tardèrent pas à changer la direction de mes idées. Éloigné des objets
qui avaient éveillé chez moi une si vive répugnance, je sentis celle-ci
se dissiper peu à peu. Je commençai par sourire de ma promptitude
d'impression; puis, à mesure que la pluie devenait plus abondante et
plus froide, mon ironie se changeait en mauvaise humeur. J'accusais,
tout bas, la manie de prendre ses sensations pour des avertissements. Le
fermier et ses fils n'étaient-ils pas libres, après tout, de vivre
seuls, de chasser, d'avoir des chiens et de tuer un pourceau? où était
le crime? Avec moins de susceptibilité nerveuse j'aurais accepté l'abri
qu'ils m'offraient, et je dormirais chaudement, à cette heure, sur
quelques bottes de paille, au lieu de cheminer péniblement sous la
bruine! Je continuai ainsi à me gourmander moi-même jusqu'à Montargis,
où j'arrivai vers le matin, rompu et transi.
Cependant lorsqu'au milieu du jour je me levai reposé, j'étais
instinctivement revenu à mon premier jugement. L'aspect de la ferme se
représentait à moi sous les couleurs repoussantes qui, la veille,
m'avaient déterminé à fuir. J'avais beau soumettre mes impressions au
raisonnement, celui-ci finissait, lui-même, par se taire, devant cet
ensemble de détails sauvages, et était forcé d'y reconnaître
l'expression d'une nature inférieure ou les éléments d'une funeste
influence.
Je repartis le jour même, sans avoir pu rien apprendre sur le paysan, ni
sur ses fils; mais le souvenir de la ferme resta profondément gravé dans
ma mémoire.
Dix années plus tard, je traversais en diligence le département du
Loiret. Penché à une des portières, je regardais des taillis
nouvellement soumis à la culture, dont un de mes compagnons de voyage
m'expliquait le défrichement, lorsque mon oeil s'arrêta sur un mur
d'enceinte percé d'une porte à claire-voie. Au fond s'élevait une maison
dont tous les volets étaient clos et que je reconnus sur-le-champ;
c'était la ferme où j'avais été reçu! Je la montrai vivement à mon
compagnon, en lui demandant qui l'habitait.
--Personne pour le moment, me répondit-il.
--Mais n'a-t-elle point été tenue, il y a quelques années, par un homme
et ses deux fils?
--Les Turreau, dit mon compagnon de route en me regardant; vous les avez
connus?
--Je les ai vus une seule fois.
Il hocha la tête.
--Oui, oui, reprit-il; pendant bien des années ils ont vécu là comme des
loups dans leur tanière; ça ne savait que travailler la terre, tuer le
gibier et boire. Le père menait la maison: mais des hommes tout seuls,
sans femmes pour les aimer, sans enfants pour les adoucir, sans Dieu
pour les faire penser au ciel, ça tourne toujours à la bête féroce,
voyez-vous; si bien qu'un matin, après avoir bu trop d'eau-de-vie, il
paraît que l'aîné n'a pas voulu atteler la charrue; le père l'a frappé
de son fouet, et le fils, qui était fou d'ivresse, l'a tué d'un coup de
fusil.
_Le 16 au soir._--L'histoire du vieux caissier m'a préoccupé tous ces
jours-ci; elle est venue s'ajouter aux réflexions que m'avait inspirées
mon rêve.
N'ai-je point à tirer de tout ceci un sérieux enseignement?
Si nos sensations ont une incontestable influence sur nos jugements,
d'où vient que nous prenions si peu de souci des choses qui éveillent ou
modifient ces sensations? Le monde extérieur se réflète perpétuellement
en nous comme dans un miroir et nous remplit d'images qui deviennent, à
notre insu, des germes d'opinion ou des règles de conduite. Tous les
objets qui nous entourent sont donc, en réalité, autant de talismans
d'où s'exhalent de bonnes et de funestes influences. C'est à notre
sagesse de les choisir pour créer à notre âme une salubre atmosphère.
Convaincu de cette vérité, je me suis mis à faire une revue de ma
mansarde.
