Je faisais ces réflexions en regardant l'oiseau dont l'instinct semblait

être devenu plus subtil depuis qu'il se livrait à son travail. Enfin le

nid a été construit; le ménage ailé s'y est établi, et j'ai pu suivre

toutes les phases de son existence nouvelle.

Les oeufs couvés, les petits sont éclos et ont été nourris avec les

soins les plus attentifs. Le coin de ma fenêtre était devenu un théâtre

de morale en action, où les pères et mères de famille auraient pu venir

prendre des leçons. Les petits ont grandi vite, et, ce matin, je les ai

vu prendre leur volée. Un seul, plus faible que les autres, n'a pu

franchir le rebord du toit, et est venu tomber dans la gouttière. Je

l'ai rattrapé à grand' peine et je l'ai replacé sur la tuile devant

l'ouverture de sa demeure; mais la mère n'y a point pris garde. Délivrée

des soucis de la famille, elle a recommencé sa vie d'aventurière dans

les arbres et le long des toits. En vain je me suis tenu éloigné de ma

fenêtre pour lui ôter tout prétexte de crainte; en vain l'oisillon

infirme l'a appelée par des petits cris plaintifs, la mauvaise mère

passait en chantant et voletait avec mille coquetteries. Le père s'est

approché une seule fois, il a regardé sa progéniture d'un air

dédaigneux, puis il a disparu pour ne plus revenir!

J'ai émietté du pain devant le petit orphelin, mais il n'a point su le

becqueter. J'ai voulu le saisir, il s'est enfui dans le nid abandonné.

Que va-t-il devenir là, si sa mère ne reparaît plus?

_15 août six heures._--Ce matin, en ouvrant ma fenêtre, j'ai trouvé le

petit oiseau à demi-mort sur la tuile; ses blessures m'ont prouvé qu'il

avait été chassé du nid par l'indigne mère. J'ai vainement essayé de le

réchauffer sous mon haleine; je le sens agité des dernières

palpitations: ses paupières sont déjà closes, ses ailes pendantes! Je

l'ai déposé sur le toit dans un rayon de soleil, et j'ai refermé ma

fenêtre. Cette lutte de la vie contre la mort a toujours quelque chose

de sinistre: c'est un avertissement!

Heureusement que j'entends venir dans le corridor: c'est sans doute mon

vieux voisin; sa conversation me distraira...

* * * * *

C'était ma portière. Excellente femme! elle voulait me faire lire une

lettre de son fils, le marin, et me prier de lui répondre.

J'ai gardé la première pour la copier sur mon journal. La voici:

«Chère mère,

»La présente est pour vous dire que j'ai toujours été bien portant

depuis la dernière fois, sauf que la semaine passée j'ai manqué de me

noyer avec le canot, ce qui aurait été une grande perte, vu qu'il n'y a

pas de meilleure embarcation.

»Nous avons capoté par un coup de vent; et juste comme je revenais sur

l'eau, j'ai aperçu le commandant qui allait dessous; je l'ai suivi,

comme c'était mon devoir, et, après avoir plongé trois fois je l'ai

ramené à flot, ce qui lui a fait bien plaisir; car, quand on nous a eu

hissés à bord et qu'il a repris son esprit, il m'a sauté au cou, comme

il eût fait à un officier.

»Je ne vous cache pas, chère mère, que ça m'a flatté le coeur. Mais

c'est pas tout; il paraît que d'avoir repêché le capitaine, ça a rappelé

que j'étais un homme solide, et on vient de m'apprendre que je passais

matelot _à trente_, ou autrement dit de première classe! Quand j'ai su

la chose, je me suis écrié: La mère prendra du café deux fois par jour!

Et de fait, chère maman, il n'y a plus maintenant d'empêchement, puisque

je vas pouvoir vous augmenter ma délégation.

»Je termine en vous suppliant de vous bien soigner, si vous voulez me

rendre service; car l'idée que vous ne manquez de rien me fait me bien

porter.

»Votre fils du fond du coeur,

»JACQUES.»

Voici la réponse que la portière m'a dictée:

«Mon bon Jacquot,

»C'est pour moi un grand contentement d'apprendre que tu continues à

avoir un brave coeur, et que tu ne feras jamais affront à ceux qui t'ont

élevé. Je n'ai pas besoin de te dire de ménager ta vie, parce que tu

sais que la mienne est avec, et que sans toi, mon cher enfant, je

n'aurais plus de goût que pour le cimetière; mais on n'est pas obligé de

vivre, tandis qu'on est obligé de faire son devoir.

