La dissertation musicale se prolongea jusque dans le salon du palais
Zustiniani, où l'on rentra vers minuit pour prendre le chocolat et les
sorbets. Du technique de l'art on était passé au style, aux idées, aux
formes anciennes et modernes, enfin à l'expression, et de là aux
artistes, et à leurs différentes manières de sentir et d'exprimer. Le
Porpora parlait avec admiration de son maître Scarlatti, le premier qui
eût imprimé un caractère pathétique aux compositions religieuses. Mais
il s'arrêtait là, et ne voulait pas que la musique sacrée empiétât sur
le domaine du profane en se permettant les ornements, les traits et les
roulades.
«Est-ce donc, lui dit Anzoleto, que votre seigneurie réprouve ces traits
et ces ornements difficiles qui ont cependant fait le succès et la
célébrité de son illustre élève Farinelli?
--Je ne les réprouve qu'à l'église, répondit le maestro. Je les approuve
au théâtre; mais je les veux à leur place, et surtout j'en proscris
l'abus. Je les veux d'un goût pur, sobres, ingénieux, élégants, et, dans
leurs modulations, appropriés non-seulement au sujet qu'on traite, mais
encore au personnage qu'on représente, à la passion qu'on exprime, et à
la situation où se trouve le personnage. Les nymphes et les bergères
peuvent roucouler comme les oiseaux, ou cadencer leurs accents comme le
murmure des fontaines; mais Médée ou Didon ne peuvent que sangloter ou
rugir comme la lionne blessée. La coquette peut charger d'ornements
capricieux et recherchés ses folles cavatines. La Corilla excelle en ce
genre: mais qu'elle veuille exprimer les émotions profondes, les grandes
passions, elle reste au-dessous de son rôle; et c'est en vain qu'elle
s'agite, c'est en vain qu'elle gonfle sa voix et son sein: un trait
déplacé, une roulade absurde, viennent changer en un instant en ridicule
parodie ce sublime qu'elle croyait atteindre. Vous avez tous entendu la
Faustina Pordoni, aujourd'hui madame Hasse. En de certains rôles
appropriés à ses qualités brillantes, elle n'avait, point de rivale.
Mais que la Cuzzoni vînt, avec son sentiment pur et profond, faire
parler la douleur, la prière, ou la tendresse, les larmes qu'elle vous
arrachait effaçaient en un instant de vos coeurs le souvenir de toutes
les merveilles que la Faustina avait prodiguées à vos sens. C'est qu'il
y a le talent de la matière, et le génie de l'âme. Il y a ce qui amuse,
et ce qui émeut; ce qui étonne et ce qui ravit. Je sais fort bien que
les tours de force sont en faveur; mais quant à moi, si je les ai
enseignés à mes élèves comme des accessoires utiles, je suis presque à
m'en repentir, lorsque je vois la plupart d'entre eux en abuser, et
sacrifier le nécessaire au superflu, l'attendrissement durable de
l'auditoire aux cris de surprise et aux trépignements d'un plaisir
fiévreux et passager.»
Personne ne combattait cette conclusion éternellement vraie dans tous
les arts, et qui sera toujours appliquée à leurs diverses manifestations
par les âmes élevées. Cependant le comte, qui était curieux de savoir
comment Consuelo chanterait la musique profane, feignit de contredire un
peu l'austérité des principes du Porpora; mais voyant que la modeste
fille, au lieu de réfuter ses hérésies, tournait toujours ses yeux vers
son vieux maître, comme pour lui demander de répondre victorieusement,
il prit le parti de s'attaquer directement à elle-même, et de lui
demander si elle entendait chanter sur la scène avec autant de sagesse
et de pureté qu'à l'église.
«Je ne crois pas, répondit-elle avec une humilité sincère, que j'y
trouve les même inspirations, et je crains d'y valoir beaucoup moins.
--Cette réponse modeste et spirituelle me rassure, dit le comte, je suis
certain que vous vous inspirerez assez de la présence d'un public
ardent, curieux, un peu gâté, je l'avoue, pour condescendre à étudier
ces difficultés brillantes dont chaque jour il se montre plus avide.
