Il y a quelques jours, je suivais le flanc des buttes vertes que

couronne le télégraphe de Montmartre. Au-dessous de moi, le long d'un de

ces sentiers qui tournent en spirale pour gravir le coteau, montaient un

homme et une jeune fille sur lesquels mes yeux s'arrêtèrent. L'homme

avait un paletot à longs poils qui lui donnait quelque ressemblance avec

une bête fauve, et portait une grosse canne dont il se servait pour

décrire dans l'air d'audacieuses arabesques. Il parlait très-haut, d'une

voix qui me parut saccadée par la colère. Ses yeux, levés par instant,

avaient une expression de dureté farouche, et il me sembla qu'il

adressait à la jeune fille des reproches ou des menaces qu'elle écoutait

avec une touchante résignation. Deux ou trois fois elle hasarda quelques

paroles sans doute un essai de justification; mais l'homme au paletot

recommençait aussitôt avec ses éclats de voix convulsifs, ses regards

féroces et ses moulinets menaçants. Je le suivis des yeux, cherchant en

vain à saisir un mot au passage, jusqu'au moment où il disparut derrière

la colline.

Evidemment je venais de voir un de ces tyrans domestiques dont l'humeur

insociable s'exalte par la patience de la victime, et qui, pouvant être

les dieux bienfaiteurs d'une famille, aiment mieux s'en faire les

bourreaux.

Je maudissais dans mon coeur le féroce inconnu, et je m'indignais de ce

que ces crimes contre la sainte douceur du foyer ne pussent recevoir

leur juste châtiment, lorsque la voix du promeneur se fit entendre de

plus près. Il avait tourné le sentier et parut bientôt devant moi au

sommet de la butte.

Le premier coup d'oeil et les premiers mots me firent alors tout

comprendre: là où j'avais trouvé l'accent furieux et les regards

terribles de l'homme irrité, ainsi que l'attitude d'une victime

effrayée, j'avais, tout simplement, un brave bourgeois louche et bègue

qui expliquait à sa fille attentive l'éducation des vers à soie!

Je m'en suis revenu, riant de ma méprise; mais, près de rejoindre mon

faubourg, j'ai vu courir la foule, j'ai entendu des cris d'appel; tous

les bras, tournés vers le même point, montraient, au loin, une colonne

de flammes. L'incendie dévorait une fabrique, et tout le monde

s'élançait au secours.

J'ai hésité. La nuit allait venir; je me sentais fatigué; un livre

favori m'attendait: j'ai pensé que les travailleurs ne manqueraient pas,

et j'ai continué ma route.

Tout à l'heure j'avais failli par défaut de prudence; maintenant, c'est

par égoïsme et par lâcheté.

Mais quoi, n'ai-je point oublié en mille autres occasions les devoirs de

la solidarité humaine? Est-ce la première fois que j'évite de payer ce

que je dois à la société? Dans mon injustice, n'ai-je pas toujours

traité mes associés comme le lion? Toutes les parts ne me sont-elles pas

successivement revenues? Pour peu qu'un malavisé en redemande quelque

chose, je m'effraie, je m'indigne, j'échappe par tous les moyens. Que de

fois, en apercevant, au bout du trottoir, la mendiante accroupie, j'ai

dévié de ma route, de peur que la pitié ne m'appauvrît, malgré moi,

d'une aumône! Que de douleurs mises en doute pour avoir le droit d'être

impitoyable! Avec quelle complaisance j'ai constaté, parfois, les vices

du pauvre, afin de transformer sa misère en punition méritée!...

Oh! n'allons pas plus loin, n'allons pas plus loin! Si j'ai interrompu

l'examen du docteur, combien celui-ci est plus triste! Les maladies du

corps font pitié, celles de l'âme font horreur...

J'ai été heureusement arraché à ma rêverie par mon voisin le vieux

soldat.