»Ne t'inquiète pas de ma santé, bon Jacques, jamais je ne me suis mieux

portée! je ne vieillis pas du tout de peur de te faire du chagrin. Rien

ne me manque et je vis comme une propriétaire. J'ai même eu cette année

de l'argent de trop, et, comme mes tiroirs ferment très-mal, je l'ai

placé à la caisse d'épargne, où j'ai pris un livret en ton nom. Ainsi,

quand tu reviendras, tu te trouveras dans les rentiers. J'ai aussi garni

ton armoire de linge neuf, et je t'ai tricoté trois nouveaux gilets pour

le bord.

»Toutes tes connaissances se portent bien. Ton cousin est mort en

laissant sa veuve dans la peine. J'ai dit que tu m'avais écrit de lui

remettre les trente francs que j'avais touchés sur ta délégation, et la

pauvre femme se souvient de toi, matin et soir, dans ses prières. Tu

vois que c'est là un placement à une autre caisse d'épargne; mais

celle-ci, c'est notre coeur qui en reçoit les intérêts.

»Au revoir, cher Jacquot; écris-moi souvent, et rappelle-toi toujours le

bon Dieu et ta vieille maman.

»Phrosine MILLOT, née FRAISOIS.»

Brave fils et digne mère! comme de tels exemples ramènent à l'amour du

genre humain! Dans un accès de fantaisie misanthropique, on peut envier

le sort du sauvage et préférer les oiseaux à ses pareils; mais

l'observation impartiale fait bien vite justice de tels paradoxes. A

l'examen, on trouve que, dans cette humanité mêlée de bien et de mal le

bien est assez abondant pour que l'habitude nous empêche d'y prendre

garde, tandis que le mal nous frappe précisément par son exception. Si

rien n'est parfait, rien non plus n'est mauvais sans compensation ou

sans ressource. Que de richesses d'âme au milieu des misères de la

société! comme le monde moral y rachète le monde matériel! Ce qui

distinguera à jamais l'homme de tout le reste de la création, c'est

cette faculté des affections choisies et des sacrifices continués. La

mère qui soignait sa couvée au coin de ma fenêtre s'est dévouée le temps

nécessaire pour accomplir les lois qui assurent la perpétuité de

l'espèce; mais elle obéissait à un instinct, non à une préférence. Sa

mission providentielle accomplie, elle a dépouillé le devoir comme un

fardeau qu'on rejette, et elle a repris son égoïste liberté. L'autre

mère, au contraire, continuera sa tâche aussi longtemps que Dieu la

laissera ici-bas; la vie de son fils restera, pour ainsi dire, ajoutée à

la sienne, et lorsqu'elle disparaîtra de la terre, elle y laissera cette

portion d'elle-même.

Ainsi le sentiment fait à notre espèce une existence à part dans le

monde; grâce à lui, nous jouissons d'une sorte d'immortalité terrestre,

et, quand les autres êtres se _succèdent_, l'homme est le seul qui se

_continue_.

CHAPITRE IX.

LA FAMILLE DE MICHEL AROUT.

_Le 15 septembre, huit heures._--Ce matin, pendant que je rangeais mes

livres, la mère Geneviève est venue m'apporter le panier de fruits que

je lui achète tous les dimanches. Depuis bientôt vingt ans que j'habite

le quartier, je me fournis à sa petite boutique de fruitière. Ailleurs,

peut-être, je serais mieux servi; mais la mère Geneviève a peu de

pratiques; la quitter serait lui faire un tort et un chagrin

volontaires; il me semble que l'ancienneté de nos relations m'a fait

contracter envers elle une sorte d'obligation tacite; ma clientèle est

devenue sa propriété.

Elle a posé le panier sur ma table, et comme j'avais besoin de son mari,

qui est menuisier, afin d'ajouter quelques rayons à ma bibliothèque,

elle est redescendue aussitôt, pour me l'envoyer.

Au premier instant, je n'ai pris garde, ni à son air, ni à son accent;

mais maintenant je me les rappelle, et il me semble qu'ils n'avaient

point leur jovialité habituelle. La mère Geneviève aurait-elle quelque

souci?

Pauvre femme! ses meilleures années ont été pourtant soumises à d'assez

cruelles épreuves pour qu'elle regardât sa dette comme payée! Dussé-je

vivre un siècle, je n'oublierai jamais les circonstances qui me l'ont

fait connaître et qui lui ont conquis mon respect.

