hâtait, attentive à ne point manquer l'heure. Outre beaucoup d'autres
avantages, les chemins de fer auront celui d'accoutumer les Français à
l'exactitude. Certains d'être commandés par l'heure, ils se résigneront
à lui obéir; ils apprendront à attendre quand ils ne pourront plus être
attendus. Les vertus sociales sont surtout de bonnes habitudes. Que de
grandes qualités inoculées à certains peuples par la position
géographique, par la nécessité politique, par les institutions! La
création d'une monnaie d'airain trop lourde et trop volumineuse pour
être entassée tua, pour un temps, l'avarice chez les Lacédémoniens.
Je me suis trouvé dans un wagon près de deux soeurs déjà sur le retour,
appartenant à la classe des Parisiens casaniers et paisibles dont j'ai
parlé plus haut. Quelques complaisances de bon voisinage ont suffi pour
m'attirer leur confiance; au bout de quelques minutes je savais toute
leur histoire.
Ce sont deux pauvres filles restées orphelines à quinze ans et qui,
depuis, ont vécu comme vivent les femmes qui travaillent, d'économie et
de privations. Fabriquant depuis vingt ou trente ans des agrafes pour la
même maison, elles ont vu dix maîtres s'y succéder et s'enrichir, sans
que rien ait changé dans leur sort. Elles habitent toujours la même
chambre, au fond d'une de ces impasses de la rue Saint-Denis où l'air et
le soleil sont inconnus. Elles se mettent au travail avant le jour, le
prolongent après la nuit, et voient les années se joindre aux années
sans que leur vie ait été marquée par aucun autre événement que l'office
du dimanche, une promenade ou une maladie.
La plus jeune de ces dignes ouvrières a quarante ans et obéit à sa soeur
comme elle le faisait toute petite. L'aînée la surveille, la soigne et
la gronde une tendresse maternelle. Au premier instant on rit, puis on
ne peut s'empêcher de trouver quelque chose de touchant dans ces deux
enfants en cheveux gris dont l'une n'a pu se désaccoutumer d'obéir,
l'autre de protéger.
Et ce n'est point en cela seulement que mes deux compagnes sont plus
jeunes que leur âge: ignorantes de tout, elles s'étonnent sans cesse.
Nous ne sommes point arrivés à Clamart qu'elles s'écrieraient
volontiers, comme le roi de la ronde enfantine, qu'elles ne _croyaient
pas le monde si grand!_
C'est la première fois qu'elles se hasardent sur un chemin de fer, et il
faut voir les saisissements, les frayeurs, les résolutions courageuses!
Tout les émerveille! Elles ont dans leur âme un arriéré de jeunesse qui
les rend sensibles à ce qui ne nous frappe ordinairement que dans les
premières années. Pauvres créatures qui, en ayant gardé les sensations
d'un autre âge, en ont perdu la grâce! Mais n'y a-t-il pas quelque chose
de saint dans cette ingénuité que leur a conservée le jeûne de toutes
les joies? Ah! maudit soit le premier qui a eu le triste courage
d'enchaîner le ridicule à ce nom de vieille fille qui rappelle tant de
déceptions douloureuses, tant d'ennuis, tant de délaissement! Maudit
celui qui a pu trouver un sujet de sarcasme dans un malheur
involontaire; et qui a couronné d'épines des cheveux blanchis!
Les deux soeurs s'appellent Françoise et Madeleine; leur voyage
d'aujourd'hui est un coup d'audace sans exemple dans leur vie. La fièvre
du siècle les a gagnées à leur insu. Hier Madeleine a subitement jeté
cette idée de promenade, Françoise l'a accueillie sur-le-champ.
Peut-être eût-il mieux valu ne point céder à la tentation offerte par la
jeune soeur; mais «on fait des folies à tout âge,» comme le remarque
philosophiquement la prudente Françoise. Quant à Madeleine, elle ne
regrette rien; c'est le mousquetaire du ménage.
--Il faut bien s'amuser, dit-elle, «on ne vit qu'une fois.»
Et la soeur aînée sourit à cette maxime épicurienne. Il est évident que
toutes deux sont dans une crise d'indépendance.
