l'étiquette. Pour que des hommes conservent à leur semblable un pouvoir
sans bornes, il faut qu'ils le tiennent séparé de l'humanité, qu'ils
l'entourent d'un culte de tous les instants, qu'ils lui conservent, par
un continuel cérémonial, ce rôle surhumain qu'ils lui ont accordé. Les
maîtres ne peuvent rester souverains qu'à la condition d'être traités en
idoles.
Mais après tout, ces idoles sont des hommes, et si la vie exceptionnelle
qu'on leur fait est une insulte pour la dignité des autres, elle est
aussi un supplice pour eux! Tout le monde connaît la loi de la cour
d'Espagne, qui réglait, heure par heure, les actions du roi et de la
reine, «de telle façon, dit Voltaire, qu'en la lisant on peut savoir
tout ce que les souverains de la Péninsule ont fait ou feront depuis
Philippe II jusqu'au jour du Jugement.» Ce fut elle qui obligea Philippe
III malade à supporter un excès de chaleur dont il mourut, parce que le
duc d'Uzède, qui avait seul le droit d'éteindre le feu dans la chambre
royale, se trouvait absent.
La femme de Charles II, emportée par un cheval fougueux, allait périr
sans que personne osât la sauver, parce que l'étiquette défendait de
_toucher à la reine_: deux jeunes cavaliers se sacrifièrent en arrêtant
le cheval. Il fallut les prières et les pleurs de celle qu'ils venaient
d'arracher à la mort pour faire pardonner leur _crime_. Tout le monde
connaît l'anecdote racontée par madame Campan au sujet de
Marie-Antoinette, femme de Louis XVI. Un jour qu'elle était à sa
toilette, et que la chemise allait lui être présentée par une des
assistantes, une dame de très ancienne noblesse entra et réclama cet
honneur, comme l'étiquette lui en donnait le droit; mais, au moment où
elle allait remplir son office, une femme de plus grande qualité survint
et prit à son tour le vêtement qu'elle était près d'offrir à la reine,
lorsqu'une troisième dame, encore plus titrée, parut à son tour, et fut
suivie d'une quatrième qui n'était autre que la soeur du roi. La chemise
fut ainsi passée de mains en mains, avec force révérences et
compliments, avant d'arriver à la reine qui, demi-nue et toute honteuse,
grelottait pour la plus grande gloire de l'étiquette.
_Le 12, sept heures du soir._--En rentrant ce soir, j'ai aperçu, debout
sur le seuil d'une maison, un vieillard dont la pose et les traits m'ont
rappelé mon père. C'était la même finesse de sourire, le même oeil chaud
et profond, la même noblesse dans le port de la tête, et le même
laisser-aller dans l'attitude.
Cette vue a ramené ma pensée en arrière. Je me suis mis à repasser les
premières années de ma vie, à me rappeler les entretiens de ce guide que
Dieu m'avait donné dans sa clémence, et qu'il m'a retiré, trop tôt, dans
sa sévérité.
Quand mon père me parlait, ce n'était point seulement pour mettre en
rapport nos deux esprits par un échange d'idées; ses paroles
renfermaient toujours un enseignement.
Non qu'il cherchât à me le faire sentir! mon père craignait tout ce qui
avait l'apparence d'une leçon. Il avait coutume de dire que la vertu
pouvait se faire des amis passionnés, mais qu'elle ne prenait point
d'écoliers: aussi ne songeait-il point à enseigner le bien; il se
contentait d'en semer les germes, certain que l'expérience les ferait
éclore.
Combien de bon grain tombé ainsi dans un coin du coeur et longtemps
oublié a tout à coup poussé sa tige et donné son épi! Richesses mises en
réserve à une époque d'ignorance, nous n'en connaissons la valeur que le
jour où nous nous trouvons en avoir besoin!
Parmi les récits dont il animait nos promenades ou nos soirées, il en
est un qui se représente maintenant à mon souvenir, sans doute parce que
l'heure est venue d'en déduire la leçon.