Le premier objet sur lequel mes yeux se sont arrêtés est un vieux
cartulaire provenant de la plus célèbre abbaye de ma province. Déroulé
avec complaisance, il occupe le panneau le plus apparent. D'où vient que
je lui ai donné cette place? Pour moi, qui ne suis ni un antiquaire, ni
un érudit, cette feuille de parchemin rongée de mites devrait-elle avoir
tant de prix? ne me serait-elle point devenue précieuse à cause d'un des
abbés fondateurs, qui porte mon nom, et n'aurais-je point, par hasard,
la prétention de m'en faire, aux yeux des visiteurs, un arbre
généalogique? En écrivant ceci je sens que j'ai rougi. Allons, à bas le
cartulaire! reléguons-le dans mon tiroir le plus profond.
En passant devant ma glace, j'ai aperçu plusieurs cartes de visites
complaisamment étalées le long de l'encadrement. Par quel hasard n'y
a-t-il là que des noms qui peuvent faire figure?... Voici un comte
polonais... un colonel retraité... le député de mon département... Vite,
vite, au feu ces témoignages de vanité! et mettons à la place cette
carte écrite à la main par notre garçon de bureau, cette adresse de
dîners économiques, et le reçu du revendeur auquel j'ai acheté mon
dernier fauteuil. Ces indications de ma pauvreté sauront, comme le dit
Montaigne, _mater ma superbe_, et me rappelleront sans cesse à la
modestie qui fait la dignité des petits.
Je me suis arrêté devant les gravures accrochées au mur. Cette grosse
Pomone qui rit assise sur des gerbes, et dont la corbeille ruisselle de
fruits, ne fait naître que des idées de joie et d'abondance; je la
regardais l'autre jour lorsque je me suis endormi en niant la misère;
donnons-lui pour pendant ce tableau de l'hiver où tout exprime la
tristesse et la souffrance: l'une des impressions tempérera l'autre.
Et cette Heureuse famille de Greuze! Quelle gaieté dans les yeux des
enfants! que de douce sérénité sur le front de la jeune femme! quel
attendrissement religieux dans les traits du grand-père! Que Dieu leur
conserve la joie! mais suspendons à côté le tableau de cette mère qui
pleure sur un berceau vide. La vie humaine a deux faces qu'il faut oser
regarder tour à tour.
Cachons aussi ces magots ridicules qui garnissent ma cheminée. Platon a
dit que _le beau n'était autre chose que la forme visible du bon_. S'il
en est ainsi, le laid doit être la forme visible du mal; l'âme se
déprave insensiblement à le contempler.
Mais surtout, pour entretenir en moi les instincts de tendresse et de
pitié, suspendons au chevet de notre lit cette touchante image du
_dernier sommeil_!
Jamais je n'ai pu y arrêter mes regards sans me sentir le coeur remué.
Une femme déjà vieille et vêtue de haillons s'est accroupie aux bords
d'un chemin; son bâton est à ses pieds, sa tête repose sur la pierre;
elle s'est endormie les mains jointes, en murmurant une prière apprise
dans son enfance, endormie de son dernier sommeil et elle fait son
dernier rêve!
Elle se voit toute petite, forte et joyeuse enfant qui garde les
troupeaux dans les friches, qui cueille les mûres des haies, qui chante,
salue les passants et fait le signe de la croix quand paraît au ciel la
première étoile! Heureuse époque, pleine de parfums et de rayonnements!
rien ne lui manque encore, car elle ignore ce qu'on peut désirer.
Mais la voilà grande; l'heure des travaux courageux est venue; il faut
couper les foins, battre le blé, apporter à la ferme les fardeaux de
trèfle en fleurs ou de ramées flétries. Si la fatigue est grande,
l'espérance brille sur tout comme un soleil; elle essuie les gouttes de
sueur. La jeune fille voit déjà que la vie est une tâche; mais elle
l'accomplit encore en chantant.
Plus tard, le fardeau s'est alourdi; elle est femme, elle est mère! il
faut économiser le pain du jour, avoir l'oeil sur le lendemain, soigner
les malades, soutenir les faibles, jouer, enfin, ce rôle de providence
si doux quand Dieu vous aide, si cruel quand il vous abandonne. La femme
est toujours forte; mais elle est inquiète; elle ne chante plus!
