--J'ai bien eu aussi des instants, me disait-il l'autre jour, où

j'aurais été porté à _cousiner avec le diable_. La guerre n'est pas

précisément une école de vertus champêtres. A force de brûler, de

démolir et de tuer, vous vous racornissez un peu à l'endroit des

sentiments, et quand la baïonnette vous a fait roi, il vous vient

parfois des idées d'autocrate un peu fortes eu couleur. Mais à ces

moments-là, je me rappelais la patrie dont m'avait parlé le lieutenant,

et je me disais tout bas le mot connu: _Toujours Français!_ On en a ri

depuis! Des gens qui feraient de la mort de leur mère un calembour, ont

tourné la chose en ridicule, comme si le nom de la patrie n'était pas

aussi une noblesse qui obligeait! Pour mon compte, je n'oublierai jamais

de combien de sottises ce titre de Français m'a préservé. Quand la

fatigue prenait le dessus, que je me trouvais en arrière du drapeau, et

que les coups de fusil pétillaient à l'avant-garde, j'entendais bien

parfois une voix qui me disait à l'oreille:--Laisse les autres se

débrouiller, et pour aujourd'hui ménage ta peau! Mais ce mot _Français!_

grondait alors en moi, et je courais au secours de la brigade. D'autres

fois, quand la faim, le froid, les blessures m'avaient agacé les nerfs,

et que j'arrivais chez quelque _meinherr_ maussade, il me prenait bien

une démangeaison d'éreinter l'hôte et de brûler la baraque; mais je me

disais tout bas: _Français!_ et ce nom-là ne pouvait rimer ni avec

incendiaire, ni avec meurtrier. J'ai traversé ainsi les royaumes de

l'est à l'ouest et du nord au midi, toujours occupé de ne pas faire

affront au drapeau. Le lieutenant, voyez-vous, m'avait appris un mot

magique: LA PATRIE! Il ne s'agissait pas seulement de la défendre, il

fallait l'agrandir et la faire aimer.

_17 octobre._--J'ai fait aujourd'hui une longue visite chez mon voisin.

Un mot prononcé au hasard a amené une nouvelle confidence.

Je lui demandais si les deux membres dont il était privé avaient été

perdus à la même bataille.

--Non pas, non pas, m'a-t-il répondu: le canon ne m'avait _pris_ que la

jambe, ce sont les carrières de Clamart qui m'ont _mangé_ le bras.

Et comme je lui demandais des détails:

--C'est simple comme bonjour, a-t-il continué. Après la grande débâcle

de Waterloo, j'étais demeuré trois mois aux ambulances pour laisser à ma

jambe de bois le temps de pousser. Une fois en mesure de réemboîter le

pas, je pris congé du major et je me dirigeai sur Paris, où j'espérais

trouver quelque parent, quelque ami; mais rien, tout était parti, ou

sous terre. J'aurais été moins étranger à Vienne, à Madrid, à Berlin!

Cependant, pour avoir une jambe de moins à nourrir, je n'en étais pas

plus à mon aise; l'appétit était revenu, et les derniers sous

s'envolaient.

A la vérité, j'avais rencontré mon ancien chef d'escadron, qui se

rappelait que je l'avais tiré de la bagarre à Montereau en lui donnant

mon cheval, et qui m'avait proposé chez lui place au feu et à la

chandelle. Je savais qu'il avait épousé, l'année d'avant, un château et

pas mal de fermes; de sorte que je pouvais devenir à perpétuité brosseur

d'un millionnaire, ce qui n'était pas sans douceur. Restait à savoir si

je n'avais rien de mieux à faire. Un soir je me mis à réfléchir.