Maintenant que j'y pense, il me semble avoir toujours vu, pendant mon

délire, cette bonne figure tantôt penchée sur mon lit, tantôt assise à

son établi, au milieu de ses feuilles de carton.

Il vient d'entrer, armé de son pot à colle, de sa main de papier vert et

de ses grands ciseaux. Je l'ai salué par son nom; il a poussé une

exclamation joyeuse et s'est approché.

--Eh bien! on a donc retrouvé sa _boule_! s'est-il écrié en prenant mes

deux mains dans la main mutilée qui lui reste; ça n'a pas été sans

peine, savez-vous! en voilà une campagne qui peut compter pour deux

chevrons! J'ai vu pas mal de fiévreux battre la breloque pendant mes

mois d'hôpital: à Leipsick, j'avais un voisin qui se croyait un feu de

cheminée dans l'estomac, et qui ne cessait d'appeler les pompiers; mais

le troisième jour tout s'est éteint de soi-même, vu qu'il a passé l'arme

à gauche tandis que vous, ça a duré vingt-huit jours, le temps d'une

campagne du petit caporal.

--Je ne me suis donc pas trompé, vous étiez près de moi!

--Parbleu! je n'ai eu qu'à traverser le corridor. Ça vous a fait une

garde-malade pas mal gauche, vu que la droite est absente; mais bah!

vous ne saviez pas de quelle main on vous faisait boire, et ça n'a pas

empêché cette gueuse de fièvre d'être noyée... absolument comme

Poniatowski dans l'Elster!

Le vieux soldat s'est mis à rire, et moi, trop attendri pour parler,

j'ai serré sa main contre ma poitrine. Il a vu mon émotion et s'est

empressé d'y couper court.

--A propos, vous savez qu'à partir d'aujourd'hui on a le droit à la

ration! a-t-il repris gaiement; quatre repas comme les _meinhers_

allemands; rien que ça! C'est le docteur qui est votre maître d'hôtel.

--Reste à trouver le cuisinier, ai-je repris en souriant.

--Il est trouvé! s'est écrié le vétéran.

--Qui donc?

--Geneviève.

--La fruitière?

--Au moment où je vous parle, elle fricasse pour vous, voisin; et n'ayez

pas peur qu'elle épargne le beurre, ni le soin. Tant que vous avez été

entre le _vivat_ et le _requiem_, la brave femme passait son temps à

monter ou à descendre les escaliers pour savoir où en était la

bataille... Et tenez, je suis sûr que la voici.

On marchait, en effet, dans le corridor; il est allé ouvrir.

--Eh bien! a-t-il continué, c'est notre portière, la mère Millot; encore

une de vos bonnes amies, voisin, et que je vous recommande pour les

cataplasmes. Entrez, mère Millot, entrez, nous sommes tout à fait jolis

garçons ce matin, et prêts à danser un menuet si nous avions des

pantoufles.

La portière est entrée toute ravie. Elle me rapportait du linge blanchi

et réparé par ses soins, avec une petite bouteille de vin d'Espagne,

cadeau de son fils le marin, réservé pour les grandes occasions. J'ai

voulu la remercier; mais l'excellente femme m'a imposé silence sous

prétexte que le docteur m'avait défendu de parler. Je l'ai vue tout

ranger dans mes tiroirs, dont l'aspect m'a frappé: une main attentive y

a évidemment réparé, jour par jour, les désordres inévitables

qu'entraîne la maladie.

Comme elle achevait, Geneviève est arrivée avec mon dîner; elle était

suivie de la mère Denis, la laitière de vis-à-vis, qui avait appris, en

même temps, le danger que j'avais couru et mon entrée en convalescence.

La bonne Savoyarde apportait un oeuf qui venait d'être pondu et qu'elle

voulait me voir manger elle-même.

