Depuis bien des années, je n'ai point revu les solennités de la

_Fête-Dieu_; mais y retrouverais-je mes heureuses sensations

d'autrefois? Je me rappelle encore, quand la procession avait passé, ces

promenades à travers les carrefours jonchés de fleurs et ombragés de

rameaux verts! Enivré par les derniers parfums d'encens qui se mêlaient

aux senteurs des seringats, des jasmins et des roses, je marchais, sans

toucher la terre; je souriais à tout; le monde entier était à mes yeux

le Paradis, et il me semblait que Dieu flottait dans l'air!

Du reste, cette sensation n'était point l'exaltation d'un moment; plus

intense à certains jours, elle persistait néanmoins dans l'ordinaire de

la vie. Bien des années se sont écoulées ainsi au milieu d'un

épanouissement de coeur et d'une confiance qui empêchait la douleur,

sinon de venir, du moins de rester. _Certain de ne pas être seul_, je

reprenais bientôt courage, comme l'enfant qui se rassure parce qu'il

entend, à côté, la voix de sa mère. Pourquoi ai-je perdu cette assurance

des premières années? Ne sentirais-je plus aussi profondément que _Dieu

est là_?

Etrange enchaînement de nos idées! Une date vient de me rappeler mon

enfance, et voilà que tous mes souvenirs fleurissent autour de moi! D'où

vient donc la plénitude de bonheur de ces commencements? A bien

regarder, rien n'est sensiblement changé dans ma condition. Je possède,

comme alors, la santé et le pain de chaque jour; j'ai seulement de plus

la responsabilité! Enfant, je recevais la vie telle qu'elle m'était

faite, un autre avait le souci de prévoir. En paix avec moi-même, pourvu

que j'eusse accompli les devoirs présents, j'abandonnais l'avenir à la

prudence de mon père! Ma destinée était un vaisseau dont je n'avais

point la direction, et sur lequel je me laissais emporter comme un

simple passager. Là était tout le secret de ma joyeuse sécurité! Depuis,

la sagesse humaine me l'a enlevée. Chargé seul de mon sort, j'ai voulu

en devenir le maître au moyen d'une lointaine prévoyance; j'ai tourmenté

le présent par mes préoccupations d'avenir; j'ai mis mon jugement à la

place de la providence, et l'heureux enfant s'est transformé en homme

soucieux!

Triste progrès et peut-être grande leçon! Qui sait si plus d'abandon

envers celui qui régit le monde ne m'eût point épargné toutes ces

angoisses? Peut-être le bonheur n'est-il possible ici-bas qu'à la

condition de vivre, comme l'enfant, livré aux devoirs de chaque journée

et confiant, pour le reste, en la bonté de notre Père divin.

Ceci me rappelle l'oncle Maurice! Toutes les fois que j'ai besoin de me

raffermir dans le bien, je retourne vers lui ma pensée; je le revois

avec sa douce expression demi-souriante, demi-attendrie; j'entends sa

voix toujours égale et caressante comme un souffle d'été! Son souvenir

garde ma vie et l'éclaire. Lui aussi a été ici-bas un saint et un

martyr. D'autres ont montré les chemins du ciel; lui, il a fait voir les

sentiers de la terre!

Mais, sauf les anges chargés de tenir compte des dévouements inconnus et

des vertus cachées, qui a jamais entendu parler de mon oncle Maurice?

Seul, peut-être, j'ai retenu son nom, et je me rappelle encore son

histoire!

Eh bien, je veux l'écrire, non pour les autres, mais pour moi-même! On

dit qu'à la vue de l'Apollon le corps se redresse et prend une plus

digne attitude; au souvenir d'une belle vie, l'âme doit se sentir, de

même, relevée et ennoblie!

Un rayon de soleil levant éclaire la petite table sur laquelle j'écris;

la brise m'apporte l'odeur des résédas, et les hirondelles tournoient

avec des cris joyeux au-dessus de ma fenêtre!... L'image de mon oncle

Maurice sera ici à sa place parmi les chants, la lumière et les

parfums...

_Sept heures._ Il en est des destinées comme des aurores: les unes se

lèvent rayonnantes de mille lueurs, les autres noyées dans de sombres

nuages. Celle de l'oncle Maurice fut de ces dernières. Il vint au monde

si chétif qu'on le crut condamné à mourir; mais, malgré ces prévisions,

que l'on pouvait appeler des espérances, il continua à vivre souffrant

et contrefait.