--Voyons, Chaufour, que je me dis, il s'agit de se conduire comme un

homme. La place chez le commandant te convient; mais ne peux-tu rien

faire de mieux? Tu as encore le torse en bon état et les bras solides;

est-ce que tu ne dois pas toutes tes forces à la patrie, comme disait

l'oncle de Vincennes? Pourquoi ne pas laisser quelque ancien plus démoli

que toi prendre ses invalides chez le commandant? Allons, troupier,

encore quelques charges à fond puisqu'il te reste du poignet! Faut pas

se reposer avant le temps.

Sur quoi j'allai remercier le chef d'escadron et offrir mes services à

un ancien de la batterie qui était rentré à Clamart dans son _foyer

respectif_, et qui avait repris la pince de carrier.

Pendant les premiers mois, je fis le métier de conscrit, c'est-à-dire

plus de mouvements que de besogne; mais avec de la bonne volonté on

vient à bout des pierres comme de tout le reste: sans devenir, comme on

dit, une tête de colonne, je pris mon rang, en serre-file, parmi les

bons ouvriers, et je mangeais mon pain de bon appétit, vu que je le

gagnais de bon coeur. C'est que, même sous le tuf, voyez-vous, j'avais

gardé ma gloriole. L'idée que je travaillais, pour ma part, à changer

les roches en maisons, me flattait intérieurement. Je me disais tout

bas:

--Courage, Chaufour, mon vieux, tu aides à embellir ta patrie.

Et ça me soutenait le moral.

Malheureusement, j'avais parmi mes compagnons des citoyens un peu trop

sensibles aux charmes du cognac; si bien qu'un jour, l'un d'eux, qui

voyait sa main gauche à droite, s'avisa de battre le briquet près d'une

mine chargée: la mine prit feu sans dire gare, et nous envoya une

mitraille de cailloux qui tua trois hommes et emporta le bras dont il ne

me reste plus que la manche.

--Ainsi, vous étiez de nouveau sans état? dis-je au vieux soldat.

--C'est-à-dire qu'il fallait en changer, reprit-il tranquillement. Le

difficile était d'en trouver un qui se contentât de cinq doigts au lieu

de dix; je le trouvai pourtant.

--Où cela?

--Parmi les balayeurs de Paris.

--Quoi! vous avez fait partie?...

--De l'escouade de salubrité; un peu, voisin, et c'est pas mon plus

mauvais temps. Le corps du balayage n'est pas si mal composé que

malpropre, savez-vous! Il y a là d'anciennes actrices qui n'ont pas su

faire d'économies, des marchands ruinés à la Bourse; nous avions même un

professeur d'humanités qui, pour un petit verre, vous récitait du latin

ou des tragédies, à votre choix. Tout ça n'eût pas pu concourir pour le

prix Monthyon; mais la misère faisait pardonner les vices, et la gaîté

consolait de la misère. J'étais aussi gueux et aussi gai, tout en

tâchant de valoir un peu mieux. Même dans la fange du ruisseau, j'avais

gardé mon opinion que rien ne déshonore de ce qui peut être utile au

pays.

--Chaufour, que je me disais en riant tout bas, après l'épée le marteau,

après le marteau le balai; tu dégringoles, mon vieux, mais tu sers

toujours ta patrie.

--Cependant vous avez fini par quitter votre nouvelle profession? ai-je

repris.

--Pour cause de réforme, voisin; les balayeurs ont rarement le pied sec,

et l'humidité a fini par raviver les blessures de ma bonne jambe. Je ne

pouvais plus suivre l'escouade; il a fallu déposer les armes. Voilà deux

mois que j'ai cessé de travailler à _l'assainissement de Paris_.

Au premier instant, ça m'a étourdi! De mes quatre membres, il ne me

restait plus que la main droite, encore avait-elle perdu sa force!

fallait donc lui trouver une occupation _bourgeoise_. Après avoir essayé

un peu de tout, je suis tombé sur le cartonnage, et me voilà fabricant

d'étuis pour les pompons de la garde nationale; c'est une oeuvre peu

lucrative, mais à la portée de toutes les intelligences. En me levant à

quatre heures et en travaillant jusqu'à huit, je gagne soixante-cinq

centimes! le logement et la gamelle en prennent cinquante; reste trois

sous pour les dépenses de luxe. Je suis donc plus riche que la France,

puisque j'équilibre mon budget, et je continue à la servir, puisque je

lui économise ses pompons.