Placé dès l'âge de douze ans chez un de ces collectionneurs-commerçants
qui se sont donné le nom de _naturalistes_, parce qu'ils mettent la
création sous verre pour la débiter en détail, mon père avait toujours
mené une vie pauvre et laborieuse. Levé avant le jour, tour à tour
garçon de magasin, commis, ouvrier, il devait suffire seul à tous les
travaux d'un commerce dont son patron récoltait tous les profits. A la
vérité, celui-ci avait une habileté spéciale pour faire valoir l'oeuvre
des autres. Incapable de rien exécuter, nul ne savait mieux vendre. Ses
paroles étaient un filet dans lequel on se trouvait pris avant de
l'avoir aperçu. Du reste, ami de lui seul, regardant le producteur comme
son ennemi, et l'acheteur comme sa conquête, il les exploitait tous deux
avec cette inflexible persistance qu'enseigne l'avarice.
Esclave toute la semaine, mon père ne rentrait en possession de lui-même
que le dimanche. Le maître naturaliste, qui allait passer le jour chez
une vieille cousine, lui donnait alors sa liberté à condition qu'il
dînerait à ses frais et au dehors. Mais mon père emportait secrètement
un croûton de pain qu'il cachait dans sa boîte d'herborisation, et,
sortant de Paris dès le point du jour, il allait s'enfoncer dans la
vallée de Montmorency, dans le bois de Meudon ou dans les coulées de la
Marne. Enivré par l'air libre, par la pénétrante senteur de la sève en
travail, par les parfums des chèvre-feuilles, il marchait jusqu'à ce que
la faim et la fatigue se fissent sentir. Alors il s'asseyait à la
lisière d'un fourré ou d'un ruisseau: le cresson d'eau, les fraises des
bois, les mûres des haies, lui faisaient tour à tour un festin rustique;
il cueillait quelques plantes, lisait quelques pages de Florian alors
dans sa première vogue, de Gessner qui venait d'être traduit, ou de
Jean-Jacques dont il possédait trois volumes dépareillés. La journée se
passait dans ces alternatives d'activité et de repos, de recherches et
de rêveries jusqu'à ce que le soleil, à son déclin, l'avertît de
reprendre la route de la grande ville où il arrivait, les pieds meurtris
et poudreux, mais le coeur rafraîchi pour toute une semaine.
Un jour qu'il se dirigeait vers le bois de Viroflay il rencontra, près
de la lisière, un inconnu occupé à trier des plantes qu'il venait
d'herboriser. C'était un homme déjà vieux, d'une figure honnête, mais
dont les yeux un peu enfoncés sous les sourcils avaient quelque chose de
soucieux et de craintif. Il était vêtu d'un habit de drap brun, d'une
veste grise, d'une culotte noire, de bas drapés, et tenait, sous le
bras, une canne à pomme d'ivoire. Son aspect était celui d'un petit
bourgeois retiré et vivant de son revenu, un peu au-dessous de la
médiocrité dorée d'Horace.
Mon père, qui avait un grand respect pour l'âge, le salua poliment en
passant; mais dans ce mouvement une plante qu'il tenait à la main lui
échappa.
L'inconnu se baissa pour la relever, et la reconnut.
--C'est une _Deutaria heptaphyllos_, dit-il; je n'en avait point encore
vu dans ces bois: l'avez-vous trouvée ici près, Monsieur?
Mon père répondit qu'on la rencontrait en abondance au haut de la
colline, vers Sèvres, ainsi que le grand _Laserpitium_.
--Aussi! répéta le vieillard plus vivement. Ah! je veux les chercher;
j'en ai autrefois cueilli du côté de la Robaila...
Mon père lui proposa de le conduire. L'étranger accepta avec
reconnaissance et se hâta de réunir les plantes qu'il avait cueillies;
mais tout à coup il parut saisi d'un scrupule; il fit observer à son
interlocuteur que le chemin qu'il suivait était à mi-côte, et se
dirigeait vers le château des Dames royales à Bellevue; qu'en
franchissant la hauteur il se détournait par conséquent de sa route, et
qu'il n'était point juste qu'il prît cette fatigue pour un inconnu.
Mon père insista avec la bienveillance qui lui était habituelle; mais
plus il montrait d'empressement, plus le refus du vieillard devenait
obstiné; il sembla même à mon père que sa bonne volonté finissait par
inspirer de la défiance.
Il se décida donc à indiquer seulement la direction à l'inconnu qu'il
salua et ne tarda point à perdre de vue.
