XIX.

Encouragé par la franchise de Consuelo et la perfidie de Corilla qui le

pressait de se faire entendre encore en public, Anzoleto se mit à

travailler avec ardeur; et à la seconde représentation d'_Ipermnestre_,

il chanta beaucoup plus purement son premier acte. On lui en sut gré.

Mais, comme le succès de Consuelo grandit en proportion, il ne fut pas

satisfait du sien, et commença à se sentir démoralisé par cette nouvelle

constatation de son infériorité. Dès ce moment, tout prit à ses yeux un

aspect sinistre. Il lui sembla qu'on ne l'écoutait pas, que les

spectateurs placés près de lui murmuraient des réflexions humiliantes

sur son compte, et que les amateurs bienveillants qui l'encourageaient

dans les coulisses avaient l'air de le plaindre profondément. Tous leurs

éloges eurent pour lui un double sens dont il s'appliqua le plus

mauvais. La Corilla, qu'il alla consulter dans sa loge durant

l'entr'acte, affecta de lui demander d'un air effrayé s'il n'était pas

malade.

--Pourquoi? lui dit-il avec impatience.

«Parce que ta voix est sourde aujourd'hui, et que tu sembles accablé!

Cher Anzoleto, reprends courage; donne tes moyens qui sont paralysés par

la crainte ou le découragement.

--N'ai-je pas bien dit mon premier air?

--Pas à beaucoup près aussi bien que la première fois. J'en ai eu le

coeur si serré que j'ai failli me trouver mal.

--Mais on m'a applaudi, pourtant?

--Hélas!... n'importe: j'ai tort de t'ôter l'illusion. Continue ...

Seulement tâche de dérouiller ta voix.»

«Consuelo, pensa-t-il, a cru me donner un conseil. Elle agit d'instinct,

et réussit pour son propre compte. Mais où aurait-elle pris l'expérience

de m'enseigner à dominer ce public récalcitrant? En suivant la direction

qu'elle me donne, je perds mes avantages, et on ne me tient pas compte

de l'amélioration de ma manière. Voyons! revenons à mon audace première.

N'ai-je pas éprouvé, à mon début chez le comte, que je pouvais éblouir

même ceux que je ne persuadais pas? Le vieux Porpora ne m'a-t-il pas dit

que j'avais les taches du génie? Allons donc! que ce public subisse mes

taches et qu'il plie sous mon génie.»

Il se battit les flancs, fit des prodiges au second acte, et fut écouté

avec surprise. Quelques-uns battirent des mains, d'autres imposèrent

silence aux applaudissements. Le public en masse se demanda si cela

était sublime ou détestable.

Encore un peu d'audace, et peut-être qu'Anzoleto l'emportait. Mais cet

échec le troubla au point que sa tête s'égara, et qu'il manqua

honteusement tout le reste de son rôle.

A la troisième représentation, il avait repris son courage, et, résolu

d'aller à sa guise sans écouter les conseils de Consuelo; il hasarda les

plus étranges caprices, les bizarreries les plus impertinentes, honte!

deux ou trois sifflets interrompirent le silence qui accueillait ces

tentatives désespérées. Le bon et généreux public fit taire les sifflets

et se mit à battre des mains; il n'y avait pas moyen de s'abuser sur

cette bienveillance envers la personne et sur ce blâme envers l'artiste.

Anzoleto déchira son costume en rentrant dans sa loge, et, à peine la

pièce finie, il courut s'enfermer avec la Corilla, en proie à une rage

profonde et déterminé à fuir avec elle au bout de la terre.

Trois jours s'écoulèrent sans qu'il revît Consuelo. Elle lui inspirait

non pas de la haine, non pas du refroidissement (au fond de son âme

bourrelée de remords, il la chérissait toujours et souffrait

mortellement de ne pas la voir), mais une véritable terreur. Il sentait

la domination de cet être qui l'écrasait en public de toute sa grandeur,

et qui en secret reprenait à son gré possession de sa confiance et de sa

volonté. Dans son agitation il n'eut pas la force de cacher à la Corilla

combien il était attaché à sa noble fiancée, et combien elle avait

encore d'empire sur ses convictions. La Corilla en conçut un dépit amer,

qu'elle eut la force de dissimuler. Elle le plaignit, le confessa; et

quand elle sut le secret de sa jalousie, elle frappa un grand coup en

faisant savoir sous main à Zustiniani sa propre intimité avec Anzoleto,

pensant bien que le comte ne perdrait pas une si belle occasion d'en

instruire l'objet de ses désirs, et de rendre à Anzoleto le retour

impossible.

Surprise de voir un jour entier s'écouler dans la solitude de sa

mansarde, Consuelo s'inquiéta; et le lendemain d'un nouveau jour

d'attente vaine et d'angoisse mortelle, à la nuit tombante, elle

s'enveloppa d'une mante épaisse (car la cantatrice célèbre n'était plus

garantie par son obscurité contre les méchants propos), et courut à la

maison qu'occupait Anzoleto depuis quelques semaines, logement plus

convenable que les précédents, et que le comte lui avait assigné dans

une des nombreuses maisons qu'il possédait dans la ville. Elle ne l'y

trouva point, et apprit qu'il y passait rarement la nuit.

