prendre une voix pour me donner le même avertissement. Tout me
crie:--Prends garde! contente-toi de ton heureuse pauvreté; les joies
demandent à être cultivées avec suite; n'abandonne pas tes anciens
patrons pour te donner à des inconnus!
Sont-ce les faits qui parlent ainsi, ou l'avertissement vient-il du
dedans? N'est-ce point moi-même qui donne ce langage à tout ce qui
m'entoure? Le monde n'est qu'un instrument auquel notre volonté prête un
accent! Mais qu'importe si la leçon est sage? La voix qui parle tout bas
dans notre sein est toujours une voix amie, car elle nous révèle ce que
nous sommes, c'est-à-dire ce que nous pouvons. La mauvaise conduite
résulte, le plus souvent, d'une erreur de vocation. S'il y a tant de
sots et de méchants, c'est que la plupart des hommes se méconnaissent
eux-mêmes. La question n'est pas de savoir ce qui nous convient, mais ce
à quoi nous convenons!
Qu'irai-je faire, moi, au milieu de ces hardis aventuriers de la
finance! Pauvre moineau né sous les toits, je craindrais toujours
l'ennemi qui se cache dans le coin obscur; prudent travailleur, je
penserais au luxe de la voisine si subitement évanoui; observateur
timide, je me rappellerais les fleurs lentement élevées par le vieux
soldat, ou la boutique dévastée pour avoir changé de maîtres! Loin de
moi les festins au-dessus desquels pendent des épées de Damoclès! Je
suis un rat des champs; je veux manger mes noix et mon lard assaisonnés
par la sécurité.
Et pourquoi cet insatiable besoin d'enrichissement? Boit-on davantage
parce qu'on boit dans un plus grand verre? D'où vient cette horreur de
tous les hommes pour la médiocrité, cette féconde mère du repos et de la
liberté? Ah! c'est là surtout le mal que devraient prévenir l'éducation
publique et l'éducation privée. Lui guéri, combien de trahisons évitées,
que de lâchetés de moins, quelle chaîne de désordres et de crimes à
jamais rompue. On donne des prix à la charité, au sacrifice; donnez-en
surtout à la modération, car c'est la grande vertu des sociétés! Quand
elle ne crée pas les autres, elle en tient lieu.
_Six heures._ J'ai écrit aux fondateurs de la nouvelle entreprise une
lettre de remercîment et de refus! Cette résolution m'a rendu la
tranquillité. Comme le savetier, j'avais cessé de chanter depuis que je
logeais cette opulente espérance; la voilà partie, et la joie est
revenue!
O chère et douce Pauvreté! pardonne-moi d'avoir un instant voulu te fuir
comme on eût fui l'indigence; établis-toi ici à jamais avec tes
charmantes soeurs la Pitié, la Patience, la Sobriété et la Solitude;
soyez mes reines et mes institutrices; apprenez-moi les austères devoirs
de la vie; éloignez de ma demeure les infirmités de coeur et les
vertiges qui suivent la prospérité. Pauvreté sainte! apprends-moi à
supporter sans me plaindre, à partager sans hésitation, à chercher le
but de l'existence plus haut que les plaisirs, plus loin que la
puissance. Tu fortifies le corps, tu raffermis l'âme, et, grâce à toi,
cette vie à laquelle l'opulent s'attache comme à un rocher, devient un
esquif dont la mort peut dénouer le câble sans éveiller notre désespoir.
Continue à me soutenir, ô toi que la Christ a surnommée _la
Bienheureuse_.
CHAPITRE IV.
AIMONS-NOUS LES UNS LES AUTRES.
_9 avril._ Les belles soirées sont revenues; les arbres commencent à
déplisser leurs bourgeons; les hyacinthes, les jonquilles, les violettes
et les lilas parfument les éventaires des bouquetières; la foule a
repris ses promenades sur les quais, sur les boulevards. Après dîner, je
suis aussi descendu de ma mansarde pour respirer l'air du soir.
