XI.

Durant le reste de l'office, Consuelo déploya une énergie et des

ressources qui répondirent à toutes les objections qu'eût pu faire

encore le comte Zustiniani. Elle conduisit, soutint et anima les

choeurs, faisant tour à tour chaque partie et montrant ainsi l'étendue

prodigieuse et les qualités diverses de sa voix, plus la force

inépuisable de ses poumons, ou pour mieux dire la perfection de sa

science; car qui sait chanter ne se fatigue pas, et Consuelo chantait

avec aussi peu d'effort et de travail que les autres respirent. On

entendait le timbre clair et plein de sa voix par-dessus les cent voix

de ses compagnes, non qu'elle criât comme font les chanteurs sans âme et

sans souffle, mais parce que son timbre était d'une pureté irréprochable

et son accent d'une netteté parfaite. En outre elle sentait et elle

comprenait jusqu'à la moindre intention de la musique qu'elle exprimait.

Elle seule, en un mot, était une musicienne et un maître, au milieu de

ce troupeau d'intelligences vulgaires, de voix fraîches et de volontés

molles. Elle remplissait donc instinctivement et sans ostentation son

rôle de puissance; et tant que les chants durèrent, elle imposa

naturellement sa domination qu'on sentait nécessaire. Après qu'ils

eurent cessé, les choristes lui en firent intérieurement un grief et un

crime; et telle qui, en se sentant faiblir, l'avait interrogée et comme

implorée du regard, s'attribua tous les éloges qui furent donnés en

masse à l'école du Porpora. A ces éloges, le maître souriait sans rien

dire; mais il regardait Consuelo, et Anzoleto comprenait fort bien.

Après le salut et la bénédiction, les choristes prirent part à une

collation friande que leur fit servir le comte dans un des parloirs du

couvent. La grille séparait deux grandes tables en forme de demi-lune,

mises en regard l'une de l'autre; une ouverture, mesurée sur la

dimension d'un immense pâté, était ménagée au centre du grillage pour

faire passer les plats, que le comte présentait lui-même avec grâce aux

principales religieuses et aux élèves. Celles-ci, vêtues en béguines,

venaient par douzaines s'asseoir alternativement aux places vacantes

dans l'intérieur du cloître. La supérieure, assise tout près de la

grille, se trouvait ainsi à la droite du comte placé dans la salle

extérieure. Mais à la gauche de Zustiniani, une place restait vacante;

Marcello, Porpora, le curé de la paroisse, les principaux prêtres qui

avaient officié à la cérémonie, quelques patriciens dilettanti et

administrateurs laïques de la Scuola; enfin le bel Anzoleto, avec son

habit noir et l'épée au côté, remplissaient la table des séculiers. Les

jeunes chanteuses étaient fort animées ordinairement en pareille

occasion; le plaisir de la gourmandise, celui de converser avec des

hommes, l'envie de plaire ou d'être tout au moins remarquées, leur

donnaient beaucoup de babil et de vivacité. Mais ce jour-là le goûter

fut triste et contraint. C'est que le projet du comte avait transpiré

(quel secret peut tourner autour d'un couvent sans s'y infiltrer par

quelque fente?) et que chacune de ces jeunes filles s'était flattée en

secret d'être présentée par le Porpora pour succéder à la Corilla. Le

professeur avait eu même la malice d'encourager les illusions de

quelques-unes, soit pour les disposer à mieux chanter sa musique devant

Marcello, soit pour se venger, par leur dépit futur, de tout celui

qu'elles lui causaient aux leçons. Ce qu'il y a de certain, c'est que la

Clorinda, qui n'était qu'externe à ce conservatoire, avait fait grande

toilette pour ce jour-là, et s'attendait à prendre place à la droite du

comte; mais quand elle vit cette _guenille_ de Consuelo, avec sa petite

robe noire et son air tranquille, cette _laideron_ qu'elle affectait de

mépriser, réputée désormais la seule musicienne et la seule beauté de

l'école, s'asseoir entre le comte et Marcello, elle devint laide de

colère, laide comme Consuelo ne l'avait jamais été, comme le deviendrait

Vénus en personne, agitée par un sentiment bas et méchant. Anzoleto

l'examinait attentivement, et, triomphant de sa victoire, il s'assit

auprès d'elle, et l'accabla de fadeurs railleuses qu'elle n'eût pas

l'esprit de comprendre et qui la consolèrent bientôt. Elle s'imagina

qu'elle se vengeait de sa rivale en fixant l'attention de son fiancé, et

elle n'épargna rien pour l'enivrer de ses charmes. Mais elle était trop

bornée et l'amant de Consuelo avait trop de finesse pour que cette lutte

inégale ne la couvrît pas de ridicule.

