XII.

La dissertation musicale se prolongea jusque dans le salon du palais

Zustiniani, où l'on rentra vers minuit pour prendre le chocolat et les

sorbets. Du technique de l'art on était passé au style, aux idées, aux

formes anciennes et modernes, enfin à l'expression, et de là aux

artistes, et à leurs différentes manières de sentir et d'exprimer. Le

Porpora parlait avec admiration de son maître Scarlatti, le premier qui

eût imprimé un caractère pathétique aux compositions religieuses. Mais

il s'arrêtait là, et ne voulait pas que la musique sacrée empiétât sur

le domaine du profane en se permettant les ornements, les traits et les

roulades.

«Est-ce donc, lui dit Anzoleto, que votre seigneurie réprouve ces traits

et ces ornements difficiles qui ont cependant fait le succès et la

célébrité de son illustre élève Farinelli?

--Je ne les réprouve qu'à l'église, répondit le maestro. Je les approuve

au théâtre; mais je les veux à leur place, et surtout j'en proscris

l'abus. Je les veux d'un goût pur, sobres, ingénieux, élégants, et, dans

leurs modulations, appropriés non-seulement au sujet qu'on traite, mais

encore au personnage qu'on représente, à la passion qu'on exprime, et à

la situation où se trouve le personnage. Les nymphes et les bergères

peuvent roucouler comme les oiseaux, ou cadencer leurs accents comme le

murmure des fontaines; mais Médée ou Didon ne peuvent que sangloter ou

rugir comme la lionne blessée. La coquette peut charger d'ornements

capricieux et recherchés ses folles cavatines. La Corilla excelle en ce

genre: mais qu'elle veuille exprimer les émotions profondes, les grandes

passions, elle reste au-dessous de son rôle; et c'est en vain qu'elle

s'agite, c'est en vain qu'elle gonfle sa voix et son sein: un trait

déplacé, une roulade absurde, viennent changer en un instant en ridicule

parodie ce sublime qu'elle croyait atteindre. Vous avez tous entendu la

Faustina Pordoni, aujourd'hui madame Hasse. En de certains rôles

appropriés à ses qualités brillantes, elle n'avait, point de rivale.

Mais que la Cuzzoni vînt, avec son sentiment pur et profond, faire

parler la douleur, la prière, ou la tendresse, les larmes qu'elle vous

arrachait effaçaient en un instant de vos coeurs le souvenir de toutes

les merveilles que la Faustina avait prodiguées à vos sens. C'est qu'il

y a le talent de la matière, et le génie de l'âme. Il y a ce qui amuse,

et ce qui émeut; ce qui étonne et ce qui ravit. Je sais fort bien que

les tours de force sont en faveur; mais quant à moi, si je les ai

enseignés à mes élèves comme des accessoires utiles, je suis presque à

m'en repentir, lorsque je vois la plupart d'entre eux en abuser, et

sacrifier le nécessaire au superflu, l'attendrissement durable de

l'auditoire aux cris de surprise et aux trépignements d'un plaisir

fiévreux et passager.»

Personne ne combattait cette conclusion éternellement vraie dans tous

les arts, et qui sera toujours appliquée à leurs diverses manifestations

par les âmes élevées. Cependant le comte, qui était curieux de savoir

comment Consuelo chanterait la musique profane, feignit de contredire un

peu l'austérité des principes du Porpora; mais voyant que la modeste

fille, au lieu de réfuter ses hérésies, tournait toujours ses yeux vers

son vieux maître, comme pour lui demander de répondre victorieusement,

il prit le parti de s'attaquer directement à elle-même, et de lui

demander si elle entendait chanter sur la scène avec autant de sagesse

et de pureté qu'à l'église.

«Je ne crois pas, répondit-elle avec une humilité sincère, que j'y

trouve les même inspirations, et je crains d'y valoir beaucoup moins.

--Cette réponse modeste et spirituelle me rassure, dit le comte, je suis

certain que vous vous inspirerez assez de la présence d'un public

ardent, curieux, un peu gâté, je l'avoue, pour condescendre à étudier

ces difficultés brillantes dont chaque jour il se montre plus avide.

