s'est ouverte, et Geneviève est entrée avec Robert.
Le menuisier a fait un mouvement de joyeuse surprise, mais qu'il a
réprimé aussitôt, comme s'il eût voulu garder l'apparence du
ressentiment.
Le jeune homme n'a point paru s'en apercevoir; il s'est jeté dans ses
bras avec une expansion qui m'a surpris. Geneviève, la figure
rayonnante, semblait vouloir parler et se retenir avec peine.
J'ai souhaité la bienvenue à Robert, qui m'a salué d'un air d'aisance
polie.
--Je t'attendais hier, a dit Michel Arout un peu sèchement.
--Pardon, père, a répondu le jeune ouvrier; mais j'avais affaire à
Saint-Germain. Je n'ai pu rentrer que très-tard, et le bourgeois m'a
retenu.
Le menuisier a regardé son fils de côté et a repris son marteau.
--C'est juste! a-t-il murmuré d'un ton boudeur; quand on est chez les
autres, faut faire leurs volontés; aussi il y en a qui aiment mieux
manger du pain noir avec leur couteau, que des perdrix avec la
fourchette d'un maître.
--Et je suis de ceux-là, mon père, a répliqué Robert gaîment; mais,
comme dit le proverbe, pour _manger les poids il faut les écosser_.
J'avais besoin de travailler d'abord dans un grand atelier...
--Pour ton système d'escalier! a interrompu Michel ironiquement.
--Il faut dire maintenant le système de M. Raymond, mon père, a répliqué
Robert en souriant.
--Pourquoi cela?
--Parce que je lui ai vendu l'invention.
Le menuisier, qui rabotait une planche, s'est retourné vivement.
--Vendu! s'est-il écrié l'oeil étincelant.
--Par la raison que je n'étais pas assez riche pour la donner.
Michel a rejeté la planche et l'outil.
--Voilà qui lui manquait! a-t-il repris avec colère, son bon génie lui
envoie une idée qui pouvait faire parler de lui, et il la vend à un
richard qui s'en fera honneur.
--Eh bien! quel mal y a-t-il? a demandé Geneviève.
--Quel mal! s'est écrié le menuisier avec emportement; tu ne comprends
rien à cela toi, tu es une femme; mais lui, lui, il sait bien qu'un
véritable ouvrier ne cède pas plus son invention pour de l'argent qu'un
soldat ne céderait sa croix. C'est sa gloire aussi; faut qu'il la garde
pour s'en faire honneur! Ah! tonnerre! si j'avais jamais fait une
découverte, plutôt que de la mettre à l'encan, j'aurais vendu un de mes
yeux! Une invention pour un ouvrier qui a de çà, vois-tu, c'est comme un
enfant! il la soigne, il l'élève, il lui fait faire son chemin dans le
monde, et il n'y a que les sans-coeurs qui en font marché.
Robert à rougi légèrement.
--Vous penserez autrement, mon père, a-t-il dit, quand vous saurez
pourquoi j'ai vendu mon système.
--Oui, et tu le remercieras, a ajouté Geneviève, qui ne pouvait plus se
taire.
--Jamais, a répondu Michel.
--Mais, malheureux, s'est-elle écriée, il ne l'a vendu que pour nous!
Le menuisier a regardé sa femme et son fils d'un air stupéfait. Il a
fallu en venir aux explications.
Celui-ci a raconté comment il était entré en pourparlers avec maître
Benoît qui, pour céder son établissement, avait absolument exigé moitié
des deux mille francs comptant. C'était dans l'espoir de se les procurer
qu'il était entré chez le maître entrepreneur de Versailles; il avait pu
y expérimenter son invention et trouver un acheteur. Grâce à l'argent
reçu, il venait de conclure avec Benoît, et il apportait à son père la
clef du nouveau chantier.
Cette explication du jeune ouvrier avait été donnée avec tant de
modestie et de simplicité, que j'en ai été tout ému. Geneviève pleurait,
Michel a serré son fils sur sa poitrine, et, dans ce long embrassement,
il a semblé lui demander pardon de l'avoir accusé!
Tout s'explique maintenant à la gloire de Robert. L'éloignement que ses
parents avaient pris pour de l'indifférence n'était que du dévouement;
il n'avait obéi ni à l'ambition, ni à l'avarice, ni même à cette passion
plus noble d'un génie inventeur; sa seule inspiration et son seul but
avaient été le bonheur de Geneviève et de Michel. Le jour de la
reconnaissance était venu pour lui, et il leur rendait sacrifice pour
sacrifice!
