Le plus embarrassé de son rôle, lors de la fuite de Consuelo, ce fut le
comte Zustiniani. Après avoir laissé dire et donné à penser à tout
Venise que la merveilleuse débutante était sa maîtresse, comment
expliquer d'une manière flatteuse pour son amour-propre qu'au premier
mot de déclaration elle s'était soustraite brusquement et
mystérieusement à ses désirs et à ses espérances? Plusieurs personnes
pensèrent que, jaloux de son trésor, il l'avait cachée dans une de ses
maisons de campagne. Mais lorsqu'on entendit le Porpora dire avec cette
austérité de franchise qui ne s'était jamais démentie, le parti qu'avait
pris son élève d'aller l'attendre en Allemagne, il n'y eut plus qu'à
chercher les motifs de cette étrange résolution. Le comte affecta bien,
pour donner le change, de ne montrer ni dépit ni surprise; mais son
chagrin perça malgré lui, et on cessa de lui attribuer cette bonne
fortune dont on l'avait tant félicité. La majeure partie de la vérité
devint claire pour tout le monde; savoir: l'infidélité d'Anzoleto, la
rivalité de Corilla, et le désespoir de la pauvre Espagnole, qu'on se
prit à plaindre et à regretter vivement.
Le premier mouvement d'Anzoleto avait été de courir chez le Porpora;
mais celui-ci l'avait repoussé sévèrement:
«Cesse de m'interroger, jeune ambitieux sans coeur et sans-foi, lui
avait répondu le maître indigné; tu ne méritas jamais l'affection de
cette noble fille, et tu ne sauras jamais de moi ce qu'elle est devenue.
Je mettrai tous mes soins à ce que tu ne retrouves pas sa trace, et
j'espère que si le hasard te la fait rencontrer un jour, ton image sera
effacée de son coeur et de sa mémoire autant que je le désire et que j'y
travaille.»
De chez le Porpora, Anzoleto s'était rendu à la Corte-Minelli. Il avait
trouvé la chambre de Consuelo déjà livrée à un nouvel occupant et tout
encombrée des matériaux de son travail. C'était un ouvrier en
verroterie, installé depuis longtemps dans la maison, et qui
transportait là son atelier avec beaucoup de gaieté.
«Ah!'ah! c'est toi mon garçon, dit-il au jeune ténor. Tu viens me voir
dans mon nouveau logement? J'y serai fort bien, et ma femme est toute
joyeuse d'avoir de quoi loger tous ses enfants en bas. Que cherches-tu?
Consuelina aurait-elle oublié quelque chose ici? Cherche, mon enfant;
regarde. Cela ne me fâche point.
--Où a-t-on mis ses meubles? dit Anzoleto tout troublé, et déchiré au
fond du coeur de ne plus retrouver aucun vestige de Consuelo, dans ce
lieu consacré aux plus pures jouissances de toute sa vie passée.
--Les meubles sont en bas, dans la cour. Elle en a fait cadeau à la mère
Agathe; elle a bien fait. La vieille est pauvre, et va se faire un peu
d'argent avec cela. Oh! la Consuelo a toujours eu un bon coeur. Elle n'a
pas laissé un sou de dette dans la _Corte_; et elle a fait un petit
présent à tout le monde en s'en allant. Elle n'a emporté que son
crucifix. C'est drôle tout de même, ce départ, au milieu de la nuit et
sans prévenir personne! Maître Porpora est venu ici dès le matin
arranger toutes ses affaires; c'était comme l'exécution d'un testament.
Ça a fait de la peine à tous les voisins; mais enfin on s'en console en
pensant qu'elle va habiter sans doute un beau palais sur le Canalazzo, à
présent qu'elle est riche et grande dame! Moi, j'avais toujours dit
qu'elle ferait fortune avec sa voix. Elle travaillait tant! Et à quand
la noce, Anzoleto? J'espère que tu m'achèteras quelque chose pour faire
de petits présents aux jeunes filles du quartier.
--Oui, oui! répondit Anzoleto tout égaré.»
Il s'enfuit la mort dans l'âme, et vit dans la cour toutes les commères
de l'endroit qui mettaient à l'enchère le lit et la table de Consuelo;
ce lit où il l'avait vue dormir, cette table où il l'avait vue
travailler!