C'est l'heure où Paris se montre dans toute sa beauté. Pendant la
journée, le plâtre des façades fatigue l'oeil par sa blancheur monotone,
les chariots pesamment chargés font trembler les pavés sous leurs roues
colossales, la foule empressée se croise et se heurte, uniquement
occupée de ne point manquer l'instant des affaires; l'aspect de la ville
entière a quelque chose d'âpre, d'inquiet et de haletant; mais dès que
les étoiles se lèvent, tout change; les blanches maisons s'éteignent
dans une ombre vaporeuse; on n'entend plus que le roulement des voitures
qui courent à quelque fête; on ne voit que passants flâneurs ou joyeux;
le travail a fait place aux loisirs. Maintenant chacun respire de cette
course ardente à travers les occupations du jour; ce qui reste de force
est donné au plaisir! Voici les bals qui éclairent leurs péristyles, les
spectacles qui s'ouvrent, les boutiques de friandises qui se dressent le
long des promenades, les crieurs de journaux qui font briller leur
lanterne. Paris a décidément déposé la plume, le mètre et le tablier;
après la journée livrée au travail, il veut la soirée pour jouir; comme
les maîtres de Thèbes, il a remis au lendemain les affaires sérieuses.
J'aime à partager cette heure de fête, non pour me mêler à la gaîté
commune, mais pour la contempler. Si la joie des autres aigrit les
coeurs jaloux, elle fortifie les coeurs soumis; c'est le rayon de soleil
qui fait épanouir ces deux belles fleurs qu'on nomme la _confiance et
l'espoir_.
Seul au milieu de la multitude riante, je ne me sens point isolé, car
j'ai le reflet de sa gaieté; c'est ma famille humaine qui se réjouit de
vivre; je prends une part fraternelle à son bonheur. Compagnons d'armes
dans la bataille terrestre, qu'importe à qui va le prix de la victoire?
Si la fortune passe à nos côtés sans nous voir, et prodigue ses caresses
à d'autres, consolons-nous comme l'ami de Parménion, en disant:--Ceux-là
sont aussi Alexandre!
Tout en faisant ces réflexions, j'allais devant moi, à l'aventure. Je
passais d'un trottoir à l'autre, je revenais sur mes pas, je m'arrêtais
aux boutiques et aux affiches! Que de choses à apprendre dans les rues
de Paris! Quel Musée? Fruits inconnus, armes étranges, meubles d'un
autre temps ou d'autres lieux, animaux de tous les climats, images des
grands hommes, costumes des nations lointaines! Le monde est là par
échantillons.
Aussi voyez ce peuple dont l'instruction s'est faite le long des vitres
et devant l'étalage des marchands! rien ne lui a été enseigné, et il a
une première idée de toutes choses. Il a vu des ananas chez Chevet, un
palmier au Jardin-des-Plantes, des cannes à sucre en vente sur le
Pont-Neuf. Les peaux rouges exposées à la salle Valentino lui ont appris
à mimer la danse du bison et à fumer le calumet; il a fait manger les
lions de Carter; il connaît les principaux costumes nationaux d'après la
collection de Babin; les étalages de Goupil lui ont mis sous les yeux
les chasses au tigre de l'Afrique et les séances du Parlement anglais;
il a fait connaissance, à la porte du bureau de l'_Illustration_, avec
la reine Victoria, l'empereur d'Autriche et Kossuth! On peut certes
l'instruire, mais non l'étonner: car aucune chose n'est complétement
nouvelle pour lui. Vous pouvez promener le gamin de Paris dans les cinq
parties du monde, et, à chaque étrangeté dont vous croirez l'éblouir, il
vous répondra par le mot sacramentel et populaire: _Connu_.
Mais cette variété d'exhibitions qui fait de Paris la foire du monde,
n'offre point seulement au promeneur un moyen de s'instruire; c'est une
perpétuelle excitation pour l'imagination éveillée, un premier échelon
toujours dressé devant nos songes. En la voyant, que de voyages
entrepris par la pensée, quelles aventures rêvées, combien de
merveilleux tableaux ébauchés! Je ne regarde jamais, près des bains
Chinois, cette boutique tapissée de jasmins des Florides et pleine de
magnolias, sans voir se dérouler devant mes yeux toutes les clairières
des forêts du nouveau monde décrites par l'auteur d'Atala.
Puis, quand cette étude des choses, et cet entretien avec la pensée ont
amené la fatigue, regardez autour de vous! quels contrastes de tournures
et de physionomies dans la multitude! quel vaste champ d'exercice pour
la méditation! L'éclair d'un regard entrevu, quelques mots saisis au
passage ouvrent mille perspectives. Vous cherchez à comprendre ces
révélations incomplètes, comme l'antiquaire s'efforce de déchiffrer
l'inscription mutilée de quelque vieux monument, vous bâtissez une
histoire sur un geste, sur une parole!... Jeux émouvants de
l'intelligence qui se repose dans la fiction des lourdes banalités du
réel.