Il a fallu lui raconter, de point en point, toute ma maladie. A chaque

détail, elle poussait des exclamations bruyantes; puis, sur

l'avertissement de la portière, elle s'excusait tout bas. On a fait

cercle autour de moi pour me regarder dîner; toutes les bouchées étaient

accompagnées décris de contentement et de bénédiction! Jamais le roi de

France, quand il dînait en public, n'a excité, parmi les spectateurs,

une telle admiration.

Comme on levait le couvert, mon collègue le vieux caissier est entré à

son tour.

En le reconnaissant, je n'ai pu me défendra d'un battement de coeur. De

quel oeil les patrons avaient-ils vu mon absence, et que venait-il

m'annoncer?

J'attendais qu'il parlât avec une inexprimable angoisse; mais il s'est

assis près de moi, m'a pris la main, et s'est mis à se réjouir de ma

guérison, sans rien dire de nos maîtres. Je n'ai pu supporter plus

longtemps cette incertitude.

--Et MM. Durmer? ai-je demandé en hésitant, comment ont-ils accepté...

l'interruption de mon travail?

--Mais il n'y a pas eu d'interruption, a répondu le vieux commis

tranquillement.

--Que voulez-vous dire?

--Chacun s'est partagé la besogne, tout est au courant, et les MM.

Durmer ne se sont aperçus de rien.

Cette fois, l'émotion a été trop forte. Après tant de témoignages

d'affection, celui-ci comblait la mesure; je n'ai pu retenir mes larmes.

Ainsi les quelques services que j'avais pu rendre ont été reconnus au

centuple! j'avais semé un peu de bien, et chaque grain tombé dans une

bonne terre a rapporté tout un épi! Ah! ceci complète l'enseignement du

docteur! S'il est vrai que les infirmités du dedans et du dehors sont le

fruit de nos sottises ou de nos vices, les sympathies et les dévouements

sont aussi des récompenses du devoir accompli. Chacun de nous, avec

l'aide de Dieu, et dans les limites bornées de la puissance humaine, se

fait à lui-même son tempérament, son caractère et son avenir.

* * * * *

Tout le monde est reparti; mes fleurs et mes oiseaux, rapportés par le

vétéran, me font seuls compagnie. Le soleil couchant empourpre de ses

derniers rayons mes rideaux à demi refermés. Ma tête est libre, mon

coeur plus léger; un nuage humide flotte sur mes paupières. Je me sens

dans cette vague béatitude qui précède un doux sommeil.

Là-bas, vis-à-vis de l'alcôve, la pâle déesse aux draperies de mille

couleurs et à la couronne effeuillée vient de réapparaître de nouveau;

mais cette fois je lui tends la main avec un sourire de reconnaissance.

--Adieu, chère année, que j'accusais injustement tout à l'heure! Ce que

j'ai souffert ne doit pas t'être imputé, car tu n'as été qu'un espace où

Dieu a tracé ma route, une terre où j'ai recueilli la moisson que

j'avais semée. Je t'aimerai, abri de passage, pour les quelques heures

de joie que tu m'as vu goûter; je t'aimerai même pour les souffrances

que tu m'as vu subir. Joies ni souffrances ne venaient de toi, mais tu

en as été le théâtre. Retombe donc en paix dans l'éternité et sois

bénie, toi qui, en remplacement de la jeunesse, me laisses l'expérience,

en retour du temps le souvenir, et en paiement du bienfait la

reconnaissance.

TABLE.

AVANT-PROPOS

§ I. Les étrennes de la mansarde

§ II. Le carnaval

§ III. Ce qu'on apprend en regardant par la fenêtre

§ IV. Aimons-nous les uns les autre

§ V. La compensation

§ VI. L'oncle Maurice

§ VII. Ce que coûte la puissance et ce que rapporte la célébrité

§ VIII. Misanthropie et repentir

§ IX. La famille de Michel Arout

§ X. La patrie

§ XI. Utilité morale des inventaires

§ XII. La fin d'une année

FIN DE LA TABLE.

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Un philosophe sous les toits · 第 10 / 10 段