Encore quelques années et tout s'est assombri. La vigueur du chef de
famille s'est brisée; sa femme le voit languir devant le foyer éteint;
le froid et la faim achèvent ce que la maladie avait commencé; il meurt,
et, près du cercueil fourni par la charité, la veuve s'asseoit à terre,
pressant dans ses bras deux petits enfants demi-nus. Elle a peur de
l'avenir, elle pleure et elle baisse la tête.
Enfin, l'avenir est venu; les enfants ont grandi, mais ne sont plus là.
Le fils combat l'ennemi sous les drapeaux, et sa soeur est partie. Tous
deux sont perdus pour bien longtemps; pour toujours peut-être; et la
forte jeune fille, la vaillante femme, la courageuse mère n'est
désormais qu'une vieille mendiante sans famille et sans abri! elle ne
pleure plus, la douleur l'a domptée; elle se résigne et attend la mort.
La mort, amie fidèle des misérables! elle est arrivée, non pas horrible
et railleuse, comme la superstition nous la représente, mais belle,
souriante, couronnée d'étoiles! Le doux fantôme s'est baissé vers la
mendiante; ses lèvres pâles ont murmuré de vagues paroles qui lui
annoncent la fin de ses fatigues, une joie sereine, et la vieille
mendiante, appuyée sur l'épaule de la grande libératrice, vient de
passer, sans s'en apercevoir, de son dernier sommeil au sommeil sans
fin.
Reste là, pauvre femme brisée, les feuilles des bois te serviront de
linceul, la nuit répandra sur toi ses larmes de rosée, et les oiseaux
chanteront doucement près de tes dépouilles. Ton apparition ici-bas
n'aura pas laissé plus de traces que leur vol dans les airs; ton nom y
est déjà oublié, et le seul héritage que tu puisses transmettre est ce
bâton d'épine oublié à tes pieds!
Eh bien! quelqu'un le relèvera, quelque soldat de cette grande armée
humaine dispersée par la misère ou le vice; car tu n'es pas une
exception, tu es un exemple, et, sous le soleil qui luit si doucement
pour tous, au milieu de ces vignobles en fleurs, de ces blés mûrs, de
ces villes opulentes, des générations entières souffrent et sa
succèdent, en se léguant le bâton du mendiant!...
La vue de cette douloureuse figure me rendra plus reconnaissant pour ce
que Dieu m'a donné, plus compatissant pour ceux qu'il a traités avec
moins de douceur; ce sera un enseignement et un sujet de réflexions....
Ah! si nous voulions veiller à tout ce qui peut nous améliorer, nous
instruire; si notre intérieur était disposé de manière à devenir une
perpétuelle école pour notre âme! mais le plus souvent, nous n'y prenons
pas garde. L'homme est un éternel mystère pour lui-même; sa propre
personne est une maison où il n'entre jamais et dont il n'étudie que les
dehors. Chacun de nous aurait besoin de retrouver sans cesse devant lui
la fameuse inscription qui éclaira autrefois Socrate, et qu'une main
inconnue avait gravée sur les murs de Delphes:
_Connais-toi toi-même._
CHAPITRE XII.
LA FIN D'UNE ANNÉE.
_Le 30 décembre au soir._--J'étais au lit, à peine délivré de cette
fièvre délirante gui m'a tenu si longtemps entre la vie et la mort. Mon
cerveau affaibli faisait effort pour reprendre son activité; la pensée
se produisait encore incomplète et confuse, comme un jet lumineux qui
perce les nuages; je sentais, par instant, des retours de vertige qui
brouillaient toutes mes perceptions; je flottais, pour ainsi dire, entre
des alternatives d'égarement et de raison.
Quelquefois tout m'apparaissait clairement, comme ces perspectives qui
s'ouvrent devant nous par un temps serein, du haut de quelque montagne
élevée. Nous distinguons les eaux, les bois, les villages, les
troupeaux, jusqu'au chalet posé aux bords du ravin; puis, subitement,
une raffale chargée de brumes arrive, et tout se confond!
Ainsi livré aux oscillations d'une lucidité mal reconquise, je laissais
mon esprit en suivre tous les mouvements sans vouloir distinguer la
réalité de la vision; il glissait doucement de l'une à l'autre; la
veille et le rêve se suivaient de plain pied!
Or, tandis que j'errais dans cette incertitude, voici que, devant moi,
au-dessous de la pendule dont le pouls sonore mesure les heures, une
femme m'est apparue!
