XIII.

Pendant que Consuelo avait remporté tous ces triomphes, Anzoleto avait

vécu si complètement en elle, qu'il s'était oublié lui-même. Cependant

lorsque le comte, en les congédiant, signifia l'engagement de sa fiancée

sans lui dire un mot du sien, il remarqua la froideur avec laquelle il

avait été traité par lui, durant ces dernières heures; et la crainte

d'être perdu sans retour dans son esprit empoisonna toute sa joie. Il

lui vint dans la pensée de laisser Consuelo sur l'escalier, au bras du

Porpora, et de courir se jeter aux pieds de son protecteur; mais comme

en cet instant il le haïssait, il faut dire à sa louange qu'il résista à

la tentation de s'aller humilier devant lui. Comme il prenait congé du

Porpora, et se disposait à courir le long du canal avec Consuelo, le

gondolier du comte l'arrêta, et lui dit que, par les ordres de son

maître, la gondole attendait la signora Consuelo pour la reconduire. Une

sueur froide lui vint au front.

«La signora est habituée à cheminer sur ses jambes, répondit-il avec

violence. Elle est fort obligée au comte de ses gracieusetés.

--De quel droit refusez-vous pour elle?» dit le comte qui était sur ses

talons.»

Anzoleto se retourna, et le vit, non la tête nue comme un homme qui

reconduit son monde, mais le manteau sur l'épaule, son épée dans une

main et son chapeau dans l'autre, comme un homme qui va courir les

aventures nocturnes. Anzoleto ressentit un tel accès de fureur qu'il eut

la pensée de lui enfoncer entre les côtes ce couteau mince et affilé

qu'un Vénitien homme du peuple cache toujours dans quelque poche

invisible de son ajustement.

«J'espère, Madame, dit le comte à Consuelo d'un ton ferme, que vous ne

me ferez pas l'affront de refuser ma gondole pour vous reconduire, et le

chagrin de ne pas vous appuyer sur mon bras pour y entrer.»

Consuelo, toujours confiante, et ne devinant rien de ce qui se passait

autour d'elle, accepta, remercia, et abandonnant son joli coude arrondi

à la main du comte, elle sauta dans la gondole sans cérémonie. Alors un

dialogue muet, mais énergique, s'établit entre le comte et Anzoleto. Le

comte avait un pied sur la rive, un pied sur la barque, et de l'oeil

toisait Anzoleto, qui, debout sur la dernière marche du perron, le

toisait aussi, mais d'un air farouche, la main cachée dans sa poitrine,

et serrant le manche de son couteau. Un mouvement de plus vers la

barque, et le comte était perdu. Ce qu'il y eut de plus vénitien dans

cette scène rapide et silencieuse, c'est que les deux rivaux

s'observèrent sans hâter de part ni d'autre une catastrophe imminente.

Le comte n'avait d'autre intention que celle de torturer son rival par

une irrésolution apparente, et il le fit à loisir, quoiqu'il vît fort

bien et comprît encore mieux le geste d'Anzoleto, prêt à le poignarder.

De son côté, Anzoleto eut la force d'attendre sans se trahir

officiellement qu'il plût au comte d'achever sa plaisanterie féroce, ou

de renoncer à la vie. Ceci dura deux minutes qui lui semblèrent un

siècle, et que le comte supporta avec un mépris stoïque; après quoi il

fit une profonde révérence à Consuelo, et se tournant vers son protégé:

«Je vous permets, lui dit-il, de monter aussi dans ma gondole; à

l'avenir vous saurez comment se conduit un galant homme.»

Et il se recula pour faire passer Anzoleto dans sa barque. Puis il donna

aux gondoliers l'ordre de ramer vers la Corte-Minelli, et il resta

debout sur la rive, immobile comme une statue. Il semblait attendre de

pied ferme une nouvelle velléité de meurtre de la part de son rival

humilié.

«Comment donc le comte sait-il où tu demeures? fut le premier mot

qu'Anzoleto adressa à son amie dès qu'ils eurent perdu de vue le palais

Zustiniani.

--Parce que je le lui ai dit, repartit Consuelo.

--Et pourquoi le lui as-tu dit?

--Parce qu'il me l'a demandé.

--Tu ne devines donc pas du tout pourquoi il voulait le savoir?

--Apparemment pour me faire reconduire.

--Tu crois que c'est là tout? Tu crois qu'il ne viendra pas te voir?