Après les exclamations de joie et les explications tous trois ont voulu
me quitter; mais la table était dressée; j'ai ajouté trois couverts, je
les ai retenus à déjeuner.
Le repas s'est prolongé; la chère y était médiocrement succulente; mais
les épanchements du coeur l'ont rendue délicieuse. Jamais je n'avais
mieux compris l'ineffable attrait de la famille. Quelle douceur dans ces
joies toujours partagées, dans cette communauté d'intérêts qui confond
les sensations, dans cette association d'existences qui de plusieurs
êtres forme un seul être! qu'est-ce que l'homme sans ces affections du
foyer qui, comme autant de racines, le fixent solidement à la terre et
lui permettent d'aspirer tous les sucs de la vie? Force, bonheur, tout
ne vient-il point de là? Sans la famille, où l'homme apprendrait-il à
aimer, à s'associer, à se dévouer? Société en petit, n'est-ce point elle
qui nous enseigne à vivre dans la grande? Telle est la sainteté du foyer
que, pour exprimer nos rapports avec Dieu, nous avons dû emprunter les
mots inventés pour la famille. Les hommes se sont nommés eux-mêmes les
_fils_ du _Père_ suprême!
Ah! conservons-les, ces chaînes de l'intimité domestique; ne délions pas
la gerbe humaine pour livrer ses épis à tous les caprices du hasard et
du vent; mais élargissons plutôt cette sainte loi, transportons les
habitudes de la famille au-dehors, et réalisons, s'il se peut, le voeu
de l'apôtre des gentils, quand il criait aux nouveaux enfants du Christ:
_Soyez tous ensemble comme si vous étiez un seul!_
CHAPITRE X.
LA PATRIE.
_Octobre.--Le 12, sept heures du matin._--Les nuits sont déjà devenues
froides et longues, le soleil ne me réveille plus derrière mes rideaux
longtemps avant l'heure du travail, et, lors même que mes yeux se sont
ouverts, la douce chaleur du lit me retient enchaîné sous mon édredon.
Tous les matins il s'élève un long débat entre ma diligence et ma
paresse, et, chaudement enveloppé jusqu'aux yeux, j'attends, comme le
Gascon, qu'elles aient réussi à se mettre d'accord.
Ce matin, cependant, une lueur qui glissait à travers ma porte jusqu'à
mon chevet, m'a réveillé plus tôt que d'habitude. J'ai eu beau me
retourner de tous côtés, la clarté obstinée m'a poursuivi, de position
en position, comme un ennemi victorieux. Enfin, à bout de patience, je
me suis levé sur mon séant, et j'ai lancé mon bonnet de nuit aux pieds
du lit!...
(J'observerai, entre parenthèses, que les différentes évolutions de
cette pacifique coiffure paraissent avoir été, de tout temps, le symbole
des mouvements passionnés de l'âme; car notre langue leur a emprunté ses
images les plus usuelles. C'est ainsi que l'on dit: _Mettre son bonnet
de travers; jeter son bonnet par-dessus les moulins; avoir la tête près
du bonnet_, etc.)
Quoi qu'il en soit, je me suis levé de fort mauvaise humeur, pestant
contre mon nouveau voisin qui s'avise de veiller quand je yeux dormir.
Nous sommes tous ainsi faits; nous ne comprenons pas que les autres
hommes puissent vivre pour leur propre compte. Chacun de nous ressemble
à la terre du vieux système de Ptolémée, et veut que l'univers entier
tourne autour de lui. Sur ce point, pour employer la métaphore déjà
signalée plus haut: _Tous les hommes ont la tête dans le même bonnet._
J'avais provisoirement, comme je l'ai déjà dit, lancé le mien à l'autre
bout de mon alcôve, et je dégageais lentement mes jambes des chaudes
couvertures, en faisant une foule de réflexions maussades sur
l'inconvénient des voisins.
Il y a un mois encore, je n'avais point à me plaindre de ceux que le
hasard m'avait donnés; la plupart ne rentraient que pour dormir, et
ressortaient dès leur réveil. J'étais presque toujours seul à ce haut
étage, seul avec les nuées et les passereaux!