Le premier regard suffisait pour faire comprendre que ce n'était point
là une fille d'Ève. Son oeil avait l'éclat mourant d'un astre qui
s'éteint, et son visage la pâleur d'une sublime agonie. Revêtue de
draperies de mille couleurs où se jouaient les teintes les plus joyeuses
et les plus sombres, elle tenait à la main une couronne effeuillée.
Après l'avoir contemplée quelques instants, je lui ai demandé son nom et
ce qu'elle faisait dans ma mansarde. Ses yeux, qui suivaient l'aiguille
de la pendule, se sont tournés de mon côté, et elle a répondu:
--Tu vois en moi l'année qui va finir; je viens recevoir tes
remercîments et tes adieux.
Je me suis dressé sur mon coude avec une surprise qui a bientôt fait
place à un amer ressentiment.
--Ah! tu veux être remerciée, me suis-je écrié; mais voyons pour cela ce
que tu m'as apporté!
Quand j'ai salué ta venue, j'étais encore jeune et vigoureux! tu m'as
retiré, chaque jour, quelque peu de mes forces, et tu as fini par
m'envoyer la maladie! Déjà, grâce à toi, mon sang est moins chaud, mes
muscles sont moins fermes, mes pieds moins prompts. Tu as déposé dans
mon sein tous les germes des infirmités; là où croissaient les fleurs de
l'été de la vie, tu as méchamment semé les orties de vieillesse.
Et comme si ce n'était pas assez d'avoir affaibli mon corps, tu as aussi
amoindri mon âme; tu as éteint en elle les enthousiasmes; elle est
devenue plus paresseuse et plus craintive. Autrefois ses regards
embrassaient généreusement l'humanité entière, tu l'as rendue myope et
elle voit maintenant à peine au-delà d'elle-même.
Voilà ce que tu as fait de mon être: quant à ma vie, regarde à quelle
tristesse, à quel abandon, à quelles misères tu l'as réduite!
Depuis tant de jours que la fièvre me retient cloué sur ce lit, qui a
pris soin de cet intérieur où je mettais ma joie? Ne vais-je point
trouver mes armoires vides, ma bibliothèque dégarnie, toutes mes pauvres
richesses perdues par la négligence ou l'infidélité? Où sont les plantes
que je cultivais, les oiseaux que j'avais nourris? Tout a disparu! ma
mansarde est défleurie, muette, solitaire!
Revenu seulement depuis quelques instants à la conscience de ce qui
m'entoure, j'ignore même qui m'a veillé pendant ces longues souffrances.
Sans doute quelque mercenaire, reparti quand mes ressources auront été
épuisées!
Et qu'auront dit de mon absence les maîtres auxquels je devais mon
travail? A ce moment de l'année où les affaires sont plus pressantes,
auront-ils pu se passer de moi, l'auront-ils voulu? Peut-être suis-je
déjà remplacé à ce petit bureau où je gagnais le pain terrestre! Et
c'est toi, toi seule, méchante fille du temps, qui m'auras apporté tous
ces désastres: force, santé, aisance, travail, tu m'as tout enlevé; je
n'ai reçu de toi qu'insultes ou dommages, et tu oses encore réclamer ma
reconnaissance!
Ah! meurs, puisque ton jour est venu; mais meurs méprisée et maudite; et
puisse-je écrire sur ta tombe l'épitaphe que le poëte arabe grava sur
celle d'un roi:
«_Passant, réjouis-toi; celui que nous avons enterré ici ne peut plus
revivre_.»
* * * * *
Je viens d'être réveillé par une main qui prenait la mienne; et, en
ouvrant les yeux, j'ai reconnu le médecin.
Après avoir compté les pulsations du pouls, il a hoché la tête, s'est
assis aux pieds du lit et m'a regardé en se grattant le nez avec sa
tabatière.
J'ai su depuis que c'était un signe de satisfaction chez le docteur.
--Eh bien! nous avons donc voulu nous faire enlever par la camarde? m'a
dit M. Lambert, de son ton moitié jovial, moitié grondant. Peste! comme
on y allait de bon coeur? Il a fallu vous retenir à deux bras, au moins!
--Ainsi vous avez désespéré de moi, docteur? ai-je demandé un peu saisi.
