Mais il n'y eut point d'explosion. Consuelo resta muette et atterrée. Le
Porpora lui adressa la parole. Elle ne répondit pas, et lui fit signe de
ne pas l'interroger; puis elle se leva, alla boire, à grands verres,
toute une carafe d'eau glacée qui était sur le clavecin, fit quelques
tours dans la chambre, et revint s'asseoir en face de son maître sans
dire une parole.
Le vieillard austère ne comprit pas la profondeur de sa souffrance.
«Eh bien, lui dit-il, t'avais-je trompée? Que penses-tu faire
maintenant?»
Un frisson douloureux ébranla la statue; et après avoir passé la main
sur son front: «Je pense ne rien faire, dit-elle, avant d'avoir compris
ce qui m'arrive.
--Et que te reste-t-il à comprendre?
--Tout! car je ne comprends rien; et vous me voyez occupée à chercher la
cause de mon malheur, sans rien trouver qui me l'explique. Quel mal
ai-je fait à Anzoleto pour qu'il ne m'aime plus? Quelle faute ai-je
commise qui m'ait rendue méprisable à ses yeux? Vous ne pouvez pas me le
dire, vous! puisque moi qui lis dans ma propre conscience, je n'y vois
rien qui me donne la clef de ce mystère. Oh! c'est un prodige
inconcevable! Ma mère croyait à la puissance des philtres: cette Corilla
serait-elle une magicienne?
--Pauvre enfant! dit le maestro; il y a bien ici une magicienne, mais
elle s'appelle Vanité; il y a bien un poison, mais il s'appelle Envie.
La Corilla a pu le verser; mais ce n'est pas elle qui a pétri cette âme
si propre à le recevoir. Le venin coulait déjà dans les veines impures
d'Anzoleto. Une dose de plus l'a rendu traître, de fourbe qu'il était;
infidèle, d'ingrat qu'il a toujours été.
--Quelle vanité? quelle envie?
--La vanité de surpasser tous les autres, l'envie de te surpasser, la
rage d'être surpassé par toi.
--Cela est-il croyable? Un homme peut-il être jaloux des avantages d'une
femme? Un amant peut-il haïr le succès de son amante? Il y a donc bien
des choses que je ne sais pas, et que je ne puis pas comprendre!
--Tu ne les comprendras jamais; mais tu les constateras à toute heure de
ta vie. Tu sauras qu'un homme peut être jaloux des avantages d'une
femme, quand cet homme est un artiste vaniteux; et qu'un amant peut haïr
les succès de son amante, quand le théâtre est le milieu où ils vivent.
C'est qu'un comédien n'est pas un homme, Consuelo; c'est une femme. Il
ne vit que de vanité maladive; il ne songe qu'à satisfaire sa vanité; il
ne travaille que pour s'enivrer de vanité. La beauté d'une femme lui
fait du tort. Le talent d'une femme efface ou conteste le sien. Une
femme est son rival, ou plutôt il est la rivale d'une femme; il a toutes
les petitesses, tous les caprices, toutes les exigences, tous les
ridicules d'une coquette. Voilà le caractère de la plupart des hommes de
théâtre. Il y a de grandes exceptions; elles sont si rares, elles sont
si méritoires, qu'il faut se prosterner devant elles; et leur faire plus
d'honneur qu'aux docteurs les plus sages. Anzoleto n'est point une
exception; parmi les vaniteux, c'est un des plus vaniteux: voilà tout le
secret de sa conduite.
--Mais quelle vengeance incompréhensible! mais quels moyens pauvres et
inefficaces! En quoi la Corilla peut-elle le dédommager de ses mécomptes
auprès du public? S'il m'eut dit franchement sa souffrance ... (Ah! il ne
fallait qu'un mot pour cela!) je l'aurais comprise, peut-être; du moins
j'y aurais compati; je me serais effacée pour lui faire place.
--Le propre des âmes envieuses est de haïr les gens en raison du bonheur
qu'ils leur dérobent. Et le propre de l'amour, hélas! n'est-il pas de
détester, dans l'objet qu'on aime, les plaisirs qu'on ne lui procure
pas? Tandis que ton amant abhorre le public qui te comble de gloire, ne
hais-tu pas la rivale qui l'enivre de plaisirs?