--Venir me voir? Quelle folie! Dans une aussi misérable demeure? Ce

serait un excès de politesse de sa part que je ne désire pas du tout.

--Tu fais bien de ne pas le désirer, Consuelo; car un excès de honte

serait peut-être pour toi le résultat de cet excès d'honneur!

--De la honte? Et pourquoi de la honte à moi? Vraiment je ne comprends

rien à tes discours ce soir, cher Anzoleto, et je te trouve singulier de

me parler de choses que je n'entends point, au lieu de me dire la joie

que tu éprouves du succès inespéré et incroyable de notre journée.

--Inespéré, en effet, répondit Anzoleto avec amertume.

--Il me semblait qu'à vêpres, et ce soir pendant qu'on m'applaudissait,

tu étais plus enivré que moi! Tu me regardais avec des yeux si

passionnés, et je goûtais si bien mon bonheur en le voyant reflété sur

ton visage! Mais depuis quelques instants te voilà sombre et bizarre

comme tu l'es quelquefois quand nous manquons de pain ou quand notre

avenir paraît incertain et fâcheux.

--Et maintenant, tu veux que je me réjouisse de l'avenir? Il est

possible qu'il ne soit pas incertain, en effet; mais à coup sûr il n'a

rien de divertissant pour moi!

--Que te faut-il donc de plus? Il y a à peine huit jours que tu as

débuté chez le comte, tu as eu un succès d'enthousiasme....

--Mon succès auprès du comte est fort éclipsé par le tien; ma chère. Tu

le sais de reste.

--J'espère bien que non. D'ailleurs, quand cela serait, nous ne pouvons

pas être jaloux l'un de l'autre.»

Cette parole ingénue, dite avec un accent de tendresse et de vérité

irrésistible, fit rentrer le calme dans l'âme d'Anzoleto.

«Oh! tu as raison, dit-il en serrant sa fiancée dans ses bras, nous ne

pouvons pas être jaloux l'un de l'autre; car nous ne pouvons pas nous

tromper.»

Mais en même temps qu'il prononça ces derniers mots, il se rappela avec

remords son commencement d'aventure avec la Corilla, et il lui vint

subitement dans l'idée, que le comte, pour achever de l'en punir, ne

manquerait pas de le dévoiler à Consuelo, le jour où il croirait ses

espérances tant soit peu encouragées par elle. Il retomba dans une morne

rêverie, et Consuelo devint pensive aussi.

«Pourquoi, lui dit-elle après un instant de silence, dis-tu que nous ne

pouvons pas nous tromper? A coup sûr, c'est une grande vérité; mais à

quel propos cela t'est-il venu?

--Tiens, ne parlons plus dans cette gondole, répondit Anzoleto à voix

basse; je crains qu'on n'écoute nos paroles, et qu'on ne les rapporte au

comte. Cette couverture de soie et de velours est bien mince, et ces

barcarolles de palais ont les oreilles quatre fois plus larges et plus

profondes que nos barcarolles de place.--Laisse-moi monter avec toi

dans ta chambre, lui dit-il lorsqu'on les eut déposés sur la rive, à

l'entrée de la Corte-Minelli.

--Tu sais que c'est contraire à nos habitudes et à nos conventions, lui

répondit-elle.

--Oh! ne me refuse pas cela, s'écria Anzoleto, tu me mettrais le

désespoir et la fureur dans l'âme.»

Effrayée de son accent et de ses paroles, Consuelo n'osa refuser; et

quand elle eut allumé sa lampe et tiré ses rideaux, le voyant sombre et

comme perdu dans ses pensées, elle entoura de ses bras le cou de son

fiancé:

«Comme tu me parais malheureux et inquiet ce soir! lui dit-elle

tristement. Que se passe-t-il donc en toi?

--Tu ne le sais pas, Consuelo? tu ne t'en doutes pas?

--Non! sur mon âme!

--Jure-le; que tu ne devines pas! Jure-le sur l'âme de ta mère, et sur

ton Christ que tu pries tous les matins et tous les soirs.

--Oh! je te le jure, sur mon Christ et sur l'âme de ma mère.

--Et sur notre amour?

--Sur notre amour et sur notre salut éternel!

--Je te crois, Consuelo; car ce serait la première fois de ta vie que tu

ferais un mensonge.

--Et maintenant m'expliqueras-tu ...?

