Pendant que Consuelo avait remporté tous ces triomphes, Anzoleto avait
vécu si complètement en elle, qu'il s'était oublié lui-même. Cependant
lorsque le comte, en les congédiant, signifia l'engagement de sa fiancée
sans lui dire un mot du sien, il remarqua la froideur avec laquelle il
avait été traité par lui, durant ces dernières heures; et la crainte
d'être perdu sans retour dans son esprit empoisonna toute sa joie. Il
lui vint dans la pensée de laisser Consuelo sur l'escalier, au bras du
Porpora, et de courir se jeter aux pieds de son protecteur; mais comme
en cet instant il le haïssait, il faut dire à sa louange qu'il résista à
la tentation de s'aller humilier devant lui. Comme il prenait congé du
Porpora, et se disposait à courir le long du canal avec Consuelo, le
gondolier du comte l'arrêta, et lui dit que, par les ordres de son
maître, la gondole attendait la signora Consuelo pour la reconduire. Une
sueur froide lui vint au front.
«La signora est habituée à cheminer sur ses jambes, répondit-il avec
violence. Elle est fort obligée au comte de ses gracieusetés.
--De quel droit refusez-vous pour elle?» dit le comte qui était sur ses
talons.»
Anzoleto se retourna, et le vit, non la tête nue comme un homme qui
reconduit son monde, mais le manteau sur l'épaule, son épée dans une
main et son chapeau dans l'autre, comme un homme qui va courir les
aventures nocturnes. Anzoleto ressentit un tel accès de fureur qu'il eut
la pensée de lui enfoncer entre les côtes ce couteau mince et affilé
qu'un Vénitien homme du peuple cache toujours dans quelque poche
invisible de son ajustement.
«J'espère, Madame, dit le comte à Consuelo d'un ton ferme, que vous ne
me ferez pas l'affront de refuser ma gondole pour vous reconduire, et le
chagrin de ne pas vous appuyer sur mon bras pour y entrer.»
Consuelo, toujours confiante, et ne devinant rien de ce qui se passait
autour d'elle, accepta, remercia, et abandonnant son joli coude arrondi
à la main du comte, elle sauta dans la gondole sans cérémonie. Alors un
dialogue muet, mais énergique, s'établit entre le comte et Anzoleto. Le
comte avait un pied sur la rive, un pied sur la barque, et de l'oeil
toisait Anzoleto, qui, debout sur la dernière marche du perron, le
toisait aussi, mais d'un air farouche, la main cachée dans sa poitrine,
et serrant le manche de son couteau. Un mouvement de plus vers la
barque, et le comte était perdu. Ce qu'il y eut de plus vénitien dans
cette scène rapide et silencieuse, c'est que les deux rivaux
s'observèrent sans hâter de part ni d'autre une catastrophe imminente.
Le comte n'avait d'autre intention que celle de torturer son rival par
une irrésolution apparente, et il le fit à loisir, quoiqu'il vît fort
bien et comprît encore mieux le geste d'Anzoleto, prêt à le poignarder.
De son côté, Anzoleto eut la force d'attendre sans se trahir
officiellement qu'il plût au comte d'achever sa plaisanterie féroce, ou
de renoncer à la vie. Ceci dura deux minutes qui lui semblèrent un
siècle, et que le comte supporta avec un mépris stoïque; après quoi il
fit une profonde révérence à Consuelo, et se tournant vers son protégé:
«Je vous permets, lui dit-il, de monter aussi dans ma gondole; à
l'avenir vous saurez comment se conduit un galant homme.»
Et il se recula pour faire passer Anzoleto dans sa barque. Puis il donna
aux gondoliers l'ordre de ramer vers la Corte-Minelli, et il resta
debout sur la rive, immobile comme une statue. Il semblait attendre de
pied ferme une nouvelle velléité de meurtre de la part de son rival
humilié.
«Comment donc le comte sait-il où tu demeures? fut le premier mot
qu'Anzoleto adressa à son amie dès qu'ils eurent perdu de vue le palais
Zustiniani.
--Parce que je le lui ai dit, repartit Consuelo.
--Et pourquoi le lui as-tu dit?
--Parce qu'il me l'a demandé.
--Tu ne devines donc pas du tout pourquoi il voulait le savoir?
--Apparemment pour me faire reconduire.
--Tu crois que c'est là tout? Tu crois qu'il ne viendra pas te voir?