C'était aux premiers mois de mon établissement dans le faubourg. J'avais

remarqué sa fruiterie dégarnie où personne n'entrait, et, attiré par cet

abandon, j'y faisais mes modestes achats. J'ai toujours préféré,

d'instinct, les pauvres boutiques, j'y trouve moins de choix et

d'avantages; mais il me semble que mon achat est un témoignage de

sympathie pour un frère en pauvreté. Ces petits commerces sont presque

toujours l'ancre de miséricorde de destinées en péril, l'unique

ressource de quelque orphelin. Là le but du marchand n'est point de

s'enrichir, mais de vivre! L'achat que vous lui faites est plus qu'un

échange, c'est une bonne action.

La mère Geneviève était encore jeune alors, mais déjà dépouillée de

cette fleur des premières années que la souffrance fane si vite chez les

femmes du peuple. Son mari, menuisier habile, s'était insensiblement

désaccoutumé du travail pour devenir, selon la pittoresque expression

des ateliers, un _adorateur de saint Lundi_. Le salaire de la semaine,

toujours réduite à deux ou trois jours de travail, était complétement

consacré par lui au culte de cette divinité des barrières, et Geneviève

devait suffire, par elle-même, à toutes les nécessités du ménage.

Un soir que j'entrais chez elle pour quelques menus achats, j'entendis

se quereller dans l'arrière-boutique. Il y avait plusieurs voix de

femmes parmi lesquelles je distinguai celle de Geneviève altérée par les

larmes. En jetant un coup d'oeil vers le fond, j'aperçus la fruitière

qui tenait dans ses bras un enfant qu'elle embrassait, tandis qu'une

nourrice campagnarde semblait lui réclamer le prix de ses soins. La

pauvre femme, qui avait sans doute épuisé toutes les explications et

toutes les excuses, pleurait sans répondre, et une de ses voisines

cherchait inutilement à apaiser la paysanne. Exaltée par cette avarice

villageoise (que justifient trop bien les misères de la rude existence

des champs), et par la déception que lui causait le refus du salaire

espéré, la nourrice se répandait en récriminations, en menaces, en

invectives. J'écoutais, malgré moi, ce triste débat, n'osant

l'interrompre et ne songeant point à me retirer, lorsque Michel Arout

parut à la porte de la boutique.

Le menuisier arrivait de la barrière, où il avait passé une partie du

jour au cabaret. Sa blouse, sans ceinture et désagrafée au cou, ne

portait aucune des nobles souillures du travail; il tenait à la main sa

casquette qu'il venait de relever dans la boue; il avait les cheveux en

désordre, l'oeil fixe et la pâleur de l'ivresse. Il entra en trébuchant,

regarda autour de lui d'un air égaré, et appela Geneviève.

Celle-ci entendit sa voix, poussa un cri et s'élança dans la boutique;

mais à la vue du malheureux qui cherchait en vain son équilibre, elle

serra l'enfant dans ses bras et se pencha sur sa tête en pleurant.

La paysanne et la voisine l'avaient suivie.

--A ça! à la fin de tout, veut-on me payer? cria la première exaspérée.

--Demandez l'argent au bourgeois, répondit ironiquement la voisine, en

montrant le menuisier qui venait de s'affaisser sur le comptoir.

La paysanne lui jeta un regard.

--Ah! c'est ça le père, reprit-elle. Eh bien! en voilà des gueux!

N'avoir pas le sou pour payer les braves gens, et s'abîmer comme ça dans

le vin.

L'ivrogne releva la tête.

--De quoi, de quoi? bégaya-t-il; qui est-ce qui parle de vin? J'ai bu

que de l'eau-de-vie! Mais je vais retourner en prendre, du vin! femme,

donne-moi ta monnaie, il y a des amis qui m'attendent au _Père la

Tuille_.

Geneviève ne répondit rien; il tourna autour du comptoir, ouvrit le

tiroir et se mit à y fouiller.

--Vous voyez où passe l'argent de la maison! fit observer la voisine à

la paysanne; comment la pauvre malheureuse pourrait-elle vous payer

quand on lui prend tout?

--Est-ce que c'est donc ma faute à moi? reprit aigrement la nourrice; on

me doit; de manière ou d'autre, faut qu'on me paye!