--Vous dites là, mon maître, une chose profonde et à laquelle je veux
réfléchir.
--C'est une chose vraie. En même temps qu'Anzoleto te hait pour ton
bonheur sur la scène, tu le hais pour ses voluptés dans le boudoir de la
Corilla.
--Cela n'est pas. Je ne saurais le haïr, et vous me faites comprendre
qu'il serait lâche et honteux de haïr ma rivale. Reste donc ce plaisir
dont elle l'enivre et auquel je ne puis songer sans frémir. Mais
pourquoi? je l'ignore. Si c'est un crime involontaire, Anzoleto n'est
donc pas si coupable de haïr mon triomphe.
--Tu es prompte à interpréter les choses de manière à excuser sa
conduite et ses sentiments. Non, Anzoleto n'est pas innocent et
respectable comme toi dans sa souffrance. Il te trompe, il t'avilit,
tandis que tu t'efforces de le réhabiliter. Au reste, ce n'est pas la
haine et le ressentiment que j'ai voulu t'inspirer; c'est le calme et
l'indifférence. Le caractère de cet homme entraîne les actions de sa
vie. Jamais tu ne le changeras. Prends ton parti, et songe à toi-même.
--A moi-même! c'est-à-dire à moi seule? à moi sans espoir et sans amour?
--Songe à la musique, à l'art divin, Consuelo; oserais-tu dire que tu ne
l'aimes que pour Anzoleto?
--J'ai aimé l'art pour lui-même aussi; mais je n'avais jamais séparé
dans ma pensée ces deux choses indivisibles: ma vie et celle d'Anzoleto.
Et je ne vois pas comment il restera quelque chose de moi pour aimer
quelque chose, quand la moitié nécessaire de ma vie me sera enlevée.
--Anzoleto n'était pour toi qu'une idée, et cette idée te faisait vivre.
Tu la remplaceras par une idée plus grande, plus pure et plus
vivifiante. Ton âme, ton génie, ton être enfin ne sera plus à la merci
d'une forme fragile et trompeuse; tu contempleras l'idéal sublime
dépouillé de ce voile terrestre; tu t'élanceras dans le ciel, et tu
vivras d'un hymen sacré avec Dieu même.
--Voulez-vous dire que je me ferai religieuse, comme vous m'y avez
engagée autrefois?
--Non, ce serait borner l'exercice de tes facultés d'artiste à un seul
genre, et tu dois les embrasser tous. Quoi que tu fasses et où que tu
sois, au théâtre comme dans le cloître, tu peux être une sainte, une
vierge céleste, la fiancée de l'idéal sacré.
--Ce que vous dites présente un sens sublime entouré de figures
mystérieuses. Laissez-moi me retirer, mon maître. J'ai besoin de me
recueillir et de me connaître.
--Tu as dit |e mot, Consuelo, tu as besoin de te connaître. Jusqu'ici tu
t'es méconnue en livrant ton âme et ton avenir à un être inférieur à toi
dans tous les sens. Tu as méconnu ta destinée, en ne voyant pas que tu
es née sans égal, et par conséquent sans associé possible en ce monde.
Il te faut la solitude, la liberté absolue. Je ne te veux ni mari, ni
amant, ni famille, ni passions, ni liens d'aucune sorte. C'est ainsi que
j'ai toujours conçu ton existence et compris ta carrière. Le jour où tu
te donneras à un mortel, tu perdras ta divinité. Ah! si la Minotaure et
la Mollendo, mes illustres élèves, mes puissantes créations, avaient
voulu me croire, elles auraient vécu sans rivales sur la terre. Mais la
femme est faible et curieuse; la vanité l'aveugle, de vains désirs
l'agitent, le caprice l'entraîne. Qu'ont-elles recueilli de leur
inquiétude satisfaite? des orages, de la fatigue, la perte ou
l'altération de leur génie. Ne voudras-tu pas être plus qu'elles,
Consuelo? n'auras-tu pas une ambition supérieure à tous les faux biens
de cette vie? ne voudras-tu pas éteindre les vains besoins de ton coeur
pour saisir la plus belle couronne qui ait jamais servi d'auréole au
génie?»