Hélas! en passant près de la porte cochère d'un hôtel, j'ai, tout à
l'heure, aperçu un triste sujet pour une de ces histoires. Au coin le
moins lumineux, un homme était debout, la tête nue et tendant son
chapeau à la charité des passants. Son habit avait cette propreté
indigente qui prouve une misère longtemps combattue. Boutonné avec soin,
il cachait l'absence du linge. Le visage à demi voilé par de longs
cheveux gris et les yeux fermés, comme s'il eût voulu échapper au
spectacle de son humiliation, le mendiant demeurait muet, sans
mouvement. Les promeneurs passaient avec distraction à côté de cette
indigence qu'enveloppaient le silence et l'ombre! Heureux d'échapper à
l'importunité de la plainte, ils détournaient les yeux! Tout à coup la
porte cochère a glissé sur ses gonds; un équipage très-bas, garni de
lanternes d'argent et traîné par deux chevaux noirs, est sorti
doucement, puis s'est élancé vers le faubourg Saint-Germain. A peine
ai-je pu distinguer, au fond, le scintillement des diamants et des
fleurs de bal! la lueur des lanternes a passé comme une raie sanglante
sur la pâle figure du mendiant, ses yeux se sont ouverts, un éclair a
illuminé son regard qui a poursuivi l'opulent équipage jusqu'à ce qu'il
ait disparu dans la nuit!
J'ai laissé tomber dans le chapeau toujours étendu une légère aumône, et
je suis passé vite!
Je venais de surprendre les deux plus tristes secrets du mal qui
tourmente notre siècle, l'envie haineuse de celui qui souffre, l'oubli
égoïste de celui qui jouit!
Tout le plaisir de cette promenade s'est évanoui; j'ai cessé de regarder
autour de moi pour rentrer en moi-même. Au spectacle animé et mouvant de
la rue a succédé la discussion intérieure de tous ces douloureux
problèmes écrits depuis quatre mille ans au fond de chacune des luttes
humaines, mais plus clairement posés de nos jours.
Je songeais à l'inutilité de tant de combats qui n'avaient fait que
déplacer alternativement le malheur avec la victoire, aux malentendus
passionnés renouvelant, de génération en génération, la sanglante
histoire d'Abel et de Caïn; et, attristé par ces lugubres images, je
marchais à l'aventure, lorsque le silence qui s'était fait autour de moi
m'a insensiblement retiré à ma préoccupation.
J'étais arrivé à une de ces rues écartées où l'aisance sans faste et la
méditation laborieuse aiment à s'abriter. Aucune boutique ne bordait les
trottoirs faiblement éclairés, on n'entendait que le bruit éloigné des
voitures et les pas de quelques habitants qui regagnaient tranquillement
leurs demeures.
Je reconnus aussitôt la rue, bien que je n'y fusse venu qu'une fois.
Il y avait de cela deux années: à la même époque, je longeais la Seine,
dont les berges noyées dans l'ombre laissaient le regard s'étendre en
tous sens, et à laquelle l'illumination des quais et des ponts donnait
l'aspect d'un lac enguirlandé d'étoiles. J'avais atteint le Louvre,
lorsqu'un rassemblement formé près du parapet m'arrêta: on entourait un
enfant d'environ six ans, qui pleurait. Je demandai la cause de ses
larmes.
--Il paraît qu'on l'a envoyé promener aux Tuileries, me dit un maçon qui
revenait du travail, sa truelle à la main; le domestique qui le
conduisait à trouvé là des amis et a dit à l'enfant de l'attendre tandis
qu'il allait prendre un _canon_; mais faut croire que la soif lui sera
venue en buvant, car il n'a pas reparu, et le petit ne retrouve plus son
logement.
--Ne peut-on lui demander son nom et son adresse?
--C'est ce qu'ils font depuis une heure; mais tout ce qu'il peut dire,
c'est qu'il s'appelle Charles, et que son père est M. Duval... Il y en a
douze cents dans Paris, des Duval.
--Ainsi il ne sait pas le nom du quartier où il demeure?