Et, s'abandonnant à ce flux de paroles habituel aux femmes de la

campagne, elle se mit à raconter longuement tous les soins donnés à

l'enfant, et tous les frais dont il avait été l'occasion. A mesure

qu'elle rappelait ces souvenirs, sa parole semblait la convaincre plus

complétement de son bon droit, et exalter son indignation. La pauvre

mère, qui craignait sans doute que ces violences ne finissent par

effrayer le nourrisson, rentra dans l'arrière-boutique et le déposa dans

son berceau.

Soit que la paysanne vît dans cet acte le parti pris d'échapper à ses

réclamations, soit qu'elle fût aveuglée par la colère, elle se précipita

vers la pièce du fond, où j'entendis le bruit d'un débat auquel se

mêlèrent bientôt les cris de l'enfant. Le menuisier, qui continuait à

chercher dans le tiroir, tressaillit et leva la tête.

Au même instant, Geneviève parut à la porte, tenant dans ses bras le

nourrisson que la paysanne voulait lui arracher. Elle courut au comptoir

et se précipita derrière son mari en criant:

--Michel, défends ton fils!

L'homme ivre se redressa brusquement de toute sa hauteur, comme

quelqu'un qui se réveille en sursaut.

--Mon fils! balbutia-t-il; quel fils?

Ses regards tombèrent sur l'enfant; un vague éclair d'intelligence

traversa ses traits.

--Robert, reprit-il... c'est Robert!

Il voulut s'affermir sur ses pieds pour prendre le nourrisson; mais il

vacillait. La nourrice s'approcha exaspérée.

--Mon argent ou j'emporte le petit! s'écria-t-elle; c'est moi qui l'ai

nourri et élevé: si vous ne payez pas ce qui l'a fait vivre, il doit

être pour vous comme s'il était mort. Je ne m'en irai pas sans avoir mon

dû ou le nourrisson.

--Et qu'en voulez-vous faire? murmura Geneviève qui serrait Robert

contre son sein.

--Un enfant trouvé! répliqua durement la paysanne; l'hospice est un

meilleur parent que vous, car il paye pour les petits qu'on lui nourrit.

Au mot d'enfant trouvé, Geneviève avait poussé un cri d'horreur. Les

bras enlacés autour de son fils dont elle cachait la tête dans sa

poitrine, et les deux mains étendues sur lui, elle avait reculé jusqu'au

mur et s'y tenait adossée comme une lionne défendant ses petits. La

voisine et moi contemplions cette scène sans savoir par quel moyen nous

entremettre. Quant à Michel, il nous regardait alternativement, en

faisant un visible effort pour comprendre. Lorsque son oeil s'arrêtait

sur Geneviève et sur l'enfant, une rapide expression de joie s'y

reflétait; mais en se retournant vers nous, il reprenait sa stupidité et

son hésitation.

Enfin, il sembla faire un effort prodigieux, s'écria:

--Attendez!

Et, s'avançant vers un baquet plein d'eau, il s'y plongea le visage à

plusieurs reprises.

Tous les yeux s'étaient tournés vers lui; la paysanne elle-même semblait

étonnée. Enfin il releva sa tête ruisselante. Cette ablution avait

dissipé une partie de son ivresse; il nous regarda un instant; puis se

tourna vers Geneviève, et tout son visage s'illumina.

--Robert! s'écria-t-il en allant à l'enfant qu'il prit dans ses bras.

Ah! donne, femme, je veux le voir.

La mère parut lui abandonner son fils avec répugnance, et resta devant

lui les bras étendus, comme si elle eût craint une chute pour l'enfant.

La nourrice reprit à son tour la parole et renouvela ses réclamations,

en menaçant cette fois de la justice. Michel écouta d'abord

attentivement; mais quand il eut compris, il remit le nourrisson à sa

mère.

--Combien doit-on? demanda-t-il.

La paysanne se mit à détailler les différentes dépenses, qui montaient à

un peu plus de trente francs. Le menuisier cherchait au fond de ses

poches, sans rien trouver. Son front se plissait de plus en plus; de

sourdes malédictions commençaient à lui échapper; tout à coup il fouilla

dans sa poitrine, en retira une grosse montre, et l'élevant au-dessus de

sa tête:

--Le voilà, votre argent! s'écria-t-il, avec un éclat de gaieté; une

montre, premier numéro! Je me disais toujours que ça serait une poire

pour la soif; mais c'est pas moi qui l'aurai bue, c'est le petit... Ah!

ah! ah! allez me la vendre, voisine, et si ça ne suffit pas, j'ai mes

boucles d'oreilles. Eh! Geneviève, tire-les-moi, les boucles d'oreilles

à l'équerre! Il ne sera pas dit qu'on t'aura fait affront pour l'enfant.