Le Porpora parla encore longtemps, mais avec une énergie et une
éloquence que je ne saurais vous rendre. Consuelo l'écouta, la tête
penchée et les yeux attachés à la terre. Quand il eut tout dit: «Mon
maître, lui répondit-elle, vous êtes grand; mais je ne le suis pas assez
pour vous comprendre. Il me semble que vous outragez la nature humaine
en proscrivant ses plus nobles passions. Il me semble que vous étouffez
les instincts que Dieu même nous a donnés, pour faire une sorte de
déification d'un égoïsme monstrueux et antihumain. Peut-être vous
comprendrais-je mieux si j'étais plus chrétienne: je tâcherai de le
devenir; voilà ce que je puis vous promettre.»
Elle se retira tranquille en apparence, mais dévorée au fond de l'âme.
Le grand et sauvage artiste la reconduisit jusque chez elle,
l'endoctrinant toujours, sans pouvoir la convaincre. Il lui fit du bien
cependant, en ouvrant à sa pensée, un vaste champ de méditations
profondes et sérieuses, au milieu desquelles le crime d'Anzoleto vint
s'abîmer comme un fait particulier servant d'introduction douloureuse,
mais solennelle, à des rêveries infinies. Elle passa de longues heures à
prier, à pleurer et à réfléchir; et puis elle s'endormit avec la
conscience de sa vertu, et l'espérance en un Dieu initiateur et
secourable.
Le lendemain Porpora vint lui annoncer qu'il y aurait répétition
d'_Ipermnestre_ pour Stefanini, qui prenait le rôle d'Anzoleto. Ce
dernier était malade, gardait le lit, et se plaignait d'une extinction
de voix. Le premier mouvement de Consuelo fut de courir chez lui pour le
soigner.
«Épargne-toi cette peine, lui dit le professeur; il se porte à
merveille; le médecin du théâtre l'a constaté, et il ira ce soir chez la
Corilla. Mais le comte Zustiniani, qui comprend fort bien ce que cela
veut dire, et qui consent sans beaucoup de regrets à ce qu'il suspende
ses débuts, a défendu au médecin de démasquer la feinte, et a prié le
bon Stefanini de rentrer au théâtre pour quelques jours.
--Mais, mon Dieu, que compte donc faire Anzoleto? Est-il découragé au
point de quitter le théâtre?
--Oui, le théâtre de San-Samuel. Il part dans un mois, pour la France
avec la Corilla. Cela t'étonne? Il fuit l'ombre que tu projettes sur
lui. Il remet son sort dans les mains d'une femme moins redoutable, et
qu'il trahira quand il n'aura plus besoin d'elle.»
La Consuelo pâlit et mit les deux mains sur son coeur prêt à se briser.
Peut-être s'était-elle flattée de ramener Anzoleto, en lui reprochant
doucement sa faute; et en lui offrant de suspendre ses propres débuts.
Cette nouvelle était un coup de poignard, et la pensée de ne plus revoir
celui qu'elle avait tant aimé ne pouvait entrer dans son esprit:
«Ah! c'est un mauvais rêve, s'écria-t-elle; il faut que j'aille le
trouver et qu'il m'explique cette vision. Il ne peut pas suivre cette
femme, ce serait sa perte. Je ne peux pas, moi, l'y laisser courir; je
le retiendrai, je lui ferai comprendre ses véritables intérêts, s'il est
vrai qu'il ne comprenne plus autre chose ... Venez avec moi, mon cher
maître, ne l'abandonnons pas ainsi ...
--Je t'abandonnerais, moi, et pour toujours, s'écria le Porpora indigné,
si tu commettais une pareille lâcheté. Implorer ce misérable, le
disputer à une Corilla? Ah! sainte Cécile, méfie-toi de ton origine
bohémienne, et songe à en étouffer les instincts aveugles et vagabonds.
Allons, suis-moi: on t'attend pour répéter. Tu auras, malgré toi, un
certain plaisir ce soir à chanter avec un maître comme Stefanini. Tu
verras un artiste savant, modeste et généreux.»
Il la traîna au théâtre, et là, pour la première fois, elle sentit
l'horreur de cette vie d'artiste, enchaînée aux exigences du public,
condamnée à étouffer ses sentiments et à refouler ses émotions pour
obéir aux sentiments et flatter les émotions d'autrui. Cette répétition,
ensuite la toilette, et la représentation du soir furent un supplice
atroce. Anzoleto ne parut pas. Le surlendemain il fallait débuter dans
un opéra-bouffe de Galuppi: _Arcifanfano re de' matti_. On avait choisi
cette farce pour plaire à Stefanini, qui y était d'un comique excellent.