Son enfance, dépourvue de toutes les grâces, le fut également de toutes

les joies. Opprimé à cause de sa faiblesse, raillé pour sa laideur, le

petit bossu ouvrit en vain ses bras au monde, le monde passa en le

montrant au doigt.

Cependant sa mère lui restait, et ce fut à elle que l'enfant reporta les

élans d'un coeur repoussé. Heureux dans ce refuge, il atteignit l'âge où

l'homme prend place dans la vie, et dut se contenter de celle qu'avaient

dédaigné les autres. Son instruction eût pu lui ouvrir toutes les

carrières; il devint buraliste d'une des petites maisons d'octroi qui

gardaient l'entrée de sa ville natale!

Renfermé dans cette habitation de quelques pieds, il n'avait d'autre

distraction, entre ses écritures et ses calculs, que la lecture et les

visites de sa mère. Aux beaux jours d'été, elle venait travailler à la

porte de la cabane, sous l'ombre des vignes vierges plantées par

Maurice. Alors même qu'elle gardait le silence, sa présence était une

distraction pour le bossu, il entendait le cliquetis de ses longues

aiguilles à tricoter, il apercevait ce profil doux et triste qui

rappelait tant d'épreuves courageusement supportées; il pouvait, de loin

en loin, appuyer une main caressante sur ces épaules courbées et

échanger un sourire!

Cette consolation devait bientôt lui être enlevée. La vieille mère tomba

malade, et il fallut, au bout de quelques jours, renoncer à tout espoir.

Maurice, éperdu à l'idée d'une séparation qui le laissait désormais seul

sur la terre, s'abandonna à une douleur sans mesure. A genoux, près du

lit de la mourante, il l'appelait des noms les plus tendres, il la

serrait entre ses bras comme s'il eût voulu la retenir dans la vie. La

mère s'efforçait de lui rendre ses caresses, de répondre; mais ses mains

étaient glacées, sa voix déjà éteinte. Elle ne put qu'approcher ses

lèvres du front de son fils, pousser un soupir et fermer les yeux pour

jamais!

On voulut emmener Maurice, mais il résista, en se penchant sur cette

forme désormais immobile.

--Morte! s'écria-t-il; morte, celle qui ne m'avait jamais quitté, celle

qui m'aimait seule au monde! morte, vous, ma mère! que me reste-t-il

alors ici-bas?

Une voit étouffée répondit:

--Dieu!

Maurice se redressa épouvanté! Était-ce un dernier soupir de la morte ou

sa propre conscience qui avait répondu? Il ne cherchât point à le

savoir; mais il avait compris la réponse, et l'accepta.

Ce fut alors que je commençai à le connaître. J'allais souvent le voir à

la petite maison d'octroi; il se prêtait à mes jeux d'enfant, me

racontait ses plus belles histoires, et me laissait cueillir des fleurs.

Déshérité de toutes les grâces qui attirent, il se montrait indulgent

pour ceux qui venaient à lui. Sans s'offrir jamais, il était toujours

prêt à accueillir. Abandon, dédain, il subissait tout avec une patiente

douceur, et sur cette croix de la vie où l'insultaient ses bourreaux, il

répétait, comme le Christ: «Pardonnez-leur, mon père; ils ne savent ce

qu'ils font.»

Aucun autre employé ne montrait autant de probité, de zèle et

d'intelligence; mais ceux qui auraient pu faire valoir ses services se

sentaient repoussés par sa difformité. Privé de protecteurs, il vit

toujours ses droits méconnus. On lui préférait ceux qui avaient su

plaire, et, en lui laissant l'humble emploi qui le faisait vivre, on

semblait lui faire grâce. L'oncle Maurice supporta l'injustice comme il

avait supporté le dédain; méconnu par les hommes, il levait les yeux

plus haut et se confiait au jugement de Celui qu'on ne peut tromper.

Il habitait dans le faubourg une vieille maison où logeaient des

ouvriers aussi pauvres que lui, mais moins abandonnés. Une seule de ses

voisines vivait sans famille, dans une petite mansarde où pénétraient la

pluie et le vent. C'était une jeune fille pâle, silencieuse, sans

beauté, et que recommandait seulement sa misère résignée. On ne la

voyait jamais adresser la parole à une autre femme; aucun chant

n'égayait sa mansarde. Enveloppée dans un morne abattement comme dans

une sorte de linceul, elle travaillait sans ardeur et sans distraction.