--Du tout, a répondu le vieux médecin; pour désespérer quelquefois, il
faudrait avoir habituellement de l'espoir, et je n'en ai jamais. Nous ne
sommes que les instruments de la Providence, et chacun de nous devrait
dire comme Ambroise Paré: «Je le pansai, Dieu le guérit.»
--Qu'il soit donc béni, ainsi que vous, me suis-je écrié, et puisse la
santé me revenir avec la nouvelle année!
M. Lambert a haussé les épaules.
--Commencez par vous la demander à vous-même, a-t-il repris brusquement:
Dieu vous la rend, c'est à votre sagesse et non au temps de la
conserver. Ne dirait-on pas que les infirmités nous viennent comme une
pluie ou comme un rayon de soleil, sans que nous y soyons pour quelque
chose! Avant de se plaindre d'être malade, il faudrait prouver qu'on a
mérité de se bien porter.
J'ai voulu sourire, mais le docteur s'est fâché.
--Ah! vous croyez que je plaisante, a-t-il repris en élevant la voix;
mais dites-moi un peu qui de nous donne à sa santé l'attention qu'il
donne à sa fortune? Economisez-vous vos forces comme vous économisez
votre argent? évitez-vous les excès ou les imprudences avec le même soin
que les folles dépenses ou les mauvais placements! avez-vous une
comptabilité ouverte pour votre tempérament comme pour votre industrie?
cherchez-vous chaque soir ce qui a pu vous être salutaire ou malfaisant,
avec la prudence que vous apportez à l'examen de vos affaires?
Vous-même, qui riez, n'avez-vous pas provoqué le mal par mille
extravagances?
J'ai voulu protester en demandant l'indication de ces extravagances; le
vieux médecin a écarté tous ses doigts, et s'est mis à les compter l'une
après l'autre.
_Primo_, s'est-il écrié, manque d'exercice! Vous vivez ici comme le rat
dans son fromage, sans air, sans mouvement, sans distraction. Par suite,
le sang circule mal, les humeurs s'épaississent, les muscles inactifs ne
réclament plus leur part de nutrition; l'estomac s'allanguit et le
cerveau se fatigue.
_Secundo._ Nourriture irrégulière. Le caprice est votre cuisinier,
l'estomac un esclave qui doit accepter ce qu'on lui donne, mais qui se
venge sournoisement, comme tous les esclaves.
_Tertio._ Veilles prolongées! Au lieu d'employer la nuit au sommeil,
vous la dépensez en lectures; votre alcôve est une bibliothèque, votre
oreiller un pupitre! A l'heure où le cerveau fatigué demande du repos,
vous le conduisez à une orgie, et vous vous étonnez de le trouver
endolori le lendemain.
_Quarto._ La mollesse des habitudes! Enfermé dans votre mansarde, vous
vous êtes insensiblement entouré de mille précautions douillettes. Il a
fallu des bourrelets pour votre porte, un paravent pour votre fenêtre,
des tapis pour vos pieds, un fauteuil ouaté de laine pour vos épaules,
un poêle allumé au premier froid, une lampe à lumière adoucie, et, grâce
à toutes ces précautions, le moindre vent vous enrhume, les siéges
ordinaires vous exposent à des courbatures, et il vous faut des lunettes
pour supporter la lumière du jour. Vous avez cru conquérir des
jouissances, et vous n'avez fait que contracter des infirmités.
_Quinto..._
--Ah! de grâce, docteur, assez! me suis-je écrié. Ne poussez pas plus
loin l'examen; n'attachez pas à chacun de mes goûts un remords.
Le vieux médecin s'est gratté le nez avec sa tabatière.
--Vous voyez, a-t-il dit plus doucement en se levant, vous fuyez la
vérité, vous reculez devant l'enquête! preuve que vous êtes coupable:
_Habemus confitentem reum!_ Mais au moins, mon cher, n'accusez plus les
quatre saisons, à l'exemple des portières.
Là-dessus il m'a encore tâté le pouls, et il est parti, en déclarant que
son ministère était fini, et que le reste me regardait.
Le docteur sorti, je me suis mis à réfléchir.
Pour être trop absolue, son idée n'en a pas moins un fond de justesse.