Mais à Paris rien n'est durable: le flot de la vie roule les destinées
comme des algues détachées du rocher; les demeures sont des vaisseaux
qui ne reçoivent que des passagers. Combien de visages différents j'ai
déjà vus traverser ce long corridor de nos mansardes? Combien de
compagnons de quelques jours disparus pour jamais! Les uns sont allés se
perdre dans cette mêlée de vivants qui tourbillonne sous le fouet de la
nécessité; les autres dans cette litière de morts qui dorment sous la
main de Dieu!
Pierre le relieur est un de ces derniers. Retiré dans son égoïsme, il
était resté sans famille, sans amis; il est mort seul comme il avait
vécu. Sa perte n'a été pleurée de personne, n'a rien dérangé dans le
monde; il y a eu seulement une fosse remplie au cimetière, et une
mansarde vide dans notre faubourg.
C'est elle que mon nouveau voisin occupe depuis quelques jours.
A vrai dire (maintenant que je suis tout à fait réveillé et que ma
mauvaise humeur est allée rejoindre mon bonnet), à vrai dire, ce nouveau
voisin, pour être plus matinal qu'il ne conviendrait à ma paresse, n'en
est pas moins un fort brave homme; il porte sa misère, comme bien peu
savent porter leur heureuse fortune, avec gaieté et modération.
Cependant le sort l'a cruellement éprouvé. Le père Chaufour n'est plus
qu'une ruine d'homme. A la place d'un de ses bras pend une manche
repliée; la jambe gauche sort de chez le tourneur, et la droite se
traîne avec peine; mais au-dessus de ces débris se dresse un visage
calme et jovial. En voyant son regard rayonnant d'une sereine énergie,
en entendant sa voix dont la fermeté est, pour ainsi dire, accentuée de
bonté, on sent que l'âme est restée entière dans l'enveloppe à moitié
détruite. La forteresse est un peu endommagée, comme dit le père
Chaufour; mais la garnison se porte bien.
Décidément, plus je me rappelle cet excellent homme, et plus je me
reproche l'espèce de malédiction que je lui ai jetée en me réveillant.
Nous sommes, en général, trop indulgents pour ces torts secrets envers
notre prochain. Toute malveillance qui ne sort pas du domaine de la
pensée nous semble innocente, et, dans notre grossière justice, nous
absolvons sans examen le péché qui ne s'est point traduit par l'action!
Mais ne sommes-nous donc tenus envers les autres qu'à l'exécution des
codes? Outre les relations de faits, n'y a-t-il point entre les hommes
une sérieuse relation de sentiments? Ne devons-nous point à tous ceux
qui vivent sous le même ciel que nous le secours, non-seulement de nos
actes, mais de nos intentions? Chaque destinée humaine ne doit-elle pas
être pour nous un vaisseau que nous accompagnons de nos voeux d'heureux
voyage? Il ne suffit pas que les hommes ne se nuisent point l'un à
l'autre, il faut encore qu'ils s'entr'aident, il faut qu'ils s'aiment!
La bénédiction du pape: _urbi et orbi!_ devrait être l'éternel cri de
tous les coeurs. Maudire qui ne l'a point mérité, même intérieurement,
même en passant, c'est contrevenir à la grande loi, celle qui a établi
ici-bas l'association des âmes, et à laquelle le Christ a donné le doux
nom de _charité_.
Ces scrupules me sont venus pendant que j'achève de m'habiller, et je me
suis dit que le père Chaufour avait droit à une réparation; Pour
compenser le mouvement de malveillance de tout à l'heure, je lui dois un
témoignage ostensible de sympathie; je l'entends fredonner chez lui; il
est au travail; je veux lui faire, le premier, ma visite de voisinage.
_Huit heures du soir._--J'ai trouvé le père Chaufour devant une table
éclairée par une petite lampe fumeuse, sans feu, bien qu'il fasse déjà
froid, et fabriquant de grossiers cartonnages; il murmurait entre ses
dents un refrain populaire. Au moment où j'ai entr'ouvert la porte, il a
poussé une exclamation de joyeuse surprise.
--Eh! c'est vous, voisin! entrez donc! je ne vous croyais pas si
matinal: aussi j'avais mis une sourdine à ma chanterelle; j'avais peur
de vous réveiller.