--Je ne t'expliquerai rien. Peut-être faudra-t-il bientôt que je me

fasse comprendre.... Ah! quand ce moment sera venu, tu ne m'auras déjà

que trop compris. Malheur! malheur à nous deux le jour où tu sauras ce

que je souffre maintenant!

--O mon Dieu, de quel affreux malheur sommes-nous donc menacés? Hélas!

c'est donc sous le coup de je ne sais quelle malédiction que nous

devions rentrer dans cette pauvre chambre, où nous n'avions eu jusqu'à

présent aucun secret l'un pour l'autre! Quelque chose me disait bien,

quand je suis sortie ce matin, que j'y rentrerais la mort dans l'âme.

Qu'ai-je donc fait pour ne pas jouir d'un jour qui semblait si beau?

N'ai-je pas prié Dieu ardemment et sincèrement? N'ai-je pas éloigné de

moi toute pensée d'orgueil? N'ai-je pas chanté le mieux qu'il m'a été

possible? N'ai-je pas souffert de l'humiliation de la Clorinda? N'ai-je

pas obtenu du comte, sans qu'il s'en doutât et sans qu'il puisse se

dédire, la promesse qu'elle serait engagée comme _seconda donna_ avec

nous? Qu'ai-je donc fait de mal, encore une fois, pour souffrir les

douleurs que tu m'annonces, et que je ressens déjà, puisque, toi, tu les

éprouves?

--En vérité, Consuelo, tu as eu la pensée de faire engager la Clorinda?

--J'y suis résolue, si le comte est un homme de parole. Cette pauvre

fille a toujours rêvé le théâtre, elle n'a pas d'autre existence devant

elle.

--Et tu crois que le comte renverra la Rosalba, qui sait quelque chose,

pour la Clorinda, qui ne sait rien?

--La Rosalba suivra la fortune de sa soeur Corilla, et quant à la

Clorinda, nous lui donnerons des leçons, nous lui apprendrons à tirer le

meilleur parti de sa voix, qui est jolie. Le public sera indulgent pour

une aussi belle fille. D'ailleurs, quand même je n'obtiendrais son

admission que comme troisième femme, ce serait toujours une admission,

un début dans la carrière, un commencement d'existence.

--Tu es une sainte, Consuelo. Tu ne vois pas que cette pécore, en

acceptant tes bienfaits, et quoiqu'elle dût s'estimer trop heureuse

d'être troisième ou quatrième femme, ne te pardonnera jamais d'être la

première?

--Qu'importe son ingratitude? Va, j'en sais long déjà sur l'ingratitude

et les ingrats!

--Toi? dit Anzoleto en éclatant de rire et en l'embrassant avec son

ancienne effusion de frère.

--Oui, répondit-elle, enchantée de l'avoir distrait de ses soucis; j'ai

eu jusqu'à présent toujours devant les yeux, et j'aurai toujours gravé

dans l'âme, l'image de mon noble maître Porpora. Il lui est échappé bien

souvent devant moi des paroles amères et profondes qu'il me croyait

incapable de comprendre; mais elles creusaient bien avant dans mon

coeur, et elles n'en sortiront jamais. C'est un homme qui a bien

souffert, et que le chagrin dévore. Par lui, par sa tristesse, par ses

indignations concentrées, par les discours qui lui ont échappé devant

moi, il m'a appris que les artistes sont plus dangereux et plus méchants

que tu ne penses, mon cher ange; que le public est léger, oublieux;

cruel, injuste; qu'une grande carrière est une croix lourde à porter, et

la gloire une couronne d'épines! Oui, je sais tout cela; et j'y ai pensé

si souvent, et j'ai tant réfléchi là-dessus, que je me sens assez forte

pour ne pas m'étonner beaucoup et pour ne pas trop me laisser abattre

quand j'en ferai l'expérience par moi-même. Voilà pourquoi tu ne m'as

pas vue trop enivrée aujourd'hui de mon triomphe; voilà pourquoi aussi

je ne suis pas découragée en ce moment de tes noires pensées. Je ne les

comprends pas encore; mais je sais qu'avec toi, et pourvu que tu

m'aimes, je pourrai lutter avec assez de force pour ne pas tomber dans

la haine du genre humain, comme mon pauvre maître, qui est un noble

vieillard et un enfant malheureux.»