--Étudier! dit le Porpora avec un sourire plein de finesse.
--Étudier! s'écria Anzoleto avec un dédain superbe.
--Oui sans doute, étudier, reprit Consuelo avec sa douceur accoutumée.
Quoique je me sois exercée quelquefois à ce genre de travail, je ne
pense pas encore être capable de rivaliser avec les illustres chanteuses
qui ont paru sur notre scène....
--Tu mens! s'écria Anzoleto tout animé. Monseigneur, elle ment!
faites-lui chanter les airs les plus ornés et les plus difficiles du
répertoire, vous verrez ce qu'elle sait faire.
--Si je ne craignais pas qu'elle fût fatiguée ...» dit le comte, dont les
yeux pétillaient déjà d'impatience et de désir.
Consuelo tourna les siens naïvement vers le Porpora, comme pour prendre
ses ordres.
«Au fait, dit celui-ci, comme elle ne se fatigue pas pour si peu, et
comme nous sommes ici en petite et excellente compagnie, on pourrait
examiner son talent sur toutes les faces. Voyons, seigneur comte,
choisissez un air, et accompagnez-la vous-même au clavecin.
--L'émotion que sa voix et sa présence me causent, répondit Zustiniani,
me feraient faire de fausses notes. Pourquoi pas vous, mon maître?
--Je voudrais la regarder chanter, dit le Porpora; car entre nous soit
dit, je l'ai toujours entendue sans jamais songer à la voir. Il faut que
je sache comment elle se tient, ce qu'elle fait de sa bouche et de ses
yeux. Allons, lève-toi, ma fille; c'est pour moi aussi que l'épreuve va
être tentée.
--Ce sera donc moi qui l'accompagnerai, dit Anzoleto en s'asseyant au
clavecin.
--Vous allez m'intimider trop, mon maître, dit Consuelo à Porpora.
--La timidité n'appartient qu'à la sottise, répondit le maître.
Quiconque se sent pénétré d'un amour vrai pour son art ne peut rien
craindre. Si tu trembles, tu n'as que de la vanité; si tu perds tes
moyens, tu n'en as que de factices; et s'il en est ainsi, je suis là
pour dire tout le premier: La Consuelo n'est bonne à rien!»
Et sans s'inquiéter de l'effet désastreux que pouvaient produire des
encouragements aussi tendres, le professeur mit ses lunettes, arrangea
sa chaise bien en face de son élève, et commença à battre la mesure sur
la queue du clavecin pour donner le vrai mouvement à la ritournelle. On
avait choisi un air brillant, bizarre et difficile, tiré d'un opéra
bouffe de Galuppi, _la Diavolessa_, afin de prendre tout à coup le genre
le plus différent de celui où Consuelo avait triomphé le matin. La jeune
fille avait une si prodigieuse facilité qu'elle était arrivée, presque
sans études, à faire faire, en se jouant, tous les tours de force alors
connus, à sa voix souple et puissante. Le Porpora lui avait recommandé
de faire ces exercices, et, de temps en temps, les lui avait fait
répéter pour s'assurer qu'elle ne les négligeait pas. Mais il n'y avait
jamais donné assez de temps et d'attention pour savoir ce dont
l'étonnante élève était capable en ce genre. Pour se venger de la
rudesse qu'il venait de lui montrer, Consuelo eut l'espièglerie de
surcharger l'air extravagant de _la Diavolessa_ d'une multitude
d'ornements et de traits regardés jusque là comme impossibles, et
qu'elle improvisa aussi tranquillement que si elle les eût notés et
étudiés avec soin. Ces ornements furent si savants de modulations, d'un
caractère si énergique, si infernal, et mêlés, au milieu de leur plus
impétueuse gaîté, d'accents si lugubres, qu'un frisson de terreur vint
traverser l'enthousiasme de l'auditoire, et que le Porpora, se levant
tout à coup, s'écria avec force:
«C'est toi qui es le diable en personne!»