--Venir me voir? Quelle folie! Dans une aussi misérable demeure? Ce
serait un excès de politesse de sa part que je ne désire pas du tout.
--Tu fais bien de ne pas le désirer, Consuelo; car un excès de honte
serait peut-être pour toi le résultat de cet excès d'honneur!
--De la honte? Et pourquoi de la honte à moi? Vraiment je ne comprends
rien à tes discours ce soir, cher Anzoleto, et je te trouve singulier de
me parler de choses que je n'entends point, au lieu de me dire la joie
que tu éprouves du succès inespéré et incroyable de notre journée.
--Inespéré, en effet, répondit Anzoleto avec amertume.
--Il me semblait qu'à vêpres, et ce soir pendant qu'on m'applaudissait,
tu étais plus enivré que moi! Tu me regardais avec des yeux si
passionnés, et je goûtais si bien mon bonheur en le voyant reflété sur
ton visage! Mais depuis quelques instants te voilà sombre et bizarre
comme tu l'es quelquefois quand nous manquons de pain ou quand notre
avenir paraît incertain et fâcheux.
--Et maintenant, tu veux que je me réjouisse de l'avenir? Il est
possible qu'il ne soit pas incertain, en effet; mais à coup sûr il n'a
rien de divertissant pour moi!
--Que te faut-il donc de plus? Il y a à peine huit jours que tu as
débuté chez le comte, tu as eu un succès d'enthousiasme....
--Mon succès auprès du comte est fort éclipsé par le tien; ma chère. Tu
le sais de reste.
--J'espère bien que non. D'ailleurs, quand cela serait, nous ne pouvons
pas être jaloux l'un de l'autre.»
Cette parole ingénue, dite avec un accent de tendresse et de vérité
irrésistible, fit rentrer le calme dans l'âme d'Anzoleto.
«Oh! tu as raison, dit-il en serrant sa fiancée dans ses bras, nous ne
pouvons pas être jaloux l'un de l'autre; car nous ne pouvons pas nous
tromper.»
Mais en même temps qu'il prononça ces derniers mots, il se rappela avec
remords son commencement d'aventure avec la Corilla, et il lui vint
subitement dans l'idée, que le comte, pour achever de l'en punir, ne
manquerait pas de le dévoiler à Consuelo, le jour où il croirait ses
espérances tant soit peu encouragées par elle. Il retomba dans une morne
rêverie, et Consuelo devint pensive aussi.
«Pourquoi, lui dit-elle après un instant de silence, dis-tu que nous ne
pouvons pas nous tromper? A coup sûr, c'est une grande vérité; mais à
quel propos cela t'est-il venu?
--Tiens, ne parlons plus dans cette gondole, répondit Anzoleto à voix
basse; je crains qu'on n'écoute nos paroles, et qu'on ne les rapporte au
comte. Cette couverture de soie et de velours est bien mince, et ces
barcarolles de palais ont les oreilles quatre fois plus larges et plus
profondes que nos barcarolles de place.--Laisse-moi monter avec toi
dans ta chambre, lui dit-il lorsqu'on les eut déposés sur la rive, à
l'entrée de la Corte-Minelli.
--Tu sais que c'est contraire à nos habitudes et à nos conventions, lui
répondit-elle.
--Oh! ne me refuse pas cela, s'écria Anzoleto, tu me mettrais le
désespoir et la fureur dans l'âme.»
Effrayée de son accent et de ses paroles, Consuelo n'osa refuser; et
quand elle eut allumé sa lampe et tiré ses rideaux, le voyant sombre et
comme perdu dans ses pensées, elle entoura de ses bras le cou de son
fiancé:
«Comme tu me parais malheureux et inquiet ce soir! lui dit-elle
tristement. Que se passe-t-il donc en toi?
--Tu ne le sais pas, Consuelo? tu ne t'en doutes pas?
--Non! sur mon âme!
--Jure-le; que tu ne devines pas! Jure-le sur l'âme de ta mère, et sur
ton Christ que tu pries tous les matins et tous les soirs.
--Oh! je te le jure, sur mon Christ et sur l'âme de ma mère.
--Et sur notre amour?
--Sur notre amour et sur notre salut éternel!
--Je te crois, Consuelo; car ce serait la première fois de ta vie que tu
ferais un mensonge.
--Et maintenant m'expliqueras-tu ...?