Cette circonstance ne l'éclaira pas sur son infidélité. Elle connaissait

ses habitudes de vagabondage poétique, et pensa que, ne pouvant

s'habituer à ces somptueuses demeures, il retournait à quelqu'un de ses

anciens gîtes. Elle allait se hasarder à l'y chercher, lorsqu'en se

retournant pour repasser la porte, elle se trouva face à face avec

maître Porpora.

«Consuelo, lui dit-il à voix basse, il est inutile de me cacher tes

traits; je viens d'entendre ta voix, et ne puis m'y méprendre. Que

viens-tu faire ici, à cette heure, ma pauvre enfant, et que cherches-tu

dans cette maison?

--J'y cherche mon fiancé, répondit Consuelo en s'attachant au bras de

son vieux maître. Et je ne sais pas pourquoi je rougirais de l'avouer à

mon meilleur ami. Je sais bien que vous blâmez mon attachement pour lui;

mais je ne saurais vous faire un mensonge. Je suis inquiète. Je n'ai pas

vu Anzoleto depuis avant-hier au théâtre. Je le crois malade.

--Malade? lui! dit le professeur en haussant les épaules. Viens avec

moi, pauvre fille; il faut que nous causions; et puisque tu prends enfin

le parti de m'ouvrir ton coeur, il faut que je t'ouvre le mien aussi.

Donne-moi le bras, mous parlerons en marchant. Écoute, Consuelo; et

pénétre-toi bien de ce que je vais te dire. Tu ne peux pas, tu ne dois

pas être la femme de ce jeune homme. Je te le défends, au nom du Dieu

vivant qui m'a donné pour toi des entrailles de père.

--O mon maître, répondit-elle avec douleur, demandez-moi le sacrifice de

ma vie, mais non celui de mon amour.

--Je ne le demande pas, je l'exige, répondit le Porpora avec fermeté.

Cet amant est maudit. Il fera ton tourment et ta honte si tu ne

l'abjures à l'instant même.

--Cher maître, reprit-elle avec un sourire triste et caressant, vous

m'avez dit cela bien souvent; mais j'ai vainement essayé de vous obéir.

Vous haïssez ce pauvre enfant. Vous ne le connaissez pas, et je suis

certaine que vous reviendrez de vos préventions.

--Consuelo, dit le maestro avec plus de force, je t'ai fait jusqu'ici

d'assez vaines objections et de très-inutiles défenses, je le sais. Je

t'ai parlé en artiste, et comme à une artiste; je ne voyais non plus

dans ton fiancé que l'artiste. Aujourd'hui, je te parle en homme, et je

te parle d'un homme, et je te parle comme à une femme. Cette femme a mal

placé son amour, cet homme en est indigne, et l'homme qui te le dit en

est certain.

--O mon Dieu! Anzoleto indigne de mon amour! Lui, mon seul ami, mon

protecteur, mon frère! Ah! vous ne savez pas comme il m'a aidée et comme

il m'a respectée depuis que je suis au monde! Il faut que je vous le

dise.»

Et Consuelo raconta toute l'histoire de sa vie et de son amour, qui

était une seule et même histoire.

Le Porpora en fut ému, mais non ébranlé.

«Dans tout ceci, dit-il, je ne vois que ton innocence, ta fidélité, ta

vertu. Quant à lui, je vois bien le besoin qu'il a eu de ta société et

de tes enseignements, auxquels, bien que tu en penses, je sais qu'il

doit le peu qu'il sait et le peu qu'il vaut; mais il n'en est pas moins

vrai que cet amant si chaste et si pur n'est que le rebut de toutes les

femmes perdues de Venise, qu'il apaise l'ardeur des feux que tu lui

inspires dans les maisons de débauche, et qu'il ne songe qu'à

t'exploiter, tandis qu'il assouvit ailleurs ses honteuses passions.

--Prenez garde à ce que vous dites, répondit Consuelo d'une voix

étouffée; j'ai coutume de croire en vous comme en Dieu, ô mon maître!

Mais en ce qui concerne Anzoleto, j'ai résolu de vous fermer mes

oreilles et mon coeur ... Ah! laissez-moi vous quitter, ajouta-t-elle en

essayant de détacher son bras de celui du professeur, vous me donnez la

mort.

--Je veux donner la mort à ta passion funeste, et par la vérité je veux

te rendre à la vie, répondit-il en serrant le bras de l'enfant contre sa

poitrine généreuse et indignée. Je sais que je suis rude, Consuelo. Je

ne sais pas être autrement, et c'est à cause de cela que j'ai retardé,

tant que je l'ai pu, le coup que je vais te porter. J'ai espéré que tu

ouvrirais les yeux, que tu comprendrais ce qui se passe autour de toi.

Mais au lieu de t'éclairer par l'expérience, tu te lances en aveugle au

milieu des abîmes. Je ne veux pas t'y laisser tomber! moi! Tu es le seul

être que j'aie estimé depuis dix ans. Il ne faut pas que tu périsses,

non, il ne le faut pas.