Il fallut que Consuelo s'évertuât à faire rire ceux qu'elle avait fait
pleurer. Elle fut brillante, charmante, plaisante au dernier point avec
la mort dans l'âme. Deux ou trois fois des sanglots remplirent sa
poitrine et s'exhalèrent en une gaîté forcée, affreuse à voir pour qui
l'eût comprise! En rentrant dans sa loge elle tomba en convulsions. Le
public voulait la revoir pour l'applaudir; elle tarda, on fit un
horrible vacarme; on voulait casser les banquettes, escalader la rampe.
Stefanini vint la chercher à demi vêtue, les cheveux en désordre, pâle
comme un spectre; elle se laissa traîner sur la scène, et, accablée
d'une pluie de fleurs, elle fut forcée de se baisser pour ramasser une
couronne de laurier.
«Ah! les bêtes féroces! murmura-t-elle en rentrant dans la coulisse.
--Ma belle, lui dit le vieux chanteur qui lui donnait la main, tu es
bien souffrante; mais ces petites choses-là, ajouta-t-il en lui
remettant une gerbe des fleurs qu'il avait ramassées pour elle, sont un
spécifique merveilleux pour tous nos maux. Tu t'y habitueras, et un jour
viendra où tu ne sentiras ton mal et ta fatigue que les jours où l'on
oubliera de te couronner.
--Oh! qu'ils sont vains et petits! pensa la pauvre Consuelo.»
Rentrée dans sa loge, elle s'évanouit littéralement sur un lit de fleurs
qu'on avait recueillies sur le théâtre et jetées pêle-mêle sur le sofa.
L'habilleuse sortit pour appeler un médecin. Le comte Zustiniani resta
seul quelques instants auprès de sa belle cantatrice, pâle et brisée
comme les jasmins qui jonchaient sa couche. En cet instant de trouble et
d'enivrement, Zustiniani perdit la tête et céda à la folle inspiration
de la ranimer par ses caresses. Mais son premier baiser fut odieux aux
lèvres pures de Consuelo. Elle se ranima pour le repousser, comme si
c'eût été la morsure d'un serpent.
«Ah! loin de moi, dit-elle en s'agitant dans une sorte de délire, loin
de moi l'amour et les caresses et les douces paroles! Jamais d'amour!
jamais d'époux! jamais d'amant! jamais de famille! Mon maître l'a dit!
la liberté, l'idéal, la solitude, la gloire!...»
Et elle fondit en larmes si déchirantes, que le comte effrayé se jeta à
genoux auprès d'elle et s'efforça de la calmer. Mais il ne put rien dire
de salutaire à cette âme blessée, et sa passion, arrivée en cet instant
à son plus haut paroxysme, s'exprima en dépit de lui-même. Il ne
comprenait que trop le désespoir de l'amante trahie. Il fit parler
l'enthousiasme de l'amant qui espère. Consuelo eut l'air de l'écouter,
et retira machinalement sa main des siennes avec un sourire égaré que le
comte prit pour un faible encouragement. Certains hommes, pleins de tact
et de pénétration dans le monde, sont absurdes dans de pareilles
entreprises. Le médecin arriva et administra un calmant à la mode qu'on
appelait _des gouttes_. Consuelo fut ensuite enveloppée de sa mante et
portée dans sa gondole. Le comte y entra avec elle, la soutenant dans
ses bras et parlant toujours de son amour, voire avec une certaine
éloquence qui lui semblait devoir porter la conviction. Au bout d'un
quart d'heure, n'obtenant pas de réponse, il implora un mot, un regard.
«A quoi donc dois-je répondre? lui dit Consuelo, sortant comme d'un
rêve. Je n'ai rien entendu.»