--Ah bien oui! vous ne voyez donc pas que c'est un petit riche? Ça n'est
jamais sorti qu'en voiture, ou avec un laquais; ça ne sait pas se
conduire tout seul.
Ici le maçon fut interrompu par quelques voix qui s'élevaient au-dessus
des autres.
--On ne peut pas le laisser sur le pavé, disaient les uns.
--Les enleveurs d'enfants l'emporteraient, continuaient les autres.
--Il faut l'emmener chez le commissaire.
--Ou à la préfecture de police.
--C'est cela, viens, petit!
Mais l'enfant, que ces avertissements de danger et ces noms de police et
de commissaire avaient effrayé, criait plus fort, en reculant vers le
parapet. On s'efforçait en vain de le persuader, sa résistance
grandissait avec son inquiétude, et les plus empressés commençaient à se
décourager, lorsque la voix d'un petit garçon s'éleva au milieu du
débat.
--Je le connais bien, moi, dit-il en regardant l'enfant perdu; il est de
notre quartier.
--Quel quartier?
--Là-bas, de l'autre côté des boulevards, _rue des Magasins_.
--Et tu l'as déjà vu?
--Oui, oui, c'est le fils de la grande maison au bout de la rue, où il y
a une porte à grille avec des pointes dorées.
L'enfant redressa vivement la tête, et les larmes s'arrêtèrent dans ses
yeux.
Le petit garçon répondit à toutes les questions qui lui furent
adressées, et donna des renseignements qui ne pouvaient laisser aucun
doute. L'enfant égaré le comprit, car il s'approcha de lui comme s'il
eût voulu se mettre sous sa protection.
--Ainsi, tu peux le conduire à ses parents? demanda le maçon qui avait
écouté l'explication avec un véritable intérêt.
--Ça ne sera pas malin, répliqua le petit garçon, c'est ma route.
--Alors tu t'en charges?
--Il n'a qu'à venir.
Et, reprenant le panier qu'il avait déposé sur le trottoir, il se
dirigea vers la poterne du Louvre.
L'enfant perdu le suivit.
--Pourvu qu'il le conduise bien! dis-je en les voyant s'éloigner.
--Soyez donc calme, reprit le maçon; le petit en blouse a le même âge
que l'autre; mais, comme on dit, _ça connaît les couleurs_; la misère,
voyez-vous, est une fameuse maîtresse d'école!
Le rassemblement s'était dispersé; je me dirigeai à mon tour vers le
Louvre; l'idée m'était venue de suivre les deux enfants afin de prévenir
toute erreur.
Je ne tardai pas à les rejoindre; ils marchaient l'un près de l'autre,
déjà familiarisés et causant.
Le contraste de leurs costumes frappa alors mes regards. Le petit Duval
portait un de ces habillements de fantaisie qui joignent le bon goût à
l'opulence: sa veste serrée à la taille était artistement soutachée, un
pantalon plissé depuis la ceinture descendait sur des brodequins vernis
à boutons de nacre, et une casquette de velours cachait à demi ses
cheveux bouclés. La mise de son conducteur, au contraire, indiquait les
dernières limites de la pauvreté, mais de celle qui résiste et ne
s'abandonne pas. Sa vieille blouse, diaprée de morceaux de teintes
différentes, indiquait la persistance d'une mère laborieuse luttant
contre les usures du temps; les jambes de son pantalon, devenues trop
courtes, laissaient voir des bas reprisés à plusieurs fois, et il était
évident que ses souliers n'avaient point été primitivement destinés à
son usage.
Les physionomies des deux enfants ne différaient pas moins que leur
costume. Celle du premier était délicate et distinguée; l'oeil d'un bleu
limpide, la peau fine, les lèvres souriantes, lui donnaient un charme
d'innocence et de bonheur; les traits du second, au contraire, avaient
une certaine rudesse; le regard était vif et mobile, le teint bruni, la
bouche moins riante que narquoise; tout indiquait l'intelligence
aiguisée par une précoce expérience; il marchait avec confiance au
milieu des rues que les voitures sillonnaient, et suivait sans
hésitation leurs mille détours.
J'appris de lui qu'il apportait tous les jours le dîner de son père,
alors occupé sur la rive gauche de la Seine; la responsabilité dont il
était chargé l'avait rendu attentif et prudent. Il avait reçu ces dures
mais puissantes leçons de la nécessité que rien n'égale, ni ne remplace.