«O mon Dieu! déjà plus rien d'elle!» s'écria-t-il involontairement en se
tordant les mains.
Il eut envie d'aller poignarder la Corilla.
Au bout de trois jours il remonta sur le théâtre avec la Corilla. Tous
deux furent outrageusement sifflés, et on fut obligé de baisser le
rideau sans pouvoir achever la pièce: Anzoleto était furieux, et la
Corilla impassible.
«Voilà ce que me vaut ta protection,» lui dit-il d'un ton menaçant dès
qu'il se retrouva seul avec elle.
Là prima-donna lui répondit avec beaucoup de tranquillité:
«Tu t'affectes de peu, mon pauvre enfant; on voit que tu ne connais
guère le public et que tu n'as jamais affronté ses caprices. J'étais si
bien préparée à l'échec de ce soir, que je ne m'étais pas donné la peine
de repasser mon rôle: et si je ne t'ai pas annoncé ce qui devait
arriver, c'est parce que je savais bien que tu n'aurais pas le courage
d'entrer en scène avec la certitude d'être sifflé. Maintenant il faut
que tu saches ce qui nous attend encore. La prochaine fois nous serons
maltraités de plus belle. Trois, quatre, six, huit représentations
peut-être, se passeront ainsi; mais durant ces orages une opposition se
manifestera en notre faveur. Fussions-nous les derniers cabotins du
monde, l'esprit de contradiction et d'indépendance nous susciterait
encore des partisans de plus en plus zélés. Il y a tant de gens qui
croient se grandir en outrageant les autres, qu'il n'en manque pas qui
croient se grandir aussi en les protégeant. Après une douzaine
d'épreuves, durant lesquelles la salle sera un champ de bataille entre
les sifflets et les applaudissements, les récalcitrants se fatigueront,
les opiniâtres bouderont, et nous entrerons dans une nouvelle phase. La
portion du public qui nous aura soutenus sans trop savoir pourquoi, nous
écoutera assez froidement; ce sera pour nous comme un nouveau début, et
alors; c'est à nous, vive Dieu! de passionner cet auditoire, et de
rester les maîtres. Je te prédis de grands succès pour ce moment-là,
cher Anzoleto; le charme qui pesait sur toi naguère sera dissipé. Tu
respireras une atmosphère d'encouragements et de douces louanges qui te
rendra ta puissance. Rappelle-toi l'effet que tu as produit chez
Zustiniani la première fois que tu t'es fait entendre. Tu n'eus pas le
temps de consolider ta conquête; un astre plus brillant est venu trop
tôt t'éclipser: mais cet astre s'est laissé retomber sous l'horizon, et
tu dois te préparer à remonter avec moi dans l'empyrée.»
Tout se passa ainsi que la Corilla l'avait prédit. A la vérité, on fit
payer cher aux deux amants, pendant quelques jours, la perte que le
public avait faite dans la personne de Consuelo. Mais leur constance à
braver la tempête épuisa un courroux trop expansif pour être durable. Le
comte encouragea les efforts de Corilla. Quant à Anzoleto, après avoir
fait de vaines démarches pour attirer à Venise un _primo-uomo_ dans une
saison avancée, où tous les engagements étaient faits avec les
principaux théâtres de l'Europe, le comte prit son parti, et l'accepta
pour champion dans la lutte qui s'établissait entre le public et
l'administration de son théâtre. Ce théâtre avait eu une vogue trop
brillante pour la perdre avec tel ou tel sujet. Rien de semblable ne
pouvait vaincre les habitudes consacrées. Toutes les loges étaient
louées pour la saison. Les dames y tenaient leur salon et y causaient
comme de coutume. Les vrais dilettanti boudèrent quelque temps; ils
étaient en trop petit nombre pour qu'on s'en aperçût. D'ailleurs ils
finirent par s'ennuyer de leur rancune, et un beau soir la Corilla,
ayant chanté avec feu, fut unanimement rappelée. Elle reparut,
entraînant avec elle Anzoleto, qu'on ne redemandait pas, et qui semblait
céder à une douce violence d'un air modeste et craintif. Il reçut sa
part des applaudissements, et fut rappelé le lendemain. Enfin, avant
qu'un mois se fût écoulé, Consuelo était oubliée, comme l'éclair qui