En écoutant parler son amie, Anzoleto reprit aussi son courage et sa

sérénité. Elle exerçait sur lui une grande puissance, et chaque jour il

découvrait en elle une fermeté de caractère et une droiture d'intentions

qui suppléait à tout ce qui lui manquait à lui-même. Les terreurs que la

jalousie lui avait inspirées s'effacèrent donc de son souvenir au bout

d'un quart d'heure d'entretien avec elle; et quand elle le questionna de

nouveau, il eut tellement honte d'avoir soupçonné un être si pur et si

calme, qu'il donna d'autres motifs à son agitation. «Je n'ai qu'une

crainte, lui dit-il, c'est que le comte ne te trouve tellement

supérieure à moi, qu'il ne me juge indigne de paraître à côté de toi

devant le public. Il ne m'a pas fait chanter ce soir, quoique je

m'attendisse à ce qu'il nous demanderait un duo. Il semblait avoir

oublié jusqu'à mon existence. Il ne s'est même pas aperçu qu'en

t'accompagnant, je touchais assez joliment le clavecin. Enfin, lorsqu'il

t'a signifié ton engagement, il ne m'a pas dit un mot du mien. Comment

n'as-tu pas remarqué une chose aussi étrange?

--La pensée ne m'est pas venue qu'il lui fût possible de vouloir

m'engager sans toi. Est-ce qu'il ne sait pas que rien ne pourrait m'y

décider, que nous sommes fiancés, que nous nous aimons? Est-ce que tu ne

le lui as pas dit bien positivement?

--Je lui ai dit; mais peut-être croît-il que je me vante, Consuelo.

--En ce cas je me vanterai moi-même de mon amour, Anzoleto; je lui dirai

tout cela si bien qu'il n'en doutera pas. Mais tu t'abuses, mon ami; le

comte n'a pas jugé nécessaire de te parler de ton engagement, parce que

c'est une chose arrêtée, conclue, depuis le jour où tu as chanté chez

lui avec tant de succès.

--Mais non signé! Et le tien sera signé demain: il te l'a dit!

--Crois-tu que je signerai la première? Oh! non pas! Tu as bien fait de

me mettre sur mes gardes. Mon nom ne sera écrit qu'au bas du tien.

--Tu me le jures?

--Oh! fi! Vas-tu encore me faire faire des serments pour une chose que

tu sais si bien? Vraiment, tu ne m'aimes pas ce soir, ou tu veux me

faire souffrir; car tu fais semblant de croire que je ne t'aime point.»

A cette pensée, les yeux de Consuelo se gonflèrent, et elle s'assit avec

un petit air boudeur qui la rendit charmante.

«Au fait, je suis un fou, un sot, pensa Anzoleto. Comment ai-je pu

penser un instant que le comte triompherait d'une âme si pure et d'un

amour si complet? Est-ce qu'il n'est pas assez expérimenté pour voir du

premier coup d'oeil que Consuelo n'est pas son fait; et aurait-il été

assez généreux ce soir pour me faire monter dans la gondole à sa place,

s'il n'eût connu pertinemment qu'il y jouerait auprès d'elle le rôle

d'un fat ridicule? Non, non; mon sort est assuré, ma position

inexpugnable. Que Consuelo lui plaise, qu'il l'aime, qu'il la courtise,

tout cela ne servira qu'à avancer ma fortune; car elle saura bien

obtenir de lui tout ce qu'elle voudra sans s'exposer. Consuelo en saura

vite plus que moi sur ce chapitre. Elle est forte, elle est prudente.

Les prétentions du cher comte tourneront à mon profit et à ma gloire.»

Et, abjurant complètement tous ses doutes, il se jeta aux pieds de son

amie, et se livra à l'enthousiasme passionné qu'il éprouvait pour la

première fois, et que depuis quelques-heures la jalousie comprimait en

lui.

«O ma belle! ô ma sainte! ô ma diablesse! ô ma reine! s'écria-t-il,

pardonne-moi d'avoir pensé à moi-même au lieu de me prosterner devant

toi pour t'adorer; ainsi que j'aurais dû le faire en me retrouvant seul

avec toi dans cette chambre! J'en suis sorti ce matin en te querellant.

Oui, oui, je devrais n'y être rentré qu'en me traînant sur mes genoux!

Comment peux-tu aimer encore et sourire à une brute telle que moi?

Casse-moi ton éventail sur la figure, Consuelo. Mets ton joli pied sur

ma tête. Tu es plus grande que moi de cent coudées, et je suis ton

esclave pour jamais, à partir d'aujourd'hui.