Excellent homme! tandis que je l'envoyais au diable, il se gênait pour
moi!
Cette idée m'a touché, et je lui ai fait, comme voisin, mes compliments
de bienvenue avec une expansion qui lui a ouvert le coeur.
--Ma foi! vous m'avez l'air d'un bon chrétien, m'a-t-il dit, d'un ton de
cordialité soldatesque en me serrant la main; j'aime pas les gens qui
regardent le corridor comme une frontière et traitent les voisins en
Cosaques. Quand on mange du même air et qu'on parle le même jargon, on
n'est pas fait pour se tourner le dos... Asseyez-vous là, voisin, sans
vous commander... Seulement, prenez garde au tabouret, il n'a que trois
pieds, et faut que la bonne volonté tienne lieu du quatrième.
--Il me semble que c'est une richesse qui ne manque point ici? ai-je
fait observer.
--La bonne volonté! a répété Chaufour; c'est tout ce que m'a laissé ma
mère, et j'estime qu'aucun fils n'a reçu un meilleur héritage. Aussi, à
la batterie, ils m'appelaient _Monsieur Content_.
--Vous avez servi?
--Dans le troisième d'artillerie pendant la République, et plus tard
dans la garde, pendant tout le tremblement. J'étais à Jemmapes et à
Waterloo, comme qui dirait au baptême et à l'enterrement de notre
gloire!
Je le regardai avec étonnement.
--Et quel âge aviez-vous donc à Jemmapes? demandai-je.
--Mais quelque chose comme quinze ans, dit-il.
--Et vous avez eu l'idée de servir si jeune?
--C'est-à-dire que je n'y songeais pas. Je travaillais alors dans la
bimbeloterie, sans penser que la France pût me demander autre chose que
de lui fabriquer des damiers, des volants et des bilboquets. Mais
j'avais à Vincennes un vieil oncle que j'allais voir, de loin en loin;
un ancien de Fontenoy, arrangé dans mon genre, mais un savant qui en eût
remontré à des maréchaux. Malheureusement, dans ce temps-là, il paraît
que les gens de rien n'arrivaient pas à la vapeur. Mon oncle, qui avait
servi de manière à être nommé prince sous _l'autre_, était alors
retraité comme simple sous-lieutenant. Mais fallait le voir avec son
uniforme, sa croix de Saint-Louis, sa jambe de bois, ses moustaches
blanches et sa belle figure!... On eût dit un portrait de ces vieux
héros en cheveux poudrés qui sont à Versailles!
Toutes les fois que je le visitais, il me disait des choses qui me
restaient dans l'esprit. Mais un jour je le trouvai tout sérieux.
--Jérôme, me dit-il, sais-tu ce qui se passe à la frontière?
--Non, lieutenant, que je lui réponds.
--Eh bien, qu'il reprend, la patrie est en péril!
Je ne comprenais pas bien, et cependant ça me fit quelque chose.
--Tu n'as peut-être jamais pensé à ce qu'est la patrie, reprit-il, en me
posant une main sur l'épaule; c'est tout ce qui t'entoure, tout ce qui
t'a élevé et nourri, tout ce que tu as aimé! Cette campagne que tu vois,
ces maisons, ces arbres, ces jeunes filles qui passent là en riant,
c'est la patrie! Les lois qui te protégent, le pain qui paie ton
travail, les paroles que tu échanges, la joie et la tristesse qui te
viennent des hommes et des choses parmi lesquels tu vis, c'est la
patrie! La petite chambre où tu as vu autrefois ta mère, les souvenirs
qu'elle t'a laissés, la terre où elle repose, c'est la patrie! tu la
vois, tu la respires partout! Figure-toi, mon fils, tes droits et tes
devoirs, tes affections et tes besoins, tes souvenirs et ta
reconnaissance, réunis tout ça sous un seul nom, et ce nom-là sera la
patrie!
J'étais tremblant d'émotion, avec de grosses larmes dans les yeux.
--Ah! j'entends, m'écriai-je; c'est la famille en grand, c'est le
morceau de monde où Dieu a attaché notre corps et notre âme.
--Juste, Jérôme, continua le vieux soldat; aussi tu comprends, n'est-ce
pas, ce que nous lui devons.
--Parbleu! que je repris, nous lui devons tout ce que nous sommes; c'est
une affaire de coeur.