Combien de fois nous attribuons au hasard le mal dont il faudrait
chercher l'origine en nous-mêmes! Peut-être eût-il été sage de le
laisser achever l'examen commencé.
Mais n'en est-il pas un autre encore plus important, celui qui intéresse
la santé de l'âme? suis-je bien sûr de n'avoir rien négligé pour la
préserver pendant l'année qui va finir? Soldat de Dieu parmi les hommes,
ai-je bien conservé mon courage et mes armes? Serai-je prêt pour cette
grande revue des morts que doit passer _Celui qui est_ dans la sombre
vallée de Josaphat?
Ose te regarder toi-même, ô mon âme, et cherche combien de fois tu as
failli.
D'abord, tu as failli par orgueil! Car je n'ai pas recherché les
simples. Trop abreuvé des vins enivrants du génie, je n'ai plus trouvé
de saveur à l'eau courante. J'ai dédaigné les paroles qui n'avaient
d'autre grâce que leur sincérité; j'ai cessé d'aimer les hommes,
seulement parce que c'étaient des hommes, je les ai aimés pour leur
supériorité; j'ai resserré le monde dans les étroites limites d'un
panthéon, et ma sympathie n'a pu être éveillée que par l'admiration.
Cette foule vulgaire que j'aurais dû suivre d'un oeil ami, puisqu'elle
est composée de frères en espérances et en douleurs, je l'ai laissée
passer avec indifférence, comme un troupeau. Je m'indigne de voir celui
qu'enivre son or mépriser l'homme pauvre des biens terrestres, et moi,
vain de ma science futile, je méprise le pauvre d'esprit. J'insulte à
l'indigence de la pensée comme d'autres à celle de l'habit; je
m'enorgueillis d'un don et je me fais une arme offensive d'un bonheur!
Ah! si, aux plus mauvais jours des révolutions, l'ignorance révoltée a
jeté parfois un cri de haine contre le génie, la faute n'en est pas
seulement à la méchanceté envieuse de sa sottise, elle vient aussi de
l'orgueil méprisant du savoir.
Hélas! j'ai trop oublié la fable des deux fils du magicien de Bagdad.
L'un, frappé par l'arrêt irrévocable du destin, était né aveugle, tandis
que l'autre jouissait de toutes les joies que donne la lumière. Ce
dernier fier de ses avantages, raillait la cécité de son frère et
dédaignait sa compagnie. Un matin que l'aveugle voulait sortir avec lui:
--A quoi bon, lui dit-il, puisque les dieux n'ont mis rien de commun
entre nous? Pour moi la création est un théâtre où se succèdent mille
décorations charmantes et mille acteurs merveilleux; pour vous ce n'est
qu'un abîme obscur au fond duquel bruit un monde invisible. Demeurez
donc seul dans vos ténèbres, et laissez les plaisirs de la lumière à
ceux qu'éclaire l'astre du jour.
A ces mots, il partit, et le frère abandonné se mit à pleurer amèrement.
Le père, qui l'entendit, accourut aussitôt et s'efforça de le consoler
en promettant de lui accorder tout ce qu'il désirerait.
--Pouvez-vous me rendre la vue? demanda l'enfant.
--Le sort ne le permet pas, dit le magicien.
--Alors, s'écria l'aveugle avec emportement, je vous demande d'éteindre
le soleil!
Qui sait si mon orgueil n'a point provoqué le même souhait de la part de
quelqu'un de mes frères qui ne _voient_ pas?
Mais combien plus souvent encore j'ai failli par imprudence et par
légèreté! Que de résolutions prises à l'aventure! que d'arrêts portés
dans l'intérêt d'un bon mot! que de mal accompli faute de sentir ma
responsabilité! la plupart des hommes se nuisent les uns aux autres pour
faire quelque chose! on raille une gloire, on compromet une réputation,
comme le promeneur oisif, qui suit une haie, brise les jeunes branches
et effeuille les plus belles fleurs. Et cependant notre irréflexion fait
ainsi les renommées! Semblable à ces monuments mystérieux des peuples
barbares auxquels chaque voyageur ajoutait une pierre, elles s'élèvent
lentement; chacun y apporte en passant quelque chose et ajoute au
hasard, sans pouvoir dire lui-même s'il élève un piédestal ou un gibet.
Qui oserait regarder derrière lui pour y relever ses jugements
téméraires?