Plusieurs heures s'écoulèrent et il ne songeait plus à sa rencontre. Il
avait gagné les taillis de Chaville où, étendu sur les mousses d'une
clairière, il relisait le dernier volume de _l'Émile_. Le charme de la
lecture l'avait si complétement absorbé qu'il avait cessé de voir et
d'entendre ce qui l'entourait. Les joues animées et l'oeil humide, il
relisait des lèvres un passage qui l'avait particulièrement touché.
Une exclamation poussée tout près de lui l'arracha à son extase; il
releva la tête et aperçut le bourgeois déjà rencontré au carrefour de
Viroflay.
Il était chargé de plantes dont l'herborisation semblait l'avoir mis de
joyeuse humeur.
--Mille remercîments, monsieur, dit-il à mon père; j'ai trouvé tout ce
que vous m'aviez annoncé, et je vous dois une promenade charmante.
Mon père se leva par respect, en faisant une réponse obligeante.
L'inconnu parut complétement apprivoisé et demanda lui-même si son
_jeune confrère_ ne comptait point reprendre le chemin de Paris. Mon
père répondit affirmativement et ouvrit sa boîte de fer-blanc pour y
replacer le livre.
L'étranger lui demanda en souriant si l'on pouvait, sans indiscrétion,
en savoir le titre. Mon père lui répondit que c'était _l'Émile_ de
Rousseau!
L'inconnu devint aussitôt sérieux.
Ils marchèrent quelque temps côte à côte, mon père exprimant avec la
chaleur d'une émotion encore vibrante tout ce que cette lecture lui
avait fait éprouver, son compagnon toujours froid et silencieux. Le
premier vantait la gloire du grand écrivain génevois, que son génie
avait fait citoyen du monde; il s'exaltait sur ce privilége des sublimes
penseurs qui dominent, malgré l'espace et le temps, et recrutent parmi
toutes les nations un peuple de sujets volontaires, mais l'inconnu
l'interrompit tout à coup:
--Et savez-vous, dit-il doucement, si Jean-Jacques n'échangerait point
la célébrité que vous semblez envier contre la destinée d'un de ces
bûcherons dont nous voyons fumer la cabane! A quoi lui a servi sa
renommée, sinon à lui attirer des persécutions? Les amis inconnus que
ses livres ont pu lui faire se contentent de le bénir dans leurs coeurs,
tandis que les ennemis déclarés qu'ils lui ont attiré le poursuivent de
leurs violences et de leurs calomnies! Son orgueil a été flatté par le
succès! Combien a-t-il été blessé de fois par la satire! Et, croyez-le
bien, l'orgueil humain ressemble toujours au Sybarite que le pli d'une
feuille de rose empêchait de dormir. L'activité d'un esprit vigoureux
dont le monde profite, tourne presque toujours contre celui qui le
posséde. Il en devient plus exigeant avec la vie; l'idéal qu'il poursuit
le désenchante sans cesse de la réalité; il ressemble à l'homme dont la
vue serait trop subtile, et qui dans le plus beau visage, apercevrait
des taches et des rugosités. Je ne vous parle point des tentations plus
fortes, des chutes plus profondes. Le génie, avez-vous dit, est une
royauté! mais quel honnête homme n'a peur d'être roi? qui ne sent que
pouvoir beaucoup, c'est, avec notre faiblesse et nos emportements, se
préparer à beaucoup faillir! Croyez-moi, monsieur, n'admirez ni n'enviez
le malheureux qui a écrit ce livre; mais si vous avez un coeur sensible,
plaignez-le!
Mon père, étonné de l'entraînement avec lequel son compagnon avait
prononcé ces derniers mots, ne savait que répondre.
Dans ce moment, ils arrivaient à la route pavée qui joint le château de
Meudon et des Dames de France à celui de Versailles; une voiture passa.
Les dames qui s'y trouvaient aperçurent le vieillard, poussèrent un cri
de surprise, et se penchant à la portière, elles répétèrent:
--C'est Jean-Jacques! c'est Rousseau!
Puis l'équipage disparut.
Mon père était resté immobile, les yeux grand ouverts, les mains en
avant, stupéfait et éperdu. Rousseau, qui avait tressailli en entendant
prononcer son nom, se tourna de son côté:
--Vous le voyez, dit-il, avec la misanthropique amertume que ses
derniers malheurs lui avaient donnée, Jean-Jacques ne peut même se
cacher: objet de curiosité pour les uns, de malignité pour les autres,
il est pour tous une _chose_ publique que l'on se montre au doigt.