Du reste, ce serait grand dommage que le regret vînt déranger leur joie!
elle est si franche, si expansive! La vue des arbres qui semblent courir
des deux côtés de la route leur cause une incessante admiration. La
rencontre d'un train qui passe en sens inverse, avec le bruit et la
rapidité de la foudre, leur fait fermer les yeux et jeter un cri; mais
tout a déjà disparu! Elles regardent, se rassurent, s'émerveillent.
Madeleine déclare qu'un pareil spectacle vaut le prix du voyage, et
Françoise en tomberait d'accord si elle ne songeait, avec un peu
d'effroi, au déficit dont une pareille dépense doit charger leur budget.
Ces trois francs consacrés à une seule promenade, c'est l'économie d'une
semaine entière de travail. Aussi la joie de l'aînée des deux soeurs
est-elle entrecoupée de remords; l'enfant prodigue retourne par instants
les yeux vers la ruelle du quartier Saint-Denis.
Mais le mouvement et la succession des objets viennent la distraire.
Voici le pont du Val encadré dans son merveilleux paysage: à droite,
Paris avec ses grands monuments qui découpent la brume ou étincellent au
soleil; à gauche, Meudon avec ses _villas_, ses bois, ses vignes et son
château royal! Les deux ouvrières vont d'une portière à l'autre en
jetant des cris d'admiration. Nos compagnons de voyage rient de cette
surprise enfantine; moi je me sens attendri, car j'y vois le témoignage
d'une longue et monotone réclusion; ce sont des prisonnières du travail
qui ont retrouvé, pour quelques heures, l'air et la liberté.
Enfin, le train s'arrête; nous descendons. Je montre aux deux soeurs le
sentier qui conduit jusqu'à Sèvres, entre le chemin de fer et les
jardins; elles partent en avant tandis que je m'informe des heures de
retour.
Je les retrouve bientôt à la station suivante où elles se sont arrêtées
devant le petit jardin du garde-barrière; toutes deux sont déjà en
conversation réglée avec l'employé qui bine ses plates-bandes et y trace
des rayons pour les semis de fleurs. Il leur apprend que c'est l'époque
où les herbes parasites sont le plus utilement sarclées, où l'on fait
les boutures et les marcottes, où l'on sème les plantes annuelles, où
l'on enlève les pucerons des rosiers. Madeleine a sur le rebord de sa
croisée deux caisses où, faute d'air et de soleil, elle n'a jamais pu
faire pousser que du cresson; mais elle se persuade que, grâce à ces
instructions, tout va prospérer désormais. Enfin le garde-barrière, qui
sème une bordure de réséda, lui donne un reste de graines qu'il n'a pu
employer, et la vieille fille s'en va ravie, recommençant, à propos de
ces fleurs en espérance, le rêve de Perrette à propos du pot au lait.
Arrivé au quinconce d'acacias où se célèbre la fête, je perds de vue les
deux soeurs. Je parcours seul cette exhibition de loteries en plein
vent, de parades de saltimbanques, de carrousels et de tirs à
l'arbalète. J'ai toujours été frappé de l'entrain des fêtes champêtres.
Dans les salons, on est froid, sérieux, souvent ennuyé: la plupart de
ceux qui viennent là sont amenés par l'habitude ou par des obligations
de société; dans les réunions villageoises, au contraire, vous ne
trouvez que des assistants qu'attire l'espoir du plaisir. Là-bas, c'est
une conscription forcée; ici ce sont les volontaires de la gaieté! Puis,
quelle facilité à la joie! Comme cette foule est encore loin de savoir
que ne se plaire à rien et railler tout est le suprême bon ton! Sans
doute ces amusements sont souvent grossiers; la délicatesse et
l'idéalité leur manquent; mais ils ont du moins la sincérité. Ah! si
l'on pouvait garder à ces fêtes leur vivacité joyeuse en y mêlant un
sentiment moins vulgaire! Autrefois la religion imprimait aux solennités
champêtres son grand caractère, et purifiait le plaisir sans lui ôter sa
naïveté!
C'est l'heure où les portes de la manufacture de porcelaine et du musée
céramique s'ouvrent au public; je retrouve dans la première salle
Françoise et Madeleine. Saisies de se voir au milieu de ce luxe royal,
elle osent à peine marcher; elles parlent bas comme dans une église.