Sa langueur avait touché Maurice; il essaya de lui parler; elle répondit

avec douceur, mais brièvement. Il était aisé de voir que son silence et

sa solitude lui étaient plus chers que la bienveillance du petit bossu;

il se le tint pour dit et redevint muet.

Mais l'aiguille de Toinette la nourrissait à grand'peine; bientôt le

travail s'arrêta! Maurice apprit que la jeune fille manquait de tout et

que les fournisseurs refusaient de lui faire crédit. Il courut aussitôt

chez ces derniers et s'engagea à leur payer secrètement ce qu'ils

donneraient à Toinette.

Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois. Le chômage continuait

pour la jeune couturière qui finit par s'effrayer des obligations

qu'elle contractait envers les marchands. Elle voulut s'en expliquer

avec eux, et, dans cette explication, tout se découvrit.

Son premier mouvement fut de courir chez l'oncle Maurice pour le

remercier à genoux. Sa froideur habituelle avait fait place à un

inexprimable attendrissement; il semblait que la reconnaissance eût

fondu toutes les glaces de ce coeur engourdi.

Délivré dès lors de l'embarras du secret, le petit bossu put donner plus

d'efficacité à ses bienfaits. Toinette devint pour lui une soeur aux

besoins de laquelle il eut droit de veiller. Depuis la mort de sa mère,

c'était la première fois qu'il pouvait mêler quelqu'un à sa vie. La

jeune fille recevait ses soins avec une sensibilité réservée. Tous les

efforts de Maurice ne pouvaient dissiper son fond de tristesse: elle

paraissait touchée de sa bonté; elle le lui exprimait parfois avec

effusion; mais là s'arrêtaient ses confidences. Penché sur ce coeur

fermé, le petit bossu ne pouvait y lire. A la vérité, il s'y appliquait

peu: tout entier au bonheur de n'être plus seul, il acceptait Toinette

telle que ses longues épreuves l'avaient faite; il l'aimait ainsi et ne

souhaitait autre chose que de conserver sa compagnie.

Insensiblement cette idée s'empara de son esprit jusqu'à y effacer tout

le reste. La jeune fille était sans famille ainsi que lui; l'habitude

avait adouci à ses yeux la laideur du bossu; elle semblait le voir avec

une affection compatissante! Que pouvait-il attendre de plus?

Jusqu'alors l'espoir de se faire accepter d'une compagne avait été

repoussé par Maurice comme un rêve; mais le hasard semblait avoir

travaillé à en faire une réalité. Après bien des hésitations, il

s'enhardit et se décida à lui parler.

C'était un soir: le petit bossu très-ému se dirigea vers la mansarde de

l'ouvrière. Au moment d'entrer, il lui sembla entendre une voix

étrangère qui prononçait le nom de la jeune fille. Il poussa vivement la

porte entrouverte et aperçut Toinette qui pleurait appuyée sur l'épaule

d'un jeune homme portant le costume de matelot.

A la vue de mon oncle, elle se dégagea vivement, courut à lui et

s'écria:

--Ah! venez, venez, c'est lui que je croyais mort, c'est Julien, c'est

mon fiancé!

Maurice recula en chancelant. Il venait de tout comprendre d'un seul

mot!

Il lui sembla que la terre fléchissait et que son coeur allait se

briser; mais la même voix qu'il avait entendu près du lit de mort de sa

mère retentit de nouveau à son oreille, et il se redressa ranimé. Dieu

lui restait toujours.

Lui-même accompagna les nouveaux mariés sur la route lorsqu'ils

partirent, et, après leur avoir souhaité tout le bonheur qui lui était

refusé, il revint résigné à la vieille maison du faubourg.

Ce fut là qu'il acheva sa vie, abandonné des hommes, mais non comme il

le disait, du _Père qui est aux cieux_. Partout il sentait sa présence;

elle lui tenait lieu du reste. Lorsqu'il mourut, ce fut en souriant, et

comme un exilé qui s'embarque pour sa patrie. Celui qui l'avait consolé

de l'indigence et des infirmités, de l'injustice et de l'isolement,

avait su lui faire un bienfait de la mort!

_Huit heures._--Tout ce que je viens d'écrire m'a troublé! Jusqu'à

présent, j'ai cherché des enseignements pour la vie dans la vie!