--Je ne t'expliquerai rien. Peut-être faudra-t-il bientôt que je me
fasse comprendre.... Ah! quand ce moment sera venu, tu ne m'auras déjà
que trop compris. Malheur! malheur à nous deux le jour où tu sauras ce
que je souffre maintenant!
--O mon Dieu, de quel affreux malheur sommes-nous donc menacés? Hélas!
c'est donc sous le coup de je ne sais quelle malédiction que nous
devions rentrer dans cette pauvre chambre, où nous n'avions eu jusqu'à
présent aucun secret l'un pour l'autre! Quelque chose me disait bien,
quand je suis sortie ce matin, que j'y rentrerais la mort dans l'âme.
Qu'ai-je donc fait pour ne pas jouir d'un jour qui semblait si beau?
N'ai-je pas prié Dieu ardemment et sincèrement? N'ai-je pas éloigné de
moi toute pensée d'orgueil? N'ai-je pas chanté le mieux qu'il m'a été
possible? N'ai-je pas souffert de l'humiliation de la Clorinda? N'ai-je
pas obtenu du comte, sans qu'il s'en doutât et sans qu'il puisse se
dédire, la promesse qu'elle serait engagée comme _seconda donna_ avec
nous? Qu'ai-je donc fait de mal, encore une fois, pour souffrir les
douleurs que tu m'annonces, et que je ressens déjà, puisque, toi, tu les
éprouves?
--En vérité, Consuelo, tu as eu la pensée de faire engager la Clorinda?
--J'y suis résolue, si le comte est un homme de parole. Cette pauvre
fille a toujours rêvé le théâtre, elle n'a pas d'autre existence devant
elle.
--Et tu crois que le comte renverra la Rosalba, qui sait quelque chose,
pour la Clorinda, qui ne sait rien?
--La Rosalba suivra la fortune de sa soeur Corilla, et quant à la
Clorinda, nous lui donnerons des leçons, nous lui apprendrons à tirer le
meilleur parti de sa voix, qui est jolie. Le public sera indulgent pour
une aussi belle fille. D'ailleurs, quand même je n'obtiendrais son
admission que comme troisième femme, ce serait toujours une admission,
un début dans la carrière, un commencement d'existence.
--Tu es une sainte, Consuelo. Tu ne vois pas que cette pécore, en
acceptant tes bienfaits, et quoiqu'elle dût s'estimer trop heureuse
d'être troisième ou quatrième femme, ne te pardonnera jamais d'être la
première?
--Qu'importe son ingratitude? Va, j'en sais long déjà sur l'ingratitude
et les ingrats!
--Toi? dit Anzoleto en éclatant de rire et en l'embrassant avec son
ancienne effusion de frère.
--Oui, répondit-elle, enchantée de l'avoir distrait de ses soucis; j'ai
eu jusqu'à présent toujours devant les yeux, et j'aurai toujours gravé
dans l'âme, l'image de mon noble maître Porpora. Il lui est échappé bien
souvent devant moi des paroles amères et profondes qu'il me croyait
incapable de comprendre; mais elles creusaient bien avant dans mon
coeur, et elles n'en sortiront jamais. C'est un homme qui a bien
souffert, et que le chagrin dévore. Par lui, par sa tristesse, par ses
indignations concentrées, par les discours qui lui ont échappé devant
moi, il m'a appris que les artistes sont plus dangereux et plus méchants
que tu ne penses, mon cher ange; que le public est léger, oublieux;
cruel, injuste; qu'une grande carrière est une croix lourde à porter, et
la gloire une couronne d'épines! Oui, je sais tout cela; et j'y ai pensé
si souvent, et j'ai tant réfléchi là-dessus, que je me sens assez forte
pour ne pas m'étonner beaucoup et pour ne pas trop me laisser abattre
quand j'en ferai l'expérience par moi-même. Voilà pourquoi tu ne m'as
pas vue trop enivrée aujourd'hui de mon triomphe; voilà pourquoi aussi
je ne suis pas découragée en ce moment de tes noires pensées. Je ne les
comprends pas encore; mais je sais qu'avec toi, et pourvu que tu
m'aimes, je pourrai lutter avec assez de force pour ne pas tomber dans
la haine du genre humain, comme mon pauvre maître, qui est un noble
vieillard et un enfant malheureux.»