Non... quand je devrais mettre en gage un morceau de ma chair! La

montre, les boucles d'oreilles et ma bague, _lavez_-moi tout ça chez

l'orfèvre; payez la campagnarde et laissez dormir le moutard! Donne,

Geneviève, je vas le mettre au lit.

Et prenant le nourrisson des bras de la mère, il le porta d'un pas ferme

à son berceau.

Il fut facile de remarquer le changement qui se fit dans Michel à partir

de cette journée. Toutes les vieilles relations de débauche furent

rompues. Partant pour le travail dès le matin, il revenait régulièrement

chaque soir pour finir le jour avec Geneviève et Robert. Bientôt même,

il ne voulut plus les quitter, il loua une boutique près de la fruiterie

et y travailla pour son compte.

L'aisance serait revenue à la maison sans les dépenses que nécessitait

l'enfant. Tout était sacrifié à son éducation. Il avait suivi les

écoles, étudié les mathématiques, le dessin, la coupe des charpentes, et

ne commençait à travailler que depuis quelques mois. Jusqu'ici le

laborieux ménage avait donc épuisé ses ressources à lui préparer une

place d'élite dans sa profession; mais, par bonheur, tant d'efforts

n'étaient point inutiles; la semence avait porté ses fruits, et l'on

touchait aux jours de la moisson...

Pendant que je repassais ainsi mes souvenirs; Michel était arrivé et

s'occupait de poser les étagères à l'endroit indiqué.

Tout en écrivant les notes de mon journal, je me suis mis à examiner le

menuisier.

Les excès de la jeunesse et le travail de l'âge mûr ont profondément

sillonné son visage; les cheveux sont rares et grisonnants, les épaules

courbées, les jambes amaigries et légèrement ployées. On sent, dans tout

son être, une sorte d'affaissement. Les traits eux-mêmes ont une

expression de tristesse découragée. Il répond à mes questions par

monosyllabes et comme un homme qui veut éviter l'entretien. D'où peut

venir cet abbattement quand il semble devoir être au terme de ses

désirs? Je veux le savoir!...

_Dix heures._--Michel vient de redescendre pour chercher un outil qui

lui manquait. J'ai enfin réussi à lui arracher le secret de sa tristesse

et de celle de Geneviève. Leur fils Robert en est cause!

Non qu'il ait mal répondu à leurs soins, qu'il soit paresseux ou

libertin; mais tous deux espéraient qu'il ne les quitterait plus! La

présence du jeune homme devaient renouveler et refleurir ces deux

existences; la mère comptait les jours, le père préparait tout pour

recevoir ce cher compagnon de travail, et, au moment où ils allaient

ainsi être payés de leurs sacrifices, Robert leur avait tout à coup

annoncé qu'il venait de s'engager avec un entrepreneur de Versailles!

Toutes les remontrances et toutes les prières avaient été inutiles; il

avait mis en avant la nécessité de s'initier au mécanisme d'une grande

entreprise, la facilité de poursuivre, dans sa nouvelle position, des

recherches commencées, et l'espoir de les appliquer. Enfin, lorsque sa

mère, à bout de raisons, s'était mise à pleurer, il l'avait embrassée

avec précipitation, et était parti pour échapper à de nouvelles prières.

Son absence durait depuis un an, et rien n'annonçait son retour. Ses

parents le voyaient à peine une fois chaque mois, encore ne restait-il

que quelques instants.