--Nous sommes chez le roi! dit l'aînée des soeurs, qui oublie toujours
que la France n'en a plus.
Je les encourage à avancer; je marche devant et elles se décident à me
suivre.
Que de merveilles réunies dans cette collection où l'on voit l'argile
prendre toutes les formes, se teindre de toutes les couleurs, s'associer
à toutes les substances!
La terre et le bois sont les premières matières travaillées par l'homme,
celles qui semblaient plus particulièrement destinées à son usage. Ce
sont, comme les animaux domestiques, des accessoires obligés de sa vie:
aussi y a-t-il entre eux et nous des rapports plus intimes. La pierre,
les métaux demandent de longues préparations; ils résistent à notre
action immédiate, et appartiennent moins à l'homme qu'aux sociétés; le
bois et la terre sont, au contraire, les instruments premiers de l'être
isolé qui veut se nourrir ou s'abriter.
C'est là sans doute ce qui me fait trouver tant de charmes à la
collection que j'examine. Ces tasses grossièrement modelées par le
sauvage m'initient à une partie de ses habitudes; ces vases d'une
élégance confuse qu'a pétris l'Indien, me révèlent l'intelligence
amoindrie dans laquelle brille encore le crépuscule d'un soleil
autrefois étincelant; ces cruches surchargées d'arabesques montrent la
fantaisie arabe grossièrement traduite par l'ignorance espagnole! On
trouve ici le cachet de chaque race, de chaque pays et de chaque siècle.
Mes compagnes paraissent peu préoccupées de ces rapprochements
historiques; elles regardent tout avec l'admiration crédule qui
n'examine, ni ne discute. Madeleine lit l'inscription placée sous chaque
oeuvre, et sa soeur répond par une exclamation de surprise.
Nous arrivons ainsi à une petite cour où l'on a jeté les fragments de
quelques tasses brisées. Françoise aperçoit une soucoupe presque entière
et à ornements coloriés dont elle s'empare; ce sera pour elle un
souvenir de la visite qu'elle vient de faire; elle aura désormais, dans
son ménage, un échantillon de cette porcelaine de Sèvres, _qui ne se
fabrique que pour les rois!_ Je ne veux pas la détromper en lui disant
que les produits de la manufacture se vendent à tout le monde, que sa
soucoupe avant d'être écornée, ressemblait à celles des boutiques à
douze sous! Pourquoi détruire les illusions de cette humble existence?
Faut-il donc briser sur la haie toutes les fleurs qui embaument nos
chemins? Le plus souvent les choses ne sont rien en elles-mêmes; l'idée
que nous y attachons leur donne seule du prix. Rectifier les innocentes
erreurs pour ramener à une réalité inutile, c'est imiter le savant qui
ne veut voir dans une plante que les éléments chimiques dont elle se
compose.
En quittant la manufacture, les deux soeurs, qui se sont emparées de moi
avec la liberté des bons coeurs, m'invitent à partager la collation
qu'elles ont apportée. Je m'excuse d'abord; mais leur insistance a tant
de bonhomie que je crains de les affliger, et je cède avec quelque
embarras.
Il faut seulement chercher un lieu favorable. Je leur fais gravir le
coteau, et nous trouvons une pelouse émaillée de marguerites
qu'ombragent deux noyers.
Madeleine ne se possède point de joie. Toute sa vie elle a rêvé un dîner
sur l'herbe! En aidant sa soeur à retirer du panier les provisions, elle
me raconte toutes les parties de campagnes projetées et remises.
Françoise, au contraire, a été élevée à Montmorency; avant de rester
orpheline, elle est plusieurs fois retournée chez sa nourrice. Ce qui a,
pour sa soeur, l'attrait de la nouveauté, a pour elle le charme du
souvenir. Elle raconte les vendanges auxquelles ses parents l'ont
conduite; les promenades sur l'âne de la mère Luret, qu'on ne pouvait
faire aller à droite qu'en le poussant à gauche; la cueillette des
cerises et les navigations sur le lac, dans la barque du traiteur.
Ces souvenirs ont toute la grâce, toute la fraîcheur de l'enfance.
Françoise se rappelle moins ce qu'elle a vu que ce qu'elle a senti.