Zustiniani, découragé d'abord, pensa que l'occasion ne pouvait revenir
meilleure, et que cette âme brisée serait plus accessible en cet instant
qu'après la réflexion et le conseil de la raison. Il parla donc encore
et trouva le même silence, la même préoccupation, seulement une sorte
d'empressement instinctif à repousser ses bras et ses lèvres qui ne se
démentit pas, quoiqu'il n'y eût pas d'énergie pour la colère. Quand la
gondole aborda, il essaya de retenir Consuelo encore un instant pour en
obtenir une parole plus encourageante.
«Ah! seigneur comte, lui répondit-elle avec une froide douceur, excusez
l'état de faiblesse où je me trouve; j'ai mal écouté, mais je comprends.
Oh! oui, j'ai fort bien compris. Je vous demande la nuit pour réfléchir,
pour me remettre du trouble où je suis. Demain, oui ... demain, je vous
répondrai sans détour.
--Demain, chère Consuelo, oh! c'est un siècle; mais je me soumettrai si
vous me permettez d'espérer que du moins votre amitié ...
--Oh! oui! oui! il y a lieu d'espérer! répondit Consuelo d'un ton
étrange en posant les pieds sur la rive; mais ne me suivez pas, dit-elle
en faisant le geste impérieux de le repousser au fond de sa gondole.
Sans cela vous n'auriez pas sujet d'espérer.»
La honte et l'indignation venaient de lui rendre la force; mais une
force nerveuse, fébrile, et qui s'exhala en un rire sardonique effrayant
tandis qu'elle montait l'escalier.
«Vous êtes bien joyeuse, Consuelo! lui dit dans l'obscurité une voix qui
faillit la foudroyer. Je vous félicite de votre gaîté!
--Ah! oui, répondit-elle en saisissant avec force le bras d'Anzoleto et
en montant rapidement avec lui à sa chambre; je te remercie, Anzoleto,
tu as bien raison de me féliciter, je suis vraiment joyeuse; oh! tout à
fait joyeuse!»
Anzoleto, qui l'avait entendue, avait déjà allumé la lampe. Quand la
clarté bleuâtre tomba sur leurs traits décomposés, ils se firent peur
l'un à l'autre.
«Nous sommes bien heureux, n'est-ce pas, Anzoleto? dit-elle d'une voix
âpre, en contractant ses traits par un sourire qui fit couler sur ses
joues un ruisseau de larmes. Que penses-tu de notre bonheur?
--Je pense, Consuelo répondit-il avec un sourire amer et des yeux secs,
que nous avons eu quelque peine à y souscrire, mais que nous finirons
par nous y habituer.
--Tu m'as semblé fort bien habitué au boudoir de la Corilla.
--Et-moi, je te retrouve très-aguerrie avec la gondole de monsieur le
comte.
--Monsieur le comte?... Tu savais donc, Anzoleto, que monsieur le comte
voulait faire de moi sa maîtresse?
--Et c'est pour ne pas te gêner, ma chère, que j'ai discrètement battu
en retraite.
--Ah! tu savais cela? et c'est le moment que tu as choisi pour
m'abandonner?
--N'ai-je pas bien fait, et n'es-tu pas satisfaite de ton sort? Le comte
est un amant magnifique, et le pauvre débutant tombé n'eût pas pu lutter
avec lui, je pense?
--Le Porpora avait raison: vous êtes un homme infâme. Sortez d'ici! vous
ne méritez pas que je me justifie, et il me semble que je serais
souillée par un regret de vous. Sortez, vous dis-je! Mais sachez
auparavant que vous pouvez débuter à Venise et rentrer à San-Samuel avec
la Corilla: jamais plus la fille de ma mère ne remettra les pieds sur
ces ignobles tréteaux qu'on appelle le théâtre.
--La fille de votre mère la _Zingara_ va donc faire la grande dame dans
la villa de Zustiniani, aux bords de la Brenta? Ce sera une belle
existence, et je m'en réjouis!
--O ma mère!» dit Consuelo en se retournant vers son lit, et en s'y
jetant à genoux, la face enfoncée dans la couverture qui avait servi de
linceul à la zingara.
Anzoleto fut effrayé et pénétré de ce mouvement énergique et de ces
sanglots terribles qu'il entendait gronder dans la poitrine de Consuelo.
Le remords frappa un grand coup dans la sienne, et il s'approcha pour
prendre son amie dans ses bras et la relever. Mais elle se releva
d'elle-même, et le repoussant avec une force sauvage, elle le jeta à la
porte en lui criant: «Hors de chez moi, hors de mon coeur, hors de mon
souvenir! A tout jamais, adieu! adieu!»
