiter de pouvoir déposer

enfin la pesante tiare pour me réfugier sous une chaumière du Caucase

avec toi, et pour n'y plus jamais porter que des couronnes de fleurs.

MIRRHA.

Plût au ciel!

SARDANAPALE.

Aurais-_tu_ les mêmes sentimens?--Pourquoi?

MIRRHA.

Tu connaîtrais alors ce que tu ne peux jamais connaître.

SARDANAPALE.

C'est--

MIRRHA.

Le véritable prix d'un coeur; celui d'une femme, du moins.

SARDANAPALE.

J'en ai éprouvé un, mille,--et mille, et mille.

MIRRHA.

Des coeurs?

SARDANAPALE.

Je l'imagine.

MIRRHA.

Aucun! mais le tems d'en éprouver un viendra peut-être.

SARDANAPALE.

Je l'espère. Écoute, Mirrha; Salemènes a déclaré--pourquoi ou comment

l'a-t-il deviné, c'est ce que Bélus, le fondateur de mes états, connaît

mieux que moi:--mais Salemènes a déclaré mon trône en péril.

MIRRHA.

Il a bien fait.

SARDANAPALE.

Et _toi_ aussi! Toi qu'il a si rudement insultée; qu'il osait, il n'y a

qu'un instant encore, chasser de notre présence, par ses grossières

invectives; toi dont il excitait la rougeur et les larmes?

MIRRHA.

Je devrais les rappeler plus fréquemment: il a bien fait de m'indiquer

mon devoir. Mais tu parles de péril--de péril pour toi--

SARDANAPALE.

Oui, il existe de conspirations, des noirs complots parmi les

Mèdes:--les troupes et les peuples murmurent. Je ne sais ce que

c'est:--un labyrinthe,--un abîme de mystères et de menaces. Tu connais

Salemènes, c'est là son habitude; mais il est honnête. Allons, ne

songeons plus à cela,--mais à la fête de minuit.

MIRRHA.

Il est tems de penser à tout autre chose. N'as-tu pas repoussé ses sages

précautions?

SARDANAPALE.

Eh quoi!--aurais-tu peur?

MIRRHA.

Peur!--Je suis Grecque, comment aurais-je peur de la mort? je suis

esclave, pourquoi redouterais-je l'instant de ma liberté?

SARDANAPALE.

Cependant, tu viens de pâlir?

MIRRHA.

C'est que j'aime.

SARDANAPALE.

Et moi? Je t'aime plus,--bien plus que tout ce que m'offrent cette

courte vie, cet immense royaume, également menacés;--cependant, je ne

pâlis pas.

MIRRHA.

Cela prouve que tu n'aimes ni toi-même ni moi; car celui qui aime un

autre s'aime lui-même, quand ce ne serait que pour cela. Ce que je vois

est trop révoltant: des royaumes et des vies ne doivent pas être ainsi

sacrifiés.

SARDANAPALE.

Sacrifiés!--Et quel est donc l'ambitieux qui tenterait de les conquérir?

MIRRHA.

Magnanime courage en effet! Quand celui qui les gouverne s'oublie

lui-même, est-ce à eux de le lui rappeler?

SARDANAPALE.

Mirrha!

MIRRHA.

Ne fronce pas ainsi le sourcil: trop souvent j'ai recueilli ton sourire

pour que la seule expression de ton courroux ne soit pas à mes yeux plus

amère que le châtiment le plus cruel.--Roi, je suis ta sujette; maître,

je suis ton esclave! homme, je t'ai aimé!--aimé, j'ignore par quelle

fatale faiblesse, bien que la Grèce soit ma patrie, et que j'aie sucé la

haine des rois.--Esclave, je devrais haïr les chaînes; Ionienne, je me

sens, en aimant un étranger, plus avilie encore par cette passion que

par l'esclavage! pourtant, je t'ai aimé. Si cet amour a eu le pouvoir

d'étouffer tous les premiers sentimens de la nature, dis-moi, ne peut-il

réclamer le privilége de te sauver?

SARDANAPALE.

Me sauver, ma belle maîtresse! Tu es mille fois trop belle; et ce que

j'implore de toi, c'est ton amour, et non ta protection.

MIRRHA.

Et quelle sécurité peut exister loin de l'amour?

SARDANAPALE.

Je parle de l'amour des femmes.

MIRRHA.

La première source de la vie humaine jaillit du sein de la femme; vos

premiers bégaiemens sont recueillis de ses lèvres, elle tarit vos

premières larmes, elle recueille trop souvent vos derniers soupirs alors

que les hommes ont déposé l'ignoble soin de garder la dernière heure de

celui qui les commandait.

SARDANAPALE.