traverse un ciel d'été. Corilla faisait fureur comme auparavant, et le
méritait peut-être davantage; car l'émulation lui avait donné plus
d'_entrain_, et l'amour lui inspirait parfois une expression mieux
sentie. Quant à Anzoleto, quoiqu'il n'eût point perdu ses défauts, il
avait réussi à déployer ses incontestables qualités. On s'était habitué
aux uns, et on admirait les autres. Sa personne charmante fascinait les
femmes: on se l'arrachait dans les salons, d'autant plus que la jalousie
de Corilla donnait plus de piquant aux coquetteries dont il était
l'objet. La Clorinda aussi développait ses moyens au théâtre,
c'est-à-dire sa lourde beauté et la nonchalance lascive d'une stupidité
sans exemple, mais non sans attrait pour une certaine fraction des
spectateurs. Zustiniani, pour se distraire d'un chagrin assez profond,
en avait fait sa maîtresse, la couvrait de diamants, et la poussait aux
premiers rôles, espérant la faire succéder dans cet emploi à la Corilla,
qui s'était définitivement engagée avec Paris pour la saison suivante.
Corilla voyait sans dépit cette concurrence dont elle n'avait rien à
craindre, ni dans le présent, ni dans l'avenir; elle prenait même un
méchant plaisir à faire ressortir cette incapacité froidement impudente
qui ne reculait devant rien. Ces deux créatures vivaient donc en bonne
intelligence, et gouvernaient souverainement l'administration. Elles
mettaient à l'index toute partition sérieuse, et se vengeaient du
Porpora en refusant ses opéras pour accepter et faire briller ses plus
indignes rivaux. Elles s'entendaient pour nuire à tout ce qui leur
déplaisait, pour protéger tout ce qui s'humiliait devant leur pouvoir.
Grâce à elles, on applaudit cette année-là à Venise les oeuvres de la
décadence, et on oublia que la vraie, la grande musique y avait régné
naguère.
Au milieu de son succès et de sa prospérité (car le comte lui avait fait
un engagement assez avantageux), Anzoleto était accablé d'un profond
dégoût, et succombait sous le poids d'un bonheur déplorable. C'était
pitié de le voir se traîner aux répétitions, attaché au bras de la
triomphante Corilla, pâle, languissant, beau comme un ange, ridicule de
fatuité, ennuyé comme un homme qu'on adore, anéanti et débraillé sous
les lauriers et les myrtes qu'il avait si aisément et si largement
cueillis. Même aux représentations, lorsqu'il était en scène avec sa
fougueuse amante, il cédait au besoin de protester contre elle par son
attitude superbe et sa langueur impertinente. Lorsqu'elle le dévorait
des yeux, il semblait, par ses regards, dire au public: N'allez pas
croire que je réponde à tant d'amour. Qui m'en délivrera, au contraire,
me rendra un grand service.
Le fait est qu'Anzoleto, gâté et corrompu par la Corilla, tournait
contre elle les instincts d'égoïsme et d'ingratitude qu'elle lui
suggérait contre le monde entier. Il ne lui restait plus dans le coeur
qu'un sentiment vrai et pur dans son essence: l'indestructible amour
qu'en dépit de ses vices il nourrissait pour Consuelo. Il pouvait s'en
distraire, grâce à sa légèreté naturelle; mais il n'en pouvait pas
guérir, et cet amour lui revenait comme un remords, comme une torture,
au milieu de ses plus coupables égarements. Infidèle à la Corilla,
adonné à mille intrigues galantes, un jour avec la Clorinda pour se
venger en secret du comte, un autre avec quelque illustre beauté du
grand monde, et le troisième avec la plus malpropre des comparses;
passant du boudoir mystérieux à l'orgie insolente, et des fureurs de la
Corilla aux insouciantes débauches de la table, il semblait qu'il eût
pris à tâche d'étouffer en lui tout souvenir du passé. Mais au milieu de
ce désordre, un spectre semblait s'acharner à ses pas; et de longs
sanglots s'échappaient de sa poitrine, lorsqu'au milieu de la nuit, il
passait en gondole, avec ses bruyants compagnons de plaisir, le long des
sombres masures de la Corte-Minelli.