Encore s'il ne s'agissait que de subir l'indiscrétion des oisifs! mais
dès qu'un homme a eu le malheur de se faire un nom, il appartient à
tous; chacun fouille dans sa vie, raconte ses moindres actions, insulte
à ses sentiments; il devient semblable à ces murs que tous les passants
peuvent souiller d'une injurieuse inscription. Vous direz peut-être que
j'ai moi-même favorisé cette curiosité en publiant mes _Mémoires_. Mais
le monde m'y avait forcé: on regardait chez moi par les fentes, et l'on
me calomniait; j'ai ouvert portes et fenêtres, afin qu'on me connût, du
moins, tel que je suis. Adieu, Monsieur; rappelez-vous toujours que vous
avez vu Rousseau pour savoir ce que c'est que la célébrité.
_Neuf heures._--Ah! je comprends aujourd'hui le récit de mon père! il
renferme la réponse à une des questions que je m'adresse depuis une
semaine. Oui, je sens maintenant que la gloire et la puissance sont des
dons chèrement payés, et que, s'ils font du bruit autour de l'âme, tous
deux ne sont le plus souvent, comme le dit madame de Staël, «qu'un deuil
éclatant de bonheur!»
CHAPITRE VIII.
MISANTHROPIE ET REPENTIR.
_5 août neuf heures du soir._--Il y a des jours où tout se présente à
vous sous un sombre aspect; le monde est, comme le ciel, couvert d'un
brouillard sinistre. Rien ne paraît à sa place; vous ne voyez que
misères, imprévoyances, dureté; la société se montre sans providence,
livrée à toutes les iniquités du hasard.
J'étais aujourd'hui dans ces tristes dispositions. Après une longue
promenade dans les faubourgs, j'étais rentré malheureux et découragé.
Tout ce que j'avais aperçu semblait accuser la civilisation dont nous
sommes si fiers! Égaré dans une petite rue de traverse qui m'était
inconnue, je me suis trouvé, tout à coup, au milieu de ces affreuses
demeures où le pauvre naît, languit et meurt. J'ai regardé ces murs
lézardés que le temps a revêtus d'une lèpre immonde; ces fenêtres où
sèchent des lambeaux souillés; ces égouts fétides qui serpentent le long
des façades cornue de venimeux reptiles!... mon coeur s'est serré et
j'ai pressé le pas.
Un peu plus loin, il a fallu s'arrêter devant le corbillard de
l'hôpital; un mort, cloué dans sa bière de sapin, gagnait sa dernière
demeure sans ornements funèbres, sans cérémonies et sans suite. Il n'y
avait pas même ici ce dernier ami des abandonnés, le chien qu'un artiste
a donné pour cortége au convoi du pauvre! Celui qu'on se disposait à
enfouir sous la terre s'en allait seul au sépulcre comme il avait vécu;
nul ne s'apercevrait sans doute de sa fin. Dans cette grande bataille de
la société qu'importait un soldat de moins?
Mais qu'est-ce donc que l'association humaine, si l'un de ses membres
peut disparaître ainsi comme une feuille emportée par le vent?
L'hôpital était voisin d'une caserne; à l'entrée, des vieillards, des
femmes et des enfants se disputaient les restes de pain noir que la
charité du soldat leur avait accordés! Ainsi des êtres semblables à nous
tous attendent chaque jour sur le pavé que notre pitié leur donne le
droit de vivre! Des troupes entières de déshérités ont à subir, outre
les épreuves infligées à tous les enfants de Dieu, les angoisses du
froid, de l'humiliation, de la faim! Tristes républiques humaines où
l'homme a une condition pire que l'abeille dans sa ruche, que la fourmi
dans sa cité souterraine!
Ah! que faisons-nous donc de notre raison? A quoi bon tant de facultés
suprêmes, si nous ne sommes ni plus sages, ni plus heureux! Qui de nous
n'échangerait sa vie laborieuse et tourmentée contre celle de l'oiseau
habitant des airs, et pour qui le monde entier est un festin?