Consuelo finit son air par un crescendo de force qui enleva les cris
d'admiration, tandis qu'elle se rasseyait sur sa chaise en éclatant de
rire.
«Méchante fille! dit le Porpora, tu m'as joué un tour pendable. Tu t'es
moquée de moi. Tu m'as caché la moitié de tes études et de tes
ressources. Je n'avais plus rien à t'enseigner depuis longtemps, et tu
prenais mes leçons par hypocrisie, peut-être pour me ravir tous les
secrets de la composition et de l'enseignement, afin de me surpasser en
toutes choses, et de me faire passer ensuite pour un vieux pédant!
--Mon maître, répondit Consuelo, je n'ai pas fait autre chose qu'imiter
votre malice envers l'empereur Charles. Ne m'avez-vous pas raconté cette
aventure? comme quoi Sa Majesté Impériale n'aimait pas les trilles, et
vous avait fait défense d'en introduire un seul dans votre oratorio, et
comme quoi, ayant scrupuleusement respecté sa défense jusqu'à la fin de
l'oeuvre, vous lui aviez donné un divertissement de bon goût à la fugue
finale en la commençant par quatre trilles ascendantes, répétées ensuite
à l'infini, dans le _stretto_ par toutes les parties? Vous avez fait ce
soir le procès à l'abus des ornements, et puis vous m'avez ordonné d'en
faire. J'en ai fait trop, afin de vous prouver que moi aussi je puis
outrer un travers dont je veux bien me laisser accuser.
--Je te dis que tu es le diable, reprit le Porpora. Maintenant
chante-nous quelque chose d'humain, et chante-le comme tu l'entendras;
car je vois bien que je ne puis plus être ton maître.
--Vous serez toujours mon maître respecté et bien-aimé, s'écria-t-elle
en se jetant à son cou et en le serrant à l'étouffer; c'est à vous que
je dois mon pain et mon instruction depuis dix ans. O mon maître! on dit
que vous avez fait des ingrats: que Dieu me retire à l'instant même
l'amour et la voix, si je porte dans mon coeur le poison de l'orgueil et
de l'ingratitude!»
Le Porpora devint pâle, balbutia quelques mots, et déposa un baiser
paternel sur le front de son élève: mais il y laissa une larme; et
Consuelo, qui n'osa l'essuyer, sentit sécher lentement sur son front
cette larme froide et douloureuse de la vieillesse abandonnée et du
génie malheureux. Elle en ressentit une émotion profonde et comme une
terreur religieuse qui éclipsa toute sa gaîté et éteignit toute sa verve
pour le reste de la soirée. Une heure après, quand on eut épuisé autour
d'elle et pour elle toutes les formules de l'admiration, de la surprise
et du ravissement, sans pouvoir la distraire de sa mélancolie, on lui
demanda un spécimen de son talent dramatique. Elle chanta un grand air
de Jomelli dans l'opéra de _Didon abandonnée_; jamais elle n'avait mieux
senti le besoin d'exhaler sa tristesse; elle fut sublime de pathétique,
de simplicité, de grandeur, et belle de visage plus encore qu'elle ne
l'avait été à l'église. Son teint s'était animé d'un peu de fièvre, ses
yeux lançaient de sombres éclairs; ce n'était plus une sainte, c'était
mieux encore, c'était une femme dévorée d'amour. Le comte, son ami
Barberigo, Anzoleto, tous les auditeurs, et, je crois, le vieux Porpora
lui-même, faillirent en perdre l'esprit. La Clorinda suffoqua de
désespoir. Consuelo, à qui le comte déclara que, dès le lendemain, son
engagement serait dressé et signé, le pria de lui promettre une grâce
secondaire, et de lui engager sa parole à la manière des anciens
chevaliers, sans savoir de quoi il s'agissait. Il le fit, et l'on se
sépara, brisé de cette émotion délicieuse que procurent les grandes
choses, et qu'imposent les grandes intelligences.