En écoutant parler son amie, Anzoleto reprit aussi son courage et sa
sérénité. Elle exerçait sur lui une grande puissance, et chaque jour il
découvrait en elle une fermeté de caractère et une droiture d'intentions
qui suppléait à tout ce qui lui manquait à lui-même. Les terreurs que la
jalousie lui avait inspirées s'effacèrent donc de son souvenir au bout
d'un quart d'heure d'entretien avec elle; et quand elle le questionna de
nouveau, il eut tellement honte d'avoir soupçonné un être si pur et si
calme, qu'il donna d'autres motifs à son agitation. «Je n'ai qu'une
crainte, lui dit-il, c'est que le comte ne te trouve tellement
supérieure à moi, qu'il ne me juge indigne de paraître à côté de toi
devant le public. Il ne m'a pas fait chanter ce soir, quoique je
m'attendisse à ce qu'il nous demanderait un duo. Il semblait avoir
oublié jusqu'à mon existence. Il ne s'est même pas aperçu qu'en
t'accompagnant, je touchais assez joliment le clavecin. Enfin, lorsqu'il
t'a signifié ton engagement, il ne m'a pas dit un mot du mien. Comment
n'as-tu pas remarqué une chose aussi étrange?
--La pensée ne m'est pas venue qu'il lui fût possible de vouloir
m'engager sans toi. Est-ce qu'il ne sait pas que rien ne pourrait m'y
décider, que nous sommes fiancés, que nous nous aimons? Est-ce que tu ne
le lui as pas dit bien positivement?
--Je lui ai dit; mais peut-être croît-il que je me vante, Consuelo.
--En ce cas je me vanterai moi-même de mon amour, Anzoleto; je lui dirai
tout cela si bien qu'il n'en doutera pas. Mais tu t'abuses, mon ami; le
comte n'a pas jugé nécessaire de te parler de ton engagement, parce que
c'est une chose arrêtée, conclue, depuis le jour où tu as chanté chez
lui avec tant de succès.
--Mais non signé! Et le tien sera signé demain: il te l'a dit!
--Crois-tu que je signerai la première? Oh! non pas! Tu as bien fait de
me mettre sur mes gardes. Mon nom ne sera écrit qu'au bas du tien.
--Tu me le jures?
--Oh! fi! Vas-tu encore me faire faire des serments pour une chose que
tu sais si bien? Vraiment, tu ne m'aimes pas ce soir, ou tu veux me
faire souffrir; car tu fais semblant de croire que je ne t'aime point.»
A cette pensée, les yeux de Consuelo se gonflèrent, et elle s'assit avec
un petit air boudeur qui la rendit charmante.
«Au fait, je suis un fou, un sot, pensa Anzoleto. Comment ai-je pu
penser un instant que le comte triompherait d'une âme si pure et d'un
amour si complet? Est-ce qu'il n'est pas assez expérimenté pour voir du
premier coup d'oeil que Consuelo n'est pas son fait; et aurait-il été
assez généreux ce soir pour me faire monter dans la gondole à sa place,
s'il n'eût connu pertinemment qu'il y jouerait auprès d'elle le rôle
d'un fat ridicule? Non, non; mon sort est assuré, ma position
inexpugnable. Que Consuelo lui plaise, qu'il l'aime, qu'il la courtise,
tout cela ne servira qu'à avancer ma fortune; car elle saura bien
obtenir de lui tout ce qu'elle voudra sans s'exposer. Consuelo en saura
vite plus que moi sur ce chapitre. Elle est forte, elle est prudente.
Les prétentions du cher comte tourneront à mon profit et à ma gloire.»
Et, abjurant complètement tous ses doutes, il se jeta aux pieds de son
amie, et se livra à l'enthousiasme passionné qu'il éprouvait pour la
première fois, et que depuis quelques-heures la jalousie comprimait en
lui.
«O ma belle! ô ma sainte! ô ma diablesse! ô ma reine! s'écria-t-il,
pardonne-moi d'avoir pensé à moi-même au lieu de me prosterner devant
toi pour t'adorer; ainsi que j'aurais dû le faire en me retrouvant seul
avec toi dans cette chambre! J'en suis sorti ce matin en te querellant.
Oui, oui, je devrais n'y être rentré qu'en me traînant sur mes genoux!
Comment peux-tu aimer encore et sourire à une brute telle que moi?
Casse-moi ton éventail sur la figure, Consuelo. Mets ton joli pied sur
ma tête. Tu es plus grande que moi de cent coudées, et je suis ton
esclave pour jamais, à partir d'aujourd'hui.