Pendant qu'elle raconte, le couvert a été mis; nous nous asseyons au
pied d'un arbre. Devant nous serpente la vallée de Sèvres, dont les
maisons étagées s'appuient aux jardins et aux carrières du coteau; de
l'autre côté s'étend le parc de Saint-Cloud, avec ses magnifiques
ombrages entrecoupés de prairies; au-dessus s'ouvre le ciel comme un
océan immense dans lequel naviguent les nuées! Je regarde cette belle
nature, et j'écoute ces bonnes vieilles filles; j'admire et je
m'intéresse; le temps passe doucement sans que je m'en aperçoive.
Enfin le soleil baisse; il faut songer au retour. Pendant que Madeleine
et Françoise enlèvent le couvert, je descends à la manufacture pour
savoir l'heure.
La fête est encore plus animée; l'orchestre fait retentir ses éclats de
trombone sous les acacias, je m'oublie quelques instants à regarder;
mais j'ai promis aux deux soeurs de les reconduire à la station de
Bellevue: le convoi ne peut tarder; je me hâte de remonter le sentier
qui mène aux noyers.
Près d'arriver, j'entends des voix de l'autre côté de la haie; Madeleine
et Françoise parlent à une pauvre fille dont les vêtements sont brûlés,
les mains noires et le visage enveloppé de linges sanglants. Je
comprends que c'est une des jeunes ouvrières employées à la fabrique de
poudre fulminante établie plus haut, sur les bruyères. Une explosion a
eu lieu quelques jours auparavant; la mère et la soeur aînée de la jeune
fille ont péri; elle-même a échappé par miracle et se trouve aujourd'hui
sans ressource. Elle raconte tout cela avec l'espèce de langueur
résignée de ceux qui ont toujours souffert. Les deux soeurs sont émues;
je les vois se consulter tout bas, puis Françoise tirer d'une petite
bourse de filoselle trente sous qui leur restent, et les donner à la
pauvre fille.
Je presse le pas pour faire le tour de la haie; mais, près d'en
atteindre le bout, je rencontre les vieilles soeurs qui me crient
qu'elles ne prennent plus le chemin de fer, qu'elles s'en retournent à
pied!
Je comprends alors que l'argent destiné au voyage vient d'être donné à
la mendiante!
Le bien a, comme le mal, sa contagion: je cours à la jeune fille
blessée; je lui remets le prix de ma place, et je retourne vers
Françoise et Madeleine, en leur déclarant que nous ferons route
ensemble.
* * * * *
Je viens de les reconduire jusque chez elles; je les ai laissées
enivrées de leur journée, dont le souvenir les rendra longtemps
heureuses!
Ce matin, je plaignais ces destinées obscures et sans plaisirs;
maintenant je comprends que Dieu a mis des compensations à toutes les
épreuves. La rareté des distractions donne à la moindre joie une saveur
inconnue. La jouissance est seulement dans ce qu'on sent, et les hommes
blasés ne sentent plus; la satiété a ôté à leur âme l'appétit, tandis
que la privation conserve ce premier des dons humains, _la facilité du
bonheur_!
Ah! voilà ce que je voudrais persuader à tous; aux riches pour qu'ils
n'abusent point, aux pauvres pour qu'ils aient patience.
Si la joie est le plus rare des biens, c'est que l'acceptation est la
plus rare des vertus.
Madeleine et Françoise! pauvres vieilles filles déshéritées de tout,
sauf de courage, de résignation et de bon coeur, priez pour les
désespérés qui s'abandonnent eux-mêmes, pour les malheureux qui haïssent
et envient, pour les insensibles qui jouissent et n'ont point de pitié!
CHAPITRE VI.
L'ONCLE MAURICE.
_7 juin.--Quatre heures du matin._ Je ne m'étonne pas d'entendre,
lorsque je me réveille, les oiseaux chanter si joyeusement autour de ma
fenêtre; il faut habiter comme eux et moi le dernier étage pour savoir
jusqu'à quel point le matin est gai sous les toits! C'est là que le
soleil envoie ses premiers rayons, que la brise arrive avec la senteur
des jardins et des bois, là qu'un papillon égaré s'aventure parfois à
travers les fleurs de la mansarde, et que les refrains de l'ouvrière
diligente saluent le lever du jour. Les étages inférieurs sont encore
plongés dans le sommeil, le silence et l'ombre, qu'ici règnent déjà le
travail, la lumière et les chants!