--Mais, mon ami, je ne suis pas en danger. Croyez-vous que je mente

quand je vous jure, par tout ce qu'il y a de sacré, que j'ai respecté le

serment fait au lit de mort de ma mère? Anzoleto le respecte aussi. Je

ne suis pas encore sa femme, je ne suis donc pas sa maîtresse.

--Mais qu'il dise un mot, et tu seras l'une et l'autre!

--Ma mère elle-même nous l'a fait promettre.

--Et tu venais cependant ce soir trouver cet homme qui ne veut pas et

qui ne peut pas être ton mari?

--Qui vous l'a dit?

--La Corilla lui permettrait-elle jamais de ...

--La Corilla? Qu'y a-t-il de commun entre lui et la Corilla?

--Nous sommes à deux pas de la demeure de cette fille ... Tu cherchais

ton fiancé ... allons l'y trouver. T'en sens-tu le courage?

--Non! non! mille fois non! répondit Consuelo en fléchissant dans sa

marche et en s'appuyant contre la muraille. Laissez-moi la vie, mon

maître; ne me tuez pas avant que j'aie vécu. Je vous dis que vous me

faites mourir.

--Il faut que tu boives ce calice, reprit l'inexorable vieillard; je

fais ici le rôle du destin. N'ayant jamais fait que des ingrats et par

conséquent des malheureux par ma tendresse et ma mansuétude, il faut que

je dise la vérité à ceux que j'aime. C'est le seul bien que puisse

opérer un coeur desséché par le malheur et pétrifié par la souffrance.

Je te plains, ma pauvre fille, de n'avoir pas un ami plus doux et plus

humain pour te soutenir dans cette crise fatale. Mais tel que l'on m'a

fait, il faut que j'agisse sur les autres et que j'éclaire par le

rayonnement de la foudre, ne pouvant vivifier par la chaleur du soleil.

Ainsi donc, Consuelo, pas de faiblesse entre nous. Viens à ce palais. Je

veux que tu surprennes ton amant dans les bras de l'impure Corilla. Si

tu ne peux marcher, je te traînerai! Si tu tombes je te porterai! Ah! Le

vieux Porpora est robuste encore, quand le feu de la colère divine brûle

dans ses entrailles!

--Grâce! grâce! s'écria Consuelo plus pâle que la mort. Laissez-moi

douter encore ... Donnez-moi encore un jour, un seul jour pour croire en

lui; je ne suis pas préparée à ce supplice ...

--Non, pas un jour, pas une heure, répondit-il d'un ton inflexible; car

cette heure qui s'écoule, je ne la retrouverai pas pour te mettre la

vérité sous les yeux; et ce jour que tu demandes, l'infâme en

profiterait pour te remettre sous le joug du mensonge. Tu viendras avec

moi; je te l'ordonne, je le veux.

--Eh bien, oui! j'irai, dit Consuelo en reprenant sa force par une

violente réaction de l'amour. J'irai avec vous pour constater votre

injustice et la foi de mon amant; car vous vous trompez indignement, et

vous voulez que je me trompe avec vous! Allez donc, bourreau que vous

êtes! Je vous suis, et je ne vous crains pas.»

Le Porpora la prit au mot; et, saisissant son bras dans sa main

nerveuse, forte comme une pince de fer, il la conduisit dans la maison

qu'il habitait, où, après lui avoir fait parcourir tous les corridors et

monter tous les escaliers, il lui fit atteindre une terrasse supérieure,

d'où l'on distinguait, au-dessus d'une maison plus basse, complètement

inhabitée, le palais de la Corilla, sombre du bas en haut, à l'exception

d'une seule fenêtre qui était éclairée et ouverte sur la façade noire et

silencieuse de la maison déserte. Il semblait, de cette fenêtre, qu'on

ne put être aperçu de nulle part; car un balcon avancé empêchait que

d'en bas on pût rien distinguer. De niveau, il n'y avait rien, et

au-dessus seulement les combles de la maison qu'habitait le Porpora, et

qui n'était pas tournée de façon à pouvoir plonger dans le palais de la

cantatrice. Mais la Corilla ignorait qu'à l'angle de ces combles il y

avait un rebord festonné de plomb, une sorte de niche en plein air, où,

derrière un large tuyau de cheminée, le maestro, par un caprice

d'artiste, venait chaque soir regarder les étoiles, fuir ses semblables,

et rêver à ses sujets sacrés ou dramatiques. Le hasard lui avait fait

ainsi découvrir le mystère des amours d'Anzoleto, et Consuelo n'eut qu'à

regarder dans la direction qu'il lui donnait, pour voir son amant auprès

de sa rivale dans un voluptueux tête-à-tête. Elle se détourna aussitôt;

et le Porpora qui, dans la crainte de quelque vertige de désespoir, la

tenait avec une force surhumaine, la ramena à l'étage inférieur et la

fit entrer dans son cabinet, dont il ferma la porte et la fenêtre pour

ensevelir dans le mystère l'explosion qu'il prévoyait.

Consuelo, Tome 1 (1861) · 第 35 / 56 题