Cependant le comte Zustiniani, en causant avec Consuelo, s'émerveillait

de lui trouver autant de tact, de bon sens et de charme dans la

conversation, qu'il lui avait trouvé de talent et de puissance à

l'église. Quoiqu'elle fût absolument dépourvue de coquetterie, elle

avait dans ses manières une franchise enjouée et une bonhomie confiante

qui inspirait je ne sais quelle sympathie soudaine, irrésistible. Quand

le goûter fut fini, il l'engagea à venir prendre le frais du soir, dans

sa gondole avec ses amis. Marcello en fut dispensé, à cause du mauvais

état de sa santé. Mais le Porpora, le comte Barberigo, et plusieurs

autres patriciens acceptèrent. Anzoleto fut admis. Consuelo, qui se

sentait un peu troublée d'être seule avec tant d'hommes, pria tout bas

le comte de vouloir bien inviter la Clorinda, et Zustiniani, qui ne

comprenait pas le badinage d'Anzoleto avec cette pauvre fille, ne fut

pas fâché de le voir occupé d'une autre que de sa fiancée. Ce noble

comte, grâce à la légèreté de son caractère, grâce à sa belle figure, à

son opulence, à son théâtre, et aussi aux moeurs faciles du pays et de

l'époque, ne manquait pas d'une bonne dose de fatuité. Animé, par le vin

dé Grèce et l'enthousiasme musical, impatient de se venger de _sa

perfide_ Corilla, il n'imagina rien de plus naturel que de faire la cour

à Consuelo; et, s'asseyant près d'elle dans la gondole, tandis qu'il

avait arrangé chacun de manière à ce que l'autre couple de jeunes gens se

trouvât à l'extrémité opposée, il commença à couver du regard sa nouvelle

proie d'une façon fort significative. La bonne Consuelo n'y comprit

pourtant rien du tout. Sa candeur et sa loyauté se seraient refusées à

supposer que le protecteur de son ami pût avoir de si méchants desseins;

mais sa modestie habituelle, que n'altérait en rien le triomphe éclatant

de la journée, ne lui permit pas même de croire de tels desseins

possibles. Elle s'obstina à respecter dans son coeur le seigneur illustre

qui l'adoptait avec Anzoleto, et à s'amuser ingénument d'une partie de

plaisir où elle n'entendait pas malice.

Tant de calme et de bonne foi surprirent le comte, au point qu'il resta

incertain si c'était l'abandon joyeux d'une âme sans résistance ou la

stupidité d'une innocence parfaite. A dix-huit ans, cependant, une fille

en sait bien long, en Italie, je veux dire _en savait_, il y a cent ans

surtout, avec un _ami_ comme Anzoleto. Toute vraisemblance était donc en

faveur des espérances du comte. Et cependant, chaque fois qu'il prenait

la main de sa protégée, ou qu'il avançait un bras pour entourer sa

taille, une crainte indéfinissable l'arrêtait aussitôt, et il éprouvait

un sentiment d'incertitude et presque de respect dont il ne pouvait se

rendre compte.

Barberigo trouvait aussi la Consuelo fort séduisante dans sa simplicité;

et il eût volontiers élevé des prétentions du même genre que celle du

comte, s'il n'eût cru fort délicat de sa part de ne pas contrarier les

projets de son ami. «A tout seigneur tout honneur, se disait-il en

voyant nager les yeux de Zustiniani dans une atmosphère d'enivrement

voluptueux. Mon tour viendra plus tard.» En attendant, comme le jeune

Barberigo n'était pas trop habitué à contempler les étoiles dans une

promenade avec des femmes, il se demanda de quel droit ce petit drôle

d'Anzoleto accaparait la blonde Clorinda, et, se rapprochant d'elle, il

essaya de faire comprendre au jeune ténor que son rôle serait plutôt de

prendre la rame que de courtiser la donzelle. Anzoleto n'était pas assez

bien élevé, malgré sa pénétration merveilleuse, pour comprendre au

premier mot. D'ailleurs il était d'un orgueil voisin de l'insolence avec

les patriciens. Il les détestait cordialement, et sa souplesse avec eux

n'était qu'une fourberie pleine de mépris intérieur. Barberigo, voyant

qu'il se faisait un plaisir de le contrarier, s'avisa d'une vengeance

cruelle.

«Parbleu, dit-il bien haut à la Clorinda, voyez donc le succès de votre

amie Consuelo! Où s'arrêtera-t-elle aujourd'hui? Non contente de faire

fureur dans toute la ville par la beauté de son chant, la voilà qui fait

tourner la tête à notre pauvre comte, par le feu de ses oeillades. Il en

deviendra fou, s'il ne l'est déjà, et voilà les affaires de madame

Corilla tout à fait gâtées.

--Oh! il n'y a rien à craindre! répliqua la Clorinda d'un air sournois.

Consuelo est éprise d'Anzoleto, que voici; elle est sa fiancée, ils

brûlent l'un pour l'autre depuis je ne sais combien d'années.