Serait-il donc vrai que les principes humains ne pussent toujours

suffire? qu'au-dessus de la bonté, de la prudence, de la modération, de

l'humilité, du dévoûment lui-même, il y eût une grande idée qui pût

seule faire face aux grandes infortunes, et que si l'homme a besoin de

sa vertu pour les autres, il a besoin du sentiment religieux pour

lui-même?

Quand, selon l'expression de l'Écriture, _le vin de la jeunesse enivre_,

on espère se suffire; fort, heureux et aimé, on croit, comme Ajax,

pouvoir échapper à toutes les tempêtes _malgré les dieux_; mais, plus

tard, les épaules se courbent, le bonheur s'effeuille, les affections

s'éteignent, et alors, effrayé du vide et de l'obscurité, on étend les

bras, comme l'enfant surpris par les ténèbres, et on appelle au secours

_Celui qui est partout_.

Je demandais ce matin pourquoi tout devient confus pour la société et

pour les individus. La raison humaine allume en vain, d'heure en heure,

quelque nouveau flambeau sur les bornes du chemin, la nuit devient

toujours plus sombre! N'est-ce point parce qu'on laisse s'éloigner, de

plus en plus, le soleil des âmes, Dieu?

Mais qu'importent au monde ces rêveries d'un solitaire? Pour la plupart

des hommes, les tumultes du dehors étouffent les tumultes du dedans, la

vie ne leur laisse point le loisir de s'interroger. Ont-ils le temps de

savoir ce qu'ils sont et ce qu'ils devraient être, eux que préoccupe le

prochain bail ou le dernier cours de la rente? Le ciel est trop haut, et

les sages ne regardent que la terre.

Mais moi, pauvre sauvage de la civilisation, qui ne cherche ni pouvoir,

ni richesse, et qui ai abrité ma vie à l'idéal, je puis retourner

impunément à ces souvenirs de l'enfance, et si Dieu n'a plus de fête

dans notre grande cité, je tâcherai de lui en conserver une dans mon

coeur.

CHAPITRE VII.

CE QUE COUTE LA PUISSANCE ET CE QUE RAPPORTE LA CÉLÉBRITÉ.

_Dimanche 1er juillet._--C'est hier qu'a fini le mois consacré par les

Romains à Junon (_junius_, juin). Nous entrons aujourd'hui en juillet.

Dans l'ancienne Rome, ce dernier mois s'appelait _quintilis_

(cinquième), parce que l'année, divisée seulement en dix parties,

commençait en mars: Lorsque Numa Pompilius la partagea en douze mois, ce

nom de _quintilis_ fut conservé, ainsi que les noms suivants:

_sextilis_, _september_, _october_, _november_, _december_, bien que ces

désignations ne correspondissent plus aux nouveaux rangs occupés par les

mois. Enfin, plus tard, le mois de _quintilis_, où était né Jules César,

fut appelé _julius_, dont nous avons fait _juillet_.

Ainsi, ce nom inséré au calendrier y éternise le souvenir d'un grand

homme: c'est comme une épitaphe éternelle gravée par l'admiration des

peuples sur la route du temps.

Combien d'autres inscriptions pareilles! mers, continents, montagnes,

étoiles et monuments, tout a successivement servi au même usage! Nous

avons fait du monde entier ce livre d'or de Venise où s'inscrivaient les

noms illustres et les grandes actions. Il semble que le genre humain

sente le besoin de se glorifier lui-même dans ses élus, qu'il se relève

à ses propres yeux en choisissant dans sa race des demi-dieux. La

famille mortelle aime à conserver le souvenir des parvenus de la gloire,

comme on garde celui d'un ancêtre fameux ou d'un bienfaiteur.

C'est qu'en effet les dons naturels accordés à un seul ne sont point un

avantage individuel, mais un présent fait à la terre; tout le monde en

hérite, car tout le monde souffre ou profite de ce qu'il a accompli. Le

génie est un phare destiné à éclairer au loin; l'homme qui le _porte_

n'est que le rocher sur lequel ce phare a été élevé.

J'aime à m'arrêter à ces idées; elles m'expliquent l'admiration pour la

gloire. Quand elle a été bienfaisante, c'est de la reconnaissance, quand

elle n'a été qu'extraordinaire, c'est un orgueil de race: hommes, nous

aimons à immortaliser les délégués les plus éclatants de l'humanité.