Que je comprends bien la plainte de Mao, dans les contes populaires du
_Foyer breton_, lorsque, mourant de soif et de faim, il dit en regardant
les bouvreuils butiner sur les buissons:
--«Hélas! ces oiseaux-là sont plus heureux que les être baptisés! Ils
n'ont besoin ni d'auberges, ni de bouchers, ni de fourniers, ni de
jardiniers. Le ciel de Dieu leur appartient et la terre s'étend devant
eux comme une table toujours servie. Les petites mouches sont leur
gibier, les herbes en graine leurs champs de blé, les fruits de
l'aubépine ou du rosier sauvage leur dessert. Ils ont droit de prendre
partout sans payer et sans demander: aussi les petits oiseaux sont
joyeux, et ils chantent tant que dure le jour!»
Mais la destinée de l'homme à l'état de nature est celle de l'oiseau; il
jouit également de la création. «La terre aussi s'étend devant lui comme
une table toujours servie.» Qu'a-t-il donc gagné à cette association
égoïste et incomplète qui forme les nations? Ne vaudrait-il point mieux
pour tous rentrer dans le sein fécond de la nature et y vivre de ses
largesses, dans le repos de la liberté?
_10 août, quatre heures du matin._--L'aube rougit les rideaux de mon
alcôve; la brise m'apporte les senteurs des jardins qui fleurissent
au-dessous de la maison; me voici encore accoudé à ma fenêtre, respirant
la fraîcheur et la joie de ce réveil du jour.
Mon regard se promène toujours avec le même plaisir sur les toits pleins
de fleurs, de gazouillements et de lumière; mais aujourd'hui il s'est
arrêté sur l'extrémité du mur en arc-boutant qui sépare notre maison de
celle du voisin: les orages ont dépouillé la cime de son enveloppe de
plâtre; la poussière emportée par le vent s'est entassée dans les
interstices, les pluies l'y ont fixée et en ont fait une sorte de
terrasse aérienne où verdissent quelques herbes. Parmi elles se dresse
le chalumeau d'une tige de blé, aujourd'hui couronnée d'un maigre épi
qui penche sa tête jaunâtre.
Cette pauvre moisson égarée sur les toits, et dont profiteront les
passeraux du voisinage, a reporté ma pensée vers les riches récoltes qui
tombent aujourd'hui sous la faucille; elle m'a rappelé les belles
promenades que je faisais, enfant, à travers les campagnes de ma
province, quand les aires des métairies retentissaient de toutes parts
sous les fléaux des batteurs, et que par tous les chemins arrivaient les
chariots chargés de gerbes dorées. Je me souviens encore des chants des
jeunes filles, de la sérénité des vieillards, de l'expansion joyeuse des
laboureurs. Il y avait, ce jour-là, dans leur aspect, quelque chose de
fier et d'attendri. L'attendrissement venait de la reconnaissance pour
Dieu, la fierté de cette moisson, récompense du travail. Ils sentaient
confusément la grandeur et la sainteté de leur rôle dans l'oeuvre
générale; leur regards, orgueilleusement promenés sur ces montagnes
d'épis, semblaient dire:--Après Dieu c'est nous qui nourrissons le
monde!
Merveilleuse entente de toutes les activités humaines! Tandis que le
laboureur, attaché à son sillon, prépare pour chacun le pain de tous les
jours, loin de là, l'ouvrier des villes tisse l'étoffe dont il sera
revêtu; le mineur cherche dans les galeries souterraines le fer de sa
charrue; le soldat le défend contre l'étranger; le juge veille à ce que
la loi protége son champ; l'administrateur règle les rapports de ses
intérêts particuliers avec les intérêts généraux; le commerçant s'occupe
d'échanger ses produits contre ceux des contrées lointaines; le savant
et l'artiste ajoutent, chaque jours quelques coursiers à cet attelage
idéal qui entraîne le monde matériel, comme la vapeur emporte les
gigantesques convois de nos routes ferrées! Ainsi tout s'allie, tout
s'entr'aide; le travail de chacun profite à lui-même et à tout le monde;
une convention tacite a partagé l'oeuvre entre les différents membres de
la société tout entière. Si des erreurs sont commises dans ce partage;
si certaines capacités n'ont pas leur meilleur emploi, les défectuosités
de détail s'amoindrissent dans la sublime conception de l'ensemble. Le
plus pauvre intéressé dans cette association a sa place, son travail, sa
raison d'être; chacun est quelque chose dans le tout.