--Je ne sais combien d'années d'amour peuvent être oubliées en un clin

d'oeil, reprit Barberigo, surtout quand les yeux de Zustiniani se mêlent

de décocher le trait mortel. Ne le pensez-vous pas aussi, belle

Clorinda?»

Anzoleto ne supporta pas longtemps ce persiflage. Mille serpents se

glissaient déjà dans son coeur. Jusque là il n'avait eu ni soupçon ni

souci de rien de pareil: il s'était livré en aveugle à la joie de voir

triompher son amie; et c'était autant pour donner à son transport une

contenance, que pour goûter un raffinement de vanité, qu'il s'amusait

depuis deux heures à railler la victime de cette journée enivrante.

Après quelques quolibets échangés avec Barberigo, il feignit de prendre

intérêt à la discussion musicale que le Porpora soutenait sur le milieu

de la barque avec les autres promeneurs; et, s'éloignant peu à peu d'une

place qu'il n'avait plus envie de disputer, il se glissa dans l'ombre

jusqu'à la proue. Dès le premier essai qu'il fit pour rompre le

tête-à-tête du comte avec sa fiancée, il vit bien que Zustiniani goûtait

peu cette diversion; car il lui répondit avec froideur et même avec

sécheresse. Enfin, après plusieurs questions oiseuses mal accueillies,

il lui fut conseillé d'aller écouter les choses profondes et savantes

que le grand Porpora disait sur le contre-point.

«Le grand Porpora n'est pas mon maître, répondit Anzoleto d'un ton badin

qui dissimulait sa rage intérieure aussi bien que possible; il est celui

de Consuelo; et s'il plaisait à votre chère et bien-aimée seigneurie,

ajouta-t-il tout bas en se courbant auprès du comte d'un air insinuant

et caressant, que ma pauvre Consuelo ne prît pas d'autres leçons que

celles de son vieux professeur ...

--Cher et bien-aimé Zoto, répondit le comte d'un ton caressant, plein

d'une malice profonde, j'ai un mot à vous dire à l'oreille;» et, se

penchant vers lui, il ajouta: «Votre fiancée a dû recevoir de vous des

leçons de vertu qui la rendront invulnérable! Mais si j'avais quelque

prétention à lui en donner d'autres, j'aurais le droit de l'essayer au

moins pendant une soirée.»

Anzoleto se sentit froid de la tête aux pieds.

«Votre gracieuse seigneurie daignera-t-elle s'expliquer? dit-il d'une

voix étouffée.

--Ce sera bientôt fait, mon gracieux ami, répondit le comte d'une voix

claire: _gondole pour gondole_.»

Anzoleto fut terrifié en voyant que le comte avait découvert son

tête-à-tête avec la Corilla. Cette folle et audacieuse fille s'en était

vantée à Zustiniani dans une terrible querelle fort violente qu'ils

avaient eue ensemble. Le coupable essaya vainement de faire l'étonné.

«Allez donc écouter ce que dit le Porpora sur les principes de l'école

napolitaine, reprit le comte. Vous viendrez me le répéter, cela

m'intéresse beaucoup.

--Je m'en aperçois, excellence, répondit Anzoleto furieux et prêt à se

perdre.

--Eh bien! tu n'y vas pas? dit l'innocente Consuelo, étonnée de son

hésitation. J'y vais, moi, seigneur comte. Vous verrez que je suis votre

servante.» Et avant que le comte pût la retenir, elle avait franchi d'un

bond léger la banquette qui la séparait de son vieux maître, et s'était

assise sur ses talons à côté de lui.

Le comte, voyant que ses affaires n'étaient pas fort avancées auprès

d'elle, jugea nécessaire de dissimuler.

«Anzoleto, dit-il en souriant et en tirant l'oreille de son protégé un

peu fort, ici se bornera ma vengeance. Elle n'a pas été aussi loin à

beaucoup près que votre délit. Mais aussi je ne fais pas de comparaison

entre le plaisir d'entretenir honnêtement votre maîtresse un quart

d'heure en présence de dix personnes, et celui que vous avez goûté tête

à tête avec la mienne dans une gondole bien fermée.

--Seigneur comte, s'écria Anzoleto, violemment agité, je proteste sur

mon honneur....

--Où est-il, votre honneur? reprit le comte, est-il dans votre oreille

gauche?» Et en même temps il menaçait cette malheureuse oreille d'une

leçon pareille à celle que l'autre venait de recevoir.

«Accordez-vous donc assez peu de finesse à votre protégé, dit Anzoleto,

reprenant sa présence d'esprit, pour ne pas savoir qu'il n'aurait jamais

commis une pareille balourdise?

--Commise ou non, répondit sèchement le comte, c'est la chose du monde

la plus indifférente pour moi en ce moment.» Et il alla s'asseoir auprès

de Consuelo.

Consuelo, Tome 1 (1861) · 第 27 / 56 题