--J'ai été puni par où j'espérais être récompensé, me disait tout à

l'heure Michel; j'avais désiré un fils économe et laborieux; Dieu m'a

donné un fils ambitieux et avare! Je m'étais toujours dit qu'une fois

élevé, nous l'aurions à nos côtés pour nous rappeler notre jeunesse et

nous égayer le coeur; sa mère ne pensait qu'à le marier pour avoir

encore des enfants à soigner. Vous savez que les femmes, ça a toujours

besoin de s'occuper des autres! Moi, je le voyais travailler près de mon

établi en chantant les nouveaux airs... car il a appris la musique, et

c'était le plus fort de l'Orphéon!--Une vraie rêverie, monsieur!--Dès

qu'il a eu ses plumes, l'oiseau a pris sa volée, et il ne reconnaît plus

ni père, ni mère! Hier, par exemple, c'était le jour où nous

l'attendions; il devait arriver pour souper avec nous! Pas plus de

Robert qu'aujourd'hui! Il aura eu quelque dessin à finir, quelque marché

à traiter, et les vieux parents, ça ne vient qu'en dernière ligne, après

les pratiques et la menuiserie. Ah! si j'avais deviné comment tournerait

la chose! Imbécile! qui ai sacrifié pendant près de vingt ans mes goûts

et mon argent pour élever un ingrat! C'était bien la peine de me guérir

de ma soif, de rompre avec les amis, et de devenir le modèle du

quartier! Le bon vivant s'est fait père-dindon!--Oh! si j'étais à

recommencer!--Non, non, voyez-vous, les femmes et les enfants, c'est

notre perte. Ils nous amollissent le coeur; ils nous amènent à vivre

d'espérance, de dévouement; nous passons un quart de notre existence à

faire pousser un grain de blé qui doit nous tenir lieu de tout dans nos

vieux jours, et quand l'heure de la moisson vient, bonsoir, il n'y a

rien dans l'épi!

En parlant ainsi, Michel avait la voix rauque, l'oeil ardent et les

lèvres tremblantes. J'ai voulu lui répondre, mais je n'ai trouvé que des

consolations banales: je me suis tu. Le menuisier a prétendu qu'il lui

manquait un outil et m'a quitté.

Pauvre père! ah! je connais ces moments de tentations où, mal récompensé

de la vertu, on regrette d'y avoir obéi! Qui n'a eu de ces défaillances

aux heures d'épreuve, et qui n'a jeté, au moins une fois, le funeste cri

de Brutus?

Mais si _la vertu n'est qu'un mot_, qu'y a-t-il donc de réel et de

sérieux dans la vie?--Non je ne veux point croire à la vanité du bien!

Il ne donne pas toujours les joies que nous avions espérées, mais il en

apporte d'autres. Tout, dans le monde, a sa logique et son résultat, la

vertu ne peut échapper seule à la loi commune. Si elle devait être

dommageable à qui l'exerce, l'expérience en aurait fait justice, et

l'expérience l'a, au contraire, rendue plus générale et plus sainte.

Nous ne l'accusons d'être une débitrice infidèle que parce que nous lui

demandons un paiement immédiat et qui puisse frapper nos sens. La vie

est toujours, pour nous, un conte de fées où chaque bonne action doit

être récompensée par une merveille. Nous n'acceptons en paiement ni le

repos de la conscience, ni le contentement de nous-mêmes, ni la bonne

renommée parmi les hommes, trésors plus précieux qu'aucun autre, mais

dont on ne sent le prix qu'après les avoir perdus!

Michel est de retour et s'est remis au travail. Son fils n'est point

encore arrivé.

En me racontant ses espérances et ses douloureux désappointements, son

esprit s'est exalté; il reprend sans cesse le même sujet et ajoute

quelque chose à ses griefs. Il vient de me compléter ses confidences en

me parlant d'un fonds de menuiserie qu'il avait espéré acquérir et

exploiter avec l'aide de Robert. Le maître actuel s'y était enrichi:

après trente années d'activité, il songeait à se retirer dans un de ces

cottages fleuris de la banlieue, retraites ordinaires du travailleur

économe que le hasard a servi. A la vérité, les deux mille francs qui

devaient être payés comptant manquaient à Michel; mais peut-être eût-il

décidé maître Benoît à attendre; la présence de Robert eût été pour lui

une garantie; car le jeune homme ne pouvait manquer de faire prospérer

un atelier; outre la science et l'adresse, il avait l'imagination qui

découvre ou perfectionne. Son père avait surpris, dans ses dessins, une

nouvelle coupe d'escalier qui le préoccupait depuis longtemps, et le

soupçonnait même de n'avoir traité avec l'entrepreneur de Versailles que

pour l'exécuter. Le jeune garçon était tourmenté par ce génie de

l'invention qui s'empare de la vie tout entière, et, livré aux calculs

de l'intelligence, il n'avait point le loisir d'écouter son coeur.

Michel me raconte tout cela avec un mélange de fierté et de dépit. On

sent qu'il tire orgueil du fils qu'il accuse, et que cet orgueil même le

rend plus sensible à son abandon.

_Six heures du soir._ Je viens de finir une heureuse journée. Que

d'événements en quelques heures et quel changement pour Geneviève et

pour Michel.

Celui-ci achevait de poser les étagères, en me parlant de son fils,

tandis que je mettais le couvert pour mon déjeuner.

Un philosophe sous les toits · 第 6 / 10 段