Malheureusement les besoins du pauvre ménage l'avaient forcé à négliger
l'école, et il paraissait le regretter, car souvent il s'arrêtait devant
les gravures et demandait à son compagnon de lui en lire les
inscriptions.
Nous atteignîmes ainsi le boulevard Bonne-Nouvelle, où l'enfant égaré
commença à se reconnaître; malgré la fatigue il pressa le pas; un
trouble mêlé d'attendrissement l'agitait; à la vue de sa maison il
poussa un cri et courut vers la grille aux pointes dorées; une femme,
qui attendait sur le seuil, le reçut dans ses bras, et, aux exclamations
de joie, au bruit des baisers, j'eus bientôt reconnu sa mère.
Ne voyant revenir ni le domestique ni l'enfant, elle avait envoyé de
tous côtés à leur recherche et attendait dans une anxiété palpitante.
Je lui expliquai, en peu de mots, ce qui était arrivé: elle me remercia
avec effusion, et chercha le petit garçon qui avait reconnu et reconduit
son fils; mais pendant notre explication il avait disparu.
C'était la première fois que je revenais depuis dans ce quartier. La
reconnaissance de la mère avait-elle persisté? Les deux enfants
s'étaient-ils retrouvés, et l'heureux hasard de leur rencontre avait-il
abaissé devant eux cette barrière qui peut distinguer les classes, mais
qui ne devrait point les diviser?
Je m'adressais ces questions en ralentissant le pas, et les yeux fixés
sur la grande grille que je venais d'apercevoir. Tout à coup je la vis
s'ouvrir, et deux enfants parurent sur le seuil. Bien que grandis, je
les reconnus au premier coup d'oeil: c'étaient l'enfant trouvé près du
parapet du Louvre et son jeune conducteur. Le costume de ce dernier
avait seulement subi d'importantes modifications: sa blouse de toile
grise, dont la propreté touchait presque à l'élégance, était serrée à la
taille par une ceinture de cuir verni; il était chaussé de forts
souliers, mais faits à son pied, et coiffé d'une casquette de coutil
toute neuve.
Au moment où je l'aperçus il tenait des deux mains un énorme bouquet de
lilas auquel son compagnon s'efforçait d'ajouter des narcisses et des
primevères; les deux enfants riaient et se dirent amicalement adieu. Le
fils de M. Duval ne rentra qu'après avoir vu son compagnon tourner le
coin de la rue.
J'accostai alors ce dernier et lui rappelai notre rencontre; il me
regarda un instant, puis parut me reconnaître.
--Pardon, excuse, si je ne vous salue pas, dit-il gaiement, mais il faut
mes deux mains pour le bouquet que m'a donné M. Charles.
--Vous êtes donc devenus bons amis? demandai-je.
--Oh! je crois bien, dit l'enfant; maintenant mon père est riche aussi!
--Comment cela?
--M. Duval lui a prêté un peu d'argent; il s'est mis en chambre où il
fabrique pour son compte, et moi je vais à l'école.
--Au fait, repris-je en remarquant pour la première fois la croix qui
décorait la blouse de l'enfant; je vois que vous êtes _empereur!_
--M. Charles m'aide à étudier, et comme ça je suis devenu le plus fort
de toute la classe.
--Vous venez alors de prendre votre leçon?
--Oui, et il m'a donné du lilas, car il y a un jardin où nous jouons
ensemble et qui fournit ma mère de fleurs.
--Alors c'est comme si vous en aviez une part.
--Juste! Ah! ce sont de bons voisins, allez. Mais me voilà rendu; au
revoir, monsieur.
L'enfant me fit de la tête un salut souriant, et disparut.
Je continuai ma route, pensif, mais le coeur soulagé. Si j'avais vu
ailleurs le contraste douloureux de l'opulence et de la misère, ici je
trouvais l'alliance amicale de la richesse et de la pauvreté. La bonne
volonté avait adouci, des deux côtés, les inégalités trop rudes, et
établi entre l'humble atelier et le brillant hôtel un chemin de bon
voisinage. Loin de prêter l'oreille à la voix de l'intérêt, chacun avait
écouté celle du dévouement, et il n'était resté place, ni au dédain, ni
à l'envie. Aussi, au lieu du mendiant en haillons que j'avais aperçu
près de l'autre seuil, maudissant la richesse, je trouvais l'heureux
enfant de l'ouvrier chargé de fleurs et la bénissant! Le problème, si
difficile et si périlleux à discuter rien qu'avec le droit, je venais de
le voir résolu par l'amour!