Ma sublime Ionienne! tes accens sont de la mélodie; c'est le choeur de

ces tragédies dont je t'ai entendu parler comme du plaisir favori de tes

antiques aïeux. Va, ne pleure pas,--calme-toi.

MIRRHA.

Je ne pleure pas.--Mais, je te prie, ne parle jamais de mes pères ou de

ma patrie.

SARDANAPALE.

Pourtant, tu en parles souvent toi-même.

MIRRHA.

Oui, je l'avoue, l'opiniâtre pensée se fait souvent jour, malgré moi,

dans mes paroles; mais quand un autre parle de la Grèce, il m'offense.

SARDANAPALE.

Eh bien donc, comment voudrais-tu me sauver, comme tu parles?

MIRRHA.

En t'apprenant à te sauver toi-même; et non pas toi seul, mais ton vaste

empire, de la rage de la plus cruelle guerre--la guerre des concitoyens.

SARDANAPALE.

Ignores-tu donc, mon enfant, que j'ai en horreur et la guerre et les

guerriers? Je vis dans la paix et les plaisirs: que peut-on exiger de

plus d'un homme?

MIRRHA.

Hélas! seigneur, il faut trop souvent montrer à la multitude l'apparence

de la guerre, pour obtenir les bienfaits de la paix; et, pour un roi, il

vaut bien mieux être craint qu'aimé.

SARDANAPALE.

Je n'ai jamais recherché que ce dernier sentiment.

MIRRHA.

Et l'un et l'autre t'est échappé.

SARDANAPALE.

Est-ce toi, Mirrha, qui parles ainsi?

MIRRHA.

Je parle de l'amour populaire, amour égoïste, qui témoigne toujours que

les hommes sont gouvernés par la crainte et par les lois, sans pourtant

être opprimés;--du moins ne le supposent-ils pas. Ou, s'ils l'imaginent,

ils le jugent nécessaire pour les préserver d'une tyrannie plus cruelle,

celle de leurs passions. Pour un roi de fête, de fleurs, de vin, de

banquets, d'amour et d'allégresse, jamais il ne sera un roi de gloire.

SARDANAPALE.

Gloire! Qu'est-ce que cela?

MIRRHA.

Demande-le aux dieux tes ancêtres.

SARDANAPALE.

Ils ne me répondront pas; quand les prêtres parlent pour eux, c'est pour

obtenir quelques collectes nouvelles pour leurs temples.

MIRRHA.

Vois les annales des fondateurs de ton empire.

SARDANAPALE.

Elles sont tellement souillées de sang, que cela m'est impossible; mais

que prétendrais-tu? L'empire a été fondé; je ne puis fonder empire sur

empire.

MIRRHA.

Conserve du moins le tien.

SARDANAPALE.

Quoi qu'il arrive, j'en veux jouir. Viens, Mirrha, avance vers

l'Euphrate, l'heure nous invite, la barque est prête, et le pavillon

disposé pour notre retour après nous avoir offert la décoration d'un

nocturne banquet, offrira à nos yeux ravis un globe lumineux, tel qu'un

astre opposé aux étoiles célestes qui marcheront sur nos têtes; et

cependant nous reposerons couronnés de fleurs, semblables--

MIRRHA.

A des victimes.

SARDANAPALE.

Non, non, mais comme ces souverains rois pasteurs, des tems reculés, qui

ne connaissaient pas de plus brillantes pierreries que les guirlandes de

l'été, et dont les triomphes ne coûtaient jamais de larmes. Allons.

(Entre Pania.)

PANIA.

Vive à jamais le roi!

SARDANAPALE.

Pas une heure après qu'il aura cessé d'aimer. Combien je hais ce

langage, qui, faisant de la vie un mensonge, ose flatter la fragile

poussière, de l'espoir de l'éternité! Eh bien, Pania, sois bref.

PANIA.

Je suis chargé par Salemènes de renouveler au roi sa prière, de ne pas,

au moins pour aujourd'hui, sortir du palais: quand le général reviendra,

il donnera des motifs capables de justifier sa hardiesse, et peut-être

lui feront-ils obtenir le pardon de sa présomption.

SARDANAPALE.

Eh quoi! suis-je donc cerné? Suis-je déjà captif? Ne puis-je même

respirer l'air du ciel? Dis au prince Salemènes que, toute la Syrie se

pressât-elle en fureur et par millions autour de ces murailles, je

sortirais.

PANIA.

Je dois obéir, et cependant--

MIRRHA.