A ces mots, le père Chaufour m'a regardé en riant, et ses grands ciseaux

ont recommencé à couper le papier vert pour ses étuis.

Je suis resté attendri et tout pensif.

Encore un membre de cette phalange sacrée qui, dans le combat de la vie,

marche toujours en avant pour l'exemple et le salut du monde! Chacun de

ces hardis soldats a son cri de guerre: celui-ci la patrie, celui-là la

famille, cet autre l'humanité; mais tous suivent le même drapeau, celui

du devoir; pour tous règne la même loi divine, celle du dévouement.

Aimer quelque chose plus que soi-même, là est le secret de tout ce qui

est grand; savoir vivre en dehors de sa personne, là est le but de tout

instinct généreux.

CHAPITRE XI.

UTILITÉ MORALE DES INVENTAIRES.

_13 novembre, neuf heures du soir._--J'avais bien calfeutré ma fenêtre:

mon petit tapis de pied était cloué à sa place; ma lampe garnie de son

abat-jour laissait filtrer une lumière adoucie, et mon poêle ronflait

sourdement comme un animal domestique.

Autour de moi tout faisait silence. Au dehors seulement une pluie glacée

balayait les toits et roulait avec de longues rumeurs dans les

gouttières sonores. Par instants, une raffale courait sous les tuiles

qui s'entre-froissaient avec un bruit de castagnettes, puis elle

s'engouffrait dans le corridor désert. Alors un petit frémissement

voluptueux parcourait mes veines, je ramenais sur moi les pans de ma

vieille robe de chambre ouatée, j'enfonçais sur mes yeux ma toque de

velours râpé, et, me laissant glisser plus profondément dans mon

fauteuil, les pieds caressés par la chaude lueur qui brillait à travers

la porte du poêle, je m'abandonnais à une sensation de bien-être avivée

par la conscience de la tempête qui bruissait au dehors. Mes regards

noyés dans une sorte de vapeur erraient sur tous les détails de mon

paisible intérieur; ils allaient de mes gravures à ma bibliothèque, en

glissant sur la petite causeuse de toile perse, sur les rideaux blancs

de la couchette de fer, sur le casier aux cartons dépareillés, humbles

archives de la mansarde! puis, revenant au livre que je tenais à la

main, ils s'efforçaient de ressaisir le fil de la lecture interrompue.

Au fait, cette lecture, qui m'avait d'abord captivé, m'était devenue

pénible. J'avais fini par trouver les tableaux de l'écrivain trop

sombres. Cette peinture des misères du monde me semblait exagérée; je ne

pouvais croire à de tels excès d'indigence ou de douleur; ni Dieu, ni la

société ne devaient se montrer aussi durs pour les fils d'Adam. L'auteur

avait cédé à une tentation d'artiste; il avait voulu élever l'humanité

en croix, comme Néron brûlait Rome, dans l'intérêt du pittoresque!

A tout prendre, cette pauvre maison du genre humain, tant refaite, tant

critiquée, était encore un assez bon logement: on y trouvait de quoi

satisfaire ses besoins, pourvu qu'on sût les borner; le bonheur du sage

coûtait peu et ne demandait qu'une petite place!...

Ces réflexions consolantes devenaient de plus en plus confuses.... Enfin

mon livre glissa à terre sans que j'eusse le courage de me baisser pour

le reprendre, et, insensiblement gagné par le bien-être du silence, de

la demi-obscurité et de la chaleur, je m'endormis.