--Étudier! dit le Porpora avec un sourire plein de finesse.

--Étudier! s'écria Anzoleto avec un dédain superbe.

--Oui sans doute, étudier, reprit Consuelo avec sa douceur accoutumée.

Quoique je me sois exercée quelquefois à ce genre de travail, je ne

pense pas encore être capable de rivaliser avec les illustres chanteuses

qui ont paru sur notre scène....

--Tu mens! s'écria Anzoleto tout animé. Monseigneur, elle ment!

faites-lui chanter les airs les plus ornés et les plus difficiles du

répertoire, vous verrez ce qu'elle sait faire.

--Si je ne craignais pas qu'elle fût fatiguée ...» dit le comte, dont les

yeux pétillaient déjà d'impatience et de désir.

Consuelo tourna les siens naïvement vers le Porpora, comme pour prendre

ses ordres.

«Au fait, dit celui-ci, comme elle ne se fatigue pas pour si peu, et

comme nous sommes ici en petite et excellente compagnie, on pourrait

examiner son talent sur toutes les faces. Voyons, seigneur comte,

choisissez un air, et accompagnez-la vous-même au clavecin.

--L'émotion que sa voix et sa présence me causent, répondit Zustiniani,

me feraient faire de fausses notes. Pourquoi pas vous, mon maître?

--Je voudrais la regarder chanter, dit le Porpora; car entre nous soit

dit, je l'ai toujours entendue sans jamais songer à la voir. Il faut que

je sache comment elle se tient, ce qu'elle fait de sa bouche et de ses

yeux. Allons, lève-toi, ma fille; c'est pour moi aussi que l'épreuve va

être tentée.

--Ce sera donc moi qui l'accompagnerai, dit Anzoleto en s'asseyant au

clavecin.

--Vous allez m'intimider trop, mon maître, dit Consuelo à Porpora.

--La timidité n'appartient qu'à la sottise, répondit le maître.

Quiconque se sent pénétré d'un amour vrai pour son art ne peut rien

craindre. Si tu trembles, tu n'as que de la vanité; si tu perds tes

moyens, tu n'en as que de factices; et s'il en est ainsi, je suis là

pour dire tout le premier: La Consuelo n'est bonne à rien!»

Et sans s'inquiéter de l'effet désastreux que pouvaient produire des

encouragements aussi tendres, le professeur mit ses lunettes, arrangea

sa chaise bien en face de son élève, et commença à battre la mesure sur

la queue du clavecin pour donner le vrai mouvement à la ritournelle. On

avait choisi un air brillant, bizarre et difficile, tiré d'un opéra

bouffe de Galuppi, _la Diavolessa_, afin de prendre tout à coup le genre

le plus différent de celui où Consuelo avait triomphé le matin. La jeune

fille avait une si prodigieuse facilité qu'elle était arrivée, presque

sans études, à faire faire, en se jouant, tous les tours de force alors

connus, à sa voix souple et puissante. Le Porpora lui avait recommandé

de faire ces exercices, et, de temps en temps, les lui avait fait

répéter pour s'assurer qu'elle ne les négligeait pas. Mais il n'y avait

jamais donné assez de temps et d'attention pour savoir ce dont

l'étonnante élève était capable en ce genre. Pour se venger de la

rudesse qu'il venait de lui montrer, Consuelo eut l'espièglerie de

surcharger l'air extravagant de _la Diavolessa_ d'une multitude

d'ornements et de traits regardés jusque là comme impossibles, et

qu'elle improvisa aussi tranquillement que si elle les eût notés et

étudiés avec soin. Ces ornements furent si savants de modulations, d'un

caractère si énergique, si infernal, et mêlés, au milieu de leur plus

impétueuse gaîté, d'accents si lugubres, qu'un frisson de terreur vint

traverser l'enthousiasme de l'auditoire, et que le Porpora, se levant

tout à coup, s'écria avec force:

«C'est toi qui es le diable en personne!»