Quelle vie autour de moi! voilà l'hirondelle qui revient de la
provision, le bec plein d'insectes pour ses petits; les moineaux
secouent leurs ailes humides de rosée en se poursuivant dans les rayons
de soleil; mes voisines entrouvrent leurs fenêtres, et leurs frais
visages saluent l'aurore! Heure charmante de réveil où tout se reprend à
la sensation et au mouvement, où la première lueur frappe la création
pour la faire revivre comme la baguette magique frappait le palais de la
Belle au bois dormant. Il y a un moment de repos pour toutes les
angoisses; les souffrances du malade s'apaisent, et un souffle d'espoir
se glisse dons les coeurs abattus. Mais ce n'est, hélas! qu'un court
répit! tout reprendra bientôt sa marche! la grande machine humaine va se
remettre en mouvement avec ses longs efforts, ses sourds gémissements,
ses froissements et ses ruines!
Le calme de cette première heure me rappelle celui des premières années.
Alors aussi le soleil brille gaiement, la brise parfume, toutes les
illusions, ces oiseaux du matin de la vie, gazouillent autour de nous!
Pourquoi s'envolent-elles plus tard? D'où vient cette tristesse et cette
solitude qui nous envahissent insensiblement? La marche semble la même
pour l'individu et pour les sociétés: on part d'un bonheur facile,
d'enchantements naïfs, pour arriver aux désillusions et aux amertumes!
La route commencée parmi les aubépines et les primevères aboutit
rapidement aux déserts ou aux précipices! Pourquoi tant de confiance
d'abord, puis tant de doute? La science de la vie n'est-elle donc
destinée qu'à rendre impropre au bonheur? Faut-il se condamner à
l'ignorance pour conserver l'espoir? Le monde et l'individu ne
doivent-ils enfin trouver de repos que dans une éternelle enfance?
Combien de fois déjà je me suis adressé ces questions! La solitude a cet
avantage, ou ce danger, de faire creuser toujours plus avant les mêmes
idées. Sans autre interlocuteur que soi-même, on donne toujours à la
conversation les mêmes tendances; on ne se laisse détourner, ni par les
préoccupations d'un autre esprit, ni par les caprices d'une sensation
différente; on revient sans cesse, par une pente involontaire, frapper
aux mêmes portes!...
J'ai interrompu mes réflexions pour ranger ma mansarde. Je hais l'aspect
du désordre, parce qu'il constate ou le mépris pour les détails, ou
l'inaptitude à la vie intérieure. Classer les objets au milieu desquels
nous devons vivre, c'est établir entre eux et nous des liens
d'appropriation et de convenance; c'est préparer les habitudes sans
lesquelles l'homme tend à l'état sauvage. Qu'est-ce, en effet, que
l'organisation sociale, sinon une série d'habitudes convenues d'après
des penchants naturels!
Je me défie de l'esprit et de la moralité des gens à qui le désordre ne
coûte aucun souci, qui vivent à l'aise dans les écuries d'Augias. Notre
entourage reflète toujours plus ou moins notre nature intérieure. L'âme
ressemble à ces lampes voilées qui, malgré tout, jettent au dehors une
lueur adoucie. Si les goûts ne trahissaient point le caractère, ce ne
seraient plus des goûts, mais des instincts.
En rangeant tout dans ma mansarde, mes yeux se sont arrêtés sur
l'almanach de cabinet suspendu à ma cheminée. Je voulais m'assurer de la
date, j'ai lu ces mots écrits en grosses lettres: _Fête-Dieu!_
C'est aujourd'hui! Rien ne le rappelle dans notre grande cité où la
religion n'a plus de solennités publiques; mais c'est bien l'époque si
heureusement choisie par la primitive Église, «La fête du Créateur, dit
Chateaubriand, arrive au moment où la terre et le ciel déclarent sa
puissance, où les bois et les champs fourmillent de générations
nouvelles; tout est uni par les plus doux liens; il n'y a pas une seule
plante veuve dans les campagnes.»
Que de souvenirs ces mots viennent d'éveiller en moi! Je laisse là ce
qui m'occupait; je viens m'accouder à la fenêtre, et, la tête appuyée
sur mes deux mains, je retourne, en idée, vers la petite ville où s'est
écoulée ma première enfance.