Je demeurai quelque temps plongé dans cette espèce d'évanouissement du

premier sommeil; enfin quelques sensations vagues et interrompues le

traversèrent. Il me sembla que le jour s'obscurcissait... que l'air

devenait plus froid... J'entrevoyais des buissons couverts de ces baies

écarlates qui annoncent l'hiver... Je marchais sur une route sans abri,

bordée, çà et là, de genévriers blanchis par le givre... Puis la scène

changeait brusquement... J'étais en diligence... la bise ébranlait les

vitres des portières; les arbres chargés de neige passaient comme des

fantômes; j'enfonçais vainement dans la paille broyée mes pieds

engourdis... Enfin la voiture s'arrêtait, et, par un de ces coups de

théâtre familiers au sommeil, je me trouvais seul dans un grenier sans

cheminée, ouvert à tous les vents. Je revoyais le doux visage de ma

mère, à peine aperçu dans ma première enfance, la noble et austère

figure de mon père, la petite tête blonde de ma soeur enlevée à dix ans;

toute la famille morte revivait autour de moi; elle était là, exposée

aux morsures du froid et aux angoisses de la faim. Ma mère priait près

du vieillard résigné, et ma soeur, roulée sur quelques lambeaux dont on

lui avait fait un lit, pleurait tout bas en tenant ses pieds nus dans

ses petites mains bleuies.

C'était une page du livre que je venais de lire, transportée dans ma

propre existence.

J'avais le coeur oppressé d'une inexprimable angoisse. Accroupi dans un

coin, les yeux fixés sur ce lugubre tableau, je sentais le froid me

gagner lentement, et je me disais avec un attendrissement amer:

--Mourons, puisque la misère est un cachot gardé par les soupçons,

l'insensibilité, le mépris, et d'où l'on tenterait en vain de

s'échapper; mourons, puisqu'il n'y a point pour nous de place au banquet

des vivants!

Et je voulus me lever pour rejoindre ma mère et attendre l'heure suprême

à ses pieds...

Cet effort a dissipé le rêvé; je me suis réveillé en sursaut.

J'ai regardé autour de moi; ma lampe était mourante, mont poêle

refroidi, et ma porte entr'ouverte laissait entrer une bise glacée! Je

me suis levé, en frissonnant, pour la refermer à double tour; puis,

gagnant l'alcôve, je me suis couché à la hâte.

Mais le froid m'a tenu longtemps éveillé, et ma pensée a continué le

rêve interrompu.

Les tableaux que j'accusais tout à l'heure d'exagération ne me semblent

maintenant qu'une trop fidèle peinture de la réalité; je me suis endormi

sans pouvoir reprendre mon optimisme... ni me réchauffer.

Ainsi un poêle éteint et une porte mal close ont changé mon point de

vue. Tout était bien quand mon sang circulait à l'aise, tout devient

triste parce que le froid m'a saisi!

Ceci rappelle l'anecdote de la duchesse obligée de se rendre au couvent

voisin par un jour d'hiver. Le couvent était pauvre, le bois manquait,

et les moines n'avaient, pour combattre le froid, que la discipline et

l'ardeur des prières. La duchesse, qui grelottait, revint touchée d'une

profonde compassion pour les pauvres religieux. Pendant qu'on la

débarrasse de sa pelisse et qu'on ajoute deux bûches au feu de sa

cheminée, elle mande son intendant, auquel elle ordonne d'envoyer,

sur-le-champ, du bois au couvent. Elle fait en suite rouler sa chaise

longue près du foyer, dont la chaleur ne tarde pas à la ranimer. Déjà le

souvenir de ce qu'elle vient de souffrir s'est éteint dans le bien-être;

l'intendant rentre, et demande combien de chariots de bois il doit faire

transporter.

--Mon Dieu! vous pouvez attendre, dit nonchalamment la grande dame; le

temps s'est beaucoup radouci.