De grâce, roi, écoute.--Combien de jours et de nuits es-tu resté

renfermé dans ces murs, dans des robes de soies; combien de fois

refusas-tu de te montrer aux voeux du peuple; laissant tes sujets privés

de ta vue, les satrapes libres de le tourmenter, les dieux privés de

leur culte, tout enfin dans l'anarchie, produit de ton indolence; tout,

dans ton royaume assoupi, excepté le génie du mal! Et maintenant tu ne

peux demeurer un seul jour, un jour d'où ton salut dépend? Oh!

n'accorderas-tu pas au petit nombre de ceux qui te sont encore fidèles

quelques heures pour eux, pour toi, pour la vieille race de tes pères,

pour l'héritage enfin de tes fils?

PANIA.

Il est vrai! l'empressement extrême avec lequel le prince m'envoya

devant votre personne sacrée m'oblige à joindre ma faible voix à celle

qui vient de se faire entendre.

SARDANAPALE.

Non, il n'en sera rien.

MIRRHA.

Par le salut de ton royaume!

SARDANAPALE.

Sortons!

PANIA.

Par celui de tous tes fidèles sujets qui vont se rallier autour de toi

et des tiens.

SARDANAPALE.

Pure chimère; il n'y a pas de danger;--c'est une habile invention de

Salemènes pour justifier son zèle et pour se rendre plus nécessaire à

nos yeux.

MIRRHA.

Au nom de tout ce qui est bon et glorieux, suis ce conseil.

SARDANAPALE.

Les affaires à demain.

MIRRHA.

Oui, ou la mort à la nuit.

SARDANAPALE.

Eh bien, laissons-la venir, inattendue, au milieu de la joie et des

grâces, des plaisirs et de l'amour; qu'elle me fasse tomber comme une

rose effeuillée,--plus heureuse ainsi que de vieillir fanée.

MIRRHA.

Ainsi, tu ne veux pas consentir, même au prix de tout ce qui jamais

réveilla l'activité d'un monarque, à renoncer à un frivole festin?

SARDANAPALE.

Non.

MIRRHA.

Cède donc au moins pour moi, pour mon salut!

SARDANAPALE.

Le tien, chère Mirrha?

MIRRHA.

C'est la première demande que j'aie faite à un roi d'Assyrie.

SARDANAPALE.

Je le sais; et serait-ce celle de mon royaume, qu'il faudrait te

l'accorder. Eh bien! pour _ton_ salut, je cède. Pania, hors d'ici! tu as

entendu.

PANIA.

Et j'obéis.

(Pania sort.)

SARDANAPALE.

Tu me surprends. Quel est donc, Mirrha, le motif de pareilles instances?

MIRRHA.

Le soin de ta conservation, et la conviction que rien dans le monde, que

le plus imminent danger, ne pourrait forcer le prince ton parent à te

faire une prière aussi pressante.

SARDANAPALE.

Mais ce danger, si je le brave, pourquoi le craindrais-tu?

MIRRHA.

C'est justement parce que _tu_ ne crains pas, que je crains pour _toi_.

SARDANAPALE.

Demain, tu riras de ces vaines imaginations.

MIRRHA.

Si j'ai cessé d'espérer, je serai alors au lieu où personne ne pleure,

et j'y serai mieux que s'il me restait la liberté de sourire. Et toi?

SARDANAPALE.

Je serai roi comme précédemment.

MIRRHA.

Où?

SARDANAPALE.

Avec Baal, Nemrode et Sémiramis; seul en Assyrie, ou bien avec eux

ailleurs. Le destin m'a fait ce que je suis,--il peut m'anéantir;--mais

il faut que je sois ou roi, ou rien: je ne vivrai pas dégradé.

MIRRHA.

Ah! si toujours tu avais eu les mêmes sentimens, personne jamais n'eût

songé à te dégrader.

SARDANAPALE.

Et qui maintenant y songerait?

MIRRHA.

N'as-tu de soupçons sur personne?

SARDANAPALE.

Des soupçons!--c'est là le métier des espions. Mais nous perdons mille

momens précieux en paroles vaines, en craintes plus vaines encore.

Renfermons-nous!--Vous, esclaves, préparez la salle de Nemrode pour la

fête du soir. S'il faut faire une prison de notre palais, nous voulons

du moins porter gaiement nos fers; l'Euphrate nous est-il interdit, et

la demeure où l'été nous conviait sur ses charmans rivages? Eh bien,

nous sommes ici hors d'atteinte. Allons, rentrons.

(Sardanapale sort.)

MIRRHA, seule.