--Et de probité, mon enfant, qu'il acheva; le membre d'une famille qui
n'y apporte pas sa part de services, de bonheur, manque à ses devoirs et
est un mauvais parent; l'associé qui n'enrichit pas la communauté de
toutes ses forces, de tout son courage, de toutes ses bonnes intentions,
la fraude de ce qui lui appartient et est un malhonnête homme; de même
celui qui jouit des avantages d'avoir une patrie sans en accepter toutes
les charges, forfait à l'honneur et est un mauvais citoyen!
--Et que faut-il faire, lieutenant, pour être bon citoyen? demandai-je.
--Faire pour sa patrie ce qu'on ferait pour son père et sa mère, dit-il.
Je ne répliquai rien sur le moment, j'avais le coeur gonflé et le sang
qui me bouillait dans le cerveau. Mais en revenant le long du chemin,
les paroles de mon oncle étaient, pour ainsi dire, écrites devant mes
yeux. Je répétais:--Fais pour ta patrie ce que tu ferais pour ton père
et pour ta mère... Et la patrie est en péril; les étrangers l'attaquent,
tandis que moi, je tourne des bilboquets!...
Cette idée-là me travailla si bien dans l'esprit toute la nuit, que le
lendemain je retournai à Vincennes pour annoncer au lieutenant que je
venais de m'enrôler, et que je partais pour la frontière. Le brave homme
me serra sur sa croix de Saint-Louis, et je m'en allai fier comme un
représentant en mission.
Voilà comment, voisin, je suis devenu volontaire de la République avant
d'avoir fait mes dents de sagesse.
Tout cela était dit sans emphase avec la gaîté délibérée des hommes qui
ne regardent le devoir accompli ni comme un mérite, ni comme un fardeau.
Le père Chaufour s'animait en parlant, non à cause de lui, mais pour les
choses mêmes. Evidemment ce qui l'occupait dans le drame de la vie, ce
n'était point son rôle, c'était la pièce!
Cette espèce de désintéressement d'amour-propre m'a touché. J'ai
prolongé ma visite et je lui ai montré une grande confiance, afin de
mériter la sienne. Au bout d'une heure, il savait ma position et mes
habitudes; j'étais déjà pour lui une vieille connaissance.
Je lui ai même avoué la mauvaise humeur que la lueur de sa lampe m'avait
donnée quelques instants auparavant. Il a reçu ma confidence avec cette
gaîté affectueuse des coeurs bien faits qui prennent toute chose du bon
côté. Il ne m'a parlé ni du besoin qui l'obligeait au travail quand je
prolongeais mon sommeil, ni du dénuement du vieux soldat opposé à la
mollesse du jeune commis; il s'est seulement frappé le front en
s'accusant d'étourderie, et il m'a promis de garnir sa porte de
bourrelets!
O grande et belle âme, chez laquelle rien ne tourne en amertume, et qui
n'a de force que pour la bienveillance et le devoir!
_15 octobre._--Ce matin, je regardais une petite gravure, encadrée par
moi et placée au-dessus de ma table de travail; c'est un dessin où
Gavarni, devenu sérieux, a représenté _un vétéran et un conscrit_[2].
[2] Voir dans le _Magasin Pittoresque_ de 1847 cette belle
composition.
A force de contempler ces deux figures, d'expression si diverse et si
vive, toutes deux se sont animées devant mes yeux; je les ai vues se
mouvoir, je les ai entendu se parler; l'image est devenue une scène
vivante dont je me trouvais le spectateur.
Le vétéran avançait lentement une main appuyée sur l'épaule du jeune
soldat. Ses yeux, à jamais fermés, n'apercevaient plus le soleil qui
scintillait à travers les marronniers en fleur. A la place du bras droit
se pliait une manche vide, et l'une des cuisses reposait sur une jambe
de chêne dont le retentissement sur le pavé faisait retourner les
passants.
A la vue de ce vieux débris de nos luttes patriotiques, la plupart
hochaient la tête avec une pitié affligée, et faisaient entendre une
plainte ou une malédiction.
--Voilà à quoi sert la gloire! disait un gros marchand; en détournant
les yeux avec horreur.
--Déplorable emploi d'une vie humaine! reprenait un jeune homme qui
portait sous le bras un volume de philosophie.