Ainsi l'homme, dans ses jugements, consulte moins la logique que la

sensation; et, comme la sensation lui vient du monde extérieur, il se

trouve plus ou moins sous son influence; il y puise, peu à peu, une

partie de ses habitudes et de ses sentiments.

Ce n'est donc point sans motif que, lorsqu'il s'agit de préjuger un

inconnu, nous cherchons dans ce qui l'entoure des révélations de son

caractère. Le milieu dans lequel nous vivons se modèle forcément à notre

image; nous y laissons, sans y penser, mille empreintes de notre âme. De

même que la couche vide permet de deviner la taille et l'attitude de

celui qui y a dormi, la demeure de chaque homme peut trahir, aux yeux

d'un observateur habile, la portée de son intelligence et les mouvements

de son coeur. Bernardin de Saint-Pierre a raconté l'histoire d'une jeune

fille qui refusa un prétendu, parce qu'il n'avait jamais voulu souffrir

chez lui ni fleurs, ni animaux domestiques; l'arrêt était sévère

peut-être, mais non sans fondement. On pouvait présumer que l'homme

insensible à la grâce et à l'humble affection, serait mal préparé à

sentir les jouissances d'une union choisie.

_14, sept heures du soir._--Ce matin, comme j'allais reprendre la

rédaction de mon mémorial, j'ai reçu la visite de notre vieux caissier.

Sa vue baisse, sa main commence à trembler, et le travail auquel il

suffisait autrefois, lui est devenu plus difficile. Je me suis chargé

d'une partie de ses écritures; il venait chercher ce que j'avais achevé.

Nous avons causé longuement près du poêle, en prenant une tasse de café

que je l'ai forcé d'accepter.

M. Rateau est un homme de sens, qui a beaucoup observé et qui parle peu,

ce qui fait qu'il a toujours quelque chose à dire.

En parcourant les _états_ que j'avais dressés pour lui, ses regards sont

tombes sur mon mémorial, et il a bien fallu lui avouer que j'écrivais

ainsi chaque soir, pour moi seul, le journal de mes actes et de mes

pensées. De proche en proche, j'en suis venu à lui parler de mon rêve de

l'autre jour et de mes réflexions à propos de l'influence des objets

visibles sur nos sentiments habituels; il s'est mis à sourire:

--Ah! vous avez aussi mes _superstitions_, a-t-il dit doucement. J'ai

toujours cru, comme vous, que _le gîte faisait connaître le gibier_; il

faut seulement pour cela un tact et une expérience sans lesquels on

s'expose à bien des jugements téméraires. Pour ma part, je m'en suis

rendu coupable en plus d'une occasion; mais quelquefois aussi j'ai bien

préjugé. Je me rappelle surtout une rencontre qui remonte aux premières

années de ma jeunesse...

Il s'était arrêté; je le regardai d'un air qui lui prouva que

j'attendais une histoire, et il me la raconta sans difficulté.

A cette époque, il n'était encore que troisième clerc chez un notaire

d'Orléans. Le patron l'avait envoyé à Montargis pour différentes

affaires, et il devait y reprendre la diligence le soir même, après

avoir fait un recouvrement dans un bourg voisin: mais, arrivé chez le

débiteur, on le fit attendre, et lorsqu'il put partir, le jour était

déjà tombé.

Craignant de ne pouvoir regagner assez tôt Montargis, il prit une route

de traverse qu'on lui indiqua. Par malheur, la brume s'épaississait de

plus en plus, aucune étoile ne brillait dans le ciel; l'obscurité devint

si profonde qu'il perdit son chemin. Il voulut retourner sur ses pas,

croisa vingt sentiers, et se trouva enfin complétement égaré.

Après la contrariété de manquer le passage de la diligence, vint

l'inquiétude sur sa situation. Il était seul, à pied, perdu dans une

forêt, sans aucun moyen de retrouver sa direction, et porteur d'une

somme assez forte dont il avait accepté la responsabilité. Son

inexpérience augmentait ses angoisses. L'idée de forêt était liée, dans

son souvenir, à tant d'aventures de vol et d'assassinat, qu'il

s'attendait, d'instant en instant, à quelque funeste rencontre.