--Je ne mérite pas ces belles paroles, lui répondit-elle en
s'abandonnant à ses étreintes; et quant à tes distractions, je les
excuse, car je les comprends. Je vois bien que la peur d'être séparé de
moi, et de voir diviser une vie qui ne peut être qu'une pour nous deux,
t'a seule inspiré ce chagrin et ces doutes. Tu as manqué dé foi envers
Dieu; c'est bien plus mal que si tu m'avais accusée de quelque lâcheté.
Mais je prierai pour toi, et je dirai: Seigneur, pardonnez-lui comme je
lui pardonne.»
En exprimant son amour avec abandon, simplicité, et en y mêlant, comme
toujours, cette dévotion espagnole pleine de tendresse humaine et de
compromis ingénus, Consuelo était si belle; la fatigue et lés émotions
de la journée avaient répandu sur elle une langueur si suave,
qu'Anzoleto, exalté d'ailleurs par cette espèce d'apothéose dont elle
sortait et qui la lui montrait sous une face nouvelle, ressentit enfin
tous les délires d'une passion violente pour cette petite soeur jusque
là si paisiblement aimée. Il était de ces hommes qui ne s'enthousiasment
que pour ce qui est applaudi, convoité et disputé par les autres. La
joie de sentir en sa possession l'objet de tant de désirs qu'il avait
vus s'allumer et bouillonner autour d'elle, éveilla en lui des désirs
irréfrénables; et, pour la première fois, Consuelo fut réellement en
péril entre ses bras.
«Sois mon amante, sois ma femme, s'écria-t-il enfin d'une voix étouffée.
Sois à moi tout entière et pour toujours.
--Quand tu voudras, lui répondit Consuelo avec un sourire angélique.
Demain si tu veux.
--Demain! Et pourquoi demain?
--Tu as raison, il est plus de minuit, c'est aujourd'hui que nous
pouvons nous marier. Dès que le jour sera levé, nous pouvons aller
trouver le prêtre. Nous n'avons de parents ni l'un ni l'autre, la
cérémonie ne demandera pas de longs préparatifs. J'ai ma robe d'indienne
que je n'ai pas encore mise. Tiens, mon ami, en la faisant, je me
disais: Je n'aurai plus d'argent pour acheter ma robe de noces; et si
mon ami se décidait à m'épouser un de ces jours, je serais forcée de
porter à l'église la même qui aurait déjà été étrennée. Cela parte
malheur, à ce qu'on dit. Aussi, quand ma mère est venue en rêve me la
retirer pour la remettre dans l'armoire, elle savait bien ce qu'elle
faisait, la pauvre âme! Ainsi donc tout est prêt; demain, au lever du
soleil, nous nous jurerons fidélité. Tu attendais pour cela, méchant,
d'être sûr que je n'étais pas laide?
--Oh! Consuelo, s'écria Anzoleto avec angoisse, tu es un enfant, un
véritable enfant! Nous ne pouvons nous marier ainsi du jour au lendemain
sans qu'on le sache; car le comte et le Porpora, dont la protection nous
est encore si nécessaire, seraient fort irrités contre nous, si nous
prenions cette détermination sans les consulter, sans même les avertir.
Ton vieux maître ne m'aime pas trop, et te comte, je le sais de bonne
part, n'aime pas les cantatrices mariées. Il faudra donc que nous
gagnions du temps pour les amener à consentir à notre mariage; ou bien
il faut au moins quelques jours, si nous nous marions en secret, pour
préparer mystérieusement cette affaire délicate. Nous ne pouvons pas
courir à San-Samuel, où tout le monde nous connaît, et où il ne faudra
que la présence d'une vieille bonne femme pour que toute la paroisse en
soit avertie au bout d'une heure.
--Je n'avais pas songé à tout cela, dit Consuelo. Eh bien, de quoi me
parlais-tu donc tout à l'heure? Pourquoi, méchant, me disais-tu «Sois ma
femme» puisque tu savais que cela n'était pas encore possible? Ce n'est
pas moi qui t'en ai parlé la première, Anzoleto! Quoique j'aie pensé
bien souvent que nous étions en âge de nous marier, et que je n'eusse
jamais songé aux obstacles dont tu parles, je m'étais fait un devoir de
laisser cette décision à ta prudence, et, faut-il te le dire? à ton
inspiration; car je voyais bien, que tu n'étais pas trop pressé de
m'appeler ta femme, et je ne t'en voulais pas. Tu m'as souvent dit
qu'avant de s'établir, il fallait assurer le sort de sa famille future,
en s'assurant soi-même de quelques ressources. Ma mère le disait aussi,
et je trouve cela raisonnable. Ainsi, tout bien considéré, ce serait
encore trop tôt. Il faut que notre engagement à tous deux avec le
théâtre soit signé, n'est-ce pas? Il faut même que la faveur du public
nous soit assurée. Nous reparlerons de cela après nos débuts. Pourquoi
pâlis-tu? mon Dieu, pourquoi serres-tu ainsi les poings, Anzoleto? Ne
sommes-nous pas bien heureux? Avons-nous besoin d'être liés par un
serment pour nous aimer, et compter l'un sur l'autre?