Anzoleto était venu la trouver avec une pensée d'égoïsme atroce, et
c'était pourtant la meilleure pensée qu'il eût pu concevoir. Il ne
s'était pas senti la force de s'éloigner d'elle, et il avait trouvé un
terme moyen pour tout concilier: c'était de lui dire qu'elle était
menacée dans son honneur par les projets amoureux de Zustiniani, et de
l'éloigner ainsi du théâtre. Il y avait, dans cette résolution, un
hommage rendu à la pureté et à la fierté de Consuelo. Il la savait
incapable de transiger avec une position équivoque, et d'accepter une
protection qui la ferait rougir. Il y avait encore dans son âme coupable
et corrompue une foi inébranlable dans l'innocence de cette jeune fille,
qu'il comptait retrouver aussi chaste, aussi fidèle; aussi dévouée qu'il
l'avait laissée quelques jours auparavant. Mais comment concilier cette
religion envers elle, avec le dessein arrêté de la tromper et de rester
son fiancé, son ami, sans rompre avec la Corilla? Il voulait faire
rentrer cette dernière avec lui au théâtre, et ne pouvait songer à s'en
détacher dans un moment où son succès allait dépendre d'elle
entièrement. Ce plan audacieux et lâche était cependant formulé dans sa
pensée, et il traitait Consuelo comme ces madones dont les femmes
italiennes implorent la protection à l'heure du repentir, et dont elles
voilent la face à l'heure du péché.
Quand il la vit si brillante et si folle en apparence au théâtre, dans
son rôle bouffe, il commença à craindre d'avoir perdu trop de temps à
mûrir son projet. Quand il la vit rentrer dans la gondole du comte, et
approcher avec un éclat de rire convulsif, ne comprenant pas la détresse
de cette âme en délire, il pensa qu'il venait trop tard, et le dépit
s'empara de lui. Mais quand il la vit se relever de ses insultes et le
chasser avec mépris, le respect lui revint avec la crainte, et il erra
longtemps dans l'escalier et sur la rive attendant qu'elle le rappelât.
Il se hasarda même à frapper et à implorer son pardon à travers la
porte. Mais un profond silence régna dans cette chambre, dont il ne
devait plus jamais repasser le seuil avec Consuelo. Il se retira confus
et dépité, se promettant de revenir le lendemain et se flattant d'être
plus heureux. «Après tout, se disait-il, mon projet va réussir; elle
sait l'amour du comte; la besogne est à moitié faite.»
Accablé de fatigue, il dormit longtemps; et dans l'après-midi il se
rendit chez la Corilla.
«Grande nouvelle! s'écria-t-elle en lui tendant les bras: la Consuelo
est partie!
--Partie! et avec qui, grand Dieu! et pour quel pays?
--Pour Vienne, où le Porpora l'envoie, en attendant qu'il s'y rende
lui-même. Elle nous a tous trompés, cette petite masque. Elle était
engagée pour le théâtre de l'empereur, où le Porpora va faire
représenter son nouvel opéra.
--Partie! partie sans me dire un mot! s'écria Anzoleto en courant vers
la porte.
--Oh! rien ne te servira de la chercher à Venise, dit la Corilla avec un
rire méchant et un regard de triomphe. Elle s'est embarquée pour
Palestrine au jour naissant; elle est déjà loin en terre ferme.
Zustiniani, qui se croyait aimé et qui était joué, est furieux; il est
au lit avec la fièvre. Mais il m'a dépêché tout à l'heure le Porpora,
pour me prier de chanter ce soir; et Stefanini, qui est très-fatigué du
théâtre et très impatient d'aller jouir dans son château des douceurs de
la retraite, est fort désireux de te voir reprendre tes débuts. Ainsi
songe à reparaître demain dans, _Ipermnestre_. Moi, je vais à la
répétition: on m'attend. Tu peux, si tu ne me crois pas, aller faire un
tour dans la ville, tu te convaincras de la vérité.
--Ah! furie! s'écria Anzoleto, tu l'emportes! mais tu m'arraches la
vie.»
Et il tomba évanoui sur le tapis de Perse de la courtisane.