CHAPITRE V.
LA COMPENSATION.
_Dimanche 27 mai._ Les capitales ont cela de particulier que les jours
de repos semblent le signal d'un sauve-qui-peut universel. Comme des
oiseaux auxquels la liberté vient d'être rendue, les populations sortent
de leurs cages de pierre et s'envolent joyeusement vers la campagne.
C'est à qui trouvera une motte verdoyante pour s'asseoir; l'ombre d'un
buisson pour s'abriter; on cueille les marguerites de mai, on court dans
les champs; la ville est oubliée jusqu'au soir où l'on revient le
chapeau fleuri d'une branche d'aubépine et le coeur égayé d'un doux
souvenir; on reprendra le lendemain le joug du travail.
Ces velléités champêtres sont surtout remarquables à Paris. Les beaux
jours venus, employés, bourgeois, ouvriers attendent avec impatience
chaque dimanche pour aller essayer quelques heures de cette vie
pastorale; on fait deux lieues entre les boutiques d'épiciers et de
marchands de vin des faubourgs, dans le seul espoir de découvrir un vrai
champ de navets. Le père de famille commence l'instruction pratique de
son fils en lui montrant du blé qui n'a pas la forme de petits pains et
des choux «à l'état sauvage.» Dieu sait que de rencontres, de
découvertes, d'aventures! Quel Parisien n'a point eu son Odyssée en
parcourant la banlieue et ne pourrait écrire le pendant du fameux
_Voyage par terre et par mer de Paris à Saint-Cloud!_
Nous ne parlerons point ici de cette population flottante venue de
partout, pour qui notre Babylone française n'est que le caravansérail de
l'Europe; phalange de penseurs, d'artistes, d'industriels, de voyageurs
qui, comme le héros d'Homère, ont abordé leur patrie intellectuelle
après avoir vu «beaucoup de peuples et de cités;» mais du Parisien
sédentaire, rangé, vivant à son étage comme le mollusque sur son rocher,
curieux vestige de la crédulité, de la lenteur et de la bonhomie des
siècles passés.
Car une des singularités de Paris est de réunir vingt populations
complétement différentes de moeurs et de caractère. A côté des bohémiens
du commerce et de l'art, qui traversent successivement tous les degrés
de la fortune ou du caprice, vit une paisible tribu de rentiers et de
travailleurs établis, dont l'existence ressemble au cadran d'une horloge
sur laquelle la même aiguille ramène successivement les mêmes heures. Si
aucune autre ville n'offre des vies plus éclatantes, plus agitées,
aucune autre ne peut en offrir de plus obscures et de plus calmes. Il en
est des grandes cités comme de la mer; l'orage ne trouble que la
surface; en descendant jusqu'au fond, vous trouvez une région
inaccessible au mouvement et au bruit.
Pour ma part je campais au bord de cette région sans l'habiter
véritablement. Placé en dehors des turbulences publiques, je vivais
réfugié dans mon isolement, mais sans pouvoir détacher ma pensée de la
lutte. J'en suivais de loin tous les incidents avec bonheur, ou avec
angoisse; je m'associais aux triomphes ou aux funérailles! pour qui
regarde et qui sait, le moyen de ne pas prendre part! Il n'y a que
l'ignorance qui peut rendre étranger à la vie extérieure; l'égoïsme même
ne suffit point pour cela.
Ces réflexions que je faisais à part moi, dans ma mansarde, étaient
entrecoupées par tous les «actes domestiques» auxquels se livre
forcément un célibataire qui n'a d'autre serviteur que sa bonne volonté.
En poursuivant mes déductions, j'avais ciré mes bottes, brossé mon
habit, noué ma cravate; j'étais enfin arrivé à ce moment solennel où
l'on se demande, comme Dieu après la création du monde, _si l'on trouve
cela bien_.
Une grande résolution venait de m'arracher à mes habitudes: la veille,
des affiches m'avaient appris que c'était fête à Sèvres, que la
manufacture de porcelaine serait ouverte au public. Séduit, le matin
même, par la beauté du ciel, je m'étais subitement décidé à y aller.