--O Consuelo, que tu es calme, que tu es pure, et que tu es froide!
soeécria Anzoleto avec une sorte de rage.
--Moi! je suis froide! s'écria la jeune Espagnole stupéfaite et
vermeille d'indignation.
--Hélas! je t'aime comme on peut aimer une femme, et tu m'écoutes et tu
me réponds comme un enfant. Tu ne connais que l'amitié, tu ne comprends
pas l'amour. Je souffre, je brûle, je meurs à tes pieds, et tu me parles
de prêtre, de robe et de théâtre?»
Consuelo, qui s'était levée avec impétuosité, se rassit confuse et toute
tremblante. Elle garda longtemps le silence; et lorsque Anzoleto voulut
lui arracher de nouvelles caresses, elle le repoussa doucement.
«Écoute, lui dit-elle, il faut s'expliquer et se connaître. Tu me crois
trop enfant en vérité, et ce serait une minauderie de ma part, de ne te
pas avouer qu'à présent je comprends fort bien. Je n'ai pas traversé les
trois quarts de l'Europe avec des gens de toute espèce, je n'ai pas vu
de près les moeurs libres et sauvages des artistes vagabonds, je n'ai
pas deviné, hélas! les secrets mal cachés de ma pauvre mère, sans savoir
ce que toute fille du peuple sait d'ailleurs fort bien à mon âge. Mais
je ne pouvais pas me décider à croire, Anzoleto, que tu voulusses
m'engager à violer un serment fait à Dieu entre les mains de ma mère
mourante. Je ne tiens pas beaucoup à ce que les patriciennes, dont
j'entends quelquefois les causeries, appellent leur réputation. Je suis
trop peu de chose dans le monde pour attacher mon honneur au plus ou
moins de chasteté qu'on voudra bien me supposer; mais je fais consister
mon honneur à garder mes promesses, de même que je fais consister le
tien à savoir garder les tiennes. Je ne suis peut-être pas aussi bonne
catholique que je voudrais l'être. J'ai été si peu instruite dans la
religion! Je ne puis pas avoir d'aussi belles règles de conduite et
d'aussi belles maximes de vertu que ces jeunes filles de la Scuola,
élevées dans le cloître et entretenues du matin au soir dans la science
divine. Mais je pratique comme je sais et comme je peux. Je ne crois pas
notre amour capable de s'entacher d'impureté pour devenir un peu plus
vif avec nos années. Je ne compte pas trop les baisers que je te donne,
mais je sais que nous n'avons pas désobéi à ma mère, et que je ne veux
pas lui désobéir pour satisfaire des impatiences faciles à réprimer.
--Faciles! s'écria Anzoleto en la pressant avec emportement sur sa
poitrine; faciles! Je savais bien que tu étais froide.
--Froide, tant que tu voudras, répondit-elle en se dégageant de ses
bras. Dieu, qui lit dans mon coeur, sait bien si je t'aime!
--Eh bien! jette-toi donc dans son sein, dit Anzoleto avec dépit; car le
mien n'est pas un refuge aussi assuré, et je m'enfuis pour ne pas
devenir impie.»
II courut vers la porte, croyant que Consuelo, qui n'avait jamais pu se
séparer de lui au milieu d'une querelle, si légère qu'elle fût, sans
chercher à le calmer, s'empresserait de le retenir. Elle fit
effectivement un mouvement impétueux pour s'élancer vers lui; puis elle
s'arrêta, le vit sortir, courut aussi vers la porte, mit la main sur le
loquet pour ouvrir et le rappeler. Mais, ramenée à sa résolution par une
force surhumaine, elle tira le verrou sur lui; et, vaincue par une lutte
trop violente, elle tomba raide évanouie sur le plancher, où elle resta
sans mouvement jusqu'au jour.