--Je ne mérite pas ces belles paroles, lui répondit-elle en

s'abandonnant à ses étreintes; et quant à tes distractions, je les

excuse, car je les comprends. Je vois bien que la peur d'être séparé de

moi, et de voir diviser une vie qui ne peut être qu'une pour nous deux,

t'a seule inspiré ce chagrin et ces doutes. Tu as manqué dé foi envers

Dieu; c'est bien plus mal que si tu m'avais accusée de quelque lâcheté.

Mais je prierai pour toi, et je dirai: Seigneur, pardonnez-lui comme je

lui pardonne.»

En exprimant son amour avec abandon, simplicité, et en y mêlant, comme

toujours, cette dévotion espagnole pleine de tendresse humaine et de

compromis ingénus, Consuelo était si belle; la fatigue et lés émotions

de la journée avaient répandu sur elle une langueur si suave,

qu'Anzoleto, exalté d'ailleurs par cette espèce d'apothéose dont elle

sortait et qui la lui montrait sous une face nouvelle, ressentit enfin

tous les délires d'une passion violente pour cette petite soeur jusque

là si paisiblement aimée. Il était de ces hommes qui ne s'enthousiasment

que pour ce qui est applaudi, convoité et disputé par les autres. La

joie de sentir en sa possession l'objet de tant de désirs qu'il avait

vus s'allumer et bouillonner autour d'elle, éveilla en lui des désirs

irréfrénables; et, pour la première fois, Consuelo fut réellement en

péril entre ses bras.

«Sois mon amante, sois ma femme, s'écria-t-il enfin d'une voix étouffée.

Sois à moi tout entière et pour toujours.

--Quand tu voudras, lui répondit Consuelo avec un sourire angélique.

Demain si tu veux.

--Demain! Et pourquoi demain?

--Tu as raison, il est plus de minuit, c'est aujourd'hui que nous

pouvons nous marier. Dès que le jour sera levé, nous pouvons aller

trouver le prêtre. Nous n'avons de parents ni l'un ni l'autre, la

cérémonie ne demandera pas de longs préparatifs. J'ai ma robe d'indienne

que je n'ai pas encore mise. Tiens, mon ami, en la faisant, je me

disais: Je n'aurai plus d'argent pour acheter ma robe de noces; et si

mon ami se décidait à m'épouser un de ces jours, je serais forcée de

porter à l'église la même qui aurait déjà été étrennée. Cela parte

malheur, à ce qu'on dit. Aussi, quand ma mère est venue en rêve me la

retirer pour la remettre dans l'armoire, elle savait bien ce qu'elle

faisait, la pauvre âme! Ainsi donc tout est prêt; demain, au lever du

soleil, nous nous jurerons fidélité. Tu attendais pour cela, méchant,

d'être sûr que je n'étais pas laide?

--Oh! Consuelo, s'écria Anzoleto avec angoisse, tu es un enfant, un

véritable enfant! Nous ne pouvons nous marier ainsi du jour au lendemain

sans qu'on le sache; car le comte et le Porpora, dont la protection nous

est encore si nécessaire, seraient fort irrités contre nous, si nous

prenions cette détermination sans les consulter, sans même les avertir.

Ton vieux maître ne m'aime pas trop, et te comte, je le sais de bonne

part, n'aime pas les cantatrices mariées. Il faudra donc que nous

gagnions du temps pour les amener à consentir à notre mariage; ou bien

il faut au moins quelques jours, si nous nous marions en secret, pour

préparer mystérieusement cette affaire délicate. Nous ne pouvons pas

courir à San-Samuel, où tout le monde nous connaît, et où il ne faudra

que la présence d'une vieille bonne femme pour que toute la paroisse en

soit avertie au bout d'une heure.

--Je n'avais pas songé à tout cela, dit Consuelo. Eh bien, de quoi me

parlais-tu donc tout à l'heure? Pourquoi, méchant, me disais-tu «Sois ma

femme» puisque tu savais que cela n'était pas encore possible? Ce n'est

pas moi qui t'en ai parlé la première, Anzoleto! Quoique j'aie pensé

bien souvent que nous étions en âge de nous marier, et que je n'eusse

jamais songé aux obstacles dont tu parles, je m'étais fait un devoir de

laisser cette décision à ta prudence, et, faut-il te le dire? à ton

inspiration; car je voyais bien, que tu n'étais pas trop pressé de

m'appeler ta femme, et je ne t'en voulais pas. Tu m'as souvent dit

qu'avant de s'établir, il fallait assurer le sort de sa famille future,

en s'assurant soi-même de quelques ressources. Ma mère le disait aussi,

et je trouve cela raisonnable. Ainsi, tout bien considéré, ce serait

encore trop tôt. Il faut que notre engagement à tous deux avec le

théâtre soit signé, n'est-ce pas? Il faut même que la faveur du public

nous soit assurée. Nous reparlerons de cela après nos débuts. Pourquoi

pâlis-tu? mon Dieu, pourquoi serres-tu ainsi les poings, Anzoleto? Ne

sommes-nous pas bien heureux? Avons-nous besoin d'être liés par un

serment pour nous aimer, et compter l'un sur l'autre?