La position, à vrai dire, n'était point rassurante. Le lieu ne passait

point pour sûr, et l'on parlait, depuis longtemps, de plusieurs

maquignons subitement disparus, sans qu'on eût toutefois trouvé aucune

trace de crime.

Notre jeune voyageur, le regard plongé dans l'espace et l'oreille au

guet, suivait un sentier qu'il supposait devoir le conduire à quelque

maison ou à quelque route; mais, les bois succédaient toujours aux bois!

Enfin, il distingua une lueur éloignée, et au bout d'un quart d'heure,

il atteignit un chemin de grande communication.

Une maison isolée (celle dont la lumière l'avait attiré) se dressait à

peu de distance. Il se dirigeait vers la grande porte de la cour,

lorsque le trot d'un cheval lui fit retourner la tête. Un cavalier

venait de paraître au tournant de la route et fut, en un instant, près

de lui.

Les premiers mots qu'il adressa au jeune homme lui firent comprendre que

c'était le fermier lui-même. Il raconta comment il s'était égaré, et

apprit du paysan qu'il suivait la route de Pithiviers. Montargis se

trouvait à trois lieues derrière lui.

Le brouillard s'était insensiblement transformé en une bruine qui

commençait à transpercer le jeune clerc; il parut s'effrayer de la

distance qui lui restait à parcourir, et le cavalier, qui vit son

hésitation, lui proposa d'entrer à la ferme.

Celle-ci avait un faux air de forteresse. Enveloppée d'un mur de clôture

assez élevé, elle ne se laissait apercevoir qu'à travers les barreaux

d'une grande porte à claire-voie soigneusement fermée. Le paysan, qui

était descendu de cheval, ne s'en approcha point; tournant à droite, il

gagna une autre entrée également close, mais dont il avait la clef.

A peine eut-il franchi le seuil, que des aboiements terribles

retentirent aux deux extrémités de la cour. Le fermier avertit son hôte

de ne rien craindre, et lui montra les chiens enchaînés dans leurs

niches; tous deux étaient d'une grandeur extraordinaire, et tellement

féroces, que la vue du maître lui-même ne put les apaiser.

A leurs cris, un garçon sortit de la maison et vint prendre le cheval du

fermier. Celui-ci l'interrogea sur les ordres donnés avant son départ,

et se dirigea vers les étables, afin de s'assurer s'ils avaient été

exécutés.

Resté seul, notre clerc regarda autour de lui.

Une lanterne posée à terre par le garçon éclairait la cour d'une pâle

lueur. Tout lui parut vide et désert. On ne voyait aucune trace de ce

désordre champêtre indiquant la suspension momentanée d'un travail qui

doit être bientôt repris: ni charrette oubliée là où les chevaux avaient

été dételés, ni gerbes entassées en attendant la _batterie_, ni charrue

renversée dans un coin et à demi enfouie sous la luzerne fraîchement

coupée. La cour était balayée, les granges fermées au cadenas. Pas une

vigne grimpant le long des murs; partout la pierre, le bois et le fer!

Il releva la lanterne et s'avança jusqu'à l'angle de la maison. Derrière

s'étendait une seconde cour où les hurlements d'un troisième chien se

firent entendre; au milieu se dressait un puits recouvert.

Notre voyageur chercha vainement ce petit jardin des fermes, où rampent

les potirons bariolés, et où quelques ruches bourdonnent sous les haies

d'églantiers et de sureaux. La verdure et les fleurs étaient partout

absentes. Il n'aperçut même aucune trace de basse-cour ni de pigeonnier.

L'habitation de son hôte manquait de tout ce qui fait la grâce, le

mouvement et la gaieté de la vie des champs.