Qui sait si, en acceptant des puissants, nous n'avons pas obéi à la même

inspiration? A part les nécessités de la hiérarchie ou les conséquences

de la conquête, les foules se plaisent à entourer leurs chefs de

priviléges; soit qu'elles mettent leur vanité à agrandir ainsi une de

leurs oeuvres, soit qu'elles s'efforcent de cacher l'humiliation de la

dépendance en exagérant l'importance de ceux qui les dominent! On veut

se faire honneur de son maître: on l'élève sur ses épaules comme sur un

piédestal; on l'entoure de rayons afin d'en recevoir quelques reflets.

C'est toujours la fable du chien qui accepte la chaîne et le collier,

pourvu qu'ils soient d'or.

Cette vanité de la servitude n'est ni moins naturelle ni moins commune

que celle de la domination. Quiconque se sent incapable de commander

veut au moins obéir à un chef puissant. On a vu des serfs se regarder

comme déshonorés, parce qu'ils devenaient la propriété d'un simple

comte, après avoir été celle d'un prince, et Saint-Simon parle d'un

valet de chambre qui ne voulait servir que des marquis.

_Le 7, huit heures du soir._--Je suivais tout à l'heure le boulevard;

c'était jour d'Opéra, et la foule des équipages se pressait dans la rue

Lepelletier. Les promeneurs arrêtés sur le trottoir en reconnaissaient

quelques-uns au passage, et prononçaient certains noms: c'était ceux

d'hommes célèbres ou puissants qui se rendaient au succès du jour!

Près de moi s'est trouvé un spectateur aux joues creuses et aux yeux

ardents, dont l'habit noir montrait la corde. Il suivait d'un regard

d'envie ces privilégiés de l'autorité ou de la gloire, et je lisais sur

ses lèvres, que crispait un sourire amer, tout ce qui se passait dans

son âme.

--Les voilà, les heureux! pensait-il; à eux tous les plaisirs de

l'opulence et toutes les jouissances de l'orgueil. La foule sait leurs

noms? ce qu'ils veulent s'accomplit; ils sont les souverains du monde

par l'esprit ou par la puissance! pendant que moi, pauvre et ignoré, je

traverse péniblement les lieux bas, ceux-ci placent sur les sommets

dorés par le plein soleil de la prospérité.

Je suis revenu pensif. Est-il vrai qu'il y ait ces inégalités, je ne dis

pas dans les fortunes, mais dans le bonheur des hommes? Le génie et le

commandement ont-ils véritablement reçu la vie comme une couronne,

tandis que le plus grand nombre la recevait comme un joug? La

dissemblance des conditions n'est-elle qu'un emploi divers des natures

et des facultés, ou une inégalité réelle entre les lots humains?

Question sérieuse, puisqu'il s'agit de constater l'impartialité de Dieu!

_Le 8, midi._--Je suis allé, ce matin rendre visite à un compatriote,

premier huissier d'un de nos ministres. Je lui apportais des lettres de

sa famille, remises par un voyageur arrivant de Bretagne. Il a voulu me

retenir.

--Le ministre, m'a-t-il dit, n'a point aujourd'hui d'audience; il

consacre cette journée au repos et à la famille. Ses jeunes soeurs sont

arrivées; il les conduit ce matin à Saint-Cloud, et ce soir il a invité

ses amis à un bal non officiel. Je vais être tout à l'heure congédié

pour le reste du jour; nous pourrons dîner ensemble; attendez-moi en

lisant les nouvelles.

Je me suis assis près d'une table couverte de journaux que j'ai

successivement parcourus. La plupart renfermaient de poignantes

critiques des derniers actes politiques du ministère; quelques-uns y

joignaient des soupçons flétrissants pour le ministre lui-même.

Comme j'achevais, un secrétaire est venu les demander pour ce dernier!

Il va donc lire ces accusations, subir silencieusement les injures de

toutes ces voix qui le dénoncent à l'indignation ou à la risée! Comme le

triomphateur romain, il faut qu'il supporte l'insulteur qui suit son

char en racontant à la foule ses ridicules, ses ignorances ou ses vices!

Mais parmi les traits lancés de toutes parts, ne s'en trouvera-t-il

aucun d'empoisonné? Aucun n'atteindra-t-il un de ces points du coeur où

les blessures ne guérissent plus? Que deviendra une vie livrée à toutes

les attaques de la haine envieuse ou de la conviction passionnée? Les

chrétiens n'abandonnaient que les lambeaux de leur chair aux animaux de

l'arène; l'homme puissant livre aux morsures de la plume son repos, ses

affections, son honneur!