--Le troupier aurait mieux fait de ne point quitter sa charrue, ajoutait
un paysan d'un air narquois.
--Pauvre vieux! murmurait une femme presque attendrie.
Le vétéran a entendu et son front s'est plissé; car il lui semble que
son conducteur est devenu pensif! Frappé de ce qui se répète autour de
lui, il répond à peine aux questions du vieillard, et son regard,
vaguement perdu dans l'espace, paraît y chercher la solution de quelque
problème.
Les moustaches grises du vétéran se sont agitées; il s'arrête
brusquement, et retenant, du bras qui lui reste, son jeune conducteur:
--Ils me plaignent tous, dit-il, parce qu'ils ne comprennent pas; mais
si je voulais leur répondre!...
--Que leur diriez-vous, père? demande le jeune garçon avec curiosité.
--Je dirais d'abord à la femme qui s'afflige, en me regardant, de donner
ses larmes à d'autres malheurs, car chacune de mes blessures rappelle un
effort tenté pour le drapeau. On peut douter de certains dévouements; le
mien est visible; je porte sur moi des états de service écrits avec le
fer et le plomb des ennemis; me plaindre d'avoir fait mon devoir, c'est
supposer qu'il eût mieux valu le trahir.
--Et que répondriez-vous au paysan, père?
--Je lui répondrais que pour conduire paisiblement la charrue, il faut
d'abord garantir la frontière, et que tant qu'il y aura des étrangers
prêts à manger notre moisson, il faudra des bras pour la défendre.
--Mais le jeune savant aussi a secoué la tête, en déplorant un pareil
emploi de la vie?
--Parce qu'il ne sait pas ce que peuvent apprendre le sacrifice et la
souffrance! Les livres qu'il étudie nous les avons pratiqués, nous, sans
les connaître; les principes qu'il applaudit, nous les avons défendus
avec la poudre et la baïonnette.
--Et au prix de vos membres et de votre sang; le bourgeois l'a dit en
voyant ce corps mutilé: Voilà à quoi sert la gloire!
--Ne le crois pas, mon fils; la vraie gloire est le pain du coeur; c'est
elle qui nourrit le dévouement, la patience, le courage! Le maître de
tout l'a donnée comme un lien de plus entre les hommes. Vouloir être
remarqué par ses frères, n'est-ce pas encore leur prouver notre estime
et notre sympathie? Le besoin d'admiration n'est qu'un des côtés de
l'amour. Non, non, la gloire _juste_ n'est jamais trop payée! Ce qu'il
faut déplorer, enfant, ce ne sont pas les infirmités qui constatent un
généreux sacrifice; mais celles qu'ont appelées nos vices ou nos
imprudences. Ah! si je pouvais parler haut à ceux qui me jettent, en
passant, un regard de pitié, je crierais à ce jeune homme, dont les
excès ont obscurci la vue avant l'âge:--Qu'as-tu fait de tes yeux? A
l'oisif qui traîne, avec effort, sa masse énervée:--Qu'as-tu fait de tes
pieds? Au vieillard que la goutte punit de son intempérance:--Qu'as-tu
fait de tes mains! A tous:--Qu'avez-vous fait des jours que Dieu vous
avait accordés, des facultés que vous deviez employer au profit de vos
frères? Si vous ne pouvez répondre, ne plaignez plus le vieux soldat
mutilé pour le pays; car, lui, il peut du moins montrer ses cicatrices
sans rougir.
_16 octobre._--La petite gravure m'a fait mieux comprendre les mérites
du père Chaufour et je l'en ai estimé davantage.
Il sort à l'instant de ma mansarde. Il ne se passe plus un seul jour
sans qu'il vienne travailler près de mon feu ou sans que j'aille
m'asseoir et causer près de son établi.
Le vieil artilleur à beaucoup vu et raconte volontiers. Voyageur armé
pendant vingt ans à travers l'Europe, il a fait la guerre sans haine et
avec une seule idée: l'honneur du drapeau national! Ç'a été là sa
superstition, si l'on veut; mais ç'a été, en même temps, sa sauve-garde.
Ce mot de FRANCE, qui retentissait alors si glorieusement dans le monde,
lui a servi de talisman contre toutes les tentations. Avoir à soutenir
un grand nom peut sembler un fardeau aux natures vulgaires; mais pour
les forts, c'est un encouragement.