Le jeune homme pensa que, pour donner si peu aux agréments domestiques

et au charme des yeux, son hôte devait être bien indifférent, ou bien

calculateur, et, jugeant, malgré lui, par ce qu'il voyait, il se sentit

en défiance de son caractère.

Cependant le fermier revint des étables et le fit entrer au logis.

L'intérieur de la ferme répondait à son extérieur. Les murs blanchis

n'avaient d'autre ornement qu'une rangée de fusils de toutes dimensions;

les meubles massifs ne rachetaient qu'imparfaitement leur apparence

grossière par l'exagération de la solidité. Une propreté douteuse et

l'absence de toutes les commodités de détail prouvaient que les soins

d'une femme manquaient au ménage. Le jeune clerc apprit qu'en effet le

fermier vivait seul avec ses deux fils.

Des signes trop certains l'indiquaient, du reste. Un couvert que nul ne

se donnait la peine de desservir était dressé à demeure près de la

fenêtre. Les assiettes et les plats y étaient dispersés sans ordre,

chargés de pelures de pommes de terre et d'os à demi-rongés. Plusieurs

bouteilles vides exhalaient une odeur d'eau-de-vie mêlée à l'âcre

senteur de la fumée de tabac.

Après avoir fait asseoir son hôte, le fermier avait allumé sa pipe, et

ses deux fils avaient repris leur travail devant le foyer. Le silence

était à peine interrompu, de loin en loin, par une brève remarque à

laquelle il était répliqué par un mot ou une exclamation; puis tout

redevenait muet comme auparavant.

--Dès mon enfance, me dit le vieux caissier, j'avais été très-sensible à

l'impression des objets extérieurs; plus tard, la réflexion m'avait

appris à étudier les causes de cette impression plutôt qu'à la

repousser. Je me mis donc à examiner beaucoup plus attentivement tout ce

qui m'entourait.

Au-dessous des fusils que j'avais remarqués dès l'entrée, étaient

suspendus des piéges à loup; à l'un d'eux pendaient encore les lambeaux

d'une patte broyée qu'on n'avait point arrachée aux dents de fer. Le

manteau fumeux de la cheminée était orné d'une chouette et d'un corbeau

cloués au mur, les ailes étendues et la gorge traversée d'un énorme

clou; une peau de renard, récemment écorché, s'étalait devant la

fenêtre, et un croc de garde-manger, fixé à la principale poutre,

laissait voir une oie décapitée dont le cadavre tournoyait au-dessus de

nos têtes.

Mes yeux, blessés de tous ces détails, se reportèrent alors sur mes

hôtes. Le père, assis vis-à-vis de moi, ne s'interrompait de fumer que

pour se verser à boire ou pour adresser à ses fils une réprimande.

L'aîné de ceux-ci grattait une longue baille dont les raclures

sanglantes jetées dans le feu nous enveloppaient, par instant, d'une

odeur fétidement douceâtre; le second aiguisait des couteaux de boucher.

Un mot prononcé par le père m'apprit que l'on se préparait à tuer un

porc le lendemain.

Il y avait dans ces occupations et dans tout l'aspect de cet intérieur

je ne sais quelle brutalité d'habitudes qui semblait expliquer l'aride

tristesse de l'extérieur et la compléter. Mon étonnement s'était peu à

peu transformé en dégoût, et mon dégoût en malaise. Je ne puis détailler

toutes les alliances d'images qui se succédèrent dans mon imagination;

mais, cédant à une invincible répulsion, je me levai en déclarant que

j'allais me remettre en route.

Le fermier fit quelques efforts pour me retenir: il parla de la pluie,

de l'obscurité, de la longueur du chemin; je répondis à tout par

l'absolue nécessité d'arriver à Montargis cette nuit même, et, le

remerciant de sa courte hospitalité, je repartis avec un empressement

qui dut lui confirmer la vérité de mes paroles.

Un philosophe sous les toits · 第 8 / 10 段