Consuelo finit son air par un crescendo de force qui enleva les cris

d'admiration, tandis qu'elle se rasseyait sur sa chaise en éclatant de

rire.

«Méchante fille! dit le Porpora, tu m'as joué un tour pendable. Tu t'es

moquée de moi. Tu m'as caché la moitié de tes études et de tes

ressources. Je n'avais plus rien à t'enseigner depuis longtemps, et tu

prenais mes leçons par hypocrisie, peut-être pour me ravir tous les

secrets de la composition et de l'enseignement, afin de me surpasser en

toutes choses, et de me faire passer ensuite pour un vieux pédant!

--Mon maître, répondit Consuelo, je n'ai pas fait autre chose qu'imiter

votre malice envers l'empereur Charles. Ne m'avez-vous pas raconté cette

aventure? comme quoi Sa Majesté Impériale n'aimait pas les trilles, et

vous avait fait défense d'en introduire un seul dans votre oratorio, et

comme quoi, ayant scrupuleusement respecté sa défense jusqu'à la fin de

l'oeuvre, vous lui aviez donné un divertissement de bon goût à la fugue

finale en la commençant par quatre trilles ascendantes, répétées ensuite

à l'infini, dans le _stretto_ par toutes les parties? Vous avez fait ce

soir le procès à l'abus des ornements, et puis vous m'avez ordonné d'en

faire. J'en ai fait trop, afin de vous prouver que moi aussi je puis

outrer un travers dont je veux bien me laisser accuser.

--Je te dis que tu es le diable, reprit le Porpora. Maintenant

chante-nous quelque chose d'humain, et chante-le comme tu l'entendras;

car je vois bien que je ne puis plus être ton maître.

--Vous serez toujours mon maître respecté et bien-aimé, s'écria-t-elle

en se jetant à son cou et en le serrant à l'étouffer; c'est à vous que

je dois mon pain et mon instruction depuis dix ans. O mon maître! on dit

que vous avez fait des ingrats: que Dieu me retire à l'instant même

l'amour et la voix, si je porte dans mon coeur le poison de l'orgueil et

de l'ingratitude!»

Le Porpora devint pâle, balbutia quelques mots, et déposa un baiser

paternel sur le front de son élève: mais il y laissa une larme; et

Consuelo, qui n'osa l'essuyer, sentit sécher lentement sur son front

cette larme froide et douloureuse de la vieillesse abandonnée et du

génie malheureux. Elle en ressentit une émotion profonde et comme une

terreur religieuse qui éclipsa toute sa gaîté et éteignit toute sa verve

pour le reste de la soirée. Une heure après, quand on eut épuisé autour

d'elle et pour elle toutes les formules de l'admiration, de la surprise

et du ravissement, sans pouvoir la distraire de sa mélancolie, on lui

demanda un spécimen de son talent dramatique. Elle chanta un grand air

de Jomelli dans l'opéra de _Didon abandonnée_; jamais elle n'avait mieux

senti le besoin d'exhaler sa tristesse; elle fut sublime de pathétique,

de simplicité, de grandeur, et belle de visage plus encore qu'elle ne

l'avait été à l'église. Son teint s'était animé d'un peu de fièvre, ses

yeux lançaient de sombres éclairs; ce n'était plus une sainte, c'était

mieux encore, c'était une femme dévorée d'amour. Le comte, son ami

Barberigo, Anzoleto, tous les auditeurs, et, je crois, le vieux Porpora

lui-même, faillirent en perdre l'esprit. La Clorinda suffoqua de

désespoir. Consuelo, à qui le comte déclara que, dès le lendemain, son

engagement serait dressé et signé, le pria de lui promettre une grâce

secondaire, et de lui engager sa parole à la manière des anciens

chevaliers, sans savoir de quoi il s'agissait. Il le fit, et l'on se

sépara, brisé de cette émotion délicieuse que procurent les grandes

choses, et qu'imposent les grandes intelligences.

Consuelo, Tome 1 (1861) · 第 28 / 56 题