La Corilla, longtemps dominée par ses mauvais traitements, et portée,
comme toutes les âmes viles, à n'aimer qu'en raison des mépris et des
outrages qu'elle recevait, commençait pourtant elle-même à se lasser de
cette passion funeste. Elle s'était flattée de vaincre et d'enchaîner
cette sauvage indépendance. Elle y avait travaillé avec acharnement,
elle y avait tout sacrifié. Quand elle reconnut qu'elle n'y parviendrait
jamais, elle commença à le haïr, et à chercher des distractions et des
vengeances. Une nuit qu'Anzoleto errait en gondole dans Venise avec la
Clorinda, il vit filer rapidement une autre gondole dont le fanal éteint
annonçait quelque furtif rendez-vous. Il y fit peu d'attention; mais la
Clorinda, qui, dans sa frayeur d'être découverte, était toujours aux
aguets, lui dit:
«Allons plus lentement. C'est la gondole du comte; j'ai reconnu le
gondolier.
--En ce cas, allons plus vite, répondit Anzoleto; je veux le rejoindre,
et savoir de quelle infidélité il paie la tienne cette nuit.
--Non, non, retournons! s'écria Clorinda. Il a l'oeil si perçant; et
l'oreille si fine! Gardons-nous bien de le troubler.
--Marche! te dis-je, cria Anzoleto à son barcarolle; je veux rejoindre
cette barque que tu vois là devant nous.»
Ce fut, malgré la prière et la terreur de Clorinda, l'affaire d'un
instant. Les deux barques s'effleurèrent de nouveau, et Anzoleto
entendit un éclat de rire mal étouffé partir de la gondole.
«A la bonne heure, dit-il, ceci est de bonne guerre: c'est la Corilla
qui prend le frais avec monsieur le comte.»
En parlant ainsi, Anzoleto sauta sur l'avant de sa gondole, prit la rame
des mains de son barcarolle, et suivant l'autre gondole avec rapidité,
la rejoignit, l'effleura de nouveau, et, soit qu'il eût entendu son nom
au milieu des éclats de rire de la Corilla, soit qu'un accès de démence
se fût emparé de lui, il se mit à dire tout haut:
«Chère Clorinda, tu es sans contredit la plus belle et la plus aimée de
toutes les femmes.
--J'en disais autant tout à l'heure à la Corilla, répondit aussitôt le
comte en sortant de sa cabanette, et en s'avançant vers l'autre barque
avec une grande aisance; et maintenant que nos promenades sont terminées
de part et d'autre, nous pourrions faire un échange, comme entre gens de
bonne foi qui trafiquent de richesses équivalentes:
«Monsieur le comte rend justice à ma loyauté, répondit Anzoleto sur le
même ton. Je vais, s'il veut bien le permettre, lui offrir mon bras pour
qu'il puisse venir reprendre son bien où il le retrouve.»
Le comte avança le bras pour s'appuyer sur Anzoleto, dans je ne sais
quelle intention railleuse et méprisante pour lui et leurs communes
maîtresses. Mais le ténor, dévoré de haine, et transporté d'une rage
profonde, s'élança de tout le poids de son corps sur la gondole du
comte, et la fit chavirer en s'écriant d'une voix sauvage:
«Femme pour femme, monsieur le comte; et _gondole pour gondole!_»
Puis, abandonnant ses victimes à leur destinée, ainsi que la Clorinda à
sa stupeur et aux conséquences de l'aventure, il gagna à la nage la rive
opposée, prit sa course à travers les rues sombres et tortueuses, entra
dans son logement, changea de vêtements en un clin d'oeil, emporta tout
l'argent qu'il possédait, sortit, se jeta dans la première chaloupe qui
mettait à la voile; et, cinglant vers Trieste, il fit claquer ses doigts
en signe de triomphe, en voyant les clochers et les dômes de Venise
s'abaisser sous les flots aux premières clartés du matin.