Rien de semblable pour l'homme à l'état de nature; chargé seul de
lui-même, il faut qu'il suffise à tout: la création est sa propriété;
mais il y trouve aussi souvent un obstacle qu'une ressource. Il faut
qu'il surmonte ces résistances avec les forces isolées que Dieu lui a
données; il ne peut compter sur d'autre auxiliaire que la rencontre et
le hasard. Nul ne moissonne, ne fabrique, ne combat, ne pense à son
intention; il n'est rien pour personne. C'est une unité multipliée par
le chiffre de ses seules forces, tandis que l'homme civilisé est une
unité multipliée par les forces de la société tout entière.
Et l'autre jour pourtant, attristé par quelques vices de détail, je
maudissais celle-ci et j'ai presque envié le sort de l'homme sauvage.
Une des infirmités de notre esprit est de prendre toujours la sensation
pour une preuve, et de juger la saison sur un nuage ou sur un rayon de
soleil.
Ces misères, dont la vue me faisait regretter les bois, étaient-elles
bien réellement le fruit de la civilisation? Fallait-il accuser la
société de les avoir créées, ou reconnaître, au contraire, qu'elle les
avait adoucies? Les femmes et les enfants qui recevaient le pain noir du
soldat pouvaient-ils espérer, dans le désert, plus de ressources ou de
pitié? Ce mort, dont je déplorais l'abandon, n'avait-il point trouvé les
soins de l'hôpital, la bière et l'humble sépulture où il allait reposer?
Isolé loin des hommes, il eût fini, comme la bête fauve, au fond de sa
tanière, et servirait aujourd'hui de pâture aux vautours! Ces bienfaits
de l'association humaine vont donc chercher les plus déshérités.
Quiconque mange le pain qu'un autre a moissonné et pétri, est l'obligé
de ses frères, et ne peut dire qu'il ne leur doit rien en retour. Le
plus pauvre de nous a reçu de la société bien plus que ses seules forces
ne lui eussent permis d'arracher à la nature.
Mais la société ne peut-elle nous donner davantage? Qui en doute? Dans
cette distribution des instruments et des tâches, des erreurs ont été
commises! Le temps en diminuera le nombre; les lumières amèneront un
meilleur partage; les éléments d'association iront se perfectionnant
comme tout le reste; le difficile est de savoir se mettre au pas lent
des siècles dont on ne peut jamais forcer la marche sans danger.
_14 août, six heures du soir._--La fenêtre de ma mansarde se dresse sur
le toit comme une guérite massive; les arêtes sont garnies de larges
feuilles de plomb qui vont se perdre sous les tuiles; l'action
successive du froid et du soleil les a soulevées; une crevasse s'est
formée à l'angle du côté droit. Un moineau y a abrité son nid.
Depuis le premier jour, j'ai suivi les progrès de cet établissement
aérien. J'ai vu l'oiseau y transporter successivement la paille, la
mousse, la laine destinées à la construction de sa demeure, et j'ai
admiré l'adresse persévérante dépensée dans ce difficile travail.
Auparavant, mon voisin des toits perdait ses journées à voleter sur le
peuplier du jardin, et à gazouiller le long des gouttières. Le métier de
grand seigneur semblait le seul qui lui convînt; puis, tout à coup, la
nécessité de préparer un abri à sa couvée si transformé notre oisif en
travailleur. Il ne s'est plus donné ni repos, ni trève. Je l'ai vu
toujours courant, cherchant, apportant; ni pluie ni soleil ne
l'arrêtaient! Éloquent exemple de ce que peut la nécessité! Nous ne lui
devons pas seulement la plupart de nos talents, mais beaucoup de nos
vertus!
N'est-ce pas elle qui a donné aux peuples des zones les moins favorisées
l'activité dévorante qui les a placés si vite à la tête des nations?
Privés de la plupart des dons naturels, ils y ont suppléé par leur
industrie; le besoin a aiguisé leur esprit, la douleur éveillé leur
prévoyance. Tandis qu'ailleurs l'homme, réchauffé par un soleil toujours
brillant, et comblé des largesses de la terre, restait pauvre, ignorant
et nu au milieu de ces dons inexplorés, lui, forcé par la nécessité,
arrachait au sol sa nourriture, bâtissait des demeures contre les
intempéries de l'air, et réchauffait ses membres sous la laine des
troupeaux. Le travail le rendait à la fois plus intelligent et plus
robuste; éprouvé par lui il semblait monter plus haut dans l'échelle des
êtres, tandis que le privilégié de la création, engourdi dans sa
nonchalance, restait au degré le plus voisin de la brute.