Et cet homme, je le chéris! Les filles de ma patrie n'aiment que des

héros; mais je n'ai pas de patrie: l'esclave a tout perdu, excepté ses

fers. Je l'aime, et l'anneau le plus pesant d'une longue chaîne est

d'aimer ce que nous ne pouvons estimer. Soit: l'heure approche où il

aura besoin de l'amour de tous, où il n'en trouvera nulle part. Me

séparer de lui en ce moment serait plus infâme que ne serait glorieux,

dans l'opinion de ma patrie, de l'avoir poignardé sur son trône,

lorsqu'il y était le mieux affermi: je ne suis capable de l'un ni de

l'autre. Si je pouvais le sauver, j'aimerais mieux, non pas _lui_, mais

moi-même; et j'ai besoin de ce dernier sentiment: car je me suis avilie

dans ma propre pensée en aimant ce séduisant étranger. Il me semble

pourtant que je l'aime davantage depuis que je le vois haï de ces

barbares, les ennemis naturels de la race grecque. Si je pouvais

seulement éveiller dans son coeur une seule pensée comme celle qui

animait les Phrygiens eux-mêmes quand ils combattaient entre les murs

d'Ilion et les bords de la mer! Il voudrait écraser ces tumultueux

barbares, et triompher de leur révolte. Il m'aime, et je l'aime

moi-même: que l'esclave, en chérissant son maître, cherche à

l'affranchir de ses vices. Si je n'y puis parvenir, il me reste un

chemin vers la liberté; et si je ne puis lui apprendre à régner, je lui

montrerai comment un roi peut seulement abandonner son trône. Il ne faut

pas le perdre de vue.

(Elle sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Le portique de la même salle du palais.)

BELÈSES, seul.

Le soleil descend; il me semble marcher plus lentement, en jetant un

dernier regard sur l'empire d'Assyrie. De quel rouge éclat, semblable

aux flots de sang qu'il nous prédit, il colore les épais nuages! Oh!

soleil, qui vas disparaître; étoiles, qui commencez votre course, si ce

n'est pas en vain que je vous ai poursuivis, lisant dans chacun de vos

rayons ces arrêts de vos orbes, que le tems frémit d'apporter aux

nations, voici la dernière heure des années assyriennes. Quel calme,

cependant! Une catastrophe que devraient annoncer des tremblemens de

terre,--c'est un soleil d'été qui la révèle. Son disque offre sur son

immortelle page, à l'oeil du savant Chaldéen, la fin de ce qui semblait

infini. Mais d'où vient donc que ce véridique soleil, cet oracle embrasé

de tout ce qui respire, cette fontaine de toute vie, symbole de celui

qui la donne, pourquoi restreint-il ses instructions dans les bornes du

malheur? pourquoi n'éclaircit-il pas à nos yeux la venue de jours plus

dignes de son glorieux essor de l'océan? pourquoi ne jette-t-il pas sur

les années futures un rayon d'espérance, quand il en jette un de rage

sur les présens jours? Écoute! oh! daigne m'écouter! Je suis ton

adorateur, ton prêtre, ton esclave:--j'ai porté mes regards sur toi à

ton lever comme à ton déclin; j'ai courbé ma tête sous les rayons de ton

midi, alors que mes yeux n'osaient te fixer. J'ai veillé pour toi et

après toi, j'ai prié vers toi, je t'ai offert des sacrifices, j'ai

tremblé devant toi, je t'ai consulté, j'ai lu et tu as répondu.--Le tems

fuit; l'astre, tandis que je parle, tombe;--il n'est plus.--Il va porter

sa beauté, et non les mêmes arrêts, à l'heureux couchant, qui trouvera

dans les couleurs de sa gloire déclinante des causes d'allégresse.

Qu'est-ce, après tout, que la mort, pourvu qu'elle soit glorieuse? un

soleil couchant; et les mortels sont peut-être heureux de ressembler,

même en cessant d'exister, aux dieux du ciel.

(Entre Arbaces, par une porte intérieure.)

ARBACES.

Pourquoi, Belèses, te vois-je ainsi ravi dans tes pratiques dévotes?

Suivrais-tu la trace de ton dieu disparu dans quelques royaumes d'un

jour interdit à nos yeux? Soyons tout à la nuit:--elle est venue.

BELÈSES.

Elle n'est pas terminée.

ARBACES.

Qu'elle se passe,--nous sommes prêts.

BELÈSES.

Oui, que n'est-elle écoulée!

ARBACES.

Le prophète aurait-il des doutes, lui auquel les astres viennent de

promettre la victoire?

BELÈSES.

Je ne doute pas de la victoire,--mais du vainqueur.

ARBACES.

Eh bien, c'est à ta science à te rassurer. En attendant, j'ai disposé

assez de glaives étincelans pour obscurcir l'éclat de tes astres nos

alliés: rien ne doit plus nous arrêter. Le roi femme, et même moins que

femme, vogue en ce moment sur les ondes, avec ses compagnons féminins;

l'ordre est donné pour la fête dans le pavillon: et la première coupe

qu'il portera à ses lèvres sera la dernière vidée par la race de Nemrod.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore · 第 1 / 18 段