Pendant que je rêvais à ces dangers de la grandeur, l'huissier est

rentré vivement:--De graves nouvelles ont été reçues, le ministre vient

d'être mandé au conseil; il ne pourra conduire ses soeurs à Saint-Cloud.

J'ai vu, à travers les vitres, les jeunes filles, qui attendaient sur le

perron, remonter tristement, tandis que leur frère se rendait au

conseil. La voiture qui devait partir, emportant tant de joies de

famille vient de disparaître, n'emportant que les soucis de l'homme

d'Etat.

L'huissier est revenu mécontent et désappointé.

Le plus ou moins de liberté dont il peut jouir est pour lui le baromètre

de l'horizon politique. S'il a congé, tout va bien; s'il est retenu, la

patrie est en péril. Son opinion sur les affaires publiques n'est que le

calcul de ses intérêts! Mon compatriote est presque un homme d'Etat.

Je l'ai fait causer, et il m'a confié plusieurs particularités

singulières!

Le nouveau ministre a d'anciens amis dont il combat les idées, tout en

continuant à aimer leurs sentiments. Séparé d'eux par les drapeaux, il

leur est toujours resté uni par les souvenirs; mais les exigences de

parti lui défendent de les voir. La continuation de leurs rapports

éveillerait les soupçons; on y devinerait quelque transaction honteuse:

ses amis seraient des traîtres qui songent à se vendre; lui, un

corrupteur qui veut les acheter; aussi a-t-il fallu renoncer à des

attachements de vingt années, rompre des habitudes de coeur qui étaient

devenues des besoins!

Parfois pourtant le ministre cède encore à d'anciennes faiblesses; il

reçoit ou visite ses amis à la dérobée; il se renferme avec eux pour

parler du temps où ils avaient le droit de s'aimer publiquement. A force

de précautions, ils ont réussi à cacher jusqu'ici ce complot de l'amitié

contre la politique; mais tôt ou tard les journaux seront avertis et le

dénonceront à la défiance du pays.

Car la haine, qu'elle soit déloyale ou de bonne foi, ne recule devant

aucune accusation. Quelquefois même elle accepte le crime! L'huissier

m'a avoué que des avertissements avaient été donnés au ministre, qu'on

lui avait fait craindre des vengeances meurtrières, et qu'il n'osait

plus sortir à pied.

Puis, de confidence en confidence, j'ai su quelles sollicitations

venaient égarer ou violenter son jugement; comment il se trouvait

fatalement conduit à des iniquités qu'il devait déplorer en lui-même.

Trompé par la passion, séduit par les prières, ou forcé par le crédit,

il laissait bien des fois vaciller la balance! Triste condition de

l'autorité qui lui impose non-seulement les misères du pouvoir, mais ses

vices, et qui, non contente de torturer le maître, réussit à le

corrompre!

Cet entretien s'est prolongé et n'a été interrompu que par le retour du

ministre. Il s'est élancé de sa voiture des papiers à la main; il a

regagné son cabinet d'un air soucieux. Un instant après, sa sonnette

s'est fait entendre; on appelle le secrétaire pour expédier des

avertissements à tous les invités du soir; le bal n'aura point lieu; on

parle sourdement de fâcheuses nouvelles transmises par le télégraphe, et

dans de pareilles circonstances une fête semblerait insulter au deuil

public.

J'ai pris congé de mon compatriote, et me voici de retour.

Ce que je viens de voir répond à mes doutes de l'autre jour. Maintenant

je sais quelles angoisses font expier aux hommes leurs grandeurs; je

comprends

Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.

Ceci m'explique Charles-Quint aspirant au repos du cloître.

Et cependant je n'ai entrevu que quelques-unes des souffrances attachées

au commandement. Que dire des grandes disgrâces qui précipitent les

puissants du plus haut du ciel au plus profond de la terre? de cette

voie douloureuse par laquelle ils doivent porter éternellement leur

responsabilité, comme le Christ portait sa croix? de cette chaîne de

convenances et d'ennuis qui enferme tous les actes de leur vie, et y

laisse si peu de place à la liberté?

Un philosophe sous les toits · 第 4 / 10 段