--O Consuelo, que tu es calme, que tu es pure, et que tu es froide!

soeécria Anzoleto avec une sorte de rage.

--Moi! je suis froide! s'écria la jeune Espagnole stupéfaite et

vermeille d'indignation.

--Hélas! je t'aime comme on peut aimer une femme, et tu m'écoutes et tu

me réponds comme un enfant. Tu ne connais que l'amitié, tu ne comprends

pas l'amour. Je souffre, je brûle, je meurs à tes pieds, et tu me parles

de prêtre, de robe et de théâtre?»

Consuelo, qui s'était levée avec impétuosité, se rassit confuse et toute

tremblante. Elle garda longtemps le silence; et lorsque Anzoleto voulut

lui arracher de nouvelles caresses, elle le repoussa doucement.

«Écoute, lui dit-elle, il faut s'expliquer et se connaître. Tu me crois

trop enfant en vérité, et ce serait une minauderie de ma part, de ne te

pas avouer qu'à présent je comprends fort bien. Je n'ai pas traversé les

trois quarts de l'Europe avec des gens de toute espèce, je n'ai pas vu

de près les moeurs libres et sauvages des artistes vagabonds, je n'ai

pas deviné, hélas! les secrets mal cachés de ma pauvre mère, sans savoir

ce que toute fille du peuple sait d'ailleurs fort bien à mon âge. Mais

je ne pouvais pas me décider à croire, Anzoleto, que tu voulusses

m'engager à violer un serment fait à Dieu entre les mains de ma mère

mourante. Je ne tiens pas beaucoup à ce que les patriciennes, dont

j'entends quelquefois les causeries, appellent leur réputation. Je suis

trop peu de chose dans le monde pour attacher mon honneur au plus ou

moins de chasteté qu'on voudra bien me supposer; mais je fais consister

mon honneur à garder mes promesses, de même que je fais consister le

tien à savoir garder les tiennes. Je ne suis peut-être pas aussi bonne

catholique que je voudrais l'être. J'ai été si peu instruite dans la

religion! Je ne puis pas avoir d'aussi belles règles de conduite et

d'aussi belles maximes de vertu que ces jeunes filles de la Scuola,

élevées dans le cloître et entretenues du matin au soir dans la science

divine. Mais je pratique comme je sais et comme je peux. Je ne crois pas

notre amour capable de s'entacher d'impureté pour devenir un peu plus

vif avec nos années. Je ne compte pas trop les baisers que je te donne,

mais je sais que nous n'avons pas désobéi à ma mère, et que je ne veux

pas lui désobéir pour satisfaire des impatiences faciles à réprimer.

--Faciles! s'écria Anzoleto en la pressant avec emportement sur sa

poitrine; faciles! Je savais bien que tu étais froide.

--Froide, tant que tu voudras, répondit-elle en se dégageant de ses

bras. Dieu, qui lit dans mon coeur, sait bien si je t'aime!

--Eh bien! jette-toi donc dans son sein, dit Anzoleto avec dépit; car le

mien n'est pas un refuge aussi assuré, et je m'enfuis pour ne pas

devenir impie.»

II courut vers la porte, croyant que Consuelo, qui n'avait jamais pu se

séparer de lui au milieu d'une querelle, si légère qu'elle fût, sans

chercher à le calmer, s'empresserait de le retenir. Elle fit

effectivement un mouvement impétueux pour s'élancer vers lui; puis elle

s'arrêta, le vit sortir, courut aussi vers la porte, mit la main sur le

loquet pour ouvrir et le rappeler. Mais, ramenée à sa résolution par une

force surhumaine, elle tira le verrou sur lui; et, vaincue par une lutte

trop violente, elle tomba raide évanouie sur le plancher, où elle resta

sans mouvement jusqu'au jour.

Consuelo, Tome 1 (1861) · 第 29 / 56 题