La _Fête-Dieu_ était alors un des grands événements de ma vie! Pour
mériter d'y prendre part, il fallait longtemps d'avance se montrer
laborieux et soumis. Je me rappelle encore avec quels ravissements
d'espérance je me levais ce jour-là! Une sainte allégresse était dans
l'air. Les voisins, éveillés plutôt que de coutume, tendaient, le long
de la rue, des draps parsemés de bouquets ou des tapisseries à
personnages. J'allais de l'une à l'autre, admirant, tour à tour, les
scènes de sainteté du moyen âge, les compositions mythologiques de la
renaissance, les batailles antiques arrangées à la Louis XIV, et les
bergeries de madame de Pompadour. Tout ce monde de fantômes semblait
sortir de la poussière du passé pour venir assister, immobile et
silencieux, à la sainte cérémonie. Je regardais, avec des alternatives
d'effroi et d'émerveillement, ces terribles guerriers aux cimeterres
toujours levés, ces belles chasseresses lançant une flèche qui ne
partait jamais, et ces gardeurs de moutons en culottes de satin,
toujours occupés à jouer de la flûte aux pieds de bergères éternellement
souriantes. Parfois, lorsque le vent courait derrière ces tableaux
mobiles, il me semblait que les personnages s'agitaient, et je
m'attendais à les voir se détacher de la muraille pour prendre leur rang
dans le cortége! Mais ces impressions étaient vagues et fugitives. Ce
qui dominait tout le reste était une joie expansive et cependant
tempérée. Au milieu de ces draperies flottantes, de ces fleurs
effeuillées, de ces appels de jeunes filles, de cette gaieté qui
s'exhalait de tout comme un parfum, on se sentait emporté malgré soi.
Les bruits de la fête retentissaient dans le coeur en mille échos
mélodieux. On était plus indulgent, plus dévoué, plus aimant! Dieu ne se
manifestait point seulement au dehors, mais en nous-mêmes.
Et que d'autels improvisés! que de berceaux de fleurs! que d'arcs de
triomphe en feuillage! quelle émulation entre les divers quartiers pour
la construction de ces _reposoirs_ où la procession devait faire halte!
C'était à qui fournirait ce qu'il avait de plus rare, de plus beau.
J'y ai trouvé l'occasion de mon premier sacrifice!
Les guirlandes étaient à leurs places, les cierges allumés, le
tabernacle orné de roses; mais il en manquait une qui pût lui servir de
couronne! Tous les parterres du voisinage avaient été moissonnés. Seul,
je possédais la fleur digne d'une telle place. Elle ornait le rosier
donné par ma mère à mon jour de naissance. Je l'avais attendue depuis
plusieurs mois, et nul autre bouton ne devait s'épanouir sur l'arbuste.
Elle était là, à demi-entr'ouverte, dans son nid de mousse, objet d'une
longue espérance et d'un naïf orgueil! J'hésitai quelques instants! nul
ne me l'avait demandée; je pouvais facilement éviter sa perte! Aucun
reproche ne devait m'atteindre; mais il s'en élevait un sourdement en
moi-même. Quand tous les autres s'étaient dépouillés, devais-je seul
garder mon trésor? Fallait-il donc marchander à Dieu un des présents que
je tenais de lui, comme tout le reste? A cette dernière pensée, je
détachai la fleur de sa tige et j'allai la placer au sommet du
tabernacle.
Ah! pourquoi ce sacrifice, qui fut pour moi si difficile et si doux,
m'a-t-il laissé un souvenir qui me fait sourire aujourd'hui? Est-il bien
sûr que le prix de ce que l'on donne soit dans le don lui-même, plutôt
que dans l'intention? Si le verre d'eau de l'Evangile doit être compté
au pauvre, pourquoi la fleur ne serait-elle point comptée à l'enfant? Ne
dédaignons point les humbles générosités du premier âge; ce sont elles
qui accoutument l'âme à l'abnégation et à la sympathie. Cette rose
mousseuse, je l'ai gardée longtemps comme un saint talisman; j'aurais dû
la garder toujours comme le souvenir